‹ Lettres sur RomeChapitre 7 sur 34 · LE CONCILE ET SES TRAVAUX · texte numérisé non relu

LE CONCILE ET SES TRAVAUX

Rome, 11 décembre 1869.

Fervet opits : les travaux du Concile sont commencés, et déjà, comme un télégramme vous l'aura appris, ils ont été précédés d'une Constitution apostolique qui est un grand événement.

Avec cette calme sagesse qui envisage toutes les occurrences et pourvoit aux plus douloureuses possibilités, le Souverain Pontife a prévu le cas où Dieu le rappellerait pendant la durée du Concile.

Dans cette éventualité, qu'assurément la Providence daignera détourner, si elle exauce les plus ferventes prières de la catholicité, le Concile sera immédiatement suspendu. À la nouvelle officielle de la mort du Pape, il devra arrêter ses travaux et il ne pourra les reprendre que iiur la convocation expresse du nouveau Pontife.

Sous aucun prétexte, le Concile ne devra s'ingérer dans l'élection du Pape, laquelle est exclusivement dévolue et réservée au sacré Collège des Cardinaux.

Cette Constitution a produit un effet considérable : on en admire la prudence, et l'on espère qu'elle n'aura pas à être appliquée. Dieu voudra que l'auguste Pie IX achève l'œuvre magnifique qu'il a inaugurée !

Quant aux travaux intérieurs du Concile, vous savez, par notre correspondance habituelle, quel en est le résultat. Ce ne sont encore que des travaux préliminaires, mais dont il n'est pas besoin de faire ressortir l'importance.

A côté se présentent, en dehors du Concile et entre les évêques, des travaux particuliers d'études, d'entretiens, de conférences, de controverses, sans autre caractère que la spontanéité et la liberté, mais qui sont un échange naturel et nécessaire de vues, de pensées, de contradictions même, ainsi qu'il convient entre de si graves et de si éminents personnages, chargés d'intérêts si considérables, venus des quatre points de l'horizon et désireux de mettre en commun leur savoir, leur expérience, les sentiments et les impressions qu'ils apportent chacun de leur patrie.

Les évêques sont des juges, et ils sont aussi des témoins. Ce témoignage de la croyance des fidèles qu'ils gouvernent est un des éléments des décisions qu'ils sont appelés à rendre, et il est bon, il est utile qu'ils puissent à l'avance se le donner mutuellement.

De plus, il est impossible que, entre tant de prélats, tous animés du zèle de la vérité, tous inspirés par la voix de leur conscience, il ne se produise pas des discussions et des débats, qui, en dehors des réunions officielles, mettent en présence les opinions diverses, qui finissent par se fondre dans l'unanimité des résolutions.

Rien n'établit mieux ce qui ne saurait faire doute pour aucun esprit chrétien ou seulement raisonnable,

— aimais ce que les indifférents et les ennemis repoussent avec une mauvaise foi systématique, à savoir la pleine indépendance dont jouissent tous les Pères clans l'examen des questions à résoudre. Les évoques, pour être investis des grâces et de l'autorité attachées à leur ministère sacré, ne déposent pas leur caractère personnel; et cette diversité de dons, d'ardeur ou de calme, de gravité ou de vivacité, est, pour qui la considère en s'élevant au-dessus des sollicitudes du moment, une des grandes forces de l'Église.

Sans doute, au premier regard, et nous l'avons éprouvé dès avant l'ouverture de la sainte Assemblée, sans doute il y a, pour les simples fidèles, une invincible tristesse à l'aspect de certaines luttes ; et, ici même, à en recueillir les échos continués, on ne peut d'abord se défendre de quelque peine. Mais le calme prend vite le dessus. Si parfois on voit éclater les élans de cette fougue nationale que depuis des siècles les Italiens ont appelée avec un sourire la furia francese, au fond, c'est la sagesse qui domine. Jamais peut-être la paix, la paix de Rome et de l'Église, ne ressortirent avec plus de puissance.

