‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 12 sur 255 · Le P. prieur de la Chartreuse de Séville · texte numérisé non relu

Le P. prieur de la Chartreuse de Séville

2. Blanche de Jésus-Marie avait pour mère doùa Kléonoro Valora.

LETTRE CLYI. 1577. JANVIER 25

pas bien, corrigez-la; puisque c'est vous qui êtes supérieure de cette maison, vous savez mieux que moi ce qu'il faut dire. Plaise à Sa Majesté de vous récompenser de votre sollicitude pour les sœurs de ce monastère! Je parle sérieusement, je vous assure; un tel dévoûment de votre part me cause la plus vive consolation ; mais quel malheur ! je ne sais jamais achever quand je vous écris. Plaise à Dieu que vous ne vous appliquiez pas, comme notre Père, à me tenir sous le charme l Que le Seigneur lui-même vous tienne sous le charme et vous ravisse en Lui Í Amen. Amen. De Votre Révérence la servante,

Thérèse de Jésus.

[Ouvrez cette lettre que j'envoie n la prieure de Paterna et lisez-la; c'est par erreur que je l'ai fermée. Lisez cette autre qui est pour le prieur de Notre-Dame des Grottes. Je me suis décidée, cependant, à lui écrire; mais j'étais tellement pressée que je ne sais ce que j'ai dit. Après l'avoir lue, ayez soin de la fermer].

LETTRE CLVIl1.

1577. 17 Janvier. Tolède.

A DON LAURENT DE CÉPÉDA, AVILA

Remercîments pour un envoi de dragées et de sardines. Explication du vœu. Conseils sur l'oraison. Un ciliée. Pastilles des Carmélites. Postulante aux lingots d'or et affaires des Carmélites de sóville. Bolilla pour Monsieur Pierre de Ahumada.

JESUS SOIT AVEC vous !

[Je vous ai déjà dit dans la lettre que le courrier d'Albe vous a portée que les sardines étaient venues en bon état et que les dragées sont arrivées à temps; mais je désire que vous gardiez pour vous les meilleures. Que Dieu vous récompense! Cependant, à partir de ce moment, ne m'envoyez plus rien ; quand je voudrai quelque chose, je vous le demanderai. Je vous félicite de ce que vous allez vous établir dans le quartier de nos sœurs de Saint-Joseph; mais veillez bien encore à ce que je vous ai dit d'une chambre de cette maison que vous devez occuper; si l'on n'y a pas fait de réparations, il y a danger ; ces réparations s'imposent. Examinez avec soin cette chambee et tout le reste de là maison].

Quant au secret que vous devez garder sur ce qui me concerne, je n'ai pas prétendu vous y obliger sous peine de péché. Je suis très opposée à des engagements

1. Cette lettre contient trois fragments traduits pour la première fois en français.

do cette soilo: vous pourriez y manquer par inadvertance 11 suffit que vous sachiez que vous me causeriez de la peine en y manquant.

J'arrive à votre vœu1 : mon confesseur m'avait déjà dit qu'il était nul. J'ai été très contente de cette réponse, car j'étais déjà préoccupée. Je lui ai parlé, en outre, de l'obéissance que vous m'aviez promise et qui m'avait paru hors de propos. Il l'approuve cependant, mais à la condition que ce ne soit pas un vœu l'ait à moi, ni à personne; ma volonté est que votre obéissance ne soit pas Iccompagnée de vœu, et encore je ne l'accepte qu'avec peine; néanmoins, pour votre consolation, j'en passe par là, à condition que vous ne lassiez de vœu à personne.

Vous constatez, et j'en suis heureuse, que le Père Jean de la Croix vous comprend : il a, en effet, l'expérience de ces choses spirituelles. Don François, de son côté, en a quelqu'une; toutefois, il n'a pas celle des grâces que Dieu vous accorde. Que ce Dieu soit béni ajamáis! oui, à jamais! Il est donc bien avec nous deux maintenant!

