‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 111 sur 255 · Il s'agit vraisemblablement du Père Antoine · texte numérisé non relu

Il s'agit vraisemblablement du Père Antoine

LETTRE CCXVIU. 1578. JUIN 235

feront beaucoup si elles les gardent fidèlement. Dans les choses qui concernent les religieuses, Votre Paternité peut s'en rapporter à moi ; par ce qui se passe ici, je vois ce qui se passe là-bas. La plus petite œuvre de subrogation qu'on leur commande devient un fardeau très lourd pour elles; et moi la première, je le trouverais pénible, à moins que Votre Paternité ne l'imposât au nom même de Dieu. Qu'il daigne vous conserver de longues années!

C'est aujourd'hui le 22 mai.

L'indigne servante et fille de Votre Paternité,

LETTRE GGXVIIÏ.

1578. Vers le mois de Juin. Avila.

AU PÈRE GONZALO DA VII A, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Plaintes gracieuses. Conseils.

JESUS soit avec vous!

Depuis longtemps, je n'avais pas été mortifiée comme je le suis aujourd'hui par votre lettre, car je ne suis pas humble au point de vouloir passer pour si orgueilleuse, et vous ne devriez pas chercher à montrer votre humilité si fort à mes dépens. Je n'ai jamais pensé à déchirer plus volontiers une lettre que celle-là. Vous savez bien mortifier, je vous l'assure, et, en même temps, me donner à entendre ce que je suis, puisqu'il vous semble que je crois pouvoir de moi-même enseigner les autres. Que Dieu m'en préserve i Je ne voudrais même pas en avoir la

pensée. Mais je le vois, la faute en est à moi. Je ne sais cependant si je ne dois pas accuser surtout le désir que j'ai de vous voir bien portant; c'est peut-être, je vous le répète, ce petit faible qui me pousse à dire tant de folies, ou encore mon amour pour vous qui me porte à exprimer mes pensées avec tant de liberté, sans peser suffisamment toutes mes paroles. Même après mon entretien avec vous, j'ai eu quelques scrupules sur plusieurs points. Et s'il ne me restait celui d'être désobéissante, je ne répondrais pas à ce que vous me demandez, tant j'y ai de répugnance. Que Dieu veuille l'agréer ! Amen.

Un de mes grands défauts est de juger les autres par moi-même dans ces choses d'oraison. Vous ne devez donc pas tenir compte de ce que je pourrais vous en dire. Dieu vous donnera de tout autres lumières qu'à une pauvre petite femme comme moi. Quand je considère la grâce que Notre-Seigneur m'a accordée de me tenir d'une façon si actuelle en sa présence, et que, malgré cela, je suis chargée d'une foule de choses qui doivent passer par mes mains, je trouve qu'il n'y a ni persécutions, ni épreuves qui me troublent autant que ces affaires. Lorsqu'il s'agit d'une chose dont je puis me délivrer promptement, il m'est arrivé et il m'arrive très souvent d'aller me coucher à une ou deux heures après minuit, et même plus tard pour ne laisser ensuite à l'âme d'autre sollicitude que celle de s'occuper de l'objet divin qui lui est présent. Cela a nui beaucoup à ma santé, et je crains que ce ne soit une tentation; mais mon âme, ce me semble', devient plus libre.

Je suis comme quelqu'un qui est occupé d'une affaire très importante et très nécessaire; il expédie rapidement toutes les autres pour qu'elles ne le troublent pas dans ce qui lui semble plus urgent. Ainsi, je me

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réjouis, quand je puis me décharger de quelque chose sur les sœurs, bien que, sous un certain rapport, il serait mieux de m'en occuper moi-même. Toutefois, comme j'agis de la -sorte dans un autre but, la divine Majesté daigne y suppléer; plus je m'éloigne des affaires, plus il y a de proiit pour mon àme. Je vois cela très clairement, et cependant je me laisse très souvent entraîner, mais je ne tarde pas à constater le préjudice qui en résulte; je pourrais apporter toujours plus de diligence sur ce point, je le vois, et je m'en trouverais beaucoup mieux.

