L. m'a écrit une très-aimable lettre. Est-ce que leurs
inquiétudes pour la petite A. recommencent? Je le crains d'après ce qu'elle me dit. Sont-ils malheureux ! L'évêque de Rodez leur dit les souvenirs les plus affectueux, ainsi que l'abbé Sabatier.
Adieu, ma bien-aimée ; l'heure me presse. Mais j'aurai toujours le temps de vous dire que rien au monde ne m'est plus cher que vous, que je jeûne de vous au delà de toute expression et que je serais heureux de donner pour vous jusqu'à la dernière goutte d'un sang qui vous appartient tout entier (1)
Mille tendresses à la poussinée. Je souffre de vous savoir chargée de tant de sollicitudes. Il est vrai que vous les avez toujours et que je vous aide bien peu à les supporter : mais, au moins, vous êtes là, près de moi, je vous vois, je vous aide et je réussis à vous prouver ce vieil amour qui grandit avec les années... A Dieu, à toi (2)î
(1) Ces paroles ne rappellent-elles pas le texte de saint Paul : « Viri diligite uxores vestras sicut et Chri&tus dilexit Ecclesiam et seipsum tradidit pro ea (ad Eph., IV, 22) : Époux, aimez vos épouses comme le Christ a aimé l'Église et s'est livré lui-même pour elle. »
(2) Ces pages étant particulièrement destinéesaux chrétiens qui vivent dans le monde, mes lecteurs me permettront de leur faire remarquer ici combien est démentie par l'exemple de M. de Riancey cette objection, encore répétée de nos jours : que la piété dessèche le cœur et détruit les affections de famille. Les lettres que l'on a lues et celles que l'on va lire, ne sont d'ailleurs que la mise en pratique du conseil que saint François de Sales, en son aimable langage, donne « aux gens mariés » : C'est Dieu, mes amis, qui, de sa main invisible, a fait le nœud du sacré lien de vostre mariage, et qui vous a donnés les uns aux autres : pourquoi ne vous chérissez-vous d'un amour tout saint, tout sacré, tout divin? » {Introduction à la lie dévote, part. III, ch. xxvm).
5 janvier.
Merci, ma bonne chère fille, de ton mot du 1" Janvier ! Il m'a réjoui le cœur tout attristé de n'être pas au milieu de vous. Il m'est arrivé, du reste, comme je sortais d'une audience nouvelle dont vous verrez le récit; c'était pour les comités d'artillerie et j'y avais été invité, sans doute, à titre de trompette. Rien de plus délicieux et de plus paternel.
Ah! que je vous regrette ! C'est mon refrain perpétuel
Je ne tarderai pas, j'espère, à vous revenir. Mais j'attends la duchesse et je recueille, en attendant, des matériaux qui me seront précieux, et augmenteront l'intérêt de mes lettres. J'en ferai même à Paris, mais alors sur Rome et non plus de Rome.
Je voudrais bien vous rapporter quelques étrennes qui en valussent la peine. Mais ici tout est hors de prix, et les objets de sainteté ont seuls un mérite que n'ont pas ceux des autres pays, ni les autres cadeaux.
Embrasse tout le monde pour moi, et je te permets d'y mettre toute ta force. Elle sera en harmonie avec le regret que j'ai de ne le pouvoir faire moi-même.
Et surtout, soigne bien ta chère mère. Elle va avoir un rude assaut pour les couches de M... Qu'elle se mé-
nage pour ce moment-là. Mille tendresses au jeune ménage.
Tout marche très-lentement ici ; on a le temps. Ce n'est pas comme nous. Et puis, on va de fête en fête. Demain, l'Epiphanie, grande solennité à Saint-Pierre. Tout cela est magnifique, mais non sans fatigue. Je supporte pourtant ces extra sans trop de difficultés ; mais j'aurai bien besoin d'un peu de calme et de repos au retour.
Et je vois que la politique ne m'en laissera guère !
Compliments à A. du Bulletin qui est bon ; le journal est très-bien et très-goûté ici des gens sages qui sont la majorité.
Je voudrais écrire à E. et à M. ; mais je n'ai pas une minute. De même pour H. auquel omnia fausta precor, avec un vigoureux sursam corda, à l'endroit du travail.
Souvenirs aux domestiques (1). F. serait bien heureuse ici au milieu de toutes les fêtes. 11 y a près de six cents églises ou chapelles.
A Dieu, ma chère M. ; à toi la distribution de toutes mes affections, et n'y mets pas ton abnégation ordinaire; prends une forte part. A Dieu encore à toi et à tous, et, avant tout, à ta bien-aimée mère !
Avant d'aller chercher dans les lettres de notre pèlerin le récit de ses dernières impressions pendant son séjour à Rome, il est nécessaire d'avertir le lecteur
(1) M. de Riancey ne les oubliait presque jamais dans ses lettres.
— i»18 — qu'une partie nous en est inconnue ; M. de Riancey ne voulut point les dévoiler à sa famille avant son retour, afin de ne pas l'inquiéter, et après, le mal ne le lui permit pas.