Notre- Seigneur se montre plein de bonté. Il semble vouloir manifester sa grandeur en élevant et en comblant de hautes faveurs des âmes misérables comme les nôtres; car je ne connais personne qui le soit autant que vous et moi. Je vous dirai que, depuis huit jours, je suis comblée de tant de grâces, que, si cela durait, il me serait difficile de m'occuper de toutes les affaires de la Réforme. Dès avant ma dernière lettre, les ravissements me sont revenus, et j'en ai été peinée, parce qu'ils ont eu lieu en public à plusieurs reprises; ils m'ont saisie môme à matines ; je ne pouvais y résister ni les dissimuler. J'en demeure tellement confuse, que je voudrais me cacher je ne sais où. Je prie Dieu instamment de ne pas m'accorder 1. Voir la lettre du 2 janvier précédent.

ces grâces en public; demandez-le-lui de votre côté pour moi, car il y a de grands inconvénients à cela, et ces faveurs ne prouvent pas que l'oraison soit plus élevée.

Tous ces jours .derniers, j'étais, pour ainsi dire, semblable à une personne ivre ; je comprends, du moins, ¡ que l'àme se trouve bien dans l'état où elle est. Gomme ses puissances sont enchaînées, il lui est difficile de s'occuper d'autre chose que de ce qu'elle aime.

Les huit jours précédents, je m'étais trouvée presque constamment impuissante à avoir même une bonne pensée; j'étais dans l'aridité la plus complète, et, à la vérité, j'avoue que sous un certain rapport, j'en éprouvais de la joie. Cela m'était arrivé d'autres fois comme main-, tenant; et c'est toujours pour moi un vif plaisir de voir le peu que nous pouvons par nous-mêmes.

Béni soit Celui qui peut tout î Amen. Je vous en ai assez dit sur ce point. Il ne convient pas de marquer le reste dans une lettre, ni même d'en parler. Il est juste que nous ayons soin de remercier Notre-Seigneur l'un pour l'autre. Au moins, faites-le pour moi; car je ne saurais lui montrer toute ma gratitude, et il est nécessaire que l'on m'aide beaucoup.

Quant à cette faveur que vous me dites avoir reçue, je ne sais que vous répondre; elle est certainement plus élevée que vous ne pensez; et elle sera pour vous le commencement de très grands progrès, si vous ne la perdez pas par votre faute. Je suis déjà passée par cette sorte d'oraison, après laquelle l'âme a coutume de goûter le repos, et s'adonne parfois à certaines pénitences. Cela a lieu surtout quand l'impétuosité de l'amour a été excessive ; l'àme semble ne pouvoir la supporter qu'en s'appliquant à souifrir quelque chose pour Dieu. C'est une touche d'amour qui est faite à l'àme; si elle vient à augmenter,:

LETT11E (JLYII 1577. 17 JANVIER 29

vous saisirez ce que vous me ditos n'avoir pas compris de paes couplets. C'est alors une peine très vive, une douleur tres grande qu'on éprouve, sans savoir de quoi, mais c'est quelque chose qui est plein de suavité. Et, bien que ce soit comme une blessure que l'amour de Dieu fait à l'âme, on ne sait où, ni comment elle est faite; on ignore, en outre, si c'est une blessure, et ce que c'est; on sent une douleur pleine de délices : on se répand en plaintes et on s'écrie :

« Sans blesser, vous accablez de douleur ! Et sans douleur vous nous arrachez Noire amour des créatures! »

Lorque l'àme est véritablement blessée de cet amour de Dieu, elle se défait sans peine de celui des créatures: je veux dire qu'elle n'a plus aucune attache ici-bas. Elle n'arrive pas à un tel résultat sans cet amour de Dieu; c'est une peine pour nous que de nous éloigner tant soit peu des créatures que nous aimons beaucoup; et la peine e>i incomparablement plus grande quand i! faut s'en sevrer complètement. Toutefois, lorsque le Seigneur s'emgâre d'une âme, Il lui donne graduellement un empire souverain sur toutes les choses créées. Le sentiment de sa présence et la suavité que l'àme goûte alors passent, il est vrai, comme si vous n'aviez rien éprouvé; c'est précisément ce dont vous vous plaignez; mais cela doit s'entendre seulement des impressions des sens que Dieu a voulu appeler à partager la joie dont l'àme est inondée, et non de l'âme qui possède toujours cette faveur et qui n'en demeure pas moins très riche de grâces, comme les effets ne tardent pas à le démontrer.

