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LE PAPE

Rome, 17 décembre 1869.

A la vue de ces sept cents évêques inclinant leurs têtes vénérables sous la bénédiction du Chef auguste de l'Église, et le jour de l'ouverture du Concile , un prélat , dont le dévouement pour le Saint-Siège est connu du monde entier, s'écriait :. « Jusqu'ici j'avais vu la Cour « pontificale; aujourd'hui je vois l'Église! » La parole était juste et profonde; et jamais, en même temps, on n'a mieux ressenti qu'en ce moment la vérité de ce bel axiome : Ubi Pelrus, ibi Ecclesia. Pierre, vivant dans Pie IX, apparaît bien ici comme le centre, comme la tête, comme le « Patriarche universel, » comme le « Pasteur suprême, » comme le « Père des Pères : d ce sont les expressions des Conciles et de la tradition catholique.

Pie IX règne ; il règne par l'autorité , par la douceur, par la magnanimité. Sa souveraineté s'étend sur l'Église, comme elle s'étend sur ses peuples, et se manifeste en traits continuels de sagesse, de grandeur et de générosité.

On ne saurait s'avancer dans Rome , — je dis dans les deux Romes, la Rome chrétienne et la Rome païenne, la R orne de la foi et la Rome des ruines , — sans y ren-

contrer à chaque pas les signes de celle Royauté bienfaisante qui a clos sollicitudes pour tous les besoins de l'âme et du corps, et qui ouvre avec une égale largesse les trésors de la doctrine, de la bienfaisance et de la charité.

Sans doute la Providence accorde au Pontificat de Pio IX une durée plus considérable qu'à beaucoup d'autres; mais le temps ne vaut que par l'emploi qui en est fait. Et pas un prince, pas un Pape, avec des ressources plus restreintes, au milieu de circonstances plus contraires, à travers de plus douloureuses alternatives, n'a autant exécuté pour la gloire de Dieu, l'honneur de la chrétienté et le bien de ce petit État, si rnerveilleusèment arraché au\ cupidités, aux ruses et aux violences.

Ce qu'il y a de particulièrement remarquable, ce nous semble, c'est le caractère des œuvres accomplies sur un sol qui tremble : la perpétuité. A Rome, tout ce qu'on fait est marqué au coin de la solidité et de la durée. On est habitué à défier les siècles : on en a tant vu passer, et l'on est sûr d'en voir s'écoule:' tant d'autres encore! De là un caime, une sécurité incomparables.

On ne se presse pas ; rien n'est donné, comme chez nous, à cette activité fiévreuse à qui ne suffisent ni les jours ni les nuits, qui a peur du lendemain, parce qu'elle' n'y peut pas compter, et qui dévore les instants, sans prendre garde que « le temps ne respecte que ce qu'il fonde.» Ici. on construit, on établit, on élève sur le roc, avec le sentiment de la « pérennité. » Or, c'est là le cachet des œuvres de Pie IX. et rien no fait un

contracte plus frappant avec la mobilité inquiète et tourmentée des entreprises contemporaines.

Dans l'ordre moral, ce signe est plus saillant encore. Pie 1 X travai I le ad perpétuant memoriam, et tous ses actes sont de ceux qui doivent et qui savent durer. La conservation vraiment providentielle de sa belle et forte existence est en harmonie, même à l'extérieur, avec celte tranquille pos-ession de la souveraineté. Il y a dans tout l'aspect de cet auguste vieillard, il y a quelque chose qui n'est pas de la terre et où se reflètent la confiance et ls calme qui viennent d'en haut.

Sa taille droi'e, son pas ferme, sa démarche assurée, son attitude empreinte d'une majesté que tempère la plus délicate et la plus paternelle bienveillance, commandent le respect, tout en attirant la plus filiale affection. C'est un Roi, et c'est un Père; et, j'oserai le dire, plus Père encore que Roi.

Ses sujets lui sont profondément dévoués ; ils sont fiers et glorieux de leur Roi, et, ce qui vaut mieux, ils l'aiment et l'aiment, passez-moi l'expression, ils l'aiment tendrement. La preuve n'en est pas seulement dans les marques de vénération qu'ils lui prodiguent chaque fois qu'ils le voient dans les fêles, dans les cérémonies, dans les rues; c'est au foyer domestique, c'est dans la vie publique et privée, c'est dans les réunions, dans les entretiens, que le nom vénéré de Pio Nono revient sans cesse, avec les témoignages les plus spontanés et les moins équivoques. « Il est si bon, le Saint-Père! il est « fi grand! c'est un saint! » "Voilà ce qu'on entend pariout, et la vérité est encore au-dessus de l'hommage.

