ROME A LA VEILLE DU CONCILE
Rome, 6 décembre 1869.
Je n'ai pas la prétention de savoir quel sentiment éprouvèrent les compagnons cTEnée à la vue de ces rives désirées qu'ils saluaient de leurs cris de joie : Italiam! llaliaml mais je me persuade plus aisément que nos pères les Croisés durent ressentir, en apercevant les .murs de Jérusalem, quelque impression analogue à celle dont j'ai été profondément saL-i lorsqu'un matin, après une nuit détestable, les premiers rayons d'une pâle aurore de décembre ont fait sortir du brouillard, devant mes yeux avides, les coupoles de Rome et le dôme de Saint-Pierre.
Pèlerin pour la première fois vers cette Ville éternelle, patrie de nos âmes et à laquelle nous donnons tous les efforts de notre vie, l'obole de nos offrandes et
le sang de nos enfants, j'étais, — on me permettra ici cet épanchement : nos lecteurs sont nos amis; et, pour ne pas être indigne d'eux, je leur dois exprimer ce qu'ils auraient partagé à ma place, — j'étais sous le coup d'une vive émotion.
J'allais vers l'Église rassemblée autour de son Chef; j'allais assister de loin, perdu dans la foule, mais présent à tout par l'obéissance et le dévouement, à ce grand et merveilleux événement qui tient le monde en suspens et en attente et qui répandra sur la terre des flots de lumière et de paix!
Je venais de traverser une partie de cette Europe si tristement condamnée par elle-même à l'affaiblissement, à la décadence, à la dissolution; j'avais la pensée et le cœur tout remplis encore des stériles agitations, des alarmes trop réelles, des malaises redoutables et des périls certains qui désolent notre chère France, et j'emportais avec moi le spectacle douloureux de ce monde moderne, si fier, et à bon droit, de ses progrès matériels, mais qui, livré sans frein au désordre intellectuel et moral, se trouble, et, selon la forte expression de l'Écriture, « chancelle comme un homme ivre. »
Avec quelle ardeur je me réfugiais au port de la Justice et de la Vérité ! Il me semblait que la croix qui domine le plus grand et le plus magnifique temple de l'univers était le phare du salut, et que déjà, avant même d'être arrivé, j'entrais dans une atmosphère de calme, de grandeur et de clarté.
Combien les calculs, les habiletés et les terreurs de la politique humaine paraissent misérables quand on
touche, si j'ose ainsi dire, aux réalités si simples et si majestueuses de la politique divine !
Ce Concile œcuménique, auquel accouraient tous les évêques de la catholicité — j'en faisais la remarque à de vénérables prélats avec qui j'avais eu l'honneur de me rencontrer depuis Florence — ce Concile, qui doit s'ouvrir après-demain, par quelle incrédulité n'avait-il pas été accueilli! Sa seule annonce n'était-elle pas un de ces défis suprêmes que l'Église seule peut jeter au nom de Celui qui tient le monde en sa main?
11 y a deux ans, au moment même où la Révolution se croyait sûre d'un dernier attentat et d'un dernier triomphe, le Vicaire de Jésus-Christ, avec cette sérénité qui « commande à la mer et à la tempête, » avait convié, au rendez-vous du 8 décembre 1869, l'épiscopat répandu sur la surface du globe. Rome était choisie pour le saint et sacré Concile qui prendrait dans l'histoire le nom de premier du Vatican.
Et Rome alors était plus que jamais menacée! Le Pontife-Roi, déjà dépouillé des quatre cinquièmes de ce domaine temporel, gage de son indépendance spirituelle, pouvait craindre de se vcir enlever les débris de cette souveraineté, convoitée avec tant de rage. Pie IX était seul ; tous les États rivalisaient en quelque sorte d'indifférence ou d'hostilité à son égard ; l'épée de la France, cette épée qui, depuis Charlemagne, doit être au service du Saint-Siège, avait été éloignée.
