‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 165 sur 255 · A DON ROCH DE HUERTA, A MADRID · texte numérisé non relu

A DON ROCH DE HUERTA, A MADRID

Maternelles préoccupations au sujet du voyage de Joseph Bullón, Nomination de quatre assesseurs.

JÉSUS

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec vous î J'ai reçu votre lettre et toutes celles de Joseph Bullón1. Que Notre-Seigneur l'accompagne ! J'ai de la peine dele voir aller si loin ; mais comme la nécessité où nous nous trouvons est extrême, il faut bien en passer par là. Nous lui sommes tous grandement obligés; sa vertu et ses talents le rendent digne d'estime. Plaise à Dieu de nous le ramener porteur de bonnes nouvelles ! Je vous supplie de me dire quel jour et comment il est parti. Il me tarde de le savoir sorti de ces contrées, depuis qu'il voyage avec un pareil costume8; au moins, qu'il ne nous arrive pas quelque malheur! ce serait dans des circonstances vraiment terribles pour nous.

Que Notre-Seigneur vous récompense des heureuses nouvelles que vous me communiquez! Je vous dirai que, depuis le jour où ces deux messieurs et mes Pères dominicains ont été nommés assesseurs du Nonce, je n'ai plus de souci pour nos affaires. Je les connais, et ces quatre

h Nom de famille du Père Jean de Jésus Roca. 2. Don François de Bracamonté lui avait donné, pour faire le voyage, un habit de séculier, una épée, une mule et 400 ducats,

personnages, étant ce qu'ils sont, arrangeront tout, j'en suis persuadée, pour l'honneur et la gloire de Dieu. C'est là ce que nous prétendons les uns et les autres1.

Ceux qui me préoccupent beaucoup maintenant, ce sont nos Pères. Les calomnies si vilaines dont on les a noircis sont de nature à affligerjeurs sœurs qui portent comme eux le saint habit de la Vierge. Que Dieu y remédie î qu'il vous garde î qu'il vous récompense de votre affection pour notre Ordre et de votre dévoûment! Je vous l'assure, j'en bénis Notre-Seigneur. Là où il y a de la charité, Sa Majesté ménage l'occasion de l'exercer. Qu'Elle daigne vous garder, vous et doña Marie ! Je ne cesse de le Lui demander, toute misérable que je suis. Je La conjure, en outre, de vous accorder à tous deux une grande sainteté.

C'est aujourd'hui le 2 mai.

Votre indigne servante,

Thérèse de Jésus.

1. Ces quatre assesseurs, nommés par Philippe II pour régler détini tivement les affaires de la Réforme, étaient don Louis Manrique, chapelain et grand aumônier du Roi, maître Laurent de Villavicencio, augustin, et les Pères dominicains Ferdinand de Cas tille et Pierre Hernández.

LETTRE CGLXI1.

1579. 3 Mai. Avila.

A LA MÈRE ISABELLE DE SAINT-JÉROME ET A LA MÈRE MARIE DE SAINT- JOSEPH, A SÉ VILLE8.

Affection pour l'ancienne prieure. Le chapelain. Les sœurs Béatrix et Marguerite. Conseils divers à leur sujet.

JESUS I

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Révérence, ma fille 1

J'ai reçu avant-hier votre lettre et toutes celles des sœurs. O Jésus ! quelle consolation ce serait pour moi de me trouver en ce moment au milieu de vous ! J'en aurais eu une bien grande si j'avais été là ces derniers temps, et si j'avais participé aux trésors abondants dont Notre-Seigneur vous a enrichies. Qu'il soit béni à jamais ! Amen.

J'ai senti s'accroître à un très haut degré l'affection déjà vive que je portais à toutes les sœurs et, en particulier, à Votre Révérence 3, car c'est vous qui avez le plus souffert. Mais, on peut en être certain, quand j'ai appris 'qu'on vous avait privée de la voix active et passive, de votre rang et de votre office, j'ai éprouvé une consolation

1. L'autographe de cette lettre, qui a paru suspecte, se trouve chez les Carmélites de Boadilla del Monte, diocèse de Tolède.

2. Telle est l'adresse de la présente lettre qui renferme deux fragments nouveaux.

3. Marie de Saint-Joseph; c'est à elle spécialement que la lettre est écrite,

toute spéciale ; bien que je voie des imperfections dans ma fille Marie de Saint-Joseph, je comprends qu'elle craint Di-eu, et qu'elle était incapable d'offenser Sa Majesté au point de mériter un tel châtiment.

