‹ Lettres sur RomeChapitre 23 sur 34 · O-IO · texte numérisé non relu

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son Ctabinet et m'a rapporté un charmant étui en velours rouge à ses armes. « Voilà pour vous, le directeur, » a-t-il repris. J'ai baisé sa main avec gratitude, et ensuite, quand j'ai été en voiture, j'ai trouvé une belle cornaline gravée en relief : saint Pierre, entourée d'émail et avec un coulant à passer au cou, comme vos médaillons, mesdames. C'était le cadeau de G... tout trouvé. Rien ne me fera plus de joie que de le voir sur votre cou, ma chérie.

Que vous êtes bonne de m' avoir écrit une si longue lettre ! Je l'ai dévorée hier, au milieu de mille courses et mille dérangements. 11 fallait envoyer ma lettre à Y Union, organiser mon audience avec le ministre des armes, acheter mes chapelets, crucifix, etc., et être prêt pour le matin au Vatican.

Le Pape a été charmant et d'une bonté incomparable, approuvant , bénissant Y Union, sa ligne, ses travaux, toute notre famille en détail. 11 m'a parlé du Concile, de la politique, des nouveaux ministres, de l'Empereur, etc., avec une finesse et une clairvoyance magnifiques. Enfin, il m'a permis de venir demain matin à sa messe ; il me donnera la communion. C'est vous dire que je vous porterai tous, depuis l'aîné jusqu'aux arrière, dans mon pauvre cœur, rassasié d'émotions et qui n'aspire qu'à vous revoir et à se verser dans les vôtres, dans le tien surtout, ma C. ., dont je suis depuis trop longtemps séparé. Quand reviendrai-je et comment? Je ne sais encore. Je crains que la chère Duchesse ne me fasse un peu attendre ; mais vraiment je ne saurais lui faire faux-bond. Et notre jeune ménage?

Em. m'a écrit une charmante lettre, à laquelle je répondrai le plus tôt possible.

Le temps commence à se gâter de nouveau. L'humidité est insupportable, et je m'en défends de mon mieux.

Hier, je suis allé aux jardins du Quirinal. Le temps était assez beau quoique un peu froid ; j'aime mieux cela que la pluie.

Les souvenirs et les vues abondent et surabondent ici. Je viens du Musée du Vatican : des chefs-d'œuvre incomparables ! Que j'aurai à vous en dire, car la plume ne suffit pas.

Je ne suis pas trop fatigué, quoique les courses, les escaliers, les visites, les émotions, me surplombent. Je jouirai bien d'un peu de repos, si je puis en accrocher au retour.

A Dieu encore : à vous mon cœur et mon âme!

9 janvier.

Chère bien-aimée, pendant que, selon votre excellente coutume, vous étiez ce matin, à sept heures et demie, au pied de l'autel si modeste de notre petite chapelle des Carmes, moi, vous ayant tous dans mon cœur, j'étais au pied de l'autel du Pape, et j'y recevais de son auguste main le même Dieu qui reposait dans vos âmes. Quelle union, chérie, à travers tant de distance ! Quelle émotion de tenir son Dieu de celui qui en est le vicaire ici-bas, pour qui on prie tant, et dont les intentions sont toutes présentes à nos communions !

Je n'en avais presque pas dormi de la nuit, ravi de ma matinée d'hier et heureux de la pensée de celle d'aujourd'hui. A six heures, j'étais debout, à six heures et demie, je partais in ogni fîocchi, toutes décorations dehors (1). — C'est l'usage.

J'arrivai, « selon ma louable habitude », un peu trop tôt ; mieux vaut que trop tard. Je vis lever le soleil ou plutôt l'aurore vermeille sur le magnifique panorama qu'on a des fenêtres du Vatican. Demandez à Em.; à mesure que les rayons arrivaient, ils éclairaient les personnages des splendides tapisseries des Gobelins, trois pages immenses de Jouvenet, données par Louis XV et qui occupent seules un vaste salon, aux admirables plafonds, entouré seulement de chaises de bois peintes en marbre, et dont le milieu était occupé par un de ces brasero de cuivre qui sont d'un si grand effet dans ces vastes pièces. Des domestiques en livrée de damas rouge (habillés comme des fauteuils) l'allument avec du charbon, qui cependant ne porte pas à la tête. Puis à sept heures et demie, un camérier me conduisit dans la pièce qui précède la chapelle.