Un prélat des plus éminents le disait devant moi, en montrant d'un côté le recueil des décrets du Concile de Trente et de l'autre les 15 ou 20 volumes in-folio que ses historiens, ses défenseurs et ses détracteurs ont accumulés sur ses annales intérieures et extérieures : « Voyez ce petit livre : il tient tout entier dans la main ; c'est la clarté et la vérité même. Eh bien ! pour le produire, considérez ce qu'il en a coûté de controverses ,

d'agitations, de combats! Ces énormes volumes en sont pleins. » Qu'on ne s'étonne donc, ou plutôt qu'on ne sescandalise pas des dissidences qui peuvent seproduire. Outre le respect que commande le caractère des juges qui sont engagés dans les débats, les jugements rendus et dont l'Esprit -Saint garantit la sainte autorité, n'en paraîtront que plus vénérables. Les nuages dissipés rendent plus doux et plus fort l'éclat lumineux de l'astre du jour.

Home, 15 décembre IM9.

Assurément, le Concile est la grande affaire de Rome, et rien n'occupe les esprits autant que les premiers résultats des travaux de cette grande Assemblée. Seulement, ici on est très-patient, très-calme, très-discret et très-respectueux.

La patience fait qu'on n'est pas, comme chez nous, en proie à cette avidité inquiète, à cette curiosité intempérante qui va au-devant de toutes les rumeurs, accueille tous les bruits et s'enivre de tous les commérages. Le calme fait qu'on prend avec une rare sérénité les agitations, les élans, les éclaU mêmes qui ne peuvent manquer de se produire dans de vastes réunions, lesquelles, pas plu- que l'Océan, ne sauraient se soustraire au flux et au reflux des souffles divers. La discrétion, qui n'empêche pas d'être au courant de tous les conflits d'idées, dicte une sage et prudente réserve dans les appréciations et les jugements. Le respect, enfin, domine tout et étend sur tout sa teinte de gravité et de paix.

Si, commeil est vrai, « l'Église catholique est la grande école du respect, » c'est bien d'ici que part le plus haut et le plus solennel enseignement de cette vertu sociale, si exilée ou si méconnue partout ailleurs.

C'est donc avec respect qu'on écoute et qu'on attend les décisions des Pères ; c'est avec respect qu'on en recevra les premières indications. Elles portero.it d'abord

sur des noms et sur des choix pour les grandes commissions du Concile.

Ces noms et ces choix auront par eux-mêmes une signification considérable. Pour les préparer, les évêques tiennent entre eux, et d'une façon tout à fait officieuse, de nombreuses conférences. Rien de plus naturel ; quand on pense que le Concile a près de sept cent cinquante votants, qui se connaissent peu, de nation à nation, qui ne parlent point les mêmes idiomes, et qui, dans la prononciation de la langue sacrée, le latin, diffèrent assez pour avoir quelque difficulté à se comprendre de prime abord, on conçoit l'intérêt, l'utilité, la nécessité même de ces ententes préalables.

Qu'on le sache bien, d'ailleurs : tout ce qui tient à l'exercice de la légitime liberté des Pères, est ici parfaitement favorisé. Rome n'est pas moins le sanctuaire du droit que l'école du respect.

En attendant les nouvelles du Concile, Rome continue à porter son attention sur les affaires du monde. Il y a peu de pays, croyez-le, où l'on sache mieux ce qui se passe et où l'on juçede plus haut et avec plus d'impartialité les événements.

Notre situation en France est sainement appréciée, non sans alarmes, car on comprend mieux que partout ailleurs les ravages portés dans l'ordre moral et les redoutables périls qui en ressorlent pour la société ellemême ; mais sans frayeur, parce qu'on a le sentiment et la confiance du triomphe définitif de la Justice. Que ce triomphe puisse être au prix de nouvelles et douloureuses expériences, dont le contre-coup retentirait ici

— :J5 — même, on ne l'ignore pas ; mais on est habitué et préparé aux vicissitudes, et l'on se confie au bon sens et au courage des honnêtes gens, ainsi qu'à la miséricorde de la Providence, qui « a fait les nations guérissables. »

C'est aussi avec cette sécurité d'esprit que donne la vérité, qu'on envisage les incidents qui trahissent de plus en plus les éléments grandissants de la dissolution qui ruine la Péninsule. On a appris avec un sourire de pitié le fiasco du fameux « anti-concile » de Naples. S'être réuni pour une première séance dans une salle destinée aux représentations de Polichinelle, et le lendemain êire dissous par la police piémontaise, pour avoir crié : Vive la République française ! c'est le comble du ridicule. Ici l'on en hausse les épaules; et, si l'on a quelque regret, c'est que les « anti-conciliaires » n'aient pas eu le temps d'étaler, pour l'édification du monde, la folie de leurs théories et le scandale de leurs invectives : le contraste eût été si bien à l'avantage de Rome !