Pour nous, Français et catholiques, l'impression que produit le Pape ne saurait se rendre. J'ai eu le bonheur d'être admi- près de Sa Sainteté en audience particulière, hier matin ; c'était une rare et enviable faveur, et dont vous ressentirez tout le prix comme moi. Je mentirais à mon sang et à la vérité, si je n'avouais pas l'émotion dont j'étais pénétré.

Nous autres, pauvres défenseurs intraitables de la Royauté et de l'Eglise, nous ne pouvons pas approcher de ces majestés sacrées, entourées surtout de la double auréole de la dignité et de l'adversité, sans éprouver un frémissement de vénération qui nous remue depuis les pieds jusqu'cà la tête, et qui nous arrache invinciblement des larmes.

Offrir à Pie IX le tribut de notre vie entière, lui faire hommage de l'œuvre que nos amis consacrent avec nous à son service et à la cause de la justice et de l'honneur, recevoir de sa bouche auguste les plus précieux encouragements et de sa main paternelle une bénédiction spéciale, c'est le comble de la joie. Cette joie, je l'ai eue ; je la partage avec vous , en vous la transmettant , et, devant Dieu comme devant les hommes, je sens que nous sommes trop récompensés.

Mais ce que je ne puis dire, c'est la grâce infinie avec laquelle le Saint-Père a daigné écouter tout ce que je me permettais de lui exposer ; c'est l'affabilité si douce et si exquise de ses paroles; c'est ce mélange incomparable de bonté et d'élévation qui distingue son langage. Des appréciations rapides et décisives, appuyées sur des citations de textes admirables de l'Écriture; une fermeté

puissante dans les allusions aux principes; une charité et une miséricorde extrêmes pour les maux et les folies de ce temps; une espérance inébranlable, qui est supérieure à toutes les épreuves et qui rayonne de l'appui de Dieu, sur qui elle se repose : voilà ce que je ne saurais peindre.

Bien moins encore pourrais-je reproduire les beaux traits de ce visage éclairé par un sourire angélique, et ces yeux qu'illumine une flamme doucement voilée d'ordinaire, mais qui éclate soudain quand la pensée et le regard s'élèvent vers le Ciel.

Lorsqu'on a vu Pie IX ainsi, on en a, de ce souvenir, pour la vie entière. C'est une allégresse devant laquelle disparaissent toutes les tribulations de notre rude métier. On n'a qu'une pensée, qu'un désir : se dévouer plus encore pour un tel Roi et pour un tel Pasteur!

Laissez moi donc faire ici et par avance écho à votre gratitude, en répétant ce que chacun de vous dira dans son cœur :

Honneur, louanges et actions de grâces au grand Pape qui gouverne l'Église et qui prie pour le monde! Vive le Pontife-Roi!

home, 19 décembre 1805).

Voir le Pape, l'approcher, lui adresser la parole et recevoir directement sa bénédiction, c'est naturellement le vœu le plus cher de la foule énorme d'étrangers et d'Italiens qu'attire sans cesse le Concile. Aussi, dans la condescendance de sa boulé, le Saint- 1ère se multiplie pour contenter ces pieux désirs. Aujourd'hui encore, Pie IX a admis à une audience publique près de six cents personnes.

Je sors de cette réception et voudrais vous la dépeindre; dussiez-vous me trouver un peu en proie à l'enthousiasme, je ne m'en défends pas: car j'ai des témoins, et par centaines, qui affirmeraient au besoin que je rends à peine la réalité, que je l'atténue plutôt que de l'exagérer.

Les nations diverses avaient, fourni leur contingent : j'ai remarqué des Espagnols, des Belges, des Allemands, des Hollandais, des Portugais, des Anglais, un officier de la garde écossaise entre autres, des Suédois, des Russes. Les Français y étaient en grand nombre, la plupart laïques. Les dames étaient admises.

L'audience était donnée dans la vaste galerie des Cart°sgéographiques, et l'on y arrivait en traversant ces magnifiques malles qu'a immortalisées le pinceau du premier des maîtres.

Quand Pie IX a paru, accompagné seulement lequel-

ques camériers et précédé de quelques laquais en livrée de soie rouge, il y a eu un mouvement spontané de re-peet et d'admiration dans cette foule rangée d< s deux côtés de la salle. Successivement on s'est mis à genoux, et le Saint-Père a passé, s'arrêtant à chaque pas, pour entendre les noms des personnes qui lui étaient présentées, pour écouter leurs prières ou leur adresser un de ces mots charmants, enjoués, délicats ou élevés, dont il est prodigue.