Cum infirmor, tune potens sum. Le Pape, plus puissant quand il semble plus faible, avait marché en avant, avec cette sécurité que donnent seules les pro-
messes éternelles. La liberté de l'Église, liée si intimement à celle de sa souveraineté, devait traverser une épreuve solennelle. 11 fallait que les rois et les peuples vissent comment l'exercice le plus éclatant de cette auguste et imprescriptible liberté se déploierait, malgré toutes les contradictions, en dépit de toutes les résistances et à travers tous les périls et tous les obstacles !
Et, chose merveilleuse ! à l'heure qu'il est, la presque totalité des évêques du monde a abordé la Ville éternelle, et Rome est plus tranquille et plus maîtresse d'elle-même ; Rome est plus à son Pape et à son Roi qu'à aucune époque de ses longues annales.
Le monde même, bien qu'en proie à de trop justes appréhensions, le monde est en paix. 11 fait silence, bon gré mal gré, pour écouter la grande voix du Vatican! Il sent bien, quoi qu'il en ait, que la parole inscrite au fronton de. la salle du Concile est de celies qui ne passent pas : euntes, docete omnes gentes. Les nations attendent, se taisent et écoutent.
Elles ne tarderont pas à entendre les enseignements divins.
Rome est vraiment magnifique à voir en ce moment : non-seulement la Rome des siècles, de qui il a été dit :
La veuve des Césars est Reine encor du moude ;
non-seulement la Rome chrétienne, la Rome des Papes, plus grande que celle des empereurs ; mais la Rome de Pie IX, qui est la merveille de notre temps; mais la Rome du Concile, qui se surpasse elle-même.
C'est le mouvement sans tumulte ; c'est l'activité sans agitation ; c'est la plénitude de la vie dans la force du travail et dans le calme de l'ordre.
Le peuple romain a, en cela notamment, des instincts et une dignité singulière : il a la conscience des grandes choses qui s'accomplissent, et il s'y associe par son respect et sa tenue. Les foules sont dociles, attentives, sans curiosité indiscrète, pressées sans tumulte. L'action de la police est à peu près insensible; on circule partout sans inconvénient et sans danger, avec une liberté qui semble prodigieuse à nous autres Français. L'ordre se fait tout seul ; la consigne est absente.
Avant-hier, j'ai pu parcourir les divers étages du Vatican sans qu'aucun garde interposât son veto; je serais entré jusqu'à la résidence du Souverain Pontife, n'étant arrêté qu'au seuil même des appartements particuliers. Tout le reste est libre : « Ne sont-ce pas mes » enfants? » se plaît à dire le Pape ; « ils sont chez eux » dans la maison de leur père. » Nos soldats le savaient bien, et ils en usaient avec un laisser- aller tout filial.
Tous les évêques de France qui peuvent faire le voyage, sont arrivés. Plusieurs assistaient hier à la messe chantée à Saint-Pierre par la musique de la chapelle Sixtine ; le public approchait jusqu'auprès de l'autel et des stalles, uniquement conienu par une légère barrière, le long de laquelle stationnaient de distance en distance les fidèles gardes suisses avec !c pittoresque costume qu'a dessiné Michel-Ange, et qui s' accorde si bien avec la pompe de la cour pontificale et le cadre incomparable où se déploient les cérémonies.
Que vous dirai-je de Saint-Pierre, qui n'ait été dit mille fois? Souffrez seulement que je vous exprime mon humble impression : je n'ai pas été écrasé par la majesté du temple; j'ai été profondément dominé par un sentiment qui devient plus impérieux à mesure qu'il pénètre plus avant : c'est le sentiment du sublime dans la grandeur et dans l'harmonie.
Rome a le secret de « faire grand » ; et sa grandeur n'est pas de celles qui stupéfient et qui abasourdissent, mais de celles qui élèvent et qui ravissent. Tout y est : la perfection, l'ensemble, la splendeur. C'est le beau au service du vrai.