Au fond , on est convaincu que l'état de l'Italie, pas plus que celui de l'Europe, ne peut durer. On profite de l'espèce de trêve matérielle imposée ou acceptée dans les diverses contrées; on sait que ce sont des jours de grâce offerts encore par la Providence aux États civilisés pour qu'ils puissent voir la lumière que vont répandre les décrets de l'Église unie à son Chef auguste, et pour qu'ils puissent y conformer leurs volontés ; et Ton compte bien, aussitôt après, que le coup de crible sera donné et que les desseins de Dieu se manifesteront.

Puissent ces desseins, comme nous le croyons fermement, comporter le rétablissement des grandes lois du Droit chrétien !

Rome n'oublie rien de ses traditions, et, en les perpétuant, elle les rajeunit et les approprie au temps 'avec infiniment d'à propos et de grâce. Hier, dans l'église des Saints- Apôtres, se tenait une de ces « académies » où les lettres et les arts sont conviés à prêter leurs hommages aux fêtes de la religion. L'élite de la société polie de la ville et de l'étranger s'est plu à entendre de nombreuses et courtes lectures, dans presque toutes les langues, à l'honneur de la sainte Vierge, célébrée dans son Immaculée Conception. On avait eu l'heureuse pensée de composer, avec les morceaux les plus connus des maîtres, un oraioiïo qui rassemblait, en un poëme véritable, les grandeurs du Pontificat de Pie IX. Exécuté avec une rare perfection, cet oratorio a eu le plus légitime succès.

Pie IX, dont le nom est dans toutes les bouches et dans tous les cœurs, suffit h toutes les fonctions de sa double souveraineté. Hier, le Saint-Père assistait à la chapelle papale dans Saint-Pierre; à trois heures, il donnait une audience générale aux prêtres étrangers présents à Rome, et les accueillait avec une bonté et une affabilité toutes personnelles. Aujourd'hui, il va rendre visite à S. M. l'impératrice d'Autriche et au grand-duc de Toscane. Chacune de ces circonstances est pour le bien-aimé Pontife l'occasion de nouveaux hotntfiages : il est bien réellement le Roi, le Pontife et le Père de la catholicité f

l'armée romaine.

Rome, 15 décembre 1809.

Après Dieu, on peut le dire, c'est à l'armée romaine que nous devons la réunion du Concile.

Cette armée n'a pas seulement sauvé les débris du patrimoine de Saint-Pierre dans la glorieuse campagne de 1 867 : elle n'a pas seulement gardé Rome au Pape et au monde; elle a montré qu'elle faisait un rempart de ses phalanges, et, au besoin, de ses cadavres, à la liberté de l'Église assemblée sous l'égide de la souveraineté pontificale; et que, tout au moins, par sa résistance opiniâtre, elle laisserait le temps à l'Europe ou de courir à la délivrance du Saint-Siège et de l'Épiscopat, ou de se déshonorer à jamais en laissant passer, sur celle dernière réserve de la civilisation et de l'honneur, les hordes des envahisseurs.

Sans doute la France est derrière l'armée romaine. Dieu nous préserve d'oublier, même tout imparfaits qu'ils sont, les services rendus par notre patrie à la cause sainte dont elle devrait être la protectrice vengeresse ! Nous sommes reconnaissants et fiers d'avoir vu son épée décidera M eu tan a une victoire noblement gagnée par les héroïques et constants efforts des troupes pon:ificales.

Mais cet appui ne fait que mieux ressortir la valeur

personnelle de ces « soldats du Pape, » qui, là comme à Castelfidardo et à Ancône, ont mérité de prendre rang parmi les plus braves et les plus estimés.

D'ailleurs, l'armée romaine et en particulier nos jeunes et dévoués volontaires ont une puissance morale dont ce siècle peut s'honorer à bon droit. Ils ont relevé , devant la conscience humaine, la mission du glaive. Trop souvent, en effet, et presque partout, la force, môme en son expression la plus noble, la force des armes n'était plus que l'instrument du caprice, de la tyrannie ou de la conquête. Au lieu d'être le o ministre de Dieu » pour la justice, la force était et elle est encore l'agent de l'ambition, de la cupidité et de la spoliation.

