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MÉDITATION SUR LA MORT

«Je dois mourir; j'y pense bien peu quoique je pense à tout; je m'occupe trop du voyage et pas du tout du terme; on dirait que je n'y crois pas; je dois faire là-dessus un acte de foi.

« Quand mourrai-je? Je n'en sais rien. Demain peut-être? Je n'en sais rien. La mort viendra comme un voleur; dans longtemps peutêtre? Oh! non; les années passent comme les jours, le temps fuit comme l'eau, la vie disparaît comme une ombre et après la vie c'est l'éternité!

« Comment mourrai-je? La mort est l'écho de la vie; que fais-je?

Henry se remit donc tout de suite à l'œuvre, et il mit en tête de la nouvelle publication ces lignes touchantes :

« J'entreprends seul, disait-il, de publier de nouveau après plus de vingt années écoulées, l'œuvre laborieuse qui fut le début de notre jeunesse, alors que pleins d'ardeur et de témérité mais soutenus par un loyal désir du bien et par une foi vive, nous tentions, mon frère et moi, de nous consacrer à la propagation de la Vérité et au service de l'Église.

« Le vaillant compagnon, le guide éclairé, l'inspirateur et l'âme de ma vie, a été enlevé à cette intime et douce société trop tôt rompue, que rien ne remplace et qui n'a d'espérance que dans un monde meilleur.

« Vaincu par le travail, victime de son amour pour la justice, et frappé des coups qui l'ont si cruellement atteint, mon frère est allé

hélas! hélas! Mourrai-je d'un coup subit et sans réflexion dernière? Mourrai-je affaibli par les années ou la maladie? La mort sera-l-elle comme un souffle violent qui éteindra mon existence, ou bien, m'éteindrai-je comme une lampe qui manque d'aliment? Je n'en sais rien; mais je dois être prêt à tout et toujours en alerte comme le cavalier qui attend le son de la trompette.

« Comment voudrais-je mourir? La mort est une porte nécessaire : qui que nous soyons, il faut bien passer par là. Mais ce passage peut être cruel en attendant qu'il vous amène des douleurs plus cruelles encore ; il peut être doux et comme éclairé par l'aurore du grand jour qui nous attend si nous avons marché vers la lumière. Nous ne pouvons suivre cette route sans la grâce, mais avec la grâce qui ne nous manque jamais, nous pouvons n'en pas dévier pourvu que nous combattions, que nous consentions à prier, que nous demandions surtout du cœur l'assistance de Marie que nous n'implorons souvent que du bout des lèvres quand nous nous recommandons à sa sollicitude pour se temps et pour l'heure de la mort. »

Charles de Hiam.ky.

Année 1839.

recevoir près de Dieu, j'o.;e le croire, la récompense de ses vertus, de son abnégation, de ses souffrances.

« 11 m'a laissé, avec ses exemples, le legs de ses travaux interrompus. Parmi ces travaux figure, commencée en commun, la préparation d'une édition nouvelle de l'Histoire du Monde, préparation inachevée de sa part, mais précieuse par sa rectitude et sa pureté.

« J'aurai donc le droit et la consolation de laisser nos deux noms associés dans l'œuvre renouvelée comme ils l'étaient dans l'œuvre primitive, comme nos deux âmes l'ont été durant notre passsage icibas, comme elles le sont encore malgré les déchirements de la mort (l). »

Ce langage émut bien des cœurs, et le livre portant à son frontispice de tels souvenirs, allait être comme un monument où vivraient ces deux noms de frères, unis par la piété et le talent.

Cette union, subsistante dans la mort, fut bénie par le pape Pie IX dans le bref qu'il adressa à H. de Riancey. Le cardinal Donnet et Mgr l'évêque d'Orléans la bénirent à leur tour en des lettres pleines d'effusion.