Est-il besoin de vous dire quelles pensées m'assiégeaient devant la Confession de Saint-Pierre? Notre cause, notre patrie, notre foi ; les épreuves du présent, les souvenirs du passé, les invincibles espérances de l'avenir; tout ce que nous servons, tout ce que nous aimons, tout ce qui absorbe le dévouement de nos jours et de nos veilles : j'ai tout porté sur la tombe glorieuse de celui qui est le typa le plus consolant de la force divine dans la faiblesse humaine.
La porte du Concile s'ouvre à côté de cette tombe, et les Pères l'auront en vue dans leurs saintes délibérations.
Tout le bras droit de l'immense basilique a été transformé en salle conciliaire. La décoration est noble et assortie au style du temple ; des tableaux représentent les grandes assemblées qui ont précédé celle de 1869. Le trône pontifical est au fond ; des deux côtés du quadrilatère régnent les sièges des Pères. Jusqu'à la
chapelle du Saint-Sacrement, les chapelles des deux nefs de droite servent d'annexés à la salle principale, et sont disposées pour le service intérieur de l'assemblée.
La porte qui donne sur la basilique restera ouverte , assure-t-on, et c'est par là seulement que l'auguste réunion pourra être vue du public fidèle. A l'intérieur, il n'y a qu'une petite tribune réservée aux princes et aux diplomates.
Le secret, et le secret sous serment, est la loi inviolable des délibérations. Soyez donc en garde contre toutes les indications que ne manqueront pas de propager les nouvellistes aux aguets. Rien ne sera connu que par la promulgation officielle : c'est de droit, c'est de convenance. Et il faudra bien que les curiosités impatientes en prennent leur parti.
Je vous disais que lorsqu'on entre à Rome on se sent dans le calme et la paix. C'est, l'impression qui domine tout ici, et l'on en jouit avec un rare bonheur après les agitations , les dissidences et les dissentiments qui font ou qui ont fait ailleurs de pénibles et de douloureux éclats.
L'attitude que nous avons gardée a été, je puis vous l'assurer, hautement appréciée ici : c'est celle de la soumission et du respect; c'est celle de la conscience et du devoir.
L'Esprit d'en haut dictera les résolutions, et nous n'avons qu'à attendre avec confiance et obéir avec foi. Or, j'ai, pour mon humble part, la ferme certitude que les débats auxquels je fais allusion, n'auront en outre
pour résultat que d'avoir, même aux yeux des incrédules et des indifférents, attesté, ce qui n'était en doute pour aucune âme chrétienne, la pleine liberté de discussion ; et, en définitive, ils feront ressortir, par leur issue, la plus belle unanimité morale qui se soit jamais vue, et qui est, vous le savez, la gloire et la force de l'Épiscopat uni à son Chef.
Le Pape se porte admirablement, et l'ouverture du Concile, premier succès de la grande entreprise qui achèvera d'immortaliser son règne, le remplit d'une douce joie et augmente ses forces. Vous avez vu la belle et sereine allocution qui était, pour ainsi dire, le salut de bienvenue adressé à l'Épiscopat. Les paroles de Pie IX ont remué tous les cœurs.
La population se prépare à célébrer la fête du 8 décembre avec cet entrain et cet éclat qu'elle sait y mettre. On parle d'illuminations générales ; nulle part , me dit-on, l'allégresse ne se témoigne avec plus d'expansion.
Mercredi aura donc lieu la cérémonie de l'ouverture du Concile.
Jeudi se fera , assure-t-on , l'élection des vingtquatre Pères qui devront composer la Congrégation du Dogme.
Il y aura quatre Congrégations : celle du Dogme, celle de la Discipline, celle des Évêques et Réguliers, celle du Rit oriental.
On attache naturellement une grande importance à ces élections, à la première surtout.
Les Pères sont près de six cents, en y comprenant
les abbés et généraux d'ordres. C'est dire assez quelle signification auront les choix de la vénérable assemblée.
Telle m'apparaît, en une esquisse bien incomplète, mais que je tâche de rendre vraie, Rome à la veille du Concile.
6 décembre au soir.