C'était à qui s'inclinerait devant cette douce et sereine majesté; c'était à qui baiserait cette main auguste qu'il abandonne avec tant de grâce. On entendait le murmure d.s vœux, des hommages et des prières, et de temps à autre la voix harmonieuse du Souverain Pontife, compatissant à toutes les demandes et versant à flots les consolations et les bénédictions.

Le Saint- Père, dont la patience ne se lasse pas, a mis plus d'une heure à parcourir les deux rangs; puis il est arrivé au milieu de la salle , et montant sur le trône qui lui était préparé, il a permis que toute l'assistance se groupât autour de lui.

Une dame s'est avancée, et, dans le beau et sonore langage de l'Italie, a adressé au Saint -Père quelques mots éloquents, qui se terminaient par une profession de dévouement et de vénération.

Le Pape, étendant son regard sur toute l'assemblée, aurait voulu s'exprimer en italien ; mais, par une exquise bienveillance pour les nombreux Français qui étaient présents, il a dit qu'il parlerait en fiançais, quoique l'usage de cette langue lui lût plus « difficile. «Voici,

autant qu'on peut se la rappeler, un aperçu de sa rapide mais pénétrante allocution.

« Nous allons, nies enfants, avoir bientôt la belle fête de la Nativité de Notre-Seigneur ; nous allons célébrer la naissance de ce Dieu qui, en descendant ici -bas, a pris toutes les misères humaines, toutes, excepté le péché, et qui nous a ainsi donné la plus grande leçon d'humilité. Il nous a appris à vaincre et à rejeter l'orgueil, la superbe. C'est l'orgueil qui est la cause des maux les plus cruels dont souffrent les familles et les nations; si nous avons des malheurs, ils viennent pour la plupart de l'orgueil; les ambitions, les cupidités, les vices, c'est l'orgueil qui les conseille ; les révolutions, c'est l'orgueil qui les inspire et qui les consomme. Ah ! mes enfants, exilez l'orgueil de vos pensez, de vos esprits, de vos familles ; exilez-le, s'il esl possible, de toute votre vie : car Dieu résiste aux superbes, et il console, il exalte les humbles. Que l'humilité vous accompagne toujours et qu'elle vous soutienne au moment suprême. »

Ici, le Pape a été saisi d'une très-vive émotion; ses yeux se sont remplis de larmes ; il a levé les bras au ciel et il a continué : « A ce moment qui attend tout homme, oportel enim mori, à ce moment où il vous faudra consigner vos âmes à Dieu, ah! que l'humilité vous suive et qu'elle vous porte à la bienheureuse éternité!

« Mes enfants, voilà le souvenir que j'ai voulu vous laisser en ce jour. Maintenant, je vous bénis : je bénis vos personnes; je bénis vos patries, vos familles, vos amis, tout ce qui vous intéresse ! Ilettedictio Dêi ottmi-

potentis, Palris, et Fllii, et Spiritus sunctf, descendu l super vos et maneat semper ! »

Tout le monde s'était précipité à genoux ; l'émotion du Saint-Père avait gagné les cœurs. Comment résister à l'onction profonde de ses paroles, à ces accents si touchants, à cette dignité si majestueuse et si simple? L'âme de Pie IX était passée sur ses lèvres : on lui répondait par des larmes.

Quand le Saint-Père est descendu du trône, une immense acclamation l'a salué, et toute la foule lui a fait cortège jusqu'à l'entrée de la salle, le pressant de ses hommages et l'entourant de ses cris de joie.

Voilà par quelles douces fatigues le Pape se délasse des autres fatigues, qu'il supporte avec une vigueur vraiment extraordinaire.

Le télégraphe vous a donné la liste de la « Commis sion du dogme, » la première grande Commission que les Pères aient eu à élire. Sans amoindrir l'importance des deux autres, celles des Judices esccusationum cl des Judices querelarum, on comprend combien celle du dogme, de Fide, l'emporte par la gravité des matières qui seront soumises à son examen, pour être en • suite présentées à la discussion uî à la décision du Concile.

11 n'y a donc rien que de très-naturel dans les mouvements préparatoires qui ont dû nécessairement précéder la séance de l'élection. Il était essentiel que les évéques s'entendissent, autant que possible, par avance pour éclairer leur vote. De là des réunions diverses, des conférences, des formations de listes ; en un mot tout le

travail qui, dans une assemblée de près de 750 membres, est un devoir autant qu'un droit.