La relever de cet abaissement , la restituer au service de la justice, lui confier la défense de ce qu'il y a de plus vénérable ici-bas, lui demander le triomphe de l'autorité temporelle, gage de la souveraineté spirituelle, c'était lui rendre la vertu et l'honneur.

Tel a été, tel est le rôle de l'armée romaine : il n'en saurait avoir de plus grand dans l'ordre moral.

Aussi, devant son attitude , devant sa bravoure et devant les principes dont elle est le symbole , les politiques eux-mêmes se sont arrêtés dans leurs calculs et dans leurs habiletés. Ils se sont dit qu'il ne fallait pas se hasarder à mettre ou à laisser cette poignée de héros et de croisés aux prises, je ne dis pas avec le brigandage révolutionnaire, — elle en aurait trop facilement raison ! — mais avec les avidités de l'annexion.

Et , d'un tacite accord , sans négociations et sans entente , il s'est fait comme une trêve et une paix univer-

selle autour de Rome , sanctuaire du Concile œcuménique. Nos soldats sont restés à Civita-Vecchia, et l'armée romaine veille aux portes du Vatican, qui lui doivent leur sécurité.

Ainsi que le disait si bien , en célébrant la journée de Mentana, un de ses plus illustres chefs, celui qui est de la race des « géants » et qui continue leurs traditions : « C'est à l'armée pontificale que Rome doit de pouvoir aujourd'hui ouvrir ses portes aux représentants du droit des gens dans l'univers, et que le successeur de cette longue suite de Papes doit de pouvoir librement proclamer, dans sa capitale, le plus grand événement d'un règne déjà si rempli... Dignes de nos antécédents, dignes du grand honneur qui nous est réservé de monter la garde à la porte du Concile , — et surtout , fidèles jusque dans la mort, — le dernier cri qui s'échappera de notre poitrine avec la dernière goutte de notre sang , sera toujours celui que nous répétons en cet anniversaire : Vive Pie IX Pontife et Roi(l)! »

Il était donc juste que cette brave armée eût l'avantage de déployer ses rangs devant PÉpiscopat, dont elle est comme la gardienne. Aussi, depuis l'ouverture du Concile, attendait-on avec impatience que l'inclémence singulière du temps permît la revue générale annoncée pour le lendemain de l'ouverture.

Aujourd'hui er;Pn, le soleil, vainqueur des nuages, a éclairé cette belle fête militaire.

Tous les corps de l'armée y étaient représentés. On

(1) Discours prononcé dans la salle du banquet offert à l'armée pontifical'» par le lieutenant-colonel baron de Cliarette.

— M) — sait qu'elle se compose du régiment des zouaves, comptant plus de 3,000 hommes dans ses quatre bataillons; des carabiniers suisses, ayant de 1 ,800 à 2,000 hommes; de la légion romaine, qu'on appelle parfois légion d'Anlibes, du lieu de sa formation; d'un régiment de ligne indigène, d'un bataillon de chasseurs indigènes, de l'artillerie et du génie; de trois escadrons de dragons, du service des ambulances, et enfiu du corps des squadriglieri.

Le développement de ces troupes était brillant, simple et ferme. La plupart des uniformes rappellent ceux de notre armée française : ainsi, la légion étrangère ressemble aux anciens régiments d'infanterie légère; les carabiniers suisses ont une grande analogie avec nos chasseurs d'Afrique de la première formation ; la ligne imite la nôtre: il en est de même pour l'artillerie, et, sauf de légères différences, pour les dragons et la gendarmerie.

Tous ces corps sont bien équipés; ils ont bonne figure sous les armes.

L'artillerie, qui pourrait être plus nombreuse, est bien montée, grâce à de généreux dons de nos amis de France. Je ne me pardonnerais pas de refuser ici un écho au sentiment de reconnaissance avec lequel j'ai vu passer les batteries parmesanes, conservées par leurs artilleurs et conduites hors de la portée des usurpateurs piémontais et révolutionnaires, puis offertes si royalement, au nom de S. A. R. le duc Robert 1er, par son auguste mère.