Ces tribulations dont vous me rendez compte, et qui

vous arrivent après l'oraison, ne doivent pas vous préoccuper. Je n'ai jamais rien éprouvé de tel, je l'avoue. Le Seigneur, dans sa bonté, m'a toujours préservée de ces passions; je m'imagine que la joie de l'âme étant excessive, la nature doit en être impressionnée. Avec l'aide de Sa Majesté, cela passera, pourvu que vous n'y attachiez pas d'importance, comme quelques personnes me l'ont dit. De plus, vous verrez disparaître ces tremblements dont vous me parlez. L'âme n'étant pas habituée à cette faveur s'étonne, et elle a bien de quoi s'étonner : mais que cette faveur lui soit accordée plusieurs fois, elle s'y habitue, et se dispose mieux à recevoir les grâces de Dieu. Ne négligez rien pour résister à ces tremblements et à toute autre manifestation extérieure, pour ne point en contracter l'habitude ; cela serait un embarras plutôt qu'un secours.

Cette chaleur que vous ressentez, me dites-vous, est très indifférente pour la piété; elle serait de nature à nuire à la santé, si elle était excessive; elle disparaîtra sans doute avec les tremblements. Ces sortes de choses dépendent, à ce que je crois, des tempéraments. Comme vous êtes sanguin, le grand mouvement de l'esprit, ainsi que la chaleur naturelle qui reflue à la partie supérieure et arrive au cœur, peuvent en être la cause; toutefois, je le répète, ce n'est pas là un signe que l'oraison soit plus élevée.

Je crois avoir déjà expliqué cet état où vous êtes, ditesvous, après l'oraison, quand il vous semble qu'il n'en reste rien. Je ne sais si ce n'est pas là ce dont parle saint Augustin quand il dit : « Que l'esprit de Dieu passe sans laisser de traces, semblable à la flèche qui n'en laisse pas dans l'air. » Oui, je me rappelle maintenant que j'ai répondu à ce point. Ne voir étonnez pas de cette dis

traction de ma part, car j'ai reçu une foule de lettres depuis l'arrivée de la vôtre, et, en ce moment, j'en ai encore beaucoup à écrire, parce que le temps m'a manqué.

D'autres fois, l'âme est en tel état qu'elle ne peut revenir à elle-même pendant plusieurs jours ; elle ressemble alors au soleil, dont les rayons 'portent la chaleur, tandis mie lui-même ne se voit pas. Il en est ainsi de L'âme; on dirait qu'elle est dans un autre endroit que le corps et qu'Hic ranime sans être en lui. parce qu'il y a quelqu'une de ses puissances qui est suspendue.

Le genre de méditation que vous suivez, quand vous n'êtes pas dans l'oraison de quiétude, est très bon, grâce a Dieu.

Je ne sais si j'ai répondu à tout ce que vous me demandez. Les autres fois, je relis toujours vos lettres ; et ce n'est pas peu d'en avoir le temps: mais aujourd'hui je n'ai pu le faire que par morceaux. Ne prenez pas cette peine pour celles que vous m'écrivez. Je l'avoue, je ne relis jamais les miennes. Lorsque vous y trouverez quelques fautes, corrigez-les; j'en agirai de même pour les vôtres. D'ailleurs, on comprend tout de suite ce qu'on a voulu dire. Ce serait perdre le temps que de se relire, et cela n'aboutit à rien.

