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ROME

i décembre.

Me voilà donc à Rome! àRome,machèrebien-aimée, et sans vous, et sans personne de ceux que j'aime tant, sans mon Em. mon guide préféré, si j'avais pu choisir. Jv avoue que quand, à la station, j'ai aperçu le premier uniforme de zouave, j'ai éprouvé un sentiment très-vif d'orgueil, — c'était le costume de mon cher enfant — ,etde regret, — je ne l'avais pas pour me conduire dans la ville éternelle. — Non point, certes, que je sois ingrat pour les services qu'il a rendus et la grâce que Dieu lui a faite pour récompenser ses sacrifices et ceux de sa bien-aimée femme ; mais j'étais un peu égoïste d'être seul à ce moment et lui, qui connaît si bien Rome, me le pardonnera. Je n'en ai du reste que mieux senti l'étendue de son abnégation ; car il venait prendre le harnais, et moi je n'y viens que recueillir des impressions de grandeur et de force. Sous ce rapport mon attente est dépassée. Rome, non comme ville, mais comme capitale du monde moral et de l'Église, m'émeut plus que je ne croyais.

Parti hier soir de Florence dans un train énorme, où je me suis trouvé, pour ma part, dans le même wagon que deux évêques,l'évêqued'Oran et celui de Nashville

(Etats-Unis) — l'archevêque de Turin et plusieurs autres étaient dans d'autres voitures — je suis arrivé en vue de Rome, avec deux heures de retard, mais par un temps moins affreux que tous ces jours-ci. Un rayon de soleil a salué mon entrée et a doré les statues des Apôtres au dessus du portique de Sainte-Marie-Majeure, et les murailles antiques qu'à crevées la tranchée du chemin de fer. J'avoue que le cœur me bondissait à cette vue. Les ennuis, légers du reste.de la douane et des paquets, m'ont distrait un instant.

Saint-Pierre défie toute description ; c'est le grandiose harmonieux, calme, dominant. J'ai versé des larmes de reconnaissance et de prière pour vous tous sur le tombeau des Apôtres, devant le Saint-Sacrement, au pied de Saint-Pierre, devant la Véronique, la lance et la croix exposées en ce moment... Vous savez tout ce que j'ai dit, ma bien-aimée ; c'est votre cœur qui dicte au mien.

Je n'ai oublié personne.

J'ai vu la salle du Concile qui occupe tout le bras droit de saint Pierre et trois chapelles des nefs latérales. Ce sera beau et simple.

On n'a pas idée de l'immensité de la basilique, qui ne paraît écrasante qu'à la réflexion : je croyais que l'impression en aurait souffert; au contraire, elle est plus profonde. Il faudrait un volume ici, et je ne veux que vous écrire une page avant de me coucher.

Je suis rentré au Vatican où l'on circule avec une liberté inouïe: les fidèles sont chez le Pape comme chez leur père. Nous serions arrivés volontiers jusqu'à son

antichambre sans être repoussés par aucun garde. J'ai eu un magnifique coup d'œil que je vous dirai. De là j'ai vu le pont Saint-Ange, le château, la colonne de la place d'Espagne, le palais Borghèse, le palais Farnèse, etc., etc., encourant dans un fiacre, parce que la pluie nous avait saisis. Puis je suis allé au Gesù, où j'ai reçu la bénédiction et où j'ai causé avec le Père Pu, qui m'a dit tout le bien du monde de notre cher Em., — j'ai eu la vanité d'en être content, — puis prendre un peu de misto (café et cacao ensemble, ce qui n'est pas mauvais); j'avais déjeuné à une heure, pas mal, au café Nuovo, où j'ai trouvé une nuée d'ecclésiastiques de tous pays, de tous chapeaux et presque de toutes couleurs. Et me voilà ayant rangé mes petites affaires à la hâte, et vous écrivant, un peu brisé d'émotions, mais heureux de la lettre de ma chère M. et de la vôtre, si bonne, si affectueuse, si détaillée, que j'avais trouvée hier à la poste de Florence.

J'aurais beaucoup à vous raconter de cette dernière ville où j'ai fait une énorme excursion. Je remets cela à plus tard et peut-être au retour ; car ici mes minutes vont être remplies, je le prévois. Visites, courses, lettres à l'Union et à vous ; je tremble d'avance. »

Ces craintes n'étaient pas vaines, et désormais les lettres du voyageur, surchargé de besogne, ne seront plus guère que des fragments de correspondance où il note, à la hâte, quelques-unes de ses impressions. Mais un

ami digne de le comprendre, M. Rouillé, autrefois son collègue à l'Assemblée législative, a bien voulu, dans une admirable lettre adressée à M. Adrien de Riancey, nous faire connaître sa vie à Rome, particulièrement pendant les premiers jours. En voici un extrait :

« ... Permettez-moi de vous raconter ce que j'ai vu, ce que je sais, ce que je tiens des dernières confidences de cette âme d'élite.

Vous savez que c'est dans la douleur et plus encore dans la joie que le cœur s'ouvre, se dilate, se répand, se prodigue et se laisse pénétrer et connaître à fond ; eh bien ! je puis le dire, j'affectionnais et estimais grandement M. de Riancey; mais je ne le connaissais pas tel qu'il s'est montré à moi dans son voyage de Rome. Je suis tombé en admiration devant un cœur si généreux et si beau, une foi si vive, si profonde et en même temps si naïve et si tendre, et, plus d'une fois, je n'ai pu m'empêcher d'en faire part à quelques-uns de nos amis communs.

Je me rappelle son émotion à son arrivée à Rome, à la simple pensée de se savoir dans la Ville Sainte, les élans de son cœur vers tous les lieux sanctifiés par la présence des saints et par le sang de nos martyrs. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est que votre père n'a pas visité le tiers de nos musées et de nos monuments antiques. Lorsque je lui en parlais, il me répondait avec cet aimable sourire que vous lui connaissez : Mon cher ami, que voulez-vous? on rira tant qu'on voudra de moi à mon retour, mais je ne suis pas venu ici pour contempler les prodigieuses ruines de la grandeur île

l'antique Rome, que j'aurais pourtant bien du plaisir à parcourir et à étudier à fond ; mais je suis venu pour le Concile, pour le Pape, pour l'Église, et aussi un peu pour admirer la beauté et savourer les pieux souvenirs de nos monuments sacrés. N'ayant pas le temps de tout voir, je laisse de côté ce qui me satisferait seulement l'esprit, pour courir après ce qui me remplit et me fait tressaillir le cœur.

Oui, on peut le dire sans la moindre exagération, son âme de chrétien tressaillait de joie et d'amour. Une des premières choses qu'il voulut faire en arrivant à Rome, fut d'aller se confesser et de purifier sa conscience, afin, suivant sa propre expression, d'être moins indigne de fouler le sol de Rome, cette terre des martyrs et des saints.

Sa première visite fut pour le tombeau du Prince des Apôtres. J'avais le bonheur de l'accompagner. Son imagination fut frappée, enthousiasmée de la beauté et de la majesté de cette incomparable basilique de Saint- Pierre ; mais le saisissement du beau fit bientôt place aux douces et profondes émotions du cœur. Avec quel respect ne baisa-t-il pas cinq ou six fois, pour lui et pour tousles siens, comme il se plut à me le dire, le pied de bronze de cette statue de Pierre, que les générations pieuses ont usé sous l'étreinte de leurs baisers!

Puis, un peu plus loin, arrivé à l'autel de la Confession, au tombeau de saint Pierre, il se mit, ou plutôt il se précipita à genoux, avec une vivacité qui révélait toutes les émotions de cette âme d'élite. Il resta longtemps en prière, pleurant, sanglotant, absorbé et perdu

en lui-même. Que se passa-t il dans ce cœur de chrétien? Je ne saurais le dire. Tout ce que je sais, c'est que le tirant de sa contemplation mystérieuse, il se leva, me prit le bras, marcha quelque temps en silence et me dit ensuite : Oh ! mon ami, ce que je viens d'éprouver près du tombeau du Prince des Apôtres, est impossible à redire. J'ai ressenti un tressaillement dans tout mon être; mon cœur, mon âme ont été inondés, en même temps, d'une douleur et d'une joie incomparables. J'ai pleuré, comme vous l'avez vu ; c'était plus fort que moi. Oh ! je comprends maintenant, mais seulement maintenant, tous ces sentiments de douleur et de joie, qui brisaient les cœurs et faisaient tressaillir les âmes des croisés, nos aïeux, à l'entrée de la Ville Sainte, près du tombeau de Notre-Seigneur Jésu^-Christ.

