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LE RETOUR

Depuis quatre jours aucune lettre n'était arrivée de Rome, mais le secret avait été si bien gardé, le malade avait si bien caché à ses amis la gravité de son état, que ce silence prolongé ne causa aucune inquiétude sérieuse à sa famille. Un télégramme, daté de Munich, lui apprit le 2G qu'avant peu le voyageur si impatiemment attendu serait de retour.

La maison était dans la joie. On avait réservé toutes les réjouissances, toutes les surprises, tous les cadeaux pour cet instant si désiré ; on se promettait bien de le fêter joyeusement. Le pèlerin serait entouré, caressé et soustrait pendant quelques jours à ses occupations du dehors ; on entendrait de sa bouche la description des monuments, des églises et des fêtes de Rome ; on lui demanderait le récit de ses entretiens avec le Souverain Pontife et avec les augustes hôtes de Frohsdorf et de Clarens; on saurait les secrets qu'il n'avait osé confier à la poste ; on serait heureux.

On ignorait l'heure de son arrivée et l'on s'attendait à une surprise. Hélas ! quelle surprise ce devait être !

Le 27, vers six heures du matin, une voiture s'arrêta devant la porte d'entrée et un coup de sonnette donna l'éveil. Aussitôt chacun se prépare en hâte, la joie au

— e>io — cœur, et se précipite au-devant du voyageur. Mais, chose étonnante ! sa voix ne se fait pas entendre ; il ne quitte pas la voiture ; un domestique étranger l'accompagne.

Les plus prompts arrivent à cet instant, et surpris de ne point le voir paraître, se précipitent vers la voiture. D'une voix profondément altérée, il leur déclare qu'il est paralysé du côté gauche, qu'il ne peut ni marcher ni se remuer. On le sort de la voiture, et soutenu par deux personnes, il rentre péniblement dans cette maison qu'il avait naguère quittée en pleine santé, et dont il ne devait plus sortir que pour aller à sa dernière demeure.

Sa femme arrivait à ce moment, le sourire sur les lèvres ; du plus loin qu'il l'aperçoit, il domine son émotion pour lui dire qu'il a été très-souffrant, mais qu'il va mieux. Conduit dans sa chambre et se voyant entouré de sa famille en larmes, il veut la consoler et essaye de se lever; mais le mal est plus puissant que sa volonté, et il tombe lourdement sur le parquet.

On le met au lit, on appelle le médecin, et enfin il parle de sa maladie, dont il diminue de beaucoup la gravité pour ne pas effrayer les siens. Du reste, pas une plainte, pas un murmure, pas un regret; il a vu « le Roi, » il a vu Rome, il a vu le Pape surtout, et il ne croit pas avoir acheté trop cher un tel bonheur.

Rome et le Pape! il en parla constamment pendant ces deux premiers jours, avec une ardeur, un amour, une éloquence qui parurent extraordinaires, même aux siens, habitués cependant à la vivacité de ses émotions.

Il était heureux, d'ailleurs ; après deux mois d'absence, après plusieurs semaines de maladie dans un pays étranger, après un voyage de quatre jours accompli avec d'extrêmes difficultés, il se retrouvait enfin chez lui, au milieu des chers siens. Il lui semblait que le mal allait céder devant sa joie, et la mort qu'il avait entrevue à Rome — il a dit à sa femme et à ses enfants qu'il avait cru ne plus les revoir — lui paraissait alors éloignée ; elle n'oserait venir le prendre au milieu du bonheur, au sein de sa famille bien-aimée !

Pendant ces deux premiers jours, il parla fort peu du Concile; on eût dit que ce sujet excitait chez lui des émotions trop vives pour son état, et qu'il n'osait y fixer son attention. Sans doute, d'ailleurs, les médecins le lui avaient défendu. Lorsque la conversation l'y ramenait, on. le voyait s'arrêter soudain, comme s'il eût craint de laisser échapper quelque secret. Il avait une foi ardente , inébranlable dans l'assistance de l'Esprit-Saint et une confiance illimitée dans la sagesse de Pie IX; aussi était-il sans le moindre doute sur l'heureuse issue de l'auguste assemblée. Mais il avait vu de ses yeux les divisions de l'épiscopat ; il avait été le témoin de luttes ardentes entre d'illustres et saints évêques, dans lesquels il s'était habitué à ne considérer que les ministres de Dieu et les successeurs des Apôtres ; certaines paroles, certains faits, résultats de la fragilité humaine dont nulle dignité ne nous délivre, avaient profondément con triste son cœur de chrétien, et il lui en coûtait même d'y faire allusion. On eût dit de ces secrets de famille que, même dans l'intimité, on ne révèle pas

— -21-2 — sans déplaisir. 11 souffrait visiblement chaque fois que des interrogations précises ne lui permettaient point une réponse évasive. Toutefois sa profonde vénération et son amour pour les vénérables Pères n'avaient en rien diminué; il n'y en avait pas un qui ne fût pour lui l'oint du Seigneur. Ce qu'il regrettait par-dessus tout, c'était le bruit fait autour du Concile, la divulgation de ces divisions intestines, qui réjouissaient les ennemis de sa mère, la sainte Église catholique.

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