‹ Lettres sur RomeChapitre 25 sur 34 · LA MALADIE · texte numérisé non relu

LA MALADIE

Lorsque tomba la surexcitation des premiers jours, causée sans doute par le bonheur de se trouver au milieu des siens, il éprouva une espèce d'affaissement physique qui réagit sur son état moral. On lui vit quelquefois les yeux pleins de larmes, et, à certains moments, lorsque ses plus jeunes enfants avaient quitté sa chambre, il parla du sombre avenir qu'il entrevoyait pour sa famiile et pour ses œuvres, a Je n'achèverai pas mon Histoire du Monde, disait-il; je ne me servirai plus de ces membres; que deviendrez- vous après moi? « C'était tout ; pas de faiblesse, pas de plaintes; que la volonté de Dieu soit faite ! C'est à cela que se résumaient ses paroles lorsqu'il était question de son mal.

Et cependant il se voyait frappé dans la pleine maturité de son talent, à un âge où la vie semblait sura-

bonder encore en lui, où l'estime et la confiance générales le récompensaient largement de trente ans d'une vie publique, absolument immaculée ; au moment d'une grande révolution politique en France ; à l'ouverture d'un Concile œcuménique qui promettait à l'Église une nouvelle ère de prospérité; au milieu d'une famille qui avait besoin de lui ! Son œuvre ne semblait faite qu'à moitié, et il le sentait bien !

Comme le moissonneur qui jette un regard en avant sur ce qui lui reste de son sillon, il aimait parfois à former ses plans pour l'avenir et à les exposer à ses amis. « Après trente-quatre ans de vie publique, me disait-il un jour, je commence à avoir quelque expérience des hommes et des choses ; ma provision de connaissances générales est faite ; il me semble que ce serait pour moi le moment d'aborder les questions spéciales pour lesquelles je me sens le plus d'attrait.» Achever son Histoire du Monde, puis faire l' Histoire de l'Église en France pendant ces soixante dernières années, tel était son rêve. Outre le plan de ce dernier ouvrage, il avait déjà réuni quelques notes et de nombreuses indications de documents à consulter. Il lui fallait tout laisser inachevé, et cette triste pensée le poursuivit plus d'une fois dans ses insomnies et pendant les longues heures de loisir que lui faisait la maladie.

Mais sa bonne humeur n'en fut presque jamais altérée; il avait, non pas l'entrain, mais la gaieté de toujours, et cette gaieté était vraiment prodigieuse. Pendant les deux années que j'ai eu le bonheur de passer avec lui, mêlé à sa vie la plus intime, je l'ai constam-

ment vu, quelles que fussent ses occupations, ses déceptions, — et certes elles ne lui firent pas défaut, — ou ses souffrances, le sourire sur les lèvres; non le sourire froid et stéréotypé de l'indifférence, mais le sourire intelligent et sympathique de l'ami qui accueille un ami. Pas un de ceux qui l'ont connu ne me démentira. Aussi était-il au service de tous les besoins, et, à peu près chaque jour, je le voyais quitter la table pendant le déjeuner pour répondre aux demandeurs, donner à l'un des conseils, à l'autre une recommandation, une aumône, une consultation de droit, etc.

Cloué sur son fauteuil par la paralysie, forcé de passer dans l'inaction tant de belles heures, qu'il eût si utilement employées, lui qui depuis vingt ans n'avait pas pris de vacances, il resta le même, sans impatience ni colère, répandant, comme autrefois, la gaieté autour de lui.

C'est qu'il avait pour se consoler cette sublime raison qu'en ne faisant rien, il faisait la volonté de Dieu : « Vousêtes tombé sur le champ de bataille, » lui disait un jour l'un de ses amis, « à Rome, aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, en combattant pour l'Église, et, vous le savez, s'il y a les martyrs du glaive, il y a aussi les martyrs de la plume. »

« Oh non ! » dit-il, « j'ai trop peu fait. Cependant, si Dieu veut que j'achève mon sacrifice pour sa cause, que sa volonté soit faite! Je vous remercie de cette belle idée ; elle me consolera dans mes douleurs. Mourir pour l'Église ! Oh ! je n'en suis pas digne. » Hélas! son humilité le trompait.