Tout est prêt sur l'autel. A sept heures précises, le Pape entre et va s'agenouiller juste dans l'angle que je voyais. C'est le plus beau et le plus saisissant des spectacles. 11 prie comme un ange et avec une douceur et une simplicité incomparables. On l'habille, et lui-même avec aisance passe ses ornements sacerdotaux et commence la messe comme un simple évêque. 11 a seule»

(1) M. de Riancey ne portait presque jamais ses décorations.

ment un peu de peine pour se mettre à genoux et s'appuie sur l'autel en pliant surtout le genou droit.

Il dit sa messe sans lenteur, mais avec un accent pénétré et une voix claire. J'ai tout suivi sans perdre un mot. La consécration est admirable : Dieu entre les mains de son représentant! A la communion, je me suis approché : j'étais seul, seul aux pieds de Pie IX, qui me donnait Jésus-Christ! Les larmes ont abondé; c'était plus fort que moi, et, en ce moment encore, elles me voilent ce papier. Elles étaient toutes de bonheur et de joie. Je pensais à vous, ma bien-aimée ; je priais pour vous, mes pauvres chers enfants, depuis l'aîné, que j'aurais tant voulu à mes côtés, le jeune ménage, qui y était de cœur, avec le troisième petit chéri, qui va compléter les deux en un, et qui aura dû tressaillir à la prière qui s'offrait pour lui; les chères filles, et particulièrement M..., dont le souvenir ne me quitte pas une seconde; les deux jeunes gens qui auraient été si heureux de voir le Pape dire la messe et qui auraient répondu... de loin ; toute la famille enfin, sœurs, frères, neveux, nièces de toutes les générations; car j'ai eu le temps de tout embrasser, ainsi que les vieux amis, dans la pensée qui courait la France sans quitter le Vatican ! Et le Roi et les Bourbons, et le cher et pauvre pays! Et la maison, le nid, avec tous ses habitants, Paris, la Beauce, la Normandie, les gens ! Et le présent si difficile et l'avenir si incertain. Bien-aimée, vous lisez dans mon cœur comme dans un livre ouvert; vous savez que je n'aurai rien oublié, je l'espère ; et vous

savez surtout que vous étiez là au plus profond du sanctuaire.

Que j'ai donc de hâte de vous retrouver ! Maintenant je puis presque chanter mon Nunc dimitlis! Il n'y aura plus que les joies du ciel à ajouter ; mais auparavant, que Dieu me donne celle, que je me promets, de vous répéter ce que je ne fais que vous énumérer ici !

Que je voudrais écrire à tout le monde ! Mais celte lettre est pour tous : le temps me manque et le physique réclame ses droits. Gardez la fleur de tout ce qui est ici et donnez les feuilles à nos enfants et à nos amis. Vous savez que le meilleur du bouquet est à vous, à vous seule. Il en reste encore assez pour les plus chers et les

plus aimés

..... A Dieu ! à Dieu !

J'envoie à X Union un récit de l'audience d'hier ; qu'A, voie si ce n'est pas un peu personnel. D'un autre côté, je ne puis taire ces faveurs qui vont à V Union, autant qu'à moi. Je suis gâté ici réellement.

A Dieu et à vous tout mon être !

11 janvier.

Chère bien-aimée, je me repose un peu ces deux ours-ci, en attendant la chère Duchesse qui ne se presse pas autant queje le voudrais. Le temps, redevenu horrible hier, est un peu meilleur aujourd'hui. Je fais mes petits préparatifs de départ ; car je voudrais extrêmement m'en aller. J'ai eu plus queje ne pouvais avoir en

grâces et en faveurs personnelles. Il me tarde infiniment d'en jouir avec vous. Et puis je voudrais relever nos amis qui font si bien Y intérim, mais qui doivent commencer à le trouver un peu long.

J'aurais pourtant à prendre un peu de calme auparavant; on se surmène ici malgré soi, et je me sens un peu las. J'aurai de plus les jours de route qui ne sont pas faciles. Je compte revenir par terre, peut-être par Munich, parce que c'est le meilleur, quoique allongeant de six heures,

Merci, merci, du plus tendre de mon cœur de vos chères lettres !