Voilà comment M. de Riancey voyait et pensait.

Un autre jour, le lendemain de son arrivée, si je ne me trompe, nous cheminions ensemble lorsque, dans une rue assez étroite , je vis arriver le Battislrada du Pape. Je dis à M. de Riancey : Voici le Pape! Oh! quel bonheur, me répondit-il. Il ne l'avait pas encore vu. Le Saint-Père arriva bientôt devant nous; nous nous mîmes à genoux, et mes regards abandonnèrent le Pape pour se concentrer uniquement sur votre père. 11 se trouva que Pie IX, tourné de notre côté, nous donna sa bénédiction. Je ne saurais dire ce qui se passa chez M. de Riancey; mais il y eut comme un bondissement de son cœur et de tout son corps. Il tremblait d'émotion ; je me permis de le plaisanter un peu. Vous, vieux Romain, me répondit-il, vous êtes

blasé par l'habitude de voir presque tous les jours Pie IX, et vous ne pouvez pas comprendre quels tressaillements éprouve le chrétien qui croit, lorsqu'il se trouve pour la première fois en présence du Vicaire de Jésus-Christ !

Ces émotions, il les éprouva toutes aussi vives dans les diverses audiences qu'il obtint du Souverain Pontife. Il vous les aura racontées en détail ; aussi je n'y reviendrai pas. Seulement je signalerai ce fait : c'est que l'émotion qu'il éprouva à la première audience fut si grande que, déjeunant ensemble, ses yeux s'humectaient de larmes, et qu'il lui fut presque impossible de manger. Ces profondes émotions de religion et de foi n'étaient pas chez lui, comme chez bien d'autres, des émotions superficielles et passagères, mais elles se traduisaient par des actes et des actes de vrai chrétien. Jusqu'au jour où il fut cloué sur son lit par ses douleurs rhumatismales, il allait chaque matin de très-bonne heure dans un de nos sanctuaires les plus vénérés, là où il y avait fête, et assistait à la messe, communiant souvent, trois ou quatre fois par semaine.

Je me permis de lui faire quelques représentations sur des sorties à pied aussi matinales, avec la pluie et le temps mauvais que nous avions. Que voulez-vous? me répondait-il, je ne sais ce que j'éprouve; mais je sens que ma présence ici est une faveur extraordinaire du ciel, une de ces grâces suprêmes qui ne s'accordent pas deux fois. Laissez-moi donc, mon ami, laissez-moi jouir et savourer tout à mon aise ma Rome chrétienne; que sais-je? Je ne la reverrai peut-être jamais! Pauvre et

bon ami, j'étais loin d'imaginer que c'était la pure vérité qui sortait alors de vos lèvres !

Cette piété merveilleuse ne lui faisait pas oublier les siens, soyez-en bien convaincu. A chaque instant vous étiez tous présents à sa pensée et à son cœur. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit : Que je suis heureux d'être à Rome ! Jamais je n'aurais supposé éprouver autant de joies de toutes sortes. Oh ! que n'ai-je ici, autour de moi, ma femme et mes enfants! Que je serais heureux, mais heureux à me croire presque au paradis !.

Connaissant les goûts et les penchants de chacun de vous, il se prenait à dire, dans ses courses : Qu'A. aurait de plaisir à voir ces belles choses î Que ma petite chanoinesse serait heureuse de prier ici ! N'est-ce pas mon Em. qui vient là, disait-il parfois, en voyant arriver des zouaves ? Dites-moi , mon ami , avait-il cette tournure , cet air martial? Tous ces zouaves sont presque pour moi des enfants depuis que mon Em. a été l'un d'eux. Oh! quelle joie mon petit R. éprouverait ici, me disait-il une fois, en traversant une place où se trouvaient installés des marchands de crèches, d'enfants Jésus , de petits bergers et bergères, avec leurs petits moutons et leurs corbeilles pleines de présents, lui qui aime tant ces choses ! Il faudra que je lui en apporte , afin qu'il fasse cette année sa crèche du petit Jésus plus brillante que jamais.

Et il en était ainsi à chaque instant. Son Dieu, son roi et ses chers miens, comme il disait, étaient les trois religions et les trois bonheurs de son cœur »

Pendant son séjour à Rome , il semble que son cœur ait éprouvé le regret du foyer plus vif, d'instant en instant, à peu près dans la mesure des joies immenses que lui procurait sa foi, mais qu'il ne pouvait communiquer.

Je suis dans le charme de Rome, écrivait-il le surlendemain de son arrivée, quoique tout perde sa saveur véritable en n'étant goûté que par moi seul. Ah ! que votre cœur et que votre âme me manquent, chère bien-aimée ! Je les retrouve dans le cœur de N. S. ; mais l'absence matérielle est dure et pénible. Mille et mille remercîments de votre bonne lettre et des excellents détails qui m'arrachent à ma solitude et me font vivre un peu auprès de vous , dans ce nid que j'appelle de tous mes vœux !

A Dieu!

Rome, 7 décembre.

Chère bien-aimée, l'Union vous portera désormais, et presque chaque jour, mes plus extérieures impressions. Je vous garde le fond même de mon cœur et mes relations intimes. Seulement le temps commence à me manquer cruellement. Ce matin, à six heures et demie, j'allai au Gesù recevoir la communion, à l'autel de Saint- François-Xavier, devant ce bras qui s'est lassé à baptiser des millions d'infidèles et qui est encore tout entier avec les chairs : la relique précieuse est entourée de pierres magnifiques.

Pendant que j'étais à genoux , je vis arriver le duc et la duchesse de Parme ; elle, charmante et toute prête d'accoucher; elle a communié, mêlée aux plius humbles

fid les ; lui m'a longtemps regardé comme s'il me reconnaissait. Il avait témoigné, avant même ma demande d'audience, le désir de me voir, et voilà qu'il m'envoie l'audience aujourd'hui pour aujourd'hui , et je l'ai manquée, n'étant pas rentré à temps pour trouver la lettre. Je suis très au regret, mais je me dédommagerai bientôt , je l'espère.

J'ai rencontré D. Alphonso, charmant, qui m'a indiqué une audience à l'heure même et je m'y suis rendu tout de suite ; c'était la même heure que le duc de Parme et j'ignorais la coïncidence.. . .

En rentrant, je trouve la lettre de la chère chanoinesse, qui me ravit et me transporte en une minute au cher nid, hélas! si lointain. Mille remercîments à la petite chérie.

0 décembre.

Un mot seulement , chère petite comtesse , pour vous remercier de votre admirable gazouillement. Il me semble que je vous entendais avec votre charmante petite voix et vos douces manières. Ah ! que je suis peiné d'être si loin de vous tous et de vous en particulier, mon cher souci (1) et ma charmante récompense !

Mon pauvre vieux cœur paternel ne se peut faire à la solitude : quelles que soient les grandes et belles impressions qu'il éprouve, il se sent vide et inquiet ; c'est le modeste foyer qu'il lui faut avec la bien-aimée mère et tous les poussins.

I) A cause de sa faible santé.

Embrasse-les bien tous, chère petite, et sois, comme toujours, leur gaieté, leur consolation et leur joie.

J'ai bien prié pour toi, et ta pensée, après celle de ta mère, me poursuit d'église en église. Le bon Dieu doit en êlre bien fatigué , au moins rebattu. Pardon de l'expression ! elle dit ma persévérance et compte sur sa miséricorde.

A Dieu, ma bien-aimée, nul mieux que toi ne saurait distribuer mes tendresses lointaines. Charge-t-en, sans oublier personne.

A toi le vieux cœur de ton père chéri !

(0 décembre.