Je n'ai pu encore donner qu'un coup d'œil à Rome et à Saint -Pierre. Mais quel coup d'œil ! Le regard est presque ébloui. L'esprit demeure en suspens, se croit d'abord comme le jouet d'un rêve, et peu à peu entre dans les merveilles de la réalité.
Personne n'est étranger à Rome : on la connaît par les livres, par les gravures, par les récits. Il semble qu'en la regardant pour la première fois on la reconnaisse. Mais, puis-je me permettre cette comparaison ? il en est de Rome comme d'un visage illustre et ami dont on n'a contemplé que le portrait, et qui, tout d'un coup, se présentant avec la parole et la vie, s'anime, parle à votre esprit et à votre cœur, et vous pénètre de charme et de vénération.
A chaque instant, les émotions vous attendent et vous saisissent, imprévues, touchantes ou grandioses. Quand vous êtes agenouillé devant la Confession de Saint- Pierre ; quand vous avez vénéré la statue du Prince des Apôtres, dont le bronze usé par les baisers des fidèles atteste la foi séculaire des générations ; quand vous avez salué la Chaire du Vicaire de Jésus- Christ, qui est établie sur le roc, qui a les paroles de l'infaillible Vérité, et contre laquelle ne sauraient prévaloir jamais toutes les puissances de l'enfer; quand vous avez admiré la mosaïque de la Transfiguration, vous êtes tout d'un coup arrêté
— M — par le mausolée de Jacques III et des derniers Stuarts. Là presque toujours stationnent , le front baissé et la douleur sur le visage, quelques-uns des derniers représentants de cette « loyauté » intrépide qui a bravé les persécutions, l'exil et la mort, pour rester attachée au Droit et à la Justice.
Certes, Saint-Pierre est un tombeau digne de la dynastie éteinte, et les vieux Rois dépouillés dorment noblement leur sommeil sous ces arcades où règne le Dieu de toute justice et de toute miséricorde. Mais on ne saurait se soustraire à une impression douloureuse en songeant à la destinée cruelle qui a amené là les héritiers légitimes d'un trône envahi par la plus coupable usurpation de famille.
En revanche, notre France, notre France royale, est vivante partout. Je sortais, au hasard, de mon logis hier matin, quand, au détour d'une rue, je me vois en face d'uri obélisque surmonté d'une belle fleur de lys de bronze. De riches perrons se développent, et des escaliers circulaires dessinent leurs lignes entre-croisées aux flancs d'une haute colline.
Je regarde, je lis desinscriptions. Louis XV, LouisXVIII y figurent ; des globes portent leurs armes, des armes qui ont brillé sous toutes les latitudes. C'est la Trinité du Mont. Un peu plus loin l'Académie de France ; un peu plus loin, cette merveille du Pincio, qui aurait si bien dû inspirer les auteurs de nos tristes escaliers du Trocadéro : ils auraient, en copiant d'autres Français, construit en vue de Paris le plus magnifique amphithéâtre. Mais il aurait fallu le génie de l'art, du beau et du
grand, là où nous n'avons eu que des tours de force de terrassiers.
C'est la France encore qu'on rencontre à chaque pas sous l'aimable et franche figure de nos zouaves pontificaux. Rien de charmant et de martial comme ces jeunes gens, à l'air ouvert, à la démarche dégagée, à l'air fin et doux tout ensemble.
On est trop disposé, parmi nos adversaires, parmi les indifférents, et un peu parmi les amis, à considérer ces volontaires comme une troupe très-brave, toute prête à jeter son sang aux pieds du Souverain Pontife, mais pas assez rompue aux sévérités de la vie militaire. C'est la plus complète et la plus injuste erreur. Les zouaves sont des soldats, des soldats excellents, élevés à une école aussi dure, je devrais dire beaucoup plus dure que les meilleurs régiments d'Europe et de France.
Discipline, armement, instruction, corvées, sont organisés et exécutés avec la rigueur des corps d'élite. Je ne dis pas cela pour flatter les zouaves de toutes nations, et encore moins ceux de France ; mais je le dis uniquement comme un témoin qui a vu et qui doit compte de la vérité.