A Dieu, chère bien-aimée ! Je suis près de vous en cœur et en âme; quand donc y serai -je en réalité?

15 janvier.

Je suis beaucoup plus dispos, ma chère bien-aimée, et je m'occupe, avec une joie d'enfant, de mes préparatifs de retour. J'attends toujours la chère princesse, mais le lendemain du baptême je pars! Je trouve moyen d'expédier mon plus lourd bagage devant moi, par mer et par Munich. Moi, je filerai par Munich et le Brenner, en ne gardant que ma petite valise; je passerai les douanes allemandes sans un instant d'ennui.

Je reçois ici beaucoup de visites. Mgr de Marseille, Mer de Luçon sortent de chez moi, l'archevêque de Malines de même. Le temps est toujours affreux et l'humidité ne m'arrange guère.

Ah ! chérie, je deviens vieux, et je n'ai plus cette souplesse et cette activité qui vous ont plu dans nos jeunes ans. Si la main n'est plus si leste, le cœur est resté bien jeune, et il n'a pas un battement qui ne soit pour son pauvre et cher nid. Comme on apprécie son pays et les siens, quand on en est loin ! Certes, j'ai ici toutes les satisfactions possibles de l'âme, du cœur, de l'esprit, de l'honneur et même de la vanité ; mais qu'est-ce que tout cela quand on ne les partage pas avec ceux pour qui Ton donnerait sa vie? J'ai visité de magnifiques sanctuaires, et j'y ai porté partout le souvenir et la pensée de vous tous ; c'était ma meilleure prière. Le Saint-Père vous a encore tous bénis dans ma dernière audience et ^ç'a été le plus doux moment de cette grande et suprême allégresse.

Je tâche de vous rapporter des reliques de presque tous nos patrons. Je vais, je l'espère, en avoir de sainte Constance, la sœur de Constantin, qui a ici une charmante église et qui est bien digne de servir de patronne à ma chère sœur.

A Dieu, mabien-aimée ! Je viens de rédiger une note pour les soins religieux à donner aux ouvriers, et je la communique à plusieurs évêques. Le Concile traitera cette grave question.

Quelle affreuse histoire que celle de ce Pierre Bonaparte ! Le ministère vaut mieux que le gouvernement.

J'ai grand'hâte de revenir au milieu de tout ce changement. A Dieu, à Dieu ! Que chacuiVtrouve ici sa bénédiction, son embrassement paternel, fraternel, etc.

li janvier.

Ma bonne E,,

Voilà un beau soleil pour la première fois depuis bien des jours ; je souhaite ardemment qu'il dure et qu'il éclaire mes préparatifs de départ. Je ne pense qu'au retour; il me sera si doux! Mais je ne sais encore quel jour je pourrai prendre le bienheureux chemin de France. Ah ! ma chère enfant, Rome est bien belle, et je t'assure que je serais bienheureux de t'en faire jouir, toi la voyageuse en esprit et en espérance. Mais, malgré tout, rien ne vaut le pauvre pays, le petit chez soi, avec la mère et la couvée.

Figure-toi que dans un petit jardin, au premier de la maison que j'habite, j'ai des orangers en pleine terre, couverts de fruits à ce moment-ci de l'année. Eh bien ! ce jardin des Hespérides n'a pas pour moi le charme de notre humble petit carré, où paraisssent à peine quelques chrysanthèmes. Si tu savais ce que c'est que d'être dans un pays où l'on a peine à se faire comprendre pour les choses les plus vulgaires, et où l'on voit autour de soi la vie ordinaire, la vie de famille se déployer dans une indifférence absolue du pauvre diable d'étranger, qui est réduit à vivre des souvenirs de ce qu'il a de plus cher. Je n'ai pas à me plaindre cependant, car je suis aussi bien qu'on peut l'être dans une ville comme Rome.

J'ai eu toutes les jouissances de l'âme et de l'esprit ; je te dirai des merveilles des musées et des tableaux, bien plus encore des temples et des sanctuaires. Mais ce

n'est pas la famille ; ce n'est pas la bonne M., un peu raide, mais si dévouée ; ce n'est pas la chère petite Mag., si souriante, si douce, et si gaie au milieu de ses disgrâces ; ce n'est pas même A. , bon enfant ; ce n'est pas notre cher petit ménage, image du bonheur mérité et obtenu; ce n'est pas notre H., si gentil, quand il secoue Xatram pigritiam ; ce n'est pas notre R., avec sa finesse et son bon cœur, quand il écoute plus le second que la première; ce n'est pas ma chère E., avec ou sans chignon, avec ou sans rêvasserie, voyageuse, mais toujours bonne fille et aimant vigoureusement « cher petit père et chère petite mère ». Ce n'est pas surtout \&padrona dicasa, la maîtresse de la maison, la chère gardienne et protectrice du foyer, l'exemple de tous et l'amour de chacun.