Je suis encore chargé, mon cher R., des plus bienveillantes affections pour toi. Cette fois, c'est ton auguste parrain, S. A. R. Mgr le duc de Parme qui, hier, ayant daigné m'inviter à dîner, m'a immédiatement demandé de tes nouvelles, m'a témoigné la bonté dont il est pénétré pour toi, et m'a promis qu'il me donnerait un portrait qui t'est particulièrement destiné. S. A. R. Mme la Duchesse de Parme, qui était présente, s'est occupée de toi avec une grâce charmante, et comme elle aura bientôt un petit enfant, tous les deux m'ont dit : «Vous serez au baptême, nous vous le demandons. » C'est une grande faveur et de laquelle j'ai été extrêmement reconnaissant.

Tu vois, mon cher R. , quelles obligations t'imposent l'honneur et les bontés des princes qui t'ont tenu sur les fonds du baptême. J'ai déjà dit à ton parrain et à ta

marraine que tu t'étudiais à devenir un grand garçon digne de servir leur cause. 11 faut que tu te mettes en état de tenir celte parole. Pour cela, sois un bon petit chrétien, bien obéissant à ta chère petite mère, bien soumis a tes maîtres et travaillant énergiquement, ainsi que priant bien le bon Dieu et la sainte Vierge.

A Dieu, mon R., je te charge spécialement de toutes mes tendresses pour la famille. Tu sauras bien les distribuer et en garder pour toi...

10 décembre.

Chère bien-aimée, hier soir j'ai été très-gracieusement invité à diner par Mgr le Duc de Parme. La Duchesse est vraiment charmante, d'une grâce, d'une amabilité et d'une bonté remarquables. Le Duc cause très-agréablement de tout, avec beaucoup de bon sens et d'à-propos : il sait bien sa littérature, est au courant des meilleures productions du jour et du temps.

Le surlendemain de mon arrivée j'ai vu Mgr de Poitiers et Mgr d'Orléans; ce soir je dîne chez Mgr de Moulins. Que vous dirais-je de la furia francese réciproque des deux partis épiscopaux? Au fond, il vaut mieux que tout ce feu s'évapore : il restera la liberté de discussion bien constatée, et après, la paix de Rome et de Dieu.

Chaque jour je m'arrange pour avoir la messe dans une église différente. Un de ces matins j'irai à la confession de Saint-Pierre. On passe ici sans cesse d'émotion en émotion et de surprise en surprise.

J'attends une audience du Pape. Je vais aussi aller

voir le roi de Naples. La Duchesse de Parme m'a dit hier très-aimablement, qu'il désirait causer avec moi. Les princes n'ont pas tari de remercîments et d'amabilités. Au moins, on est heureux de servir de tels maîtres.

A Dieu, chère bien-aimée, je ne vis pas ici, je suis tout cœur et toute âme avec vous. O mon nid! mon nid !... Je ne puism'appesantir sur cette absence ; elle me coûte trop. Mais le devoir est là qui me dit : Marche ! et je vais.

12 décembre.

Ta lettre, mon cher H., m'a fait un très-grand plaisir, et tu vas en avoir illico la récompense. Je la tenais à la main quand est entré chez moi l'abbé Lagrange, vicaire général d'Orléans, savant latiniste. Je la lui ai lue, et il en a été assez content pour écrire en bas les lignes que je te mets ici

Voilà, j'espère, un joli satisfecit, et écrit à Rome même, non loin de la fameuse tribune aux harangues où parlait Cicéron.

Rien n'est plus beau et plus intéressant, cher enfant, que les deux Rome : celle de la République et des Césars, dont les ruines attestent la gigantesque puissance; celle des Papes bien autrement grande et puissante, puisqu'elle est la Reine du monde catholique, et qu'elle commande aux âmes. Je t'en dirai bien des récits que je ne puis te faire, même en l'écrivant tous les jours.

J'ai été ce matin à la confession de Saint-Pierre prier pour vous tous. J'ai particulièrement pensé à toi en voyant les enfants de chœur romains, avec leurs soutanes violettes et leurs petits rochets, le tout décolleté sur la soutane, entouré de guipures et plissé à plis infiniment petits. C'est très-élégant; l'office se fait magnifiquement à Saint-Pierre; je te raconterai tout cela.

Les enfants des collèges, même ceux de ton âge, sont habillés en petits abbés, avec des manteaux doublés de couleur, avec de grands chapeaux à trois cornes et des culottes courtes. Il y en a qui ont des soutanes toutes rouges, d'autres violettes, d'autres noires. Cela te ferait un singulier effet de voir tout ce petit clergé qui trotte dans les rues.

Tu t'amuserais aussi beaucoup clés carrioles de légumes, de fleurs, etc. 11 y a beaucoup d'ânes; on monte sur la croupe et non sur le dos, et comme le pavé est très-glissant, on tombe sans cesse, en criant de la gorge : Vahl vali! Les pavés sont petits et pointus; aussi on ne ferre les animaux que des pieds de devant.

A Dieu, cher enfant, il faut que je te quitte pour aller dîner. Embrasse tendrement toute la famille pour moi ; sois un bon chrétien, un bon fils et un bon élève, et Dieu ratifiera la bénédiction que je t'envoie...

\i décembre.

J'arrive de Saint-Pierre, chère bien-aimée, où j'ai reçu la communion pour... Si Dieu ne m'exauce paJ

ce ne sera pas faute de l'avoir supplié avec larmes !

Je n'ai pas une minute : mes travaux ordinaires, lettres et notes, une foule de visites qui me dérangent, l'obligation d'aller voir une multitude de personnes me prennent plus que mon temps.

Hier matin, je suis tombé à Sant'Andrea délie Frate, à la chapelle miraculeuse de Ratisbonne. J'ai été bien ému.

J'ai vu le cardinal Berardi et ai causé deux heures avec lui ; j'en suis enchanté. J'ai vu Mgr Mermillod, avec qui je m'entends à merveille. Vendredi, j'avais dîné avec plusieurs évêques chez Mgr de Moulins. Je vais aller à la villa Grazioli, où est l'évêque d'Orléans. Nous avons toujours ici une humidité et une pluie désolantes.

Ah ! si vous étiez près de moi, que je serais heureux ! mais je ne le voudrais point par le temps que nous avons...

1 i- décembre.

J'ai profité, chère bien-aimée, d'un premier rayon de soleil, le seul qui nous ait lui depuis dix jours, pour aller à Saint- Jean-de-Latran et à Sainte- Marie -Majeure. Je suis vraiment écrasé par toutes ces magnificences! Art et foi, rien n'est comparable. J'ai monté la Scala Santa à genoux, demandant pour vous et pour toute la famille les bénédictions dont nous avons tous besoin. J'avoue que j'ai parfois le cœur bien gros de vous avoir si loin de moi. L'isolement me pèse, et quelque gracieux que soit l'accueil que je reçois sans cesse,

je ne me console pas d'être loin de mon pauvre nid.

On parle d'une grande revue pour demain. J'irai et j'enverrai une lettre. Quel effet font ces lettres à Paris? On ne saurait juger à distance ; j'ai peur d'être banal et de redire plus mal ce que tant d'autres ont mieux dit et ce que tout le monde sait (1).

J'ai vu le duc de la Regina et le duc de Maddaloni, qui m'ont dit que le roi de Naples aurait plaisir à me voir. J'attends son audience.

J'ai aussi demandé celle du Saint-Père, mais évidemment il faut laisser passer un peu de temps.

Il y a toujours ici entre les prélats français beaucoup de tiraillements. Dieu fera la lumière incontestablement, à la grande joie des vrais chrétiens.

(1) Nous n'avons point à faire remarquer à ceux qui ont lu les Lettres sur Rome la rare humilité de l'auteur, mais nous sommes heureux de pouvoir rapporter ici le jugement qu'on en portait à Frohsdorf.

La lettre est de M. de Yanssay, et digne, comme on va Je voir, d'un ami de M. de Riancey.

