OUVERTURE DU CONCILE
Rome, 8 décembre 1869.
Le Concile est ouvert! Cette grande entreprise, qui sera l'événement du siècle, est inaugurée sous les plus heureux auspices.
Je sors de Saint- Pierre. Il est trois heures et demie : j'y étais depuis sept heures. La cérémonie , commencée à huit heures , ne vient que de se terminer.
Mais quel spectacle ! Non , rien au monde de plus magnifique , au physique comme au moral. Saint-Pierre pour encadrement, et, pour tableau, près de six cents évêques, réunis de toutes les contrées de la terre et groupés autour de leur Chef, du successeur de Pierre, du Vicaire de Jésus-Christ, de Pie IX!
Certes, la matinée ne prêtait pas à l'illusion : sortir ;i la nuit, par une pluie battante, dans une ville qui s'éveille; traverser ces rues et ces places à peine éclairées , et que la solennité seule des préparatifs de la fête rendait vivantes; aborder l'immense basilique dont les portes venaient de s'ouvrir, et qui n'était éclairée que par les cierges des nombreux autels où les prêtres se pressaient à l'envi pour offrir le saint Sacrifice ; gagner la Confession du Prince des Apôtres, qu'illuminaient uniquement les lampes dont la flamme ne s'éteint pas , et
là attendre , attendre le jour, attendre les chants , attendre le cortège ; le tout au milieu d'une foule sans cesse croissante, qui s'avançait à travers une demi-obscurité, dans la majesté sombre des nefs énormes : c'était un prélude grave, et qui disposait plus à la méditation qu'à l'allégresse.
Devant moi, — car, selon les excellentes habitudes romaines, on laissait pénétrer partout; — devant moi, de l'autre côté d'une simple barrière en bois, qui allait être enlevée , la salle du Concile , que peu à peu les lueurs du matin faisaient sortir des ténèbres; un autel disposé pour la messe, le livre des Évangiles prêt pour le serment des évêques, le trône du Pape , les sièges des Pères , les tribunes , fort peu nombreuses et déjà garnies de hauts personnages; au-dessus, les peintures, représentant les Conciles et offrant à l'Église du dix-neuvième siècle les modèles et les traditions des âges qu'elle a déjà glorieusement comptés; au centre , un autre tableau , symbole aussi et gage de divine assistance , la Descente du Saint- Esprit sur les Apôtres : c'est là que va s'assembler ce Congrès d'évêques qu'un autre Cynéas trouverait bien plus imposant qu'un « Sénat de Rois; » c'est là que vont délibérer ces « Pères » de la patrie chrétienne accourus au signal de leur auguste Chef , des plages les plus lointaines de l'univers.
Quel est l'État qui puisse voir de telles assises? Quel est le monarque, fût-il l'héritier de ces Césars dont toute Rome redit encore, par ses ruines éloquentes , la puissance redoutable; quel est le monarque qui puisse, sur une simple invitation , grouper autour de lui des repré-
sentants de toutes les nations, des pasteurs de tous les peuples? Quelle est l'Assemblée qui puisse se flatter d'avoir à décider d'autant et de si sublimes questions, de rendre des décrets qui auront force et vigueur sous toutes les latitudes , et qui , entrant sans effort dans le domaine le plus intime des âmes, franchiront les retranchements impénétrables du cœur et lieront les consciences sans avoir besoin de l'appareil de la force et des terreurs du glaive?
Que dis-je? quelle est l'Assemblée qui , au lieu d'être réduite, comme les assemblées humaines, aux fictions de l'infaillibilité, ait la plénitude et la réalité de l'infaillibilité divine?
Eh bien! celte Assemblée, la voici! ce monarque, le voici ! Je les touche, moi, comme le peuple immense qui n'en est pas séparé par la ligne de zouaves et de soldats formant la haie jusqu'à la porte de la salle ; je touche les évoques, je m'incline devant leurs pas et je reçois la bénédiction de leur Chef.
Le canon du fort Saint-Ange tonne de minute en minute, les clairons retentissent , les troupes présentent les armes, lesSuisses viennent paisiblement prendre la garde des issues du Concile ; la Cour romaine est en marche. L'Épiscopat, qui s'est rassemblé dans la grande sallede la Cène , près de la loggia de la bénédiction, va chercher le Souverain Pontife au Vatican et se forme en une immense etsplendide procession, que précèdent les députations de chaque collège de prélature.
Notre savant et zélé correspondant, de qui l'autorité est si bien établie, a donné et donnera encore les détails
de ce cortège incomparable. Qu'il me soit permis de me borner ici à tâcher de crayonner l'effet d'ensemble.