Tu vois, ma pauvre E., que je vis bien plus à Paris

qu'à Rome; c'est la vérité, et je t'assure que j'ai grand plaisir à le dire.

A Dieu, ma chérie. C'est toi qui seras aujourd'hui la

distributrice des tendresses paternelles. Je t'aime, je te

bénis ainsi que tous les autres.

15 janvier.

A Madame la Comtesse de J. (1)

Eh bien! ma chère petite, j'ai trouvé ici ta patronne, une très-grande sainte et une très-grande dame, qui ne ne fut ni plus ni moins que la sœur de Constantin, et qui

(1) Sa sœur.

a ici son tombeau et une charmante basilique. Je fais des recherches pour t'en rapporter une relique ; je l'ai, en attendant, priée de tout cœur pour toi, pour les tiens, et les adoptifs comme les directs. ..

Rien ne vaut ce pauvre foyer domestique, et on n'en sent tout le prix que quand on en est loin. Et puis la vie de Rome, la vie positive est si différente de la nôtre !

Une foule des habitudes et des soins, qui nous sont de chaque instant, n'existent pas ou diffèrent ; de sorte qu'on se sent souvent plus loin de son pays qu'on ne l'est encore en réalité. Mais, ma chère C, quand on y peut venir avec les siens, c'est, comme le disent les Romains, la porta del paradiso. Nulle part on n'est plus saisi et transporté par la foi, par la vérité, par la charité.

Le Pape surtout est incomparable. Je lui ai demandé une bénédiction spéciale pour toi et les tiens, et je suis sûr que vous en éprouverez rapidement l'effet. Quand on n'est pas venu ici, quand on n'a pas vu Saint-Pierre et entendu la messe, comme je l'ai fait, aux catacombes, sur la confession des saints apôtres et dans l'oratoire privé de Pie IX, on manque des plus rares jouissances de la piété et de la foi.

En ce moment, je suis tout aux espérances du retour, qui me sera d'autant plus doux, que l'éloignement aura été plus complet et plus long.

Ce qui est fâcheux ici, c'est la variabilité extrême du climat d'hiver. Quand il fait beau, c'est splendide ; quand il fait laid, c'est pire que Paris.

Veux-tu faire dire que je t'ai écrit aujourd'hui, samedi 15, à Passy ? Je n'ai pas le temps de finir une lettre

pour C. , et je serais bien aise qu'elle sût que je ne puis la lui envoyer que demain.

A Dieu, ma chère bonne sœur ; merci encore de toutes tes bontés pour mes enfants dont tu es la seconde mère, et qui ne te rendront jamais assez de tendresse etd'aiïec-tion !

A Dieu, du meilleur de mon cœur !

16 janvier.

Je vois, chère bien-aimée, que toutes nos jeunes dames, princesse et autres, se sont trompées dans leurs calculs. Mme de., la duchesse de Parme attendent encore; nous sommes au 1G, et je n'ai pas do dépêche de vous pour notre chère M. J'avoue que, pour mon compte, ici les pieds me brûlent, et je finis par croire qu'avec les événements de Paris, et les projets du nouveau ministère, je ferai mes très-humbles excuses à la fin de cette semaine et je rne mettrai en route.

Je suis bien loin d'avoir fini ici et une quinzaine me serait fort utile, sinon nécessaire encore; mais le sol du pays, mais la famille, mais le devoir et l'œuvre de ma pauvre vie, mais vous tous, mais toi, ma bien-aimée, à laquelle je n'ai jamais été si tendrement, si passionnément attaché...comment tester encore loin de tout cela? Le travail m'est ici fort difficile par la rareté des minutes qui me sont laissées. Il faut voir tant d'hommes importants, jentendre tant de discussions, parfois douloureuses, toujours intéressantes, que la journée, le soir et le matin

ne suffisent pas. Le climat est déplorable et j'en souffre dans mon activité. Bon gré, mal gré, il faut se résigner à vivre un peu à la romaine, avec pazienza, et en diminuant la somme de l'étude et de l'écriture. Et pourtant je fais encore autant, sinon plus que forces, tant je tiens à utiliser mes derniers instants

A Dieu, ma bien-aimée, A Dieu!