« Votre bonne et excellente lettre du 18, mon bien cher ami, est arrivée sans le moindre accroc et était sous les veux de Monseigneur un quart d'heure après. Par une coïncidence heureuse, l'Union nous apportait en même temps votre très-excellente correspondance consacrée à la revue Borghèse, de sorte que le plus grand intérêt de la journée s'est concentré sur vous. Si les dictons populaires ne sont pas menteurs, les oreilles ont dû vous tinter. Monseigneur, Madame, les amis, toute la colonie, en un mot, ont joint leurs applaudissements à ceux des evèques, pendant le défilé des zouaves, si bien raconté par vous. Mais je ne veux pas appuyer davantage; nous touchons de trop près à la grande fête de l'humilité; dans quelques heures nous serons à genoux devant une crèche, et je serais tout à fait en dehors de l'esprit de cet incomparable mystère, si j'insistais sur les compliments. Je me borne donc à vous dire, sans phrases et sans détour, que Monseigneur a été enchanté de vous voir et de pouvoir vous remercier lai-même de tout ce que votre infatigable dévouement trouve moyen d'exécuter pour l'intérêt de notre sainte cause. Il est heureux de penser que vous jouissez en ce moment de cette plénitude de joie et de consolation qu'on ne peut goûter que là où vous êtes, à cette heure solennelle où souille l'Esprit-Saint... »

Remerciez bien E. de son aimable lettre. Je lui répondrai aussitôt que je le pourrai.

Ah ! que je dévore les jours, malgré les émotions admirables que chacun apporte à sa suite ; je les trouve mortellement longs, et je n'ai pas le temps de finir tout ce que je voudrais.

Chère bien-aimée , il n'y a que votre pensée et que votre cœur qui me soutiennent. Quel bonheur quand je pourrai au moins vous transmettre ce que j'aurai gardé des impressions si profondes que je reçois ! Ce sera alors de vive voix et cœur à cœur

Home, 15 décembre.

Chère bien-aimée , voici enfin votre cher soleil. C'c-t le même que vous avez, j'espère, et cependant nous n'en jouissons pas ensemble ! Que cette privation me pèse! Mais le devoir est là. Je vais profiter de cette éclaircie pour aller à la revue de l'armée romaine, à la villa Borghèse , et envoyer une lettre dont j'ai préparé les éléments.

Ce matin j'ai bien prié pour vous tous dans une petite église de carmélites , ma voisine. Ah ! que je pensais à

vous et à en gravissant à genoux, hier, les degrés

de la Scala sauta , les mêmes qui ont été arrosés du sang de N.-S.l Que les mérites de cette passion s'étendent sur nos enfants!

J'ai pour vendredi mon audience du roi de Naples. J'attends encore celle du Saint-Père , mais je ne perdrai

pas pour attendre. A Dieu, chère bien-aiméc, les heures, moralement si longues loin de vous , fuient sous le travail et les courses.

Je vais très-bien , et cette venue de soleil et de printemps va me rendre les promenades indispensables aussi agréables et faciles qu'elles étaient ennuyeuses et difficiles.

A Dieu encore; mille tendresses à toute la poussinée, y compris la future petite mère! A Dieu, du plus tendre d'un cœur de vingt ans , dans un corps de cinquantetrois !

Rome, 16 décembre.

Je suis dans la joie de mon cœur, chère bien-aimée, et vous n'êtes pas là pour la partager! Hier soir, à l'improviste , le Saint-Père m'a fait dire par le cardinal Bérardi qu'il voulait me voir, et ce matin j'ai été chez le cardinal et de là au Vatican, avec un mot de lui pour le camérier qui devait m'introduire et qui m'attendait. Je me sentais d'une émotion profonde; j'ai attendu un peu, puis j'ai été introduit. C'est avec des larmes que j'ai baisé cette main paternelle, qui m'a relevé aussitôt; j'étais à genoux devant le Pape , comme c'est l'usage. Puis S. S. a daigné tout entendre, me répondre à tout , me donner des bénédictions pour tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers de ma famille, depuis CUnion jusqu'aux ouvriers de saint François-Xavier, y compris la paroisse. J'aurais besoin d'un volume pour tout vous

dire, et je n'ai qu'un instant. A demain les détails; peutêtre pourrais-je vous écrire ce soir. Je dîne avec M. le colonel Àllet, et il va falloir que cette lettre parte.

Je- n'ai jamais été plus pleinement heureux et satisfait. Je n'ai oublié personne; votre santé et celle des enfants en particulier. Le Pape se souvient d'Em. et m'a reçu en vrai père. C'est une grande faveur que cette audience privée; tant d'autres attendent encore!... La pauvre Mme de Maistre-Lamoricière est au plus mal. Ce matin, pendant que j'attendais dans l'antichambre du Pape , Mgr de Mérode est venu demander la bénédiction in extremis pour elle. J'en viens; il y a peut-être un peu moins de fièvre.

En sortant de chez le Saint-Père je suis entré chez le cardinal Antonelli , qui a été des plus aimables. En écrivant ce qui sera utile pour le public, il me restera

; encore des faisceaux de choses à vous dire : car je ne peux pas même tout confier à la poste. A Dieu, ma bien-aimée C, que je vous regrette! que

| je vous regrette ! Vous ne jouirez donc jamais que par

! ricochet , et dans votre solitude , des bonheurs de votre vieux mari? C'est un assaisonnement du devoir, qui est

Jun peu dur, mais dont, j'espère, le bon Dieu vous tiendra compte

17 décembre.

.... Enfin je vois que ma lettre du 8 est arrivée; derci de l'observation d'A. et d'Em.; mais, en vérité, e ne dis que ce que chacun voit et sent ici ; je m'en

aperçois à l'effet que font mes lettres en revenant. J'en tiendrai compte cependant et je dirai les critiques avec douceur et tact ; il y en a, mais bien peu.

Je suis charmé des bonnes nouvelles de notre chère M. ; qu'elle se soigne bien !

Et vous, chère bien-aimée, comment supportez-vous l'hiver et le froid qu'il fait, dit-on, à Paris? Ménagezvous bien ; c'est ma seule sécurité. Ici nous avons eu quelques jours de beau ; c'était le plus délicieux printemps. Aujourd'hui le temps est gris et la pluie menace. J'ai eu tout à l'heure mon audience du roi de Naples , parfaite! Impossible d'être plus affectueux. On attend le moment de l'accouchement pour la reine. Le roi m'a dit (il y avait de nombreuses audiences aujourd'hui) : <( Je vous reçois debout, parce que c'est le dernier jour. A partir de demain je m'enferme à cause de la reine, mais je vous recevrai bientôt autrement; nous avons tant à nous dire! » Et là-dessus des remercîments à me confondre. Il est admirable, et le bonheur luit enfin dans ce foyer d'exilés.

Hier soir, je suis allé voir le Colisée au clair de la lune ; c'est le plus féerique des spectacles. On croit à un rêve gigantesque; je vous dirai cela.

Que vous êtes bonne de me vouloir là où je suis! C'est la perfection de votre dévouement et de votre sacrifice. 11 faut que je me repose sur cette pensée, sans quoi , malgré les jouissances de la foi et de la fidélité, j'avoue que je serais bien peu capable de supporter ce long exil. Enfin que Dieu nous aide! c'est pour lui que nous travaillons.

Dis à Em. que je vais donner à déjeuner à M. de Charrette, à M. Allet, à M. de Saisy, à M. de Troussures et à M. de Couessin, lundi.

Adieu, chère bien-aimée, pardonnez cet affreux griffonnage. Votre cœur lit dans le mien et me déchiffrera

Rome, 19 décembre.

C'est à toi , mon aîné , que je veux parler de l'audience du Saint-Père, en te priant de transmettre ces détails à nos amis, à commencer par M. Laurentie et M. Poujoulat. J'avais demandé à être admis près de S. S. par les voies ordinaires, et j'attendais patiemment, laissant passer les plus justement pressés, quand mercredi 15, le cardinal Bérarcli, travaillant avec le Pape, mon nom vint dans l'entretien. — Il est ici ! dites-lui que je veux le recevoir le plus tôt possible. Prévenez-le, et qu'il vienne le lendemain matin du jour où vous l'aurez averti.

Le soir j'avais un mot, au nom du cardinal, pour le lendemain. J'y cours à huit heures et demie , moment que le cardinal m'avait fixé; je le trouve ; il me renouvelle la communication. Je n'avais qu'à me présenter au Vatican aussitôt que le cardinal Antonelli aurait achevé de travailler avec le Saint-Père, de neuf heures et demie à neuf heures trois quarts; je serais admis. Le cardinal, qui y mit une grâce parfaite, me donna le nom du camérier Zangolini , qui avait ordre de m'introduire. Je me rendis rapidement au Vatican; je me nommai, et l'on me dit que j'étais attendu.