« Nous avons pleinement approuvé, disait le Saint-Père, le dessein que vous vous êtes proposé en publiant cette Histoire du monde qu'une première fois vous aviez composée et produite, non sans bonneur, avec l'aide et le concours de votre excellent frère. »

« Vous laissez, et je vous en bénis, disait de son côté Mgr Donnet, vous laissez en tètedulivrelenom de ce frère que, moi aussi, je savais aimer et ap-

(I) Introduction à l'Histoire du monde, nouvelle édition.

précier; vous conservez avec soin dans le nouveau cadre les parties qui lui appartiennent plus spécialement. »

« Il m'est difficile, disait enfin Mgr Dupanloup avec de plus tendres effusions, de vous dire l'émotion qu'ont renouvelée en moi les souvenirs recueillis par ces premières paroles : cette noble ambition, ce concert fraternel de deux jeunes gens pleins de foi, de cœur et de talent, vouant leur vie laïque, comme vous dites, « à la propagation de la vérité et au service de l'Église ; » vos premiers combats et vos premières œuvres dans cette touchante unanimité et sous cette chrétienne inspiration; et puis, un jour, tout cela brisé tout à coup par une mort prématuré; vous cependant, resté seul, persistant dans la voie et l'œuvre commune, et aujourd'hui encore présentant au public l'œuvre collective de votre frère et de vous, mais agrandie et transformée par vingt années d'expérience et d'études, ne voulant pas séparer de votre nom le nom de votre frère. Eh bien ! oui, il y a là quelque chose qui touche et émeut profondément, et c'est un témoignage qu'il m'est aussi doux de vous rendre à tous les deux qu'il vous est glorieux de le mériter. Il y aura là un bel exemple donné à la jeunesse de notre temps dans ces deux existences véritablement fécondes, dans ces deux destinées, dans ces deux cœur que notre recon-

naissance et notre affection ne sépareront jamais. »

Il était vrai ! C'était là une touchante fraternité de gloire; et il était beau de voir la religion bénir le frère survivant pour le soin qu'il avait de reporter de tels hommages sur celui qui n'était plus.

Les voix profanes allaient avoir à leur tour à prononcer leurs jugements sur l'œuvre renouvelée. Je ne redirai pas ce que l' Union a écrit en diverses rencontres de ce grand travail; en ce temps lajustice est suspecte, si elle est mêlée d'affection et de respect. Triste temps où les jugements manquent d'autorité, parce que la passion semble inspirer le blâme comme la louange !

Voici du moins une parole qui veut échapper au soupçon de complaisance, et je la rappelle d'abord de préférence, parce qu'elle est exempte défaveur politique.

« Nous avons l'esprit trop libéral, disait en 1 864 un critique élégant, M. deMouy, pour ne pas saluer au passage les œuvres de nos adversaires politiques, lorsque leur mérite est grand, et les préventions aveugles nous sont inconnues. D'ailleurs, — et ceci m'amène directement à l'ouvrage important dont je dois vous parler cette semaine, nous aimons les livres des hommes vaillants, nous aimons les entreprises hardies qui témoignent d'un noble courage et d'une ferme persévérance. V Histoire du monde, par MM. Charles et Henry de llian-

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cey, est un de ces livres et une de ces entreprises. Commencée, terminée une première fois par deux frères dont le second surtout s'est fait, dansun camp qui n'est pas le nôtre, une renommée légitime de polémiste habile et sincère, Y Histoire du monde, remaniée, refaite de fond en comble, augmentée d'abondantes notes que la science contemporaine a inspirées, est publiée aujourd'hui comme une œuvre nouvelle, et c'est à ce point de vue que nous devons l'examiner.

« Notre temps, ajoutait le docte critique, abuse des monographies : le public les aime, mais peutêtre n'est-ce pas la meilleure façon d'écrire l'histoire. Le malheur de cette méthode, c'est que le regard de l'écrivain, sans cesse fixé sur un seul homme, y aperçoit une foule de détails inutiles : l'esprit s'exagère bientôt l'importance d'un personnage ou d'un épisode, et la proportion des figures, l'exactitude des plans historiques se trouvent détruites par ce système. M. Henry de Riancey (je dois le nommer seul, puisque son collaborateur n'est plus, et puisque lui seul est maintenant responsable d'une œuvre commune, où il a, du reste, la plus grande part), M. Henry de Riancey a procédé à l'inverse et. s'est élancé courageusement dans une œuvre d'une immense étendue. Ce n'est pas une époque, ce n'est pas un siècle, ce n'est pas un peuple, c'est le monde entier, depuis son origine légendaire jusqu'à nos jours, dont il

expose les passions puissantes, les évolutions formidables, le progrès indéfini. »

Et après ces débuts de bienveillance, le critique impartial poursuivait l'examen de l'œuvre* examen où les réserves de jugement donnaient à l'approbation plus de saveur.