Le scrutin a été dépouillé, et vous en avez les résultais. Ils sont, comme on s'y attendait, frappés au coin de la sagesse, de la modération et de la justice. Permettez-moi de remarquer seulement l'honneur si mérité qui est fait aux Églises de France par la nomination de Mgr l'Évoque de Poitiers et de Mgr l'Archevêque de Cambrai. Arriver des premiers sur une telle liste, c'est obtenir une marque de respect et de confiance dont il n'est pas besoin de mettre en relief toute la signification. Personne assurément n'en estplus digne queNN. SS. Pie et Régnier; mais l'éclat que ce choix répand sur les pieux et savants prélats rejaillit sur notre Épiscopat tout entier, et noire patrie prend sa part de cette gloire.

Le nom des autres membres de la commission dit assez en quelle sainte et juste vénération ils sont auprès de leurs collègues. Cette première opération du Concile a produit ici et produira dans le monde catholique une grande et légitime satisfaction. Elle est le gage dont aucun chrétien ne doutait, mais qu'il était bon de donner dès l'abord aux indifférents et aux ennemis, de la fermeté et de la sagesse qui président ensemble à l'œuvre de l'auguste assemblée.

Les autres votes pour les commissions se poursuivront prochainement.

La salle du Concile, admirablement choisie comme emplacement, laisse malheureusement à désirer comme sonorité pour les voix et comme facilité pour les discussions. On a songé à remédier à ces inconvénients, qui

tiennent à la hauteur de la voûte de Saint-Pierre. Les travaux qu'on entreprend parviendront-ils au but? Nous ne savons; mais on se préoccupe à bon droit de cette situation, et l'on emploie, pour y pourvoir, tous les soins possibles.

Les dépenses d'une aussi grande assemblée, etsurtout l'hospitalité que le Saint-Père offre généreusement aux Évêques à qui leurs ressources ne permettent pas de se défrayer, imposent à la catholicité des devoirs qu'e'le aura à cœur d'accomplir. Déjà des sommes considérables ont été offertes et apportées par 1 s Éêques de divers diocèses. Il faut en ajouter d'autres : aussi nos souscriptions doivent elles s'augmenter de jour en jour. C'est bien le moins que les nations catholiques contribuent aux frais d'une assemblée réunie dans l'intérêt de l'Église universelle, et dont l'Église entière doit recueillir les fruits.

Parmi les meilleures et les plus précieuses sympathies que ï Union rencontre ici, et dont je suis vivement touché pour ia cause que nous servons, je ne me pardonnerais point de ne pas vous signaler celles de l'excellent journal YOsservatore romano. Nous l'avons salué, vous vous le rappelez, à son apparition, il y a neuf ans, dans des circonstances graves et à la veille de vicissitudes qui devaient être si cruelles à la justice et au bon droit. Il est sur la brèche depuis ces jours d'épreuves, et il y reste avec la fermeté , la gravité et la confiance qui conviennent au drapeau sous lequel il combat et à la citadelle qu il défend.

C'est publiquement que je tiens à offrir à YOs.scrvalore

et à son savant et courageux directeur, e marquis de Baviera , l'expression de la gratitude qu3 nous lui devons.

Quand, de toutes parts, les sectateurs des mauvaises doctrines s'unissent et s'entendent dans leurs attaques furieuses contre la société civile autant que contre la société religieuse, c'est une obligation étroite pour les champions des principes conservateurs de tout ordre et de toute équité, de se rapprocher de plus en plus et d'opposer aux efforts concertés de la Révolution la véritable « ligue du Bien public. »

Déjà, entre beaucoup de feuilles catholiques et monarchiques des diverses nations, cet accord s'est heureusement établi. En face des audaces croissantes de la guerre sociale qui menace de descendre de la sphère des idées dans les tumultes de la rue, la résistance doit s'organiser avec une nouvelle vigueur.

A ce point de vue de la communauté de convictions qui nous rassemble , non moins qu'à celui de l'estime mutuelle et de l'affection réciproque, nous nous félicitons de la fraternité d'armes qui est établie entre \Osservatore et l'Union.

Rome, 21 décembre 1869.

Une inexprimable douleur vient de frapper à la fois deux des familles les plus illustres par leur dévouement au Saint-Siège; et Rome, la ville des souvenirs, en est dans la désolation. La jeune et charmante comtesse François de Maistre, née de La Moriciôre, a succombé, hier soir, à une fièvre qui ne pardonne pas. Mariée il y a six mois à peine, elle était venue partager ici la vie d'abnégation à laquelle le capitaine de Maistre s'est consacré en servant de son épée la sainte cause que son aïeul a défendue de sa plume et de son génie. Nos amis se rappellent combien cette union, si noblement assortie, se présentait sous les plus heureux auspices. Un tel bonheur n'aura été qu'un éclair!