Ajoutez-y la fleur, l'entrain de la jeunesse, l'affection pour des chefs dignes de la mission la plus haute que puisse 'ambitionner l'honneur ; ajoutez-y la conscience du devoir, le dévouement au drapeau et la volonté d'être à la hauteur de l'estime de la catholicité entière, et vous aurez l'idée de ce que sont les zouaves et du bonheur avec lequel nos mains pressent les leurs !
Rome, 7 décembre 1869.
Rome est bien la capitale du monde ; et en ce moment, ce qui est vrai en droit, Test à la lettre. Toutes les nations, toutes les races, toutes les tribus y ont leurs représentants, et quels représentants!
Horace, dans son enthousiasme païen, exaltait la gloire des Césars, énumérait, à côté des peuples vaincus, les empires épouvantés et les barbares stupéfaits,, dont le Palatin voyait arriver les ambassadeurs. Qu'était-ce auprès des pacifiques dominateurs qui viennent, au nom de leurs troupeaux fidèles, se presser autour du trône de leur Chef et de leur Père? Ces ruines qui ont survécu à la chute de l'empire romain et qui semblent en pleurer les grandeurs à jamais éteintes, ne doivent-elles pas tressaillir à la vue de ces voyageurs apostoliques qui arrivent de contrées bien autrement lointaines que celles des Parthes, des Sères et des Indiens? Un nouveau monde est né à la lumière : l'Atlantide, ce beau rêve de- Platon, est sortie des eaux mystérieuses où son génie semblait l'avoir devinée. Voici l'extrême Orient, voici l' Australie, voici les pasteurs qui accompagnent le nomade sur ses chariots, instruisent le Lapon au milieu des neiges que couvrent des nuits de six mois, évangélisent le nègre dans les sables brûlants, et le sauvage dans ses forêts inaccessibles.
On ne saurait se faire une idée du spectacle qu'offre une telle réunion, et non moins curieuse encore est la vue de ces prélats et de ces prêtres qui se croisent à chaque pas dans la ville, qui se rencontrent et se saluent dans les monuments, dans les temples, sur les places publiques.
Au Colisée, j'ai trouvé des évêques missionnaires venus de ces contrées où la férocité des vainqueurs du monde allait chercher les lions, les tigres et les panthères, dont on aperçoit encore les cages grillées de fer et qu'une atroce cruauté affamait pour les rendre plus âpres à déchirer les martyrs.
Quand j'ai vu ce cirque immense dont la terre est imprégnée si profondément du sang de millions de chrétiens, si paisible maintenant sous les herbes et la mousse qui revêtent les gradins où s'asseyaient les ves taies, les sénateurs, les matrones et le peuple, avides de savourer les tortures et la mort; quand j'ai vu ce cirque entourant désormais la croix de bois, symbole et trophée de la défaite du paganisme, et visitée par les héritiers des confesseurs qui renouvellent aux extrémités de la terre habitée les prodiges de leurs devanciers ; je me suis rappelé tout ensemble le cri du sloïcisme désespéré des gladiateurs , s'approchant de la loge impériale et disant : Ave, Cœsar ! morituri te salutant; et l'appel suprême du grand Ignace ajournant les bourreaux couronnés à la justice divine : Ave , Cœsar! morituri te judicabunl. L'histoire de l'humanité et de la religion était là tout entière : les Césars étaient jugés par leurs victimes.
Ailleurs, frappant à la porte d'un séminaire, c'est un nègre qui vient m'ouvrir, revêtu de cet habit ecclésiastique, véritable livrée de l'affranchissement des esclaves.
Un carrosse passe ; il porte des Hongrois en riches costumes, le sabre au côté et le dolman à l'épaule : c'est l'équipage du primat de Hongrie. Voici des prélats espagnols, marchant avec la dignité calme et sévère de leur nation. Voici des Allemands, des Américains du Sud, des Américains du Nord , au milieu desquels apparaissent les vêtements à longs plis , les toques byzantines des prélats d'Orient.