17 janvier.

Chère bien-aimée, le beau temps, qui paraît revenir un peu à poste fixe, et le repos que j'ai pris me rendent véritablement d'une moins maussade humeur à l'endroit de ma fin de séjour. Je la veux hâter le plus possible ; mais il est quelques obligations indispensables auxquelles je ne saurais trop mesoustraire, si je veux que mon laborieux voyage ici porte, pour le présent et pour l'avenir, tous les fruits que j'ai droit d'en attendre. Il faut que ce devoir soit impérieux, en présence des affaires de France et surtout en présence de mon insatiable désir de revoir, et vous et la famille entière, pour que je me résigne à ne pas fixer encore absolument le jour de mon départ. Je ne pense pas que ce soit plus tard que la fin de la semaine ouïe commencement de l'autre. On a ici une telle lenteur en toutes choses, que pour finir les moindres affaires, il faut compter par semaines, là où nous autres Français mettrions des jours et même des heures. Je ramasse d'intéressants matériaux et, si mes lettres

chôment un peu (1), elles n'en auront que plus de prix par leur variété, et les faits qu'elles contiendront. Du Concile, toujours le secret sur les grandes et vraies discussions, et le silence sur les cancans et les commérages.

L'Union est toujours très-sympathique, malgré notre légitimisme, qui est encore, non plus un obstacle, mais un inconvénient chez les gens qui ne raisonnent pas. Le fond, ce qui est grand, sage et puissant, est à nous et à notre cause par le cœur et par la tête.

Pour mon compte aussi, je suis enchanté du journal. Il est parfaitement fait, plus au courant que pas un autre, et d'une politique sage et mesurée.

Dites, je vous prie, de ma part qu'on a bien raison de se tenir sur la réserve en face du nouveau ministère. Soyons bienveillants, parce que ce sont pour la plupart d'honnêtes gens; mais qu'on y prenne garde; en doctrine et en fait, c'est YOrléanisme. Nous sommes dans la note exacte; j'en félicite cordialement les amis à qui je laisse peser quelques jours encore le fardeau du travail; mais tenons nous y bien : c'est difficile et nécessaire. Je ne saurais que dire bravo à leur justesse de vues et je m'y associe de cœur et d'esprit, en leur demandant d'y rester fermes.

A Dieu, ma chérie! Voilà une lettre toute de politique; elle n'envahit pas le cœur, lequel est exclusivement à celle que jamais, et jusqu'au dernier soupir, je ne remercierai assez tendrement d'avoir lié sa destinée à celle de ce pauvre vieux de cinquante-trois ans, dont elle a

(1) Lettres à l'Union.

marqué depuis vingt-sept années (1), chaque minute par un élan de bonheur !

J'avais interrompu ma lettre, chère bien-aimée, pour aller savoir des nouvelles de la jeune princesse. Elle est dans les douleurs et le résultat ne saurait se faire attendre.

J'entrevois donc la proximité du départ : quelle joie !

En attendant, je viens de profiter du soleil pour aller faire le lézard au Pincio. C'est splendide, et j'en ai éprouvé un grand bien après les horribles humidités qui ont tant gâté mon voyage.

J'ai adressé ce matin mes hommages, en vue du départ, au Roi de Naplesque je verrai peut-être encore avant de partir d'ici, mais à qui je voulais recommander quelques uns de nos amis. Il apprécie A. et m'en a parlé; que ce cher aîné se rende de plus en plus digne de notre cause! Elle est vaincue, mais elle a l'honneur, la conscience et Dieu pour elle. Et vous savez, vous, maC, que cela compense tout.

Et maintenant au plus tôt, ma chérie ! Je voudrais que le chemin de fer eût des ailes plus rapides que sa vapeur

18 janvier.