Malgré les soins les plus touchants , Mme de Maistre n'a pu résister au mal, dont les progrès rapides ont déjoué toutes les espérances. Son infortunée mère , Mm' de La Moricière , cette héroïne réservée à toutes les douleurs après avoir possédé toutes les gloires, est arrivée uniquement pour recevoir le dernier soupir de sa chère enfant.

Mme de Maistre est morte comme on meurt dans sa famille, comme est mort son illustre père, les lèvres sur le crucifix. 11 y a peu de jours, elle avait reçu les derniers sacrements, et Mgr de Mérode, qui avait passé la nuit entière à lui prodiguer ies paroles et les conso-

lations de la foi, avait pu le malin lui apporter la bénédiction du Saint- Père.

C'est avec une vive affliction que le cœur paternel de Sa Sainteté s'était associé aux angoisses d'une maison où le Saint-Siège compte de si fidèles serviteurs. Pie IX aura assurément ce matin porté à l'autel la pensée de celle qui n'est plus.

On ne se figure pas, ou plutôt on se figure aisément la sympathie profonde et douloureuse dont Rome entière entourait la jeune mourante et. qu'elle reporte sur les les siens. Cette maladie et cette mort faisaient l'entretien de tous et il n'était sorte de témoignages de compassion qui ne fussent prodiguées à la famille désolée. Des prières s'élevaient de toutes parts et mêlaient dans leur élan ces deux beaux noms environnés d'une si pure auréole : de .Maislre, de La Moricière.

À l'heure qu'il est, ce sont, nous en avons la confiance, ce sont les anges qui les répètent au Ciel. Selon la magnifique parole de l'Église, l'archange Michel, le porte-drapeau de Dieu, signifer Micluiël. aura «présenté » cette belle âme au Père des miséricordes et l'aura rapprochée de celle de son jeune frère, moissonné en sa fleur, et de celle de son père , enseveli dans sa gloire. Puis il daignera obtenir pour ceux qui restent ici-bas dans le deuil et dans l'exil l'énergie suprême qui seule peut faire supporter la vie présente en vue des espérances immortelles.

Home. -25 décembre 1869.

Les obsèques de la comtesse François de Maislre ont eu lieu ce matin dans la belle église du Gesù en vertu d'un rescrit spécial du Souverain Pontife, qui témoignait ainsi combien son cœur paternel s'assucie à la douleur de ses serviteurs. La famille de Maistre a déjà deux de ses membres qui reposent clans ce sanctuaire vénéré.

L'affluence était énorme et offrait un dernier gage des sympathies si vives et si unanimes qu'a inspirées un tel deuil. Presque tous les Evêques français et belges assistaient à la cérémonie; et si quelques-uns n'ont pu s'y rendre, c'est que le temps matériel a manqué pour les prévenir de l'heure et du lieu.

Mgr de Mérode officiait pontificalement; les chœurs si graves et si habiles du Gesù répétaient les mélodies sacrées. LL. AA. II. et RR. le grand-duc et la grandeduchesse de Toscane étaient présentes. La noblesse romaine avait tenu à être là tout entière, et une noble princesse avait pris l'initiative de réunir toutes les jeunes patriciennes. L'armée pontificale y avait envoyé tous ses chefs, et le régiment des zouaves s'était spontanément rassemblé autour de la pompe funèbre. Pas un des Français de passage à Rome n'aurait voulu manquer à ce rendez-vous d'une douleur si française et si chrétienne; que l'on eût connu ou non la fille du héros de Castelfidardo, on se faisait un devoir de venir prier pour elle.

Les enterrements sont particulièrement touchants à Rome. La vaille, à la tombée de la nuit, les restes mortels sont portés à la lueur des torches, et à travers la

ville silencieuse et émue, jusqu'à l'église où doit se célébrer le service. Ce cortège, qu'accompagnent des confréries et qui passe au milieu du respect et de l'attendrissement, produit une grande impression. La cérémonie des funérailles a lieu le lendemain.

Aujourd'hui, on peut dire que l'Épiscopat, la Cour et la Ville entières concouraient avec l'armée à rendre un public hommage à la piété, à la vertu, à la grâce de cette jeune et charmante femme, trop tôt ravie à l'amour des siens et à la mission de dévouement dont elle partageait les sacrifices.

Une bouche auguste se plaisait à célébrer la foi « angélique » de cette modeste et ferme chrétienne, si digne de sa race, si digne de cette famille aux mœurs antiques dans laquelle elle était entrée et dont elle faisait l'ornement. Les jugements de Dieu sont impénétrables: mais si le ciel paraît envier à la terre ses plus belles âmes et s'il les revendique, quels généreux exemples et quels intarissables regrets il nous laisse en retour î

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