L'évêque aux oreilles de qui retentissent encore les rauques accents des Iroquois ou des Cherokees, a pu être ce malin éveillé par les naïves mélodies des pifferari , qui célèbrent la prochaine naissance du Divin Enfant, et qui mêlent les sons de leurs rustiques instruments aux charmantes volées des cloches de toutes les églises.
Hier, dans le magnifique temple de Saint-Pierre, la plupart de ces vénérables prélats, que leur âge, leur science et leur caractère entourent de tant de respect , étaient rassemblés dans la fraternité du sanctuaire : c'était l'unité dans la diversité.
Aujourd'hui, répandus à travers la ville, ils laissent apparaître des différences plus accusées dans leurs costumes : c'est la diversité dans l'unité. Le peuple , qui les suit du regard , ne laisse jamais échapper des marques d'étonnement : on dirait qu'il met une délicatesse particulière à faire entendre qu'à Rome il n'y a pas d'étrangers. La capitale du monde chrétien n'a pas même
des hôtes ; elle n'a que des compatriotes. Rien ne lui semble étrange, et elle donne droit de cité à tous les usages.
Or, en cette cité-Reine , il y a un Roi qui y est toutpuissant par le droit et par l'amour : c'est le Pape, c'est Pie IX.
Au milieu d'une rue, on entend de loin un cavalier; il précède la voiture pontificale. Tout le monde sort des maisons, s'approche, se précipite, s'agenouille. Les cris de : Vive le Pape-Roi! éclatent. « Saint-Père, la bénédiction! » Et Pie IX , souriant de son sourire angélique , lève la main et bénit son peuple. Tout à l'heure je viens d'avoir inopinément cette joie et ce bonheur : c'était la première fois, et je ne cacherai pas que j'ai été remué jusqu'aux fibres les plus intimes de mon cœur.
Le Pape revenait de la Yigna-Pia; à la sortie du Vatican, dans sa promenade, au retour, il a été l'objet des plus douces et des plus vives manifestations. Rome est bien à lui ! et en ce moment Rome, c'est le monde.
Demain, le Saint-Père, qui est au-dessus de toutes les fatigues, se rendra aux Saints Apôtres pour donner le salut. Il y aura foule , et foule sans police , sans tumulte ; foule empressée, avide, mais tendrement respectueuse : des enfants qui vénèrent leur père autant qu'ils l'aiment!
Un dernier trait qui achève le tableau : les millions d'étrangers attirés par le Concile, parlent tentes les langues. Ce devrait être 'a confusion : nullement. Il semble que l'unanimité des pensées facilite l'entente des langa-
ges eux-mêmes. Cette multitude est prévenante et serviable : une bienveillance générale vient au secours de tous et de chacun. On se comprend en dépit de la Tour de Babel et au grand honneur de ia charité et de l'unité catholique.
Home, 7 décembre 1869.
L'enthousiasme, dit-on souvent et avec raison, semble avoir déserté les capitales européennes. Il se réserve pour l'avenir, et, en attendant, il s'est réfugié à Rome. Aussi bien, en réalité, pourrait-il avoir de plus nobles inspirations que celles qu'il trouve dans cette ville, où le plus grand, et l'on pourrait presque dire le seul des Rois sur le trône, recueille à la fois l'admiration et l'amour, non-seulement de ses sujets, mais du monde entier?.
La génération présente, que les révolutions ont si cruellement blasée et désenchantée, ne connaît guère que par tradition les élans de cette allégresse populaire qui saluait nos Rois, chaque fois qu'ils se montraient au milieu de !a foule, heureuse de leur témoigner son dévouement et sa fidélité.
La vie des races comme l'auguste Maison de France était la vie de la nation elle-même. Née sur le sol de la patrie, ayant grandi avec elle, partageant ses périls et ses gloires, toujours à sa tête dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, l'élevant par son génie, la soute • nant par son abnégation, n'ayant d'intérêt, de patrimoine, d'affection que chez elle, la Royauté s'était tellement identifiée avec la France, que ses fêtes étaient ses fêtes et que ses douleurs étaient ses douleurs. Aussi le cri national, le cri du vainqueur qui enfonçait les bataillons
ennemis, comme le cri du martyr de l'honneur qui sombrait avec son navire, c'était : « Vive le Roi ! »
Nos pères ont eu l'enthousiasme. Rien, nous est-il dit souvent, n'a été comparable à l'ivresse de joie causée par le retour des Rourbons, en 1814, ramenant avec eux l'autorité, la paix et la liberté.