Je passai par les petits appartements et on nie fit asseoir dans une salle où est un trône pour le Pape. Après que le cardinal secréiaire d'État fut sorti, ce qui tarda quelque temps encore, on me conduisit, par une autre salle, vers une petite porte, où l'on m'indiqua d'entrer. Je m'agenouillai sur le seuil, comme c'est l'usage, et la troisième génuflexion me mit aux pieds du Pape qui était debout devant son bureau et un peu de côté. J'éiais dans sa chambre à coucher. Tu juges de mon trouble et de mon émotion ; je pouvais à peine parler. Le Saint-Père m'avait donné sa main à baiser et me souriant doucement m'ordonnait de me relever. J'obéis et je commençai à lui exposer le but de mon voyage.

Je lui dis tout ce dont j'étais chargé de là d'où j'arrivais; je vous le raconterai en détail; la poste ne doit pas en être la confidente. Qu'il me suffise de dire que jamais la fermeté de principes et la bienveillance pour les personnes ne se sont affirmées plus hautement, jusqu'à m'étonner. Puis je vins à X Union et je nommai tout le monde. Les noms de MM. Laurentie et Poujoulat amenèrent sur cette belle figure un sourire de satisfaction et de connaissance affectueuse. Je dis les travaux et l'âge de notre vénéré maître ; le Pape parut surpris de sa vigueur, et médit qu'il connaissait et bénissait nos œuvres. Poujoulat eut une mention spéciale aussi, et, comme je sollicitais sa bénédiction pour tous, le Pape me la donna en ajoutant: Continuez à défendre la cause de la religion et de la société ; puis il prononça quelques belles paroles sur les maux dont la société est menacée, et sur l'unique remède, qui est dans la foi et dans la lumière

que l'Esprit-Saint répand sur le monde. Il me parla de l'Europe, de son lamentable état, de divers pays, notamment de l'Autriche, où l'empereur est bon et a de bonnes intentions, mais où le mal domine. — Les juifs y régnent, dis-je. — Oui, et un protestant gouverne.

Enfin le Pape, prononçant un texte de la Sainte Ecriture, m'engagea, ainsi que tous les nôtres, à de fermes espérances dans le triomphe de la Yérité et de la Justice. « J'ai placé mon arc dans les cieux etc., » en disant ce texte les regards du saint vieillard se portèrent au ciel, avec un éclat indéfinissable de grandeur et de force.

Je demandai ensuite une bénédiction particulière pour toute ma famille, mes huit enfants, y compris le jeune zouave à la veille d'être père de famille, (ce qui fit sourire doucement le Pape) pour ma paroisse, dont le curé avait été si bien accueilli par S. S. et pour la société de Saint-François-Xavier(l). « Oui, je les bénis, je les bénis tous. » Et de nouveau le Saint-Père m'abandonna

(l)Nous ne pouvons résister au désir de citer ici l'admirable lettre que M. de Riancey avait adressée à M. le curé de Passy, président honoraire de cette œuvre, pour lui annoncer son voyage.

« Cher Monsieur le curé et vous tous, mes chers amis de Saint-François-Xavier.

« J'ai le vif regret de ne pouvoir reprendre en ce moment avec vous nos modestes entretiens; je reste de cœur près de vous, mais un devoir impérieux m'éloigne pour quelques semaines. Je vais à Rome et je pars ce soir.

« Je vais à Rome à l'occasion de l'ouverture de ces solennelles assises de la catholicité, où l'Église unie à son auguste chef, sous la présidence du Vicaire de Jésus-Christ et avec sa sanction, va rendre des décrets qui seront la voix même de l'Esprit de Dieu : Visum est Spiritui Sancto et nobis!

« J'y porte la plus profonde et la plus filiale obéissance, et je me rends, en quelque façon, le témoin de votre fidélité et de votre dévouement.

« Près du tombeau des saints apôtres, au pied de la confession de ce grand Pierre, qui a été ouvrier comme vous et qui est devenu la pierre angulaire sui laquelle Notre-Seigneur a bâti son lEglise, je me souviendrai de vous. Votre

sa main ; je m'agenouillai en baisant l'anneau et je me retirai ravi et plein d'émotion. C'est la récompense de ma vie, c'est celle de votre dévouement, mes chers amis de l' Union, c'est l'obligation de la tienne, mon cher enfant.

Gardez tous ces détails pour vous ; ils marquent une faveur spéciale du Saint-Père.

Au moment où je t'écris, je reçois une nouvelle audience, celle qui devait me venir par la voie ordinaire. Je m'habille en hâte et j'en profite. — 3 h. Je sors du Vatican. J'envoie un récit à Y Union, etleresteà ta mère.

A Dieu ! je suis à bout de papier et de forces. Ces émotions me fatiguent ; mais je prends du repos autant que je le puis. A Dieu, cher enfant, je te recommande ta mère.

pe»sée m'est toujours présente, vous le savez; elle le sera plus encore dans ce pèlerinage au centre de la lumière, de la force et de la vie.

« Priez pour moi; priez, je vous en conjure; c'est l'assistance qui me soutiendra dans cette absence et me fortifiera dans cet éloignement de tout ce qui m'est eher.

« A Dieu ! ou plutôt, je l'espère, à revoir! A revoir donc, dans quelques semaines je tâcherai de vous rapporter, pour nos familières causeries, quelques impressions dignes de votre bienveillance et de votre piété, comme aussi je solliciterai pour vous et notre chère société la bénédiction de celui qui est le Père commun, mais qui, je le sais, a une tendresse particulière pour les plus humbles de ses enfants.

« A Dieu et à revoir, cher monsieur le curé, chers collègues du bureau et chers amis de l'assemblée.

« Votre bien affectueusement dévoué,

« Henry de Riancey.

« Pendant que je n'y serai pas, une pensée devant Dieu, je vous prie, pour ma famille, à laquelle vous voulez bien porter un intérêt dont je vous suis vivement reconnaissant ! »

19 décembre.

Chère bien-aimée, voici une faveur nouvelle; j'avais demandé une audience par la voie ordinaire. Elle m' arrive aujourd'hui dimanche. Je vais y aller, quoique j'aie dit et eu tout ce que j'espérais. Je comptais vous écrire un peu longuement en revenant de la messe d'où je sors : mon temps est pris. C'est ce qui excusera encore une fois la brièveté de cette lettre.

Je ne suffis pas à tout ce que j'aurais à faire, la nécessité de m'occuper de mon petit matériel, d'aller prendre tous mes repas dehors, y compris le misto du matin (Em. sait ce que c'est) me dérange et me prend énormément de temps. Les visites et le travail absorbent plus que le reste.

J'arrive de mon audience; elle était publique. II y avait six cents personnes au moins. J'envoie un récit général à V Union, avec les paroles que le Pape a dites du haut de son trône. Ce qu'on ne peut rendre, c'est sa douceur, sa bonté, son charme et sa majesté.

En passant, il m'a reconnu et en me donnant sa main à baiser a pressé celle qui tenait la sienne, avec un charmant sourire. « Saint Père, une bénédiction spéciale pour ma belle-fille qui va accoucher; c'est la femme de celui de mes fils qui a eu l'honneur de servir votre Sainteté. » « Ah ! le zouave ! Bien ! bien volontiers. Je bénis la mère, le père, l'enfant et toute la famille. » Et il m'a adressé un regaid plein de charme et de bonté. Dites cela à votre, à notre M.; il est im.

possible que cette bénédiction ne lui porte pas bonheur. Vous en êtes aussi de cette grâce, chère bien-aimée. Que Dieu vous comble autant que je vous aime !...

•21 décembre.

Chère bien-aimée, la pauvre Mœe F. de Maistre est morte hier soir. Mme de Lamoricière était arrivée hier matin; sa fille l'a à peine reconnue! C'est une désolation universelle...

Je passe, du reste, sous le rapport de la foi, de ravissements en ravissements. Sainte Cécile et son palais, la chambre où elle a été renfermée pour être étouffée, puis celle où elle a été décollée ; Saint-Étienne-le-Rond où sont toutes les images de tous les genres de martyre, et où j'ai vu une sainte Marguerite (1 ) , étenduesurle chevalet et dépouillée avec des ongles de fer; la prison de saint Pierre et l'eau qu'il y a fait jaillir, etc., etc. C'est merveilleux! Combien j'aurai à vous raconter! Je ne suffis pas à prendre des notes, et le temps est plus occupé encore ici qu'à Paris : jugez de ce que c'est.