Qui n'a présente à la pensée la belle parole, de-

menrée historique, adressée au brillant officier qui commande aujourd'hui : « Allez, allez servir un saint sous la conduite d'un héros! » Le colonel Caïmi était digne d'une pareille mission. Le héros, notre La Morieière, n'est plus; le saint est et sera longlemps encore sur le trône, et le fidèle serviteur a noblement répondu au vœu de la petite-fille de saint Louis.

La légion romaine, sous le commandement du brave colonel d'Argy, est d'une grande utilité militaire et politique ; elle atteste combien les hommes d'État, quels qu'ils soient, qui mènent les affaires de notre pays, doivent porter de sollicitude à favoriser le maintien des forces nécessaires à la défense du Saint-Siège. Il serait à désirer que des dispositions plus efficaces garantissent son recrutement en France.

Les squadriglieri veulent une mention spéciale : ils la méritent par leur courage, par leur dévouement au Pape et par les services qu'ils rendent. Ce sont des habitants de la campagne, qui, volontairement, sont entrés dans les squadriglieri, compagnies locales, chargées de poursuivre le brigandage et de procurer la sécurité des provinces. Ils ont admirablement mené cette difficile et excellente entreprise. Vivant de la vie des montagnes, connaissant parfaitement les bois, les rochers et les retraites, ils ont accompli d'heureuses expéditions; et aujourd'hui, sur les frontières les plus menacées, l'ordre et la paix régnent sans conteste. Ce sont tous des hommes énergiques, hardis, vigoureusement taillés, ayant conscience de leur valeur et sachant se faire respecter.

Leur uniforme est emprunté à leur costume national : ils portent les culottes bleues, un gilet rouge assez long et une veste plus courte en drap bleu avec des boutons dorés, les longues guêtres et les chaussures de peau rattachées avec des lanières de cuir sur la jambe, le chapeau pointu à larges bords, orné sur le côté d'une cocarde pontificale et ombragé d'une légère touffe de plumes de coq. Ils paraissent bien armés, sont lestes et dispos, et offrent un aspect à la fois martial et pittoresque.

Je ne dirai rien des zouaves : on me croirait suspect de partialité, et certes, jaurais mauvaise grâce de me défendre de l'affectueuse sympathie que je leur porte et que je partage avec tout ce qui a le cœur français et chrétien.

Il me suffira de remarquer que ce beau régiment manœuvre comme le bataillon de Saint Cyr, c'est à-dire comme l'élite de la première armée du monde. Ses volontaires sont rompus à la discipline, jaloux de savoir leur métier et n'y négligeant rien, et ils manient dans la perfection leurs armes excellentes. Je ne suis qu'un ■ pékin » — pardon du terme militaire ! — mais j'ai des yeux et des oreilles; je connais des moyennes de tir et je sais des résultats de service qu'on peut proposer en modèle et qui défient toute comparaison.

Les zouaves ont par-dessus tout l'honneur de leur drapeau et de leur corps. L'Europe les regarde, et la catholicité les applaudit : ils entendent se maintenir à la hauteur de cette estime, et ils y réussissent. Comme me le disait en France un des plus illustres hommes

d'État : « Ces jeunes gens rendent à notre temps et à notre société un immense service : ils prouvent qu'au milieu de nos défaillances et de nos abaissements on sait encore vivre et mourir pour une grande idée! »

Telle m'est apparue l'armée romaine. Elle est digne de son rôle, et ce rôle est plus que jamais nécessaire.

D'un moment à l'autre, dans l'état actuel de l'Europe, elle peut être appelée, une fois de plus, à servir de rempart à la civilisation, à la liberté, à la foi chrétiennes. Il faut qu'elle se maintienne dans sa force et qu'elle accroisse sans cesse son expérience et sa pratique.

D'ailleurs, en admettant que l'intervalle de répit imposé à la Révolution et «au droit nouveau» puisse se prolonger, l'armée romaine doit demeurer comme une protestation vivante de la Justice, comme la solide école du bon Droit et de l'Honneur.

Aussi ne saurait-on insister trop vivement pour son recrutement, surtout parmi les volontaires.