Gela, évidemment, ne s'entend pas des choses importantes, dont on ne peut se dispenser; mais là encore, je dois me tromper vraisemblablement; et vos occupations, sans doute, sont de cette sorte. Il serait donc mal, selon moi, d'en confier le soin à d'autres; comme je vous vois souffrant, je voudrais que vous eussiez moins de travail. A la vérité, je ne puis m'empecher de louer Dieu quand je sais avec quelle ardeur vous vous occupez. de tout ce qui concerne votre maison, et je ne suis pas assez aveugle pour méconnaître la grâce que Sa Majesté vous accorde en vous donnant ce talent, et le mérite que vous avez à vous en servir comme vous le faites. Cela excite même beaucoup mon envie; je voudrais avoir un supérieur tel que vous. Mais puisque le Seigneur a voulu que vous le fussiez de mon âme, je souhaiterais que vous prissiez autant de soin d'elle que de votre fontaine. Je vous trouve plaisant, avec cette fontaine! Toutefois, vous ne devez regretter aucun sacrifice pour vous la procurer, tant c'est chose nécessaire dans un monastère.

il ne me reste plus rien à vous dire. Je vous parle comme à Dieu lui-même, en toute sincérité. Selon moi, le supérieur qui ne néglige rien pour bien remplir sa charge est tellement agréable à Dieu qu'il reçoit de Lui en peu de

temps ce qu'il n'aurait obtenu qu'après de longs efforts. Je le sais par expérience, non moins que les choses que je viens de vous dire. Mais comme vous êtes toujours extrêmement occupé, l'idée m'est venue de vous parler comme je l'ai fait. Plus je réfléchis, et plus je vois, je vous le répète, que votre cas n'est pas le même que le mien.

Je vais me corriger, et je ne vous communiquerai plu mes premiers sentiments, puisque cela me coûte si cher Dès que je vous verrai bien portant, ma tentation disparaîtra. Que le Seigneur m'accorde cette grâce, puisqu'il le peut ! c'est tout mon désir.

Votre servante,

Thérèse de Jésus.

LETTRE GGXIX1.

1578. 4 Juin. Avila.

A MARIE DE SAINT-JOSEPH, PRIEURE A SÉ VILLE

Remercîments pour un envoi de provisions. Affection pour Marie de Saint- Joseph. Fourneau de cuisine. Conseils dans une épreuve. Reconnaissance de Therésita ; ses communions. Divers sermonnaires.

JÉSUS

Que le Saint-Esprit soit avec Votre Révérence, ma fille!

J'ai reçu cette semaine deux lettres de vous, l'une paila voie de Madrid, l'autre par le muletier d'Avila. Vous tardez tant à m'écrire que vous me rendez de mauvaise

1. Cette lettre contient cinq fragments traduits pour la première fois en français.

humeur. Tout ce que vous m'avez expédié m'est parfaitement arrivé, et se trouvait en bon état. Ton dis autant de l'eau de fleur d'orange; elle est excellente. Mais pour le moment, il n'en faut pas davantage : cela suffit.

[J'ai trouvé charmants les petits pots que vous m'envoyez : il y en a assez]. Comme je suis mieux, je n'ai pas besoin de tant de choses délicates; il faut que je commence enfin à pratiquer la mortification. Mon bras va mieux, mais je ne puis encore m'en aider pour m'habiller. C'est, dit-on, sous peu, avec les grandes chaleurs qu'il se guérira tout à fait. [La caisse était bien arrangée, comme tout le reste. N'allez pas vous imaginer que je mange toutes ces confitures; à la vérité, je ne les aime pas. Quant à l'habitude que j'ai de donner, je ne la perdrai jamais de la vie. Comme les épreuves ne nous manquent point, et que tout le monde n'a pas une charité aussi empressée à nous faire du bien que mon Père prieur de Notre-Dame des Grottes et le Père Garcia Alvarez, il nous faut de tout.

Vous avez expliqué à mon frère la disposition de votre fourneau avec tant de clarté, qu'il lui sera impossible, je crois, de se tromper. On a déjà commencé l'installation. Toutes les sœurs ont été ravies de votre habileté, et vous expriment, comme moi d'ailleurs, leur gratitude la plus vive. L'amour que vous me portez se manifeste, puisque vous cherchez à me contenter en tout. Je suis assurée de votre affection pour moi; cependant, vous m'en devez encore davantage, je vous assure, car je suis étonnée moimême du profond amour que je vous porte. Et personne, croyez-le bien, ne vous surpasse en cela. Toutes les sœurs, en effet, ne me conviennent pas comme vous. Il est fâcheux que je ne puisse en profiter que si peu, tant ma misère est extrême ; j'ai cependant ie plus grand soin de vous recommander à Dieu].