Et je ne t'ai pas là pour partager ces allégresses, et pour m'aider à supporter mon isolement ! Ce matin j'ai communié dans la chambre de saint Ignace pour... Que Dieu m'entende !

Ah ! ma chérie, que je t'aime et que je suis à toi, en Dieu, pour Dieu et par Dieu !

Je te laisse dans son cœur et je me repose sur le tien.

(1) Celte sainte est spécialement invoquée dans la famille.

22 décembre.

Chère bien-aimée, je viens de voir la pauvre et héroïque Mme de Lamoricière. Elle est sublime de résignation et de douleur. Elle m'a touché par son souvenir si affectueux de vous, de la réception que vous aviez faite à sa chère enfant. Elle, qui n'avait jamais laissé aller ses filles pans elle, avait été heureuse que Mme de M. les amenât chez vous et «jamais Henriette ne s'était autant amusée. »

Pauvre jeune femme ! elle est morte comme une sainte.

« C'est un ange, » disait le Pape. Son convoi a été magnifique d'affluence.

Je suis allé ce matin recevoir le bon Dieu sur la tombe même de saint Pierre. Un évêque des États- Unis, Mgr l'évêquede Chatam, disait la messe, et M. de Cannart m'avait fait profiter de la permission rare et difficile à obtenir de descendre dans la crypte sacrée: c'est magnifique.

Voilà que nous recommençons à avoir un temps affreux. Je prends toutes les précautions nécessaires et j'ai du feu contre l'humidité. Je ne suffis guère à tout ce que je voudrais. Rome est tellement pleine de monde qu'on passe sa vie à se chercher et à se manquer. J'ai donné avant-hier un déjeuner à l'état-major d'Em.

Que vous êtes bonne et courageuse de prendre avec plus de patience que moi l'éloignement qui me paraît si long ! Je conviens qu'il faut que je reste encore un peu : d'abord pour le baptême du petit enfant de Parme, qui

ne se presse pas beaucoup de paraître en ce bas monde, et puis pour ce que j'ai encore à faire. Ici on ne va que comme des tortues, sûres de l'éternité. J'attends d'ailleurs les sommes à remettre au Saint-Père, ce qui me procurera une nouvelle audience.

Ah! que votre bon ange doit avoir de douces choses à vous dire au cœur de la part du mien, si celui-ci veut bien rappeler tout ce que je lui confie!... Soignez- vous ; j'ai grande crainte pour vous, et le mot de M., qui m'annonçait que vous étiez un peu fatiguée, m'a passé comme un coup de poignard. Dites-moi bien ce qui en est, ainsi que de la santé de tous ! Oh ! que je voudrais être au nid!...

24 décembre.

J'ai peur, chère bien-aimée, de rentrer trop tard de Saint-Pierre pour faire partir cette lettre et je ne veux pas, n'ayant pu vous écrire hier, qu'aujourd'hui vous n'ayez pas un mot. Mgr le Duc de Parme me fait savoir qu'il va me recevoir; je m'habille et auparavant je vous serre dans mes bras.

Ce matin j'ai été communier près de la crèche, qui est exposée à Sainte-Marie-Majeure; que c'est touchant! J'ai bien pensé au futur baby et prié pour tous ceux qui sont de grands enfants!...

24 décembre.

Que vous êtes bonne, ma chère bien-aimée! Et

comme votre longue lettre, si pleine de détails et de tendresse m'est heureusement arrivée aujourd'hui !

Je venais de rentrer de mon audience. Le Duc de Parme avait été d'une bonté exquise, et il m'avait fait part d'une amabilité non moins délicate du Roi de Naples. La Reine est accouchée ce matin. Ce n'est qu'une fille, ce qui ne satisfait pas les Napolitains, et à bon droit ; mais ce que le Roi prend avec la confiance, que la Providence lui donnera une compensation prochaine. C'est aussi le sentiment de Marie -Sophie et, en attendant, cette paternité si longtemps attendue les ravit l'un et l'autre. Or, ce matin François II a dit au Duc de Parme qu'il désirait que j'assistasse au baptême, mais qu'il ne voulait pas m'inviter directement, n'invitant pas d'autres Français. «Prends-le avec toi, a-t-il ajouté, et amène-le.» De sorte que je serai prévenu. Je crois que c'est dimanche et que je viendrai avec le Duc de Parme, qu1 s'en fait un grand plaisir, a-t-il bien voulu me dire.

C'est une vraie faveur et un honneur exceptionnel, dont je suis singulièrement touché. Le Pape est parrain et sera représenté par le cardinal Antonelli ; c'est le cardinal Patrizziqui baptisera la princesse. Vous voyez que votre « vieux » époux est dans les honneurs sans les chercher. Que n'êtes-vous là pour les partager? Seul, ils n'ont pas la dixième partie du prix que votre présence leur donnerait.

En sortant de chez le Duc de Parme, j'ai assisté aux vêpres de Saint-Pierre. Le Pape sur la svdia avec les flabelli et tout ce cortège magnifique que vous savez, pius de trois ou quatre cents évêques en mitres et chapes

blanches, « un peuple d'évêques, » autour du Roi- Pontife bénissant toute la foule ! J'ai vu admirablement la cérémonie. Le Pape est venu encenser l'autel, ce qu'il fait avec une aisance et une prestesse que tempère seule la majesté de son âge et de son rang. Il est de plus en plus étonnant ; rien ne le fatigue.

Je ne sais pas si je pourrai avoir une messe de minuit ; elles sont rares ici et on n'y donne pas la communion. Et puis il faut que je sois demain de bonne heure à Saint Pierre, en toilette, et il fait un temps affreux...

Bien des amitiés à L. Le souvenir de mon cher frère est bien présent ici, et je le porte partout avec bonheur, tout en regrettant qu'il ne jouisse pas de ces belles fêtes : celles du ciel valent mieux encore. Que Dieu soit béni pour M. . . ! Je ne visite pas un sanctuaire sans la mettre au premier rang de mes invocations.

Ce matin, M. le Duc de Parme et la Duchesse ont insisté pour m'avoir à leur baptême. J'ai osé demander quand ? Dans la première quinzaine de janvier, comme votre belle-fille, m'a-t-on dit, avec un charmant sourire. Je suis donc cloué jusque-là ; c'est une faveur royale que je ne puis fuir et qui m'est si aimablement proposée qu'il faut l'attendre.

J'ai vu chez la Duchesse de Parme la princesse d'Arsoli, une des filles de Mme la Duchesse de Berry, qui ressemble à sa mère et qui est très-aimable.

A Dieu, ma chérie, je baise vos lettres, ne pouvant baiser ni la main qui les a écrites ni le cœur qui les dicte, à mon plus vif regret.

24 décembre.

Mon cher R...,

J'ai eu encore aujourd'hui deux bonheurs que je veux te faire partager. J'ai d'abord visité la crèche du Roi du ciel, la vraie crèche, celle de Bethléem! qui est déposée en la magnifique église de Sainte-Marie-Majeure, et qui est enveloppée dans une superbe châsse de cristal, tout ornée de sculptures d'or et d'argent. A une guirlande est suspendue une pierre précieuse énorme entourée de diamants; mais rien n'a de valeur autant que la sainte relique. C'est une véritable mangeoire en bois brun, dont on voit parfaitement la forme, et qui est reliée aux deux bouts par des liens en osier ou autre bois flexible. Cette auge, ou crèche, a bien 1 mètre de long, au moins. Juge, mon enfant, combien on est pénétré d'admiration en pensant que c'est là où le Verbe fait chair a voulu reposer ! Un évêque célébrait la messe devant cette sainte relique , j'y ai reçu la communion à l'intention de celle que tu dois faire quand tu auras l'âge (1), et à laquelle je suis convaincu que tu cherches déjà à te préparer. Mets-y tous tes soins, cher enfant, ce sera la plus grande action de ta vie. Que j'aurais voulu que tu fusses à la place des enfants de chœur qui servaient ! Tu aurais adoré le divin Enfant, comme doit le faire tout jeune chrétien.