Pour les zouaves, le grand, le suprême mobile, c'est le dévouement ; et, il faut bien l'entendre, non pas le dévouement d'un instant, le dévouement des crises suprêmes, — il ne manquera jamais de ces élans à l'heure du péril, — mais le dévouement réfléchi, modeste, quotidien ; le dévouement qui fuit les « corvées du soldat » en attendant les gloires du champ de bataille ; le dévouement qui sait s'armer de patience et se rompre aux ennuis, aux fatigues, je dirais presque aux découragements du métier, en vue de se préparer et d'être prêt au moment décisif.

iNous nous adressons djnc aux familles, et nous leur disons, aux riches comme aux moins aisées, aux habitants des villes comme aux habitants des campagnes : Pour peu que vous compreniez l'étendue du service qui consiste à sauvegarder l'indépendance du Père de vos âmes, envoyez vos fils à Rome. Qu'ils y aillent avec le sentiment de la foi et du devoir, c'est la condition essentielle et indispensable; qu'ils y aillent pour occuper leurs années de jeunesse, livrées trop souvent aux périls de l'oisiveté et de la mollesse, et pour étudier à celte école du soldat les moyens de servir plus tard ieur pays. C'est un noviciat excellent pour la pratique future de la vie publique et privée.

De plus, il faut qu'on y songe : les volontaires sont bien l'armée du Pape; mais j'ose dire qu'ils sont autant l'armée de la catholicité. Aussi convient il — ce qui est déjà en partie et ce qui doit être davantage encore — que ces volontaires soient à la solde des chrétiens.

Beaucoup s'y trouvent par le fait : beaucoup sont entretenus par des générosités spéciales ; et, dans ce but, nous avons sou- ent servi d'écho , notamment pour la France, aux appels de notre ami le baron OnflVoy. Les Canadiens, au nombre de trois cents, ne coûtent rien au Trésor pontifical; la mère- patrie s'est chargée de leur soin.

En réalité, c'est bien pour nous que les volontaires gardent le seuil du Vatican; c'est notre Pape qu'ils défendent. Comment ne leur fournirions-nous pas de grand cœur les moyens de remplir leur mission sans augmenter les dépenses de l'Etat Romain?

Il y a en France, nous le savons, nombre de jeunes gens qui sacrifieraient utilement leur temps et n'en reviendraient « au pays » que plus considérés par cette abnégation libre. Si les pasteurs, dans le cercle de leur juste influence , voulaient s'adonner avec suite à celte œuvre, nos provinces fourniraient rapidement plus que le contingent nécessaire. C'est le choix , plus encore que le nombre, qu'il s'agit d'al teindre; l'un et l'autre seront acquii , nous en avons la confiance.

La journée a été splendide. La villa Borghèse formait le cadre magnifique de la fête. Dans le vaste cirque, si admirablement disposé, qui en occupe le fond , les troupes se sont groupées : la cavalerie, l'artillerie et les ambulances au milieu : les régiments sur les différentes assises circulaires et sous les allées qui entourent l'amphithéâtre.

Les armes brillaient, les fanfares éclataient : tour à tour chaque musique — elles sont excellentes — reprenait le bel « hymne à Pie IX» de notre compatriote Gounod , et l'harmonie de ce chant inspiré se répétait d'écho en écho. Le défilé a été superbe : le général Kanz'er, digne chef de cette armée, qu'il a menée à la victoire, avait pris position devant l'orangerie de la villa. Sur les pentes du parc réservé étaient rassemblés un nombre considérable d'évêques. Chaque fois qu'un corps se présentait et qi e passait un drapeau , les vénébles prélats applaudissaient. Je ne serais pas un historien exact si je ne disais que le régiment des z uaves, dans sa tenue guerrière et avec sa discipline merveil-

leusc , a été l'objet de salves redoublées ; l'étendard troué à Mentana était salué avec respect et avec un juste orgueil.

Une foule énorme, où se mêlaient tous les rangs et où les somptueux équipages se rencontraient avec les flots des Romains et des étrangers , remplissait la place du Peuple , les rampes du Pincio, les allées de la villa Borghèse.

Au moment où j'écris , le soleil se couche derrière Saint-Pierre; ses rayons dorent le dôme et l'entourent comme d'une gloire éblouissante. L'armée rentre , heureuse et fière d'avoir recueilli les témoignages de gratitude de ce Concile dont elle est la garde. Et, à voir la splendeur de ce jour qui finit, on redit la devise gravée sur l'obélisque de Sixte-Quint : Fugite , partes adversœ ! Christus vincit , Chrislus régnât , Christux imperat!

Al

Page 1