Je suis peinéc de ce mal de cœur dont vous me parlez ; c'est très douloureux. Je ne m'étonne pas de vos souffrances ; vous êtes passée par de terribles épreuves et vous avez été bien seule pour les supporter. Sans doute, le Seigneur dans sa bonté vous a donné assez de vertu et de courage pour en triompher, mais la nature ne laisse pas de les sentir. Une chose qui doit vous réjouir, c'est que votre âme est beaucoup plus avancée dans la perfection; je ne vous dis pas cela pour vous donner une vaine consolation, mais parce que je le comprends de la sorte. Un tel progrès ne s'accomplit point, ma fille, sans qu'il en coûte beaucoup.

L'épreuve par laquelle vous passez toutes en ce moment me cause une vive peine, car c'est un sujet de troubles profonds pour la Communauté1. C'est déjà beaucoup qu'il y ait un peu de mieux. J'espère de la bonté de Notre-Seigneur que cette sœur guérira; il y a un grand nombre de personnes qui ont eu de ces attaques, et qui en ont été parfaitement délivrées ; c'est très heureux que cette malade se laisse soigner; oui, Dieu la guérira. Peut-être même a-t-il voulu vous donner cette croix pour quelque temps, afin d'en tirer un grand bien, comme je L'en supplie.

Apportez votre attention à ce que je vais vous dire maintenant. Ne voyez vous-même cette sœur que le moins possible. Ce serait très dangereux pour vous, à cause de votre mal de cœur qui pourrait s'aggraver. Sachez que c'est un ordre que je vous donne. Vous choisirez deux sœurs parmi celles qui ont le plus de courage, et elles auront soin de la malade. Quant aux autres sœurs, il n'y a pas de raison pour elles de la voir, à moins que ce ne soit très rarement. Qu'elles ne laissent pas pour cela

1. L'un? des sœurs du monastère de Séville venait de perdre la raison.

ifêtre dans la paix, qu'elles ne s'affligent pas plus de cette malade que d'une autre; et même doit-on avoir moins de compassion pour elle : les personnes qui sont en cet état ne sentent pas, en effet, leurs souffrances comme celles qui sont affligées par des infirmités d'une nature différente.

Ces jours derniers, nous lisions que dans un monastère de notre Ordre où était Sainte Euphrasic, il y avait une ÉBur affligée de la même maladie que celle de Séville; elle n'obéissait qu'à la Sainte, qui a fini par la guérir. Qui sait? il y en aura peut-être une parmi vous que cette sœur redoutera. Supposé que dans nos maisons, nous n'eussions pas d'épreuves du côté de la santé, ce serait le ciel sur la terre, et nous n'aurions aucune occasion de mériter. Peut-être encore cette sœur ne pousserait-elle plus autant de cris, si on la frappait; cela, d'ailleurs, ne pourrait lui nuire. Vous avez raison de la tenir en lieu sûr. J'ai pensé que son mal venait d'un excès de sang; elle éprouverait alors, ce me semble, des douleurs aux épaules. Plaise à Dieu d'y apporter un remède î

Sachez que ces épreuves, toutes sensibles qu'elles paraissent, ne sont rien en comparaison de la peine que me causerait la vue d'une imperfection ou d'une inquiétude dans vos âmes. Or, précisément, il n'y a rien de tel. Voilà pourquoi ces souffrances de la maladie auxquelles le corps est sujet ne m'affligent pas beaucoup. Vous le savez déjà, pour jouir du Crucifié, il faut porter la Croix. Et la Croix, il n'est pas nécessaire de la Lui demander, bien que mon Père Grégoire prétende le contraire. Ceux que Dieu aime, 11 les traite comme II a traité son Fils.

J'ai écrit l'autre jour à mon prieur de Notre-Dame des Grottes1. Présentez-lui encore tous mes respects. Veuillez

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