II
lire la lettre ci-incluse que j'envoie au Père Garcia Alvarez, et donnez-la-lui, dans le cas où vous le jugeriez à propos. Je ne leur écris pas plus souvent h l'un et à l'autre, h cause de ma tete, où j'entends toujours un grand bruit, et dont je souffre, bien queje sois un peu mieux; cependant, je les aime beaucoup. Veuillez donc ne jamais manquer de me rappeler à leur souvenir.
J'ai été très contente que notre Père ait commandé de manger de la viande aux deux sœurs qui sont si élevées dans l'oraison. Sachez-le, ma fille, elles m'ont donné de la peine. Que n'étaient-elles auprès de moi ? Elles n'auraient pas eu tant de troubles, ni tant de visions extraordinaires. Le grand nombre seul de ces visions est un motif pour moi de les suspecter ; cependant, alors même que quelquesunes se trouveraient véritables, il serait toujours plus sûr d'en faire peu de cas. Votre Révérence et notre Père doivent donc se garder d'y attacher beaucoup d'importance; méprisez-les plutôt; on ne perd rien par là, alors même que toutes seraient vraies. Quand je prétends qu'il faut les mépriser, je voudrais qu'on dise à ces sœurs que Dieu, sans doute, conduit les âmes par divers chemins, les unes d'une manière, les autres d'une autre, mais que la voie où elles marchent n'est pas celle de la plus grande sainteté; et c'est la vérité.
J'ai été toute heureuse d'apprendre ce que dit le Père Acosta1, et quelle haute opinion il a de l'une de ces sœurs. Je désire qu'elle ne lui parle pas beaucoup de ses révélations, car le jour où quelqu'une viendrait à ne pas se vérifier, il ne manquerait pas de perdre cette bonne opinion; c'est ce qui m'est arrivé quand j'étais près d'elle. Je ne dis pas cependant que je l'en estimais moins ; ces états extraordinaires ont souvent Dieu pour auteur, 1. Saint religieux de la Compagnie de Jésus, à Séville.
mais ils peuvent aussi n'être qu'un produit de l'imagination. J'ai oublié r époque à laquelle doit se réaliser ce que l'antre sœur m'a prédit. Veuillez m'aviser de ce qu'il y aura de vrai ou de faux. Par ce courrier, vos lettres arrivent fidèlement. Il me vient maintenant à la pensée qu'il vaut mieux ne pas répondre à M. Garcia Alvarez; j'attendrai que vous me disiez s'il a quelque connaissance de ce qui se passe ; je donnerai alors une réponse à-propos. Vous pouvez cependant lui présenter tous mes compliments. Assurez-le en même temps que sa lettre m'a procuré une vive joie, et que j'y répondrai.
Quant à ces deux postulantes qui veulent entrer, veillez bien à ce ({ne vous faites. C'est beaucoup que le Père Nicolas en soit content. Notre Père ira, Dieu aidant, à Séville au mois de septembre, et peut-être avant. On lui a déjà donné ordre de s'y rendre, comme vous le saurez sans doute; vous vous conformerez à ce qu'il vous dira. [C'est un grand souci pour moi de le voir au milieu de ces gens]. Nous avons grand besoin du secours de la prière à l'heure présente. [Toutes les sœurs vous supplient de les recommander instamment à Dieu].
Mais Thérèse ! comme elle sautait quand elle a reçu votre envoi ! C'est extraordinaire que l'amour qu'elle vous porte. Je crois qu'elle quitterait volontiers son père pour s'en aller vivre avec vous. Au fur et à mesure qu'elle grandit, elle montre plus de vertu et de sagesse. Elle est déjà admise à faire la communion, et ce n'est pas avec peu de dévotion qu'elle la reçoit.
Ma tête commence à se fatiguer; je me contente donc de vous dire que je supplie le Seigneur de vous garder à mon affection. Recommandez-moi instamment aux prières de toutes les sœurs et, en particulier, à celles de la Portugaise et de sa mère.
24 i LETTRES DE SAINTE THÉRÈSE
Appliquez-vous à dissiper vos chagrins, et donnez-moi des détails sur votre mal de cœur. [L'eau de fleur d'orange est très bonne1]. Depuis quelques jours, je suis mieux du cœur. Après tout, Sa Majesté daigne ne pas m'envoyer tous les maux à la fois.
C'est aujourd'hui le 4 juin.
Regardez, je vous prie, la supplique, ou mieux, la demande que je vous adresse dans le papier ci-joint. Pour l'amour de Dieu, apportez-y toute votre sollicitude. Il s'agit d'un service qui m'a été demandé par une personne envers laquelle j'ai les plus grandes obligations. J'ai dit à cette personne qu'il n'y avait que vous à pouvoir le lui rendre, parce que je vous sais très habile et en même temps très heureuse dans toutes vos entreprises. Veuillez donc vous occuper de cette commission avec soin; vous me ferez le plus grand plaisir. Le Père prieur de Notre- Dame des Grottes pourrait peut-être vous aider; mais le plus entendu pour cela, à mon avis, c'est le Père Garcia Alvarez. Vous aurez sans doute quelque difficulté. Cependant, quand Dieu veut, tout est facile. Ce serait une très vive joie pour moi que vous puissiez trouver ce qu'on demande, car Notre-Seigneur doit même, si je ne me trompe, en recevoir une grande gloire. Il s'agit d'une chose destinée à procurer du bien aux âmes, et elle ne peut porter de préjudice à personne.
Voici ce que vous devriez procurer :
Une année complète des sermons du Père Salucio, de l'Ordre de Saint-Dominique : les meilleurs qu'il ait corn, posés. Si vous ne pouviez les trouver tous, procurez-vousen le plus possible, pourvu qu'ils soient très bons.
L'année complète des sermons renferme : les sermons
1. L'édition La Fuente porte aceite et non pas agua. Nous supposons que c'est une faute.
LETTRE OCXIX. 1578. 4 JUIN 245
pour un Carême et un A vent, pour les fêtes de Notre-Seigneur et celles de Notre-Dame et des Saints qu'on célèbre dans l'année, pour les dimanches depuis les Rois jusqu'à f A vent1, et depuis la Pentecôte jusqu'à l'Avent.
On m'a donné cette commission sous secret; aussi, veuillez n'en parler à personne, si ce n'est à ceux qui doivent vous donner des renseignements. Plaise à Notre- Seigneur que vous soyez assez heureuse pour trouver tous ces sermons ! Quand vous me les enverrez, confiezles à ce courrier, et payez-lui un bon port. Veuillez m'adresser vos lettres ici même, à Saint-Joseph, tout le temps que j'y resterai. Ce sera mieux que de les expédier à mon frère, quand même il y en aurait pour lui, et ce sera plus sur, car il pourrait être absout. Je vous le répète encore, dans le cas où vous ne pourriez pas trouver tous les sermons qu'on demande, envoyez -en le plus possible.
Je suis très heureuse du bien que disent de Votre Révérence et de vos filles le Père Garcia Alvarez et le Père Grégoire. D'ailleurs, étant vos confesseurs, ils ne pouvaient pas dire autre chose. Plaise à Dieu que ce soit la vérité !
La servante de Votre Révérence,
Thérèse de Jésus.