La croix et les cierges qui indiquent la présence des Pères s'avancent lentement et s'arrêtent devant l'antique et vénérable statue de saint Pierre, qu'on a revêtue de ses ornements et de sa tiare d'or. Le Saint-Sacrement est exposé et reçoit du haut de l'autel majeur les adorations de chaque prélat qui passe pour aller prendre le chemin de la salle conciliaire. Le Pape vient enfin. Par vénération pour le Corps sacré de N.-S, Jésus-Christ, il n'est pas porté sur lasedia. Il s'agenouille et prie. Puis, tandis que les évêques occupent les sièges qui leur sont destinés sur les deux côtés de la salle , Pie IX se place sur son trône. Les évêques sont tous en chappes et en mitres blanches; le Pape a le diadème sacré en or.
Les chants ont commencé depuis l'entrée de la procession et se sont succédé à de courts intervalles : c'est la chapelle papale qui exécute les mélodies saintes. Est-il besoin de dire l'impression qu'elles produisent, adaptées à une telle cérémonie?
La voix du Saint-Père s'élève pour les oraisons. J'avais souvent entendu parler de la force étonnante, de la vibration magnifique , de l'harmonie puissante de cette auguste voix. Mon attente a été dépassée à plasieurs reprises. Non pas seulement, quand le Pape donne sa bénédiction on l'entend dans tout Saint-Pierre : mais l'immense vaisseau retentit de ses accents quand il chante les prières de la liturgie; et, un peu pius tard , quand il a adressé son allocution , les tons , l'accent , l'éloquence grave, mesurée, pénétrante, arrivaient ù
toutes les oreilles, bien que les mots échappassent. Notez que le Pape portait la parole de son trône, au fond du bras droit de la basilique, et que je l'entendais de l'autre côté de la Confession. Avec l'âge de Pie IX , c'est une merveille qu'explique seule l'assistance de la Providence, si visible sur le grand et bien-aimé Chef de l'Église.
La force physique du Saint-Père, qui n'est surpassée que par sa force morale , n'est pas inoins surprenante. En voici la preuve :
Après la procession, la messe; après !a messe, un discours en latin, prononcé par un des Pères; après le discours , les serments et les obédiences , qui ont tenu le Pape en « fonction » continuelle : ces cérémonies achevées, Pie IX se lève, et, de ce timbre de voix prodigieux , prononce une longue et grave allocution. Vous en aurez immédiatement le texte, si vous ne l'avez déjà. Elle a paru, autant qu'on en peut juger de loin, produire une impression profonde sur la vénérable Assemblée.
Rien n'égale l'aspect de ces rangs .en amphithéâtre peu élevés où sont assis, dans leurs ornements éclatants de blancheur, tous les pasteurs de l'Église. Ces nobles têtes, que l'âge a, pour la plupart, couronnées de sa majesté, et qui brillent de l'éclat du savoir, de la doctrine et de la sainteté, s'inclinent légèrement sous leurs mitres blanches et prennent l'attitude de l'adhésion et du recueillement.
Elles s'abaissent quand le Pape bénit le monde. Rare et unique réunion d'hommes, qui, tous, dans l'ordre humain, seraient déjà une élite, qui, dans la chrétienté
ancienne, eût formé presque partout le premier corps des États, le plus expérimenté, le plus savant et le plus politique ; qui ont, de plus, le caractère et les privilèges d'une institution divine , et qui reconnaissent pour chef le Vicaire de Dieu même !
L'allocution terminée, les autres cérémonies de l'ouverture ont été accomplies. Le Veni Creator, les litanies, les oraisons ont été chantés; et enfin l'hymne royal du triomphe , le Te Deum , a été entonné par le Pape , et alternativement répété avec un 'enthousiasme universel par les évêques , par les fidèles et par le chœur.
Les larmes brillaient dans tous les yeux. Quelle n'a pas dû être la joie de Pie IX, d'avoir ainsi accompli l'ouverture de cette Assemblée, que désirait son cœur, qu'attendait le monde entier, et qui réalisera la devise que semble montrer du doigt, au-dessus de la porte d'entrée , une belle peinture moderne représentant Notre-Seigneur qui tient l'Évangile :
DOCETE OMNES GENTES : ECCE EGO VOBISCUM SUM OMNIBUS DIEBUS USQUE AD CONSUMMATIONEM S^ECULI !
Les évêques, en proférant les « acclamations, » touchante coutume des premiers âges qui se perpétue dans les conciles, appelaient de leurs vœux la réalisation des grands desseins et des immortelles promesses de la Providence. Disons, à leur exemple, et du fond de notre humilité et de notre confiance : Fiat !
C'est ce que répète Rome entière, écho de la ca-
tholicité ; c'est ce qu'elle répète par les innombrables fidèles, prêtres et laïques, qu'elle compte dans son enceinte et qui font d'elle le rendez-vous de l'humanité ; c'est ce qu'elle répète par ses joies populaires et par ses belles et unanimes illuminations.