Depuis, ces magnifiques entraînements de tout un peuple ne se voient plus. L'indifférence des esprits a glacé les émotions du cœur. La foi seule, la conviction seule se traduisent par de grandes manifestations.
Rome aujourd'hui a vu éclater ces sentiments généreux avec une puissance à laquelle l'auguste Pie IX l'a habituée, mais qui. m'assure-t-on, s'est déployée plus que jamais.
J'y étais et j'en ai été touché au delà de toute expression. Je me défie un peu de moi-même, et, voulant avant tout être vrai et sincère, je me mets en garde contre les séductions de ma propre allégresse. Eh bien ! après avoir vu et entendu, j'ai interrogé : c'est par centaines que les témoignages m' arrivent, au moment même où j'écris.
Depuis le Vatican et la place de Saint-Pierre, à travers toutes les rues de Rome jusqu'à l'église des Saints-Apôtres, le Pape a eu un triomphe merveilleux.
Et ce n'étaient pas seulement, comme on voudra le redire, les « étrangers» qui ont fait les frais de cette admirable ovation ; ce sont les Romains, c'est le peuple entier qui sortait des maisons, en habit de travail, ou qui, deux heures auparavant, s'échelonnait le long des
voies et des places publiques. Je l'ai vu, et tout le monde l'a remarqué comme moi.
Notez que c'était pour une cérémonie comme il y en a souvent dans la Ville éternelle, et que, malgré la pompe ordinaire qui accompagne le souverain , il n'y avait pas cet apparat que nous étalons pour une simple revue.
La route que devait suivre le cortège avait été seulement parsemée de sable fin. Pas un gendarme, pas un garde de police : à peine, une demi-heure avant !e passage du Saint-Père et aux seuls abords de l'église, quelques dragons pour faire ranger les voitures ; libre circulation partout; nulle entrave mise au mouvement de la population, qui s'accumulait peu à peu avec ce calme parfait et avec cette courtoise docilité qui sont les caractères distinctifs des foules romaines. Un piquet d'honneur avec la musique militaire stationnait près? du portail pour rendre les honneurs, et laissait tellement approcher les assistants, que les voitures du Pape se sont frayé un chemin elles-mêmes.
Quand les cloches qui sonnent au passage du Saint- Père ont annoncé son approche, quand le baliislrate qui précède le carrosse pontifical a paru, alors c'a été une indicible explosion de vivats et d'acclamations; les chapeaux, les mouchoirs s'agitaient; puis toute cette multitude tombait à genoux et recevait avec vénération la bénédiction du Père commun. On se relevait et les cris recommençaient : « Evviva ! Vive le Pape-Roi ! Vive Pie IX ! Vive le Concile ! » Il en a été ainsi sur tout le parcours, à l'aller et au retour de la cérémonie. L'é-
glise était envahie plusieurs heures à l'avance, et il a fallu un temps considérable pour que la place et les abords pussent se dégager.
Que si rien ne saurait dépeindre l'élan de cette immense foule, rien non plus ne saurait rendre l'ordre qui y régnait. Je me suis trouvé tout près de la portière de la voiture du Pape, approchant comme tout le monde et sans être repoussé par personne ; les valels de pied n'écartaient même pas les rangs, et c'est la multitude qui, d'elle-même en s'agenouillant, a ouvert passage au Saint-Père.
Le Pape était radieux : sa belle figure resplendissait d'une douce joie et d'une sérénité angélique. Il marchait d'un pas ferme et répandait ses bénédictions avec une grâce toute royale.
Ce soir, la ville entière est illuminée : c'est le prélude de la fête de demain.