J'ai envoyé à mes filles de Séville une lettre par l'intermédiaire du prieur de Notre-Dame des Grottes, en le priant de la leur remettre. L'a-t-il reçue, ainsi que celle qui était pour lui ? Je voudrais le savoir. Dites-moi, en outre, qui il a chargé du soin de vous remettre la vôtre ; dans le cas où elle ne vous serait pas parvenue, je vous écrirais de nouveau. Quand le Père Nicolas a su ce qui était arrivé pour celle de son frère, il l'a déchirée. Vous lui êtes grandement obligée ; mais vous avez mieux réussi à gagner son estime que celle du Père Garcia Alvarez. Je suis affligée que ce dernier ne célèbre plus la messe chez vous. Toute la perte est pour le monastère : ijuant à lui, il aura moins de travail. A coup sûr, nous lui devons beaucoup. Mais je ne sais quel moyen employer pour le ramener. Puisque le Révérendissime Archevêque ne le veut pas, malgré les supplications du prieur de Notre- Dame des Grottes et du Père Mariano, je ne vois pas qui pourrait le faire fléchir. [J'ai été fâchée de ces billets du Père Mariano. Je ne comprends pas qu'il ait eu la pensée d'introduire une telle innovation dans votre monastère, moins encore qu'il l'ait réalisée. Le démon, je le vois, a agi avec la plus grande furie; il a voulu nous pressurer de toutes manières, surtout dans ce que nous font souffrir 1 c'est là le plus terrible des tourments].

Mais Notre-Seigneur ne veut plus, ce semble, laisser au démon une aussi pleine liberté ; et j'espère en Sa Majesté que la vérité se manifestera avec le temps. On l'a peu honorée, la vérité, dans votre monastère, et j'en ai éprouvé

1. Il y a quelques mots détériorés à cet endroit de l'autographe.

une peine profonde quand j'ai vu les dépositions du procès ; certaines assertions étaient absolument fausses ; je le sais, car à l'époque dont on parle, j'étais là. En voyant maintenant comment vont ces deux sœurs, je rends grâces à Notre-Seigneur de ce qu'il ne leur a pas permis d'inventer d'autres calomnies.

Ces deux âmes me causent du chagrin1. Nous devons toutes supplier instamment Dieu de les éclairer. Depuis le jour où le Père Garcia Alvarez allait comme vous savez, j'ai redouté ce que je vois aujourd'hui. Si Votre Révérence s'en souvient, je vous ai écrit deux fois, qu'à mon avis toute la faute venait du monastère. Je vous ai prévenue d'être sur vos gardes non au sujet de Marguerite, dont je ne me défiais pas, mais de celle que je vous nommai. A la vérité, je n'ai jamais été satisfaite de l'esprit de cette dernière; parfois, cependant, cela me semblait provenir d'une tentation ou de mon peu de vertu. J'en conférai avec le Père maître Gratien, qui lui avait parlé assez souvent, et le priai d'y veiller. Je ne m'étonne pas beaucoup de ce qui est arrivé. Je ne la regardais pas comme une mauvaise religieuse, mais comme une personne illusionnée, faible d'imagination et prête à tomber dans les pièges du démon, ainsi que nous l'avons vu. Le démon, en effet, sait très bien tirer parti du naturel et du peu d'intelligence d'une personne. Il ne faut donc pas en faire un grand crime à cette religieuse, mais la traiter avec la plus tendre compassion; voilà pourquoi je supplie Votre Révérence et toutes les sœurs, par charité pour moi, de se conformer exactement à ce que je vais vous dire, car, à mon avis, croyez-le, c'est là ce qui convient.

Bénissez le Seigneur qui n'a permis au démon de tenter

î. Les sœurs Béatrix de la Mère "de Dieu et Marguerite de la Conception.

aucune d'entre vous d'une manière aussi terrible. Comme le remarque, en effet, Saint Augustin, nous devons penser que nous aurions pu faire pire encore. Veillez donc, mes filles, à ne point perdre ce que vous avez gagné au milieu de cette épreuve. Rappelez-vous Sainte Catherine de Sienne et sa charité à l'égard de- cette personne qui l'avait accusée d'être une mauvaise femme. Craignons, craignons, mes sœurs. Si Dieu venait à retirer de nous sa main, de combien de fautes ne serions-nous pas capables? Croyezmoi, cette sœur n'a eu ni assez d'intelligence, ni assez d'habileté pour inventer tant de calomnies. Le démon a tout disposé pour lui donner la compagne que vous savez; c'est lui, assurément, qui l'inspirait. Que Dieu soit avec elle !