C'est à toi, mon cher R., que je veux confier le plaisir d'apprendre à tous que ton auguste parrain est, depuis hier, à huit heures vingt minutes, père d'une petite princesse qui se porte à merveille. J'ai appris cette

(1) M. de Riancey s'était marié à vingtrquatre ans.

bonne nouvelle une demi-heure après, par un envoyé spécial.

J'ai éprouvé une double joie, d'abord pour l'auguste mère, et ensuite pour moi, parce que, le baptême ne pouvant pas être différé de plus de deux ou trois jours, je me mets en route aussitôt pour vous revenir. Ce sera la plus vive allégresse que j'aie éprouvée depuis mon départ.

Quel bonheur j'aurai à vous voir et à vous embrasser ! Juge, monR., quelle est ta dignité ! Te voilà maintenant le chevalier de deux petites princesses, filles de ton parrain et de ta marraine ! Comme tu devras t'efforcer de prendre en mains leur cause, de les servir, de les défendre et de tâcher de leur rendre leurs trônes ! En attendant, deviens un grand garçon, un bon chrétien et un fidèle gentilhomme.

Bientôt, sans doute, tu vas être «oncle»; voilà encore une responsabilité de bons exemples et de bons conseils que tu es obligé de prendre et que, j'en suis sûr, tu sauras bien remplir.

A Dieu, mon R. , embrasse tendrement tout le monde pour moi —

■20 janvier.

Chère bien-aimée, c'est un vrai rayon de notre cher soleil que m'apporte votre délicieuse lettre. Oh ! que je vous en remercie, et que je remercie le bon Dieu qui vous maintient, vous et tous les nôtres, en bon état durant ce long exil! Le mien va finir, j'espère, quoique je laisse

encore bien des choses derrière moi, et que votre bonté et votre amour du devoir ne me pressent pas trop pour un retour que je désire tant. Je vais aujourd'hui, sans doute, savoir le jour du baptême de Parme; le lendemain je monteen wagon, et je vous arrive quatre ou cinq jours après selon la neige et le temps.

J'ai écrit sur la chaire de Saint-Pierre la dernière lettre que je compte faire d'ici. Les autres seront non plus de Rome, mais sur Rome, et j'aurai des choses bien intéressantes.

Mille remercîments à mes chères filles. Je suis tout heureux de leur aide et je m'en servirai désormais, si vous le voulez bien. Que notre chère M. se ménage. Peut-être est-elle délivrée en ce moment de son cher fardeau? Combien je prie pour elle et pour mon cher Em., qui va avoir les devoirs, les grâces, le bonheur et les soucis de la paternité ! J'espère que la bénédiction de Pie IX leur facilitera tout.

Remerciez le cher curé; j'apporte une bénédiction spéciale pour nos ouvriers et notre paroisse, et je serai heureux de le leur dire à la réunion, en leur parlant de Rome, du Concile et du Pape.

Ah ! chérie, quand donc profiterais-je réellement de cette tendresse qui est ma vie ? Je me persuade qu'on n'aime bien les gens, le pays, son foyer, son nid, que quand on a eu le malheur de s'en éloigner. Du moins on les aime une fois davantage.

Que nos amis de Y Union reçoivent tous mes remercîments ; le journal va à merveille et, ici, on en est enchanté. Quant à moi, je brûle de me retrouver sur la

brèche, les relevant de leur longue et fidèle faction.

A Dieu, ma bien-aimée. Que j'aurais de choses à vous dire ! Mais je vous les dirai bientôt cœur à cœur. Et cela vaudra mieux que les plus longues lettres.

Mgr Marie Ephrem est venu me voir hier ; il bénit toute la famille et se rappelle à son meilleur souvenir.

Ce serait une litanie, si je devais vous citer ici tout ce qui se recommande à votre affection et à votre mémoire.

A Dieu! à Dieu! Si je sais quelque chose avant la poste, je le mettrai sous ce pli.

Je sors du palais de Parme, chère bien-aimée ; le baptême aura lieu samedi à midi, au Quirinal. Mgr le Duc de Parme me prendra à sa suite à onze heures et demie. C'est vous dire que je compte partir dimanche soir. Je fais tous mes préparatifs en ce sens, et quoique je ne sois pas resté longtemps ici, ils m'occuperont assez. Donc à bientôt, ma bien-aimée ! A bientôt, mes chéris, tout ce que j'aime, tout ce pour quoi je vis et je

respire !

A bientôt !

Ton Henry.

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