Je te mets sous ce pli une image de la châsse; elle

(1) Cette lettre est adressée à un enfant de huit ans.

n'est pas très-bien faite, mais je te l'expliquerai. Ce sera un petit souvenir, et vous l'attacherez à votre crèche en portant votre pensée sur celle qu'elle représente.

Ensuite j'ai vu ton parrain (1), qui, m'a demandé de tes nouvelles. Envoie moi ta lettre de bonne année pour lui afin que je la lui remette.

A Dieu, cher petit R.; sois toujours bien tendre pour ta petite mère, bien obéissant et bien pieux. Je t'embrasse et te charge de mes tendresses et souvenirs pour la famille et la maison.

26 décembre.

Que j'ai pensé à vous, chère bien aimée, toute cette journée de Noël ! Vous avez eu ma dernière parole la nuit de ce beau jour ; je ne vous ai pas quittée dans les émotions de Saint-Pierre et de Sainte-Marie-Majeure. J'avoue que voyant passer la sainte crèche et des centaines d'enfants agenouillés devant avec leurs pères et leurs mères, j'ai eu de bien vifs retours vers ma pauvre « smalah, » que j'aurais été si heureux d'avoir autour de moi. Ma lettre d'aujourd'hui au journal s'en est ressentie un peu à la fin. En revanche que de splendeurs et de magnificences à Saint-Pierre et partout !

Je me suis reposé cette nuit et ne me suis levé qu'à sept heures. Je vais essayer d'aller demain matin aux catacombes avec M. Perret. Le temps est toujours dé-

(l) S. A. R. le duc de Parme.

testable et on ne suffît à rien. Cette pluie perpétuelle et le froid, ou plutôt l'humidité qu'elle amène, gênent tout.

Je vois beaucoup d'évêques qui sont excellents pour nous. Je défends l'évêque d'Orléans, autant que je puis, sans cacher que je ne suis pas de son avis. Je me trouve un peu, comme toujours, entre l'enclume et le marteau ; mais c'est ma vie !

A Dieu, chère bien aimée; il me semble que quand je puis arracher quelques instants pour causer si rapidement avec vous et d'une plume indéchiffrable (excepté à votre cœur) , je me repose dans vos bras et dans votre âme. Embrassez tous nos enfants et petits-enfants... à venir.

29 décembre.

Chère bien-aimée; pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit hier, ni avant-hier, comme je l'aurais voulu. Deux visites aux catacombes m'ont absorbé, et, de plus, j'ai ici tant à faire, que les heures se passent sans que je puisse accomplir ia moitié de ce que je voudrais.

Mille tendres remerciements de votre lettre ; je ne vis que de vos nouvelles. A Dieu, ma bien-aimée ; que vous me manquez ! Rien ne me plaît sans vous. Je vous quitte pour m'habiller et me rendre au palais Farnèse, à la suite du Duc de Parme.

50 décembre.

Chère bien-aimée, j'expédie ce matin une lettre portant le récit du baptême de la jeune princesse. J'étais le seul français admis, et le Duc de Parme m'avait pris à sa suite, comme il était convenu. Vous auriez ri de voir votre mari dans un carrosse de remise à deux chevaux et à six fenêtres, comme une noce, débarquant sur la place de Venise et se faisant suivre au palais Farnèse par son brillant locatis, pendant qu'il prenait place luimême dans la seconde voiture, aux armes de France et à la livrée royale. Les Suisses portaient les armes au palais et je passais avec les chambellans de S. A, R. , un peu en avant même. J'ai été parfaitement placé ; le Prince Robert a été extrêmement aimable, la Duchesse ravissante. La cérémonie l'a un peu fatiguée, caria réception après a été longue. Elle n'attendra pas, je crois, bien longtemps. Elle avait une robe de soie grise couverte de dentelles de Malines magnifiques, dans les cheveux de beaux diamants ; elle a la plus belle chevelure noire: on eût dit des étoiles dans un ciel sombre; au cou, deux rangs de perles énormes, et aux oreilles des pendants de perles splendides. C'est la bonté et la grâce en personne.

L'Impératrice d'Autriche est très-belle, très-élégante, très-grande, avec des cheveux « couleur de la Reine, » et de beaux yeux. Elle avait une robe bleue claire toute relevée par une robe de dessus en dentelles blanches et des diamants magnifiques au cou

et dans la tête. — Ces détails sont pour mes filles.

Le petit duc d'Alençon est la reproduction vivante du Duc de Nemours à vingt ans. Quoique très-joli garçon, il faisait un peu tache dans tous ces Bourbons : malgré la miséricorde que peut inspirer une seconde génération, et en exil! je l'ai vu sans plaisir, commebien vousjugez. La jeune princesse Immacolata et ses nièces de Trapani étaient en robes bleues ou roses avec des volants découpés.

Il n'y avait, pas plus de trente dames, mais la fine fleur de l'aristocratie napolitaine et princière.

Le Roi s'est promené dans les salons après la cérémonie et m'a fait un gracieux salut. J'ai retrouvé là le duc de Gallo, le duc de Maddaloni, le duc de San Gesario, nos habitués de Paris à Y Union,

La Duchesse douairière de San Cesario a été pleine d'attentions et d'amabilité; elle était dans les casemates au siège de Gaëte. C'est elle qui portait la neonala, qui a été très-gentille pendant le baptême et a crié comme un petit démon pendant qu'on la présentait dans les salons. La nourrice avait le plus beau costume populaire napolitain, en velours rouge et franges d'or, le cos'.ume de la Vierge à la Chaise.

Le palais est magnifique, de cette vieille et solide magnificence qu'on n'a qu'à Rome. Ce matin je suis retourné au palais pour m'assurer de la réalité de mon récit. Le comte de Trapani veut me voir et j'irai demain soir; il reçoit.

Avec tout cela, le temps me dure plus que jamais. Le beau temps est arrivé d'aujourd'hui seulement; hier pluie et neige battantes pour le baptême.

Ah ! quand donc vous verrai-je tous? Quand seraije à ce pauvre petit foyer, que j'aime plus encore depuis que j'en suis exilé? Je voudrais avancer les heures; mais je dois attendre et d'ailleurs les retours ne sont pas faciles en ce moment. Aujourd'hui la poste manque par les neiges ; avant-hier, le bateau avait trois jours de retard ayant relâché de force à Porto Ferrajo. Je m'enquiers de la voie la plus sûre pour revenir; on me dit que c'est le Brenner et Munich, — six heures de plus et une sécurité plus grande, — ou bien la Corniche ; je verrai.

Je ne fais pas ici tout ce que je veux ; il s'en faut. Les affaires traînent, les visites me saisissent un temps énorme, j'en manque en quantité. On est d'une grande bienveillance. Mais obtiendrai-je ce que je souhaiterais pour les autres et pour les miens (1;? Je suis un détestable solliciteur et, excepté des bénédictions et des remercî- Eients, je ne sais rien demander ni enlever. Enfin, à la grâce de Dieu ! Nous servons pour l'honneur et le plaisir et non pour le profit.

A Dieu, chère bien-aimée, comme je vous aime! Comme je voudrais vous avoir là près de moi, non pas pour la vie de Rome, à laquelle vous ne pourriez vous faire, mais pour moi! Ou plutôt, que je voudrais être près de vous, vous redisant mes émotions, et vous faisant partager des joies qui ne sont pas complètes sans vous ! Je voudrais avoir toute la poussinée; mais le temps?. ..

(1) 11 s'agissait de quelques faveurs très-légères que M. de Riancex aurait désiré rapporter de Rome pour ses auiis et pour les siens, comme souvenirs de son pèlerinage.

Le Duc Robert m'a donné sa photographie signée pour R... Que le « jeune homme » m'envoie son épître; elle sera la bienvenue.

Hélas ! le jour de l'an se passera sans vous, sans les échanges de tendresse, sans les émotions de famille! J'en suis un peu triste par avance. Rien ne vaut le cœur d'une mère comme vous et les vœux d'enfants comme les nôtres! Dites-le leur bien, en les pressant pour moi sur ce cœur où je voudrais être !... Adieu, encore : je ne puis m'arracher de vous; vous le savez. Mais c'est une tendresse qui va toujours croissant avec les années.