Lorsque vous ne pourrez pas vous bien recueillir à l'heure de l'oraison, ou que vous aurez le désir de faire quelque chose pour Dieu, voici un cilice queje vous envoie; il stimulera fortement l'amour de Dieu; toutefois, j'y mets une condition : c'est que vous ne le portiez à aucun prix après votre toilette, ni quand vous allez prendre votre sommeil. Vous pouvez le placer de façon qu'il vous incommode un peu. Et encore, je ne vous conseille cela qu'avec crainte. Dès lors que vous êtes très sanguin, la moindre imprudence est capable de vous al-

térer le sang ; mais il y a tant de joie, quand on aime Dieu comme vous l'aimez, à souffrir quelque peu pour Lui, ne fût-ce que cette simple petite pénitence, que nous devons tenter un essai.

Après l'hiver, je vous enverrai quelque autre petit objet, car je ne vous perds pas de vue. Vous me direz comment vous vous trouvez de cette bagatelle; et c'en est vraiment une, je vous l'assure, lorsque, malgré tous les châtiments que nous pouvons nous infliger, nous nous rappelons ce que Notre-Seigneur a souffert pour nous. Cependant, je me prends à rire quand, pour vous récompenser des bonbons, des cadeaux et de l'argent que vous nous envoyez, je n'ai à vous donner que des cilices.

[Mes respects à Monsieur Aranda. Jetez quelques-unes des pastilles que je vous expédie dans le feu de votre chambre, ou dans le brasero, lorsque vous vous tenez près de lui; elles sont très saines et très pures; c'est de nos Carmélites déchaussées que je les tiens; nos sœurs n'ont pas beaucoup de choses aussi curieuses que celles-là. Quelque mortifié que vous vouliez être, vous pouvez vous servir de ces pastilles; elles sont très efficaces contre les rhumes et le mal de tète.

Veuillez remettre ce petit paquet à doña Marie de Cépéda, au couvent de l'Incarnation.

Je vous annonce que tout est réglé pour l'entrée dans votre monastère de Sévillc d'une postulante de choix. Elle a six mille ducats, libres de toute obligation. Elle a déjà donné quelques lingots d'or d'une valeur de deux mille ducats, et insiste beaucoup près des religieuses pour qu'on commence enfin de payer la maison ; la prieure va s'y mettre, et m'écrit qu'elle est sur le point de payer trois mille ducats. J'en suis très heureuse, car c'était une lourde charge pour ce monastère. Enfin, dès que cette

personne aura prononcé ses vœux, on paiera immédiatement toute la maison; peut-être même la paiera-t-on plus tôt. Recommandez cette affaire à Dieu et remerciezle de la faveur qu'il nous accorde. Vous achèverez de la sorte l'œuvre que vous avez commencée.

Notre Père Visiteur est dans la joie] ; il se porte bien, êt continue la visite des monastères. C'est une chose étonnante que la paix qu'il procure dans la province et l'affection dont on l'entoure. Il est très secondé, d'ailleurs, par les prières qu'on fait pour lui, comme par les talents et la vertu que Dieu lui a donnés. Que le Seigneur soit avec vous et vous garde à mon affection I Je ne sais jamais finir quand je m'entretiens avec vous. Tout le monde se recommande instamment à vos prières, et moi aussi. Dites toujours beaucoup de choses de ma part à François de Salcédo. Vous avez grandement raison de l'aimer : c'est un saint. Ma santé est excellente.

C'est aujourd'hui le 17 janvier.

Votre indigne servante,

Thérèse de Jésus.

J'ai fait demander mon livre1 à levèque, parce qu'il me viendra peut-être à l'idée de l'achever, en y ajoutant les faveurs que le Seigneur m'a accordées depuis. Avec cela, on pourrait même composer un autre livre assez considérable, pourvu que Dieu daignât m'accorder la grâce de savoir m'exprimer; dans le cas contraire, la perte sera peu de chose.

[Il m'est venu dans la cassette plusieurs petits objets de Thérèse : je vous les renvoie. Cette bolilla est pour Monsieur Pierre de Ahumada ; comme il reste longtemps à l'église, elle lui servira à se préserver du froid qu'il doit

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