C'est vers l'époque à laquelle nous en sommes arrivés, vers le 8 janvier, que sous l'influence d'une température détestable, de travaux excessifs et d'émotions profondes sans cesse renouvelées, il se vit attaqué de la maladie qui devait si prématurément l'enlever. Elle présenta d'abord des symptômes assez vagues qui induisirent les médecins en erreur. C'était une attaque de paralysie; on crut à quelqu'un de ces rhumatismes si fréquents à Rome pendant la mauvaise saison. Dans les premiers jours de janvier, M. de Riancey s'aperçut donc d'une grande difficulté à se servir du bras et de la jambe gauches; bientôt le bras se trouva tellement engourdi qu'il lui fallait le soulever avec la main droite. A la dernière audience qu'il obtint, il avait peine à s'en servir pour porter les chapelets qu'il faisait bénir. Le lendemain il éprouva beaucoup de difficulté pour s'agenouiller pendant la messe dite par le Souverain Pontife, et à laquelle il avait le bonheur d'assister; dès lors il se trouva presque entièrement paralysé du côté gauche. Il tombait à chaque instant dans sa chambre et ne réussissait à écrire, tant bien que mal (car l'écriture de ses dernières lettres est considérablement altérée), qu'avec beaucoup d'efforts et d'habileté. Enfin il dut s'aliter et deux religieuses françaises vinrent le soigner; un certain mieux se manifesta, et il en profita pour partir.
Il semble avoir eu, malgré les assurances des médecins, le sentiment du mal implacable qui l'atteignait, et dès lors — il l'assura depuis — il n'espérait plus guère revoir son cher foyer.
Sachant que l'annonce de sa maladie porterait la mort dans Pâme des siens, il résolut de se taire. Vingt fois, sans doute, sa plume si expânsive s'arrêta hésitante devant le fatal aveu prêt à s'échapper; mais il avait sur lui-même un tel empire, qu'il garda complètement son secret jusqu'au bout. C'est à peine si, dans toute sa correspondance, il laisse échapper quelques mots pouvant faire soupçonner, non la grave maladie dont il était frappé, mais un certain malaise, résultat de la mauvaise saison et de ses fatigues extraordinaires. Il luttait héroïquement et continuait, autant que possible, sa vie de fiévreuse activité, utilisant jusqu'à ses derniers instants et se traînant dans les rues de Rome pour recueillir les matériaux des lettres qu'il voulait publier plus tard. C'est ce que, dans sa correspondance, il appelle « ses promenades ; » comme sa maladie est une certaine « fatigue, » son alitement forcé « un peu de repos qui lui a rendu ses forces; » sa paralysie, « le physique qui réclame ses droits. » « Le climat est horrible, écrivait-il le 16 janvier, etfen souffre dans mon activité. Bon gré, malgré, il faut se résigner à vivre un peu à la romaine, avec pazienza, et en diminuant la somme de l'étude et de l'écriture. » C'est là tout ce qu'il ose avouer.
Cependant la pensée du sombre avenir que présageait son état le poursuivait sans cesse. A dater du 9 janvier surtout, ses lettres, malgré la joie chrétienne
dont quelques-unes surabondent, portent l'empreinte d'une vague tristesse. N'est-ce pas l'idée de sa fin prochaine qui perce, par exemple, dans ces paroles écrites le 9 janvier, deux mois, jour pour jour, avant sa mort : «Que j'ai donc hâte de vous retrouver. Maintenant je puis presque chanter mon Nunc dimittis. Il n'y aura plus que les joies du ciel à ajouter ; mais auparavant que Dieu me donne celle, que je promets, de vous répéter ce que je ne fais que vous énumérerici! » Quelques jours plus tard, dans une lettre dont le caractère trop intime ne permet de la publier que par fragments, ses craintes s'accentuent : « Heureux, disait-il à ses enfants, si la Providence me permet plusieurs années encore de travailler pour vous ! Mais si je venais à être suspendu ou arrêté?...
« Heureusement, Celui qui ne laisse pas périr un seul passereau vous prendra sous sa garde. Il a déjà tant fait de miracles en notre faveur! C'est ma consolation et mon espérance, mais méritons de plus en plus sa miséricorde.
« Vous, ma bien-aimée, vous, mes filles, qui tâchez d'être bonnes chrétiennes, toi, ma petite M., vous, mes jeunes fils, que je voudrais si bien former à la piété et au travail, vous êtes nos aides et vous intercédez avec votre mère bien-aimée, la sainte et forte femme selon le cœur de Dieu. Dieu nous aidera ! C'est le cri de confiance que, dans mon isolement peu encourageant, je pousse du plus profond de mon âme. »
Ne dirait-on pas d'un testament?
Mais laissons de nouveau la parole au malade ; ses
lettres, hélas ! cesseront bientôt ; bientôt sa main, qui a écrit tant et de si belles choses, quittera la plume pour ne la reprendre jamais, si ce n'est une fois, après son retour. Ces dernières pages prouveront à nos lecteurs que le mal, quoique venu du cerveau, n'avait en rien altéré chez lui ni la vivacité des sentiments, ni la fraîcheur et la lucidité de l'esprit.
8 janvier.
Chère bien-aimée , je suis vraiment comblé par le Saint- Père. Ma bonne chérie vient de recevoir son cadeau. Figurez-vous que j'avais acheté hier des chapelets et quelques petits bijoux pour la maison, entre autres une belle croix en malachite et aiguë pour Mme de... (j'aurai, je l'espère, des reliques de sainte Agathe) (1), et le tout béni par le Pape avec les plus grandes indulgences. La croix est ce qui se fait de mieux ici. Ce sera mon cadeau de parrain (2), mais je ne trouvais rien pour ma bien-aimée C... ; le Pape y a suppléé.
Je suis allé ce matin à son audience, avec le général Kanzler, pour remettre les fonds de nos deux souscriptions pour l'armée et le Concile. Il a été ravi, et comme je lui faisais bénir une quantité de chapelets pour les miens et les ouvriers, il m'a dit : « Et le directeur? il faut que je lui donne une médaille ; » il est allé dans
(1) Sainte Agathe était la patronne de Mmc de...
(2) II devait tenir son petit-fils, avec M"'c de..., sur les fonts du baptême; mai*, comme on le verra, ce bonheur ne lui était point réservé.