Les mauvais temps me laissent en bonne santé, et je ne ressens pas trop ma fatigue.

1" janvier 1870.

A vous, chère bien-aimée, la dernière pensée de 1869 et la première de 1870! Que j'ai été avec vous à la messe ce matin, demandant tout ce qui vous est nécessaire et à notre poussinée ! Merci à la chère M. de sa charmante épître, pleine de détails; merci à l'aîné de son envoi (1), que je vais porter à la pauvre Mme de Lamoricière ; c'est le seul cadeau d'étrennes qui puisse lui être offert !

Comme vous me manquez et comme je me trouve seul au lieu de notre joyeuse réunion du matin des étrennes !

(1) Le recueil des articles publiés dans les journaux sur la mort de Mm' do Maistre, dont il a été question plus baut.

Mais toute mon âme est avec vous.

R., ta lettre a été remise hier soir et appréciée, admirée même, — ne sois pas trop fier ; elle était trèsbien, — par ton parrain et par sa femme, qui tous deux m'ont chargé de t'en faire compliment, en te recommandant de grandir pour servir comme ton frère et ton père.

Figure -toi ton petit père, hier soir, avec toutes ses décorations, voiture sur le devant de la voiture de S. A. R., en face d'elle, — craignant d'abîmer sa belle robe de velours épingle rose, avec des dentelles splendides et une queue de cinq mètres , plus une coiffure toute en diamants , — et présenté au comte et à la comtesse de Trapani! C'était un bal, auquel je ne suis resté que jusqu'à une heure et demie du matin ! Je raconterai les toilettes à E.; les princes et les princesses dansaient à cœur joie et s'amusaient comme de simples mortels.

Le roi de Naples a causé deux fois longuement avec moi, venant me chercher au milieu des salons. Dans l'après-midi j'étais allé au Gesù. Vous verrez ma lettre qui vient de partir.

Je reçois le paquet de lettres de M.... Remerciez-la, chère mère, comme votre cœur sait remercier. Celles de ses deux petits frères sont charmantes, et, pour comble de joie, toutes vos lettres qui m' arrivent en faisceau! J'en ai les larmes aux yeux et la joie au cœur. C'est mon « jour de l'an » et Paris est à Rome avec vos chères écritures. Que je vous aime, que je vous embrasse et que je vous bénis! Que Dieu vous accorde tout ce qui

est nécessaire à votre bien dans ce monde et au salut de vos chères âmes !

Ici, j'ai aujourd'hui mille obligations..., dix ou douze cardinaux à voir... Il faut aller soi-même, et c'est fatigant. Du reste , un soleil splendide, quoique un temps très-frais , froid même pour Rome.

A Dieu donc! je te laisse ou plutôt je ne te quitte pas.

3 janvier.

Oui, mon cher R., j'ai vu et entendu les predicheou sermons des petits garçons de six, sept et huit ans, — des jeunes gens de ton âge, — dans l'église de Y Ara cœli. C'est très-amusant. Ces petits prédicateurs récitent avec beaucoup de gravité , force gestes et un ton très-pénétré, des allocutions en l'honneur de l'Enfant- Jésus ; il y a foule autour de l'estrade sur laquelle ils sont montés. Ce qu'il y a de plus curieux , c'est qu'en face, sur une autre estrade, les petites filles rivalisent d'efforts oratoires, et qu'elles s'en tirent au moins aussi bien que les garçons. Dis cela à E. , qui, avant que tu fusses né, nous faisait de si beaux « sermons pour toutes les conditions de la société. »

J'ai vu aussi la crèche; elle est magnifique ; elle tient toute une vaste chapelle. Les personnages sont grands comme nature. Le petit Jésus, qu'on appelle le sacro Bambino, est admirable; il a une robe couverte de diamants qui brillent comme des étoiles. Le haut de la

chapelle est occupé par une multitude d'anges qui, à de certains moments, font une musique délicieuse. Il y avait un monde énorme dans cette église et sur les marches, qui sont excessivement longues et hautes. Cet escalier touche le Capitule : Capitoli immobile saxum; demande à H. ce que cela veut dire.

Je vous apporte des images du Sacro Bambino ; c'est très-grossier, mais c'est très-ressemblant, et cela se vend sur les marches de Y Ara cœli ; la population en achète des quantités.

Tu vois, mon R., que je pense à toi, comme tu y comptais. J'ai bien demandé à V Enfant Jésus, que tu fusses ce qu'il faut pour l'imiter et pour te rendre digne de ton titre de chrétien et de ta qualité de gentilhomme.

J'ai déjeuné avec plusieurs évêques d'Amérique. Il y en a un qui, avant de joindre un chemin de fer et un port pour s'embarquer, a fait cinquante-cinq journées de marche à cheval et a eu deux de ses prêtres tués par les sauvages.

Dans les zouaves, il y a un sergent porte-guidon qui est un ancien prince sauvage et qui était anthropophage, c'est-à-dire qui mangeait les prisonniers de guerre. Il faut venir à Rome, qui est la capitale de tout le monde, parce qu'elle est la ville du Pape, pour voir une telle réunion arrivée de tous les coins de la terre.

J'ai aussi prié ce matin devant le tombeau de sainte Monique, — dis cela à ta petite mère — et devant celui de sainte Hélène, qui a retrouvé la vraie croix du Sauveur.

Em. te dira que le G janvier, jour des Rois, tout le

monde achète des sifflets et fait un tapage effroyable pour s'amuser : c'est la Befana. J'irai voir ce bruit et vous rapporterai des sifflets.

Adieu, mon cher R., j'ai bien envie de te revoir et le temps me paraît bien long loin de vous. Je te charge de remercier toute la couvée de son paquet de lettres d'hier, et en particulier le gros H. de sa lettre latine. Mille tendresses à chacun, que tu partageras, en gardant une bonne part pour toi, mon cher petit R.

Adieu, je t'embrasse comme je t'aime.

4 janvier.

Chère bien-aimée, on m'arrache les minutes que je tâche de me réserver pour vous seule. Hier, toute la journée, j'ai été pris par des courses et des visites. Ma vie devient de plus en plus absorbée, et je ne suffis pas au nécessaire. Je vais encore ce matin voir mon temps saisi, et je me hâte de vous griffonner ces quatre lignes.

Je me rends au Vatican pour offrir au Saint-Père, avec les comités bretons, la liste des souscripteurs de l'artillerie et des chevaux. C'est une nouvelle bonne fortune pour voir le pape et recevoir sa bénédiction. J'en suis enchanté... mais que n'êtes-vous là?

Avec tous ces honneurs et les suffrages continuels que je recueille des évêques, et qui me sont bien précieux, je ne trouve guère le moyen de solliciter ce qui vous

— 21 i — aurait plu. Je suis le plus mauvais demandeur de la terre, et ici il faut être d'une rare intrépidité. Em. surtout doit bien comprendre ce que je ressens, lui qui était en arrière de toute réclamation. Comme sa chère femme m'occupe ! Je suis tenu ici par la Duchesse de Parme qui attend et me fait attendre.

Enveloppez tout notre monde des plus vives tendresses. Jamais vous ne leur direz assez combien je les aime et combien je suis privé de ne les pas avoir autour de moi. Pour vous, bien-aimée, gardez tout le cœur de votre pauvre Henry...

Samedi je serai conduit encore chez le Pape pour lui remettre le reliquat de notre souscription de l'armée et une partie de celle du Concile. Les dons de toute sorte affluent au Vatican et notre obole paraîtra peu de chose ; mais, comme celle du Béarnais, elle est donnée de bon cœur; c'est son mérite.

L'abbé Litz est venu me voir hier ; encore une visite à rendre ! Le bon évêque de Chartres est venu aussi, excellent pour vous tous, et s'enquérant de toute la famille avec effusion.

Comment allez-vous par le froid et la neige? Je suis en sollicitude continuelle de vous, avec toutes les allées et venues qui vous sont inspirées et que votre cœur accepte si bien. Que vos filles, que vos garçons, que toute la maison cherche à vous alléger le fardeau et à vous entourer de ces soins que j'aimerais tant à partager et à encourager !

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