Autour de lui, cependant, l'espoir était revenu ; le caractère du mal semblait encore incertain, et bientôt un mieux sensible se manifesta dans son état. II en profita pour se remettre parfaitement au courant des affaires politiques et pour voir ses amis; de son fauteuil, il recommença, autant que le lui permettait le médecin, sa vie d'autrefois. Pendant la nuit, il occupait ses insomnies par de pieuses prières et par la méditation de quelque sujet de philosophie ou de quelque question historique. Le matin, à son réveil, il disait sa prière avec sa femme comme avant son départ, puis il suivait la messe dans son missel pour se consoler de n'y point assister. Dans l'après-midi, une conversation gaie ou sérieuse avec ses visiteurs et la lecture de quelque bon livre remplissaient ses moments. Il s'arrêta notamment au dernier ouvrage de M. Leplay (1), cet esprit droit et laborieux, amené par l'étude impartiale des faits à reconnaître que la loi de Dieu est aussi la loi du progrès.

Il était encore dans cette première période de sa maladie, lorsque arrivèrent ses bagages contenant les cadeaux achetés à Rome pour sa famille et pour ses amis. Personne n'avait été oublié, et le cœur, plus encore que le bon goût, avait présidé à tous les choix. Il avait rapporté, entre autres, pour chacun de ses enfants des reliques de leur patron, et pour chacun des curés de son voisinage des reliques du patron de leur église. Il avait pensé à tous ses nombreux parents, à ses amis, aux ouvriers de la société de Saint-François-Xavier sur-

(1) Inorganisation du travail selon la coutume des ateliers et la loi du Décalogue. Chez Dentu, Paris.

tout. Ne sachant quel cadeau faire à ces derniers, il leur avait rapporté des chapelets bénits pour eux par le Saint Père, qui, étonné du nombre, lui dit en souriant, avec sa grâce ordinaire : « Vous avez donc beaucoup d'enfants? » et lui demanda quelques détails sur la société. Il se faisait un bonheur de pouvoir bientôt les leur offrir en leur parlant de Rome et du Pape.

Il avait voulu se faire aussi à lui-même un cadeau qui lui rappelât cette Rome dont il ne devait plus revoir les sanctuaires bénis. Il s'était procuré une petite reproduction en bronze de la statue de saint Pierre assis sur sa chaire; il l'avait fait indulgeneier, et la voulut garder près de lui pendant toute sa maladie.

D'ailleurs on peut dire qu5 il avait laissé à Rome une partie de son cœur ; tout ce qui en venait l'émouvait profondément, et il fallait soigneusement lui cacher toutes les correspondances relatives au Concile et aux dissensions qui s'y manifestaient. Ce n'est pas qu'il ne comprît la nécessité des discussions et même des luttes ; mais il aurait voulu qu'elles restassent cachées dans le secret du sanctuaire ; il avait le cœur brisé de voir le caractère épiscopal diminuer momentanément dans l'estime et la vénération des peuples, et le Concile devenir pour plusieurs une pierre d'achoppement.

C'est ce sentiment qui lui dicta son dernier article, sa dernière « lettre sur Rome. » s Oh ! » nous disait-il en l'écrivant, « comme le monde se trompe, comme les journaux, même les meilleurs, se font illusion sur les sentiments de nos évêques ! En dehors du Concile, ils peuvent se montrer hommes, parfois même ils se mon-

trent hommes de passion ; mais dans la salle conciliaire, les plus ardents me le disaient, ils sont tout autres. Après avoir entendu la sainte messe, récité la prière Adsumus, ces pontifes, presque tous sur le point d'aller rendre compte à Dieu de leur vie, se sentent transformés; l'influence de TEsprit-Saint se fait visiblement sentir; l'homme disparaît; il ne reste plus que l'évêque, le juge de la foi, le successeur des Apôtres. »

Il nous parla longtemps et avecanimation sur ce suj et, quoique nous l'eussions, à plusieurs reprises, supplié de se ménager. Mais ce fut la dernière fois. Le lendemain il se trouva plus faible, plus abattu, et l'on évita soigneusement tout ce qui eût pu ramener ses idées sur cette matière; il le comprit lui-même et n'en parla plus.