Que cet exemple ne soit pas mis en oubli, il honore l'indépendance des lettres; mais aussi fait-il contraste avec le parti pris de certaines écoles académiques, ingénieuses à choisir les œuvres qu'elles vouent au silence ou qu'elles désignent à la renommée, comme s'il dépendait des fantaisies de l'aversion ou de la faveur d'ôter ou de donner de la valeur aux choses de l'esprit, à celles surtout qui se proposent le bien des hommes plutôt que l'applaudissement, la vérité plutôt que la gloire.

Aimons toutefois à redire que d'autres suffrages ne manquèrent pas à Hiancey. 11 en est un que je rappelle avec joie, parce qu'avec l'empreinte du talent, il portait celle de l'affection, double hommage, qui le rend cher à mes souvenirs. Qui n'aime d'ailleurs à retrouver une belle page de M. Poujoulat? Écoutons l'historien, le critique et le moraliste.

« L'histoire du monde par MM. Henry et Charles de Riancey, œuvre d'une pensée élevée et • l'une vigoureuse étude, révélait une vocation; c'était le goût des fortes investigations et des beaux travaux, et, par-dessus tout, le goût du bien, de

la justice, et des divines choses. Une telle œuvre devait croître et monter à mesure que les deux jeunes auteurs devaient marcher eux-mêmes; un travail d'histoire n'est jamais fini, à plus forte raison un travail d'histoire universelle; on prête l'oreille, on prend note, on saisit ce qui avait échappé, on amasse chemin faisant, et Ton se sent supérieur à son œuvre première. Elle s'est agrandie par les pensées, les recherches et les matériaux nouveaux» Mais, ô fragilité de notre existence! pendant que nous songeons à élargir et à reconstruire, nous périssons et nous disparaissons.

« Ainsi a été emporté l'un des deux travailleurs; il est tombé avec les mains pleines de gerbes, mais tombé pour se relever auprès de Dieu, et celui qui restait a continué la tâche; c'était faire revivre celui qui ne se trouvait plus à ses côtés, c'était accepter le devoir dans sa pleine sévérité, c'était demeurera la peine et à l'honneur. »

Et plus loin :

« La première édition de cet ouvrage se composait de quatre volumes; la seconde en forme dix : c'est donc une œuvre grandement refaite, une œuvre toute nouvelle. Le premier volume, précédé d'une touchante et noble introduction, nous fait assister à la création de l'univers et de l'homme, à la chute et à la promesse, à la corruption et au châtiment par le déluge, à la dispersion des races

et aux premiers empires,, aux grands mouvements de l'Asie, avec ses institutions et ses croyances, à la formation des sociétés de l'Inde et de la Chine, à la naissance et au développement du peuple de Dieu, nation prophétique, aux établissements politiques et religieux de l'Egypte et de la Phénicie, aux émigrations d'où est sorti le monde occidental, d'où sont sortis nos propres ancêtres.

« Cet effrayant sommaire, qui répond à des événements et à des époques où l'esprit se perd , nous conduit à des récits et à des appréciations d'un intérêt toujours renouvelé et d'une remarquable portée. Dans les périodes lointaines et obscures qu'il déroule sous nos yeux, ce volume ne s'inspire pas seulement des sources antiques et des monuments échappés à la destruction; il n'est pas seulement un écho du passé, il est aussi un écho du présent dans ce qu'il a pressenti, recherché ou trouvé; il est à la hauteur de tout et n'est en retard sur rien. C'est comme le résultat de l'enquête du dix-neuvième siècle sur tant de problèmes historiques et de points ténébreux, problèmes et ténèbres qui donneront encore de l'occupation aux âges futurs. M. de Riancey y mêle son propre discernement, ses propres aperçus et les fortes habitudes d'une intelligence accoutumée aux affaires humaines. Il aide son lecteur à se reconnaître et lui ménage des points de repos. Il se montre d'un bout à l'autre de l'école historique de la Pro-

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