Quelques jours auparavant, dans la chambre du malade, j'avais été le témoin d'un spectacle bien simple, mais qui m'avait vivement émotionné. A Rome, M. de Riancey, malgré son état, était allé se confesser la veille de son départ et s'était approché de la sainte Table; et depuis près de quinze jours il n'avait pas eu ce bonheur. Il n'osait demander qu'on lui apportât la sainte communion dans son lit, mais il en avait un ardent désir, et lorsque son confesseur le lui proposa, il se hâta d'accepter.

Le lendemain matin, à six heures, tout était soigneusement préparé dans sa chambre. Une petite table transformée en autel, et portant deux cierges allumés avec un vase où étaient l'eau et le buits bénits ; à genoux, à la tête et autour du lit, les enfants du pieux

chrétien qui attendait la visite de son Dieu ; aux pieds de sa couche, ses serviteurs également à genoux ; des larmes d'émotion dans tous les yeux : tel fut le spectacle qui frappa les regards du prêtre. Au moment où il parut à l'entrée de la chambre, le saint ciboire à la main, un sanglot mal comprimé lui fit jeter les yeux sur le lit d'où il partait; deux grosses larmes s'échappaient desyeux à demi fermés du malade, son visage rayonnait et l'émotion soulevait violemment sa poitrine. Impossible de redire avec quels sentiments de foi et d'humilité il récita le Confiteor avec l'un de ses plus jeunes enfants, et se signa en recevant la bénédiction du prêtre.

Cette émotion qu'il ressentit alors jusque dans sa chair, il l'éprouvait presque chaque fois qu'il s'approchait de la sainte table, et ce sanglot qu'il ne put dominer, le même prêtre l'avait déjà entendu, quelques jours après son ordination, dans une humble chapelle de village, lorsque pour la première fois il donna la communion à ce pieux ami. Jamais je n'ai vu se réaliser plus sensiblement qu'en lui cette parole du Psalmiste : a Silivit in te anima mea ; quam multipliciter tibi caro meai Mon âme a soif de vous, ô mon Dieu, et ma chair elle-même soupire après vous (1 ) ! »

Son premier mot en revoyant le prêtre, quelques heures plus tard, fut un cri de reconnaissance : « Que je vous remercie! Quel bonheur! » Ce bonheur, il le goûta deux ou trois fois encore avant d'aller en jouir avec plénitude dans le paradis.

Bientôt cependant la maladie prit un caractère plus

(I) IV. i.xu, v.2.

accentué, et toute illusion fut impossible. Une seconde attaque avait considérablement diminué les forces du malade et l'on en redoutait une troisième. Cependant il semblait robuste encore; nul excès n'avait jamais affaibli sa riche constitution; sa vie avait été trop laborieuse, sans doute, mais régulière comme celle d'un cénobite. Néanmoins le mal semblait ne rencontrer aucun obstacle; son travail sourd et terrible s'accomplissait avec une effrayante rapidité. Ni la science des médecins les plus célèbres et les plus dévoués, ni les soins de sa famille, ni les prières qui de toute part s'élevaient pour lui vers le ciel, ne purent, même un instant, en arrêter la marche. Le cerveau était irrémédiablement attaqué.

Cependant l'intelligence gardait toute sa rectitude et toute sa lucidité; et vraiment on l'eût presque regretté à cause de la grandeur du sacrifice. Mais le Dieu de toute justice et de toute bonté, qui a promis de ne point oublier le verre d'eau froide donné en son nom, saura trouver une récompense pour ces longs jours de douleur pendant lesquels notre malade dut, à chaque instant, renouveler le sacrifice de sa vie, l'offrant pour l'Église, pour la France et sa famille.

De jour en jour il se montrait plus tendre encore pour les siens, ne pouvant se lasser de les caresser et de les embrasser comme s'il se fût senti pressé par la mort. On eût dit les caresses fiévreuses d'un malade qui n'est plus maître de lui; mais il n'en était rien, c'étaient les adieux du père et de l'époux.

Le sacrifice était grand et vivement senti, d'autant plus

— aao —

grand que l'amour était plus profond entre ceux que la mort allait séparer, et qu'ils étaient plus dignes les uns et les autres de leur mutuelle affection. Mais, de part et d'autre, cet amour se confondait avec l'amour de Dieu, et l'on se résignait courageusement à la séparation. D'ailleurs on gardait encore quelque espoir, malgré les pronostics des médecins, et une neuvaine à Notre-Dame de Lourdes avait été commencée.

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