Tout d'abord, mes sœurs, vous devez avoir à cœur de la recommander instamment à Sa Majesté dans toutes vos prières et à chaque instant, si vous le pouvez, comme nous le ferons dans ce monastère, afin que Dieu nous accorde la grâce de l'éclairer, et que le démon la laisse enfin sortir de cet assoupissement où il la tient. Elle est, à mes yeux, comme une personne un peu hors d'ellemême. On rencontre, en effet, sachez-le, [mais non dans nos monastères], des filles d'une imagination maladive ; tout ce qui leur vient à l'esprit leur semble vrai; le démon les aide à cela; il doit, je le crains, avoir fait entendre comme vrai à cette sœur ce qu'il jugeait de nature à ruiner le monastère; et peut-être n'est-elle pas aussi coupable que nous le pensons. Un fou n'est pas coupable, parce qu'il se met dans l'idée qu'il est vraiment le Père Éternel, et cependant, qui pourra lui ôter cette idée de la tête? Vous devez donc, mes sœurs, montrer dans le cas présent votre amour pour Dieu, et avoir la même compassion pour elle que si elle était la fille de

votre père. Elle est, certes, la fille de ce vrai Père à qui nous devons tant, et que cette pauvre enfant a voulu servir toute sa vie. Prions, mes sœurs, prions pour elle. Il y a eu des saints qui sont tombés, et qui ensuite se sont relevés; peut-être cette chute a été nécessaire pour l'humilier. Si Dieu nous accordait la grâce qu'elle revînt à elle-même et reconnût la fausseté de ce qu'elle a dit, nous aurions tous gagné à souffrir; il pourrait en être de même pour elle. Le Seigneur, en effet, sait tirer le bien du mal.

En second lieu, ne songez plus pour le moment à la faire sortir du monastère; ce serait une très grande folie. Une telle mesure ne convient nullement. Plus vous vous imagineriez éviter le danger par ce moyen, plus vous y tomberiez. Laissez passer le temps ; à l'heure actuelle, il ne faut pas songer à un tel changement, pour une foule de raisons que je pourrais donner. Je m'étonne même que Votre Révérence ne les ait pas vues. Veuillez y songer, et Dieu vous les découvrira. Ayez confiance en Sa Majesté et en nous tous, qui devons étudier plus à loisir ce qui convient le mieux à ce monastère ; mais présentement, que toutes se gardent bien de parler de cela, et, autant que possible, qu'on n'y pense même pas.

En troisième lieu, qu'on ne montre pas à cette sœur le moindre ressentiment; qu'elle soit plutôt entourée de soins par celle qui sera à la tête de la Communauté, et que toutes lui manifestent de la bonté et une affection fraternelle. Je vous demande d'agir de même pour l'autre sœur. Vous tâcherez d'oublier le passé, et chacune d'entre vous considérera ce qu'elle voudrait qu'on fit pour ellemême dans une pareille épreuve. Croyez-moi, cette âme sera très tourmentée, bien qu'elle n'en laisse rien paraître. Le démon la tentera encore, en voyant qu'il n'a pu causer

plus de dommages; il pourrait la porter à commettre quelque faute qui serait la vperte de son âme et de sa raison ; pour lui faire perdre l'esprit, il n'en faudrait pas beaucoup; voilà ce que nous devons toutes considérer avec soin, sans plus songer à son passé. Peut-être, en outre, le démon lui donnait-il à entendre que son âme gagnait de nombreux mérites, et qu'elle procurait une grande gloire à Dieu. Mais qu'on ne soufile pas mot de ces choses en présence de sa mère, que je plains vivement. Comment se fait-il qu'aucune d'entre vous ne me raconte la manière dont elle a supporté tous ces ennuis, [ni ce qu'elle disait à sa fille] ? J'aurais désiré en être informée, et savoir en même temps si elle avait compris toutes les trames de cette enfant. Je crains encore que le démon ne vienne séduire de nouveau ces deux sœurs, et ne leur persuade qu'on ne les aime pas, et qu'on les traite mal. N'y donnez pas la moindre occasion, sans quoi vous me fâcheriez beaucoup. On m'a déjà écrit que les Pères de la Compagnie de Jésus n'approuvent nullement qu'on leur manque d'égards. Soyez donc très prudentes avec elles.

En quatrième lieu, ne laissez parler cette sœur, ni aucune d'entre vous, à une personne quelconque du dehors, à moins que ce ne soit en présence d'une tierce qui surveille tout l'entretien; elle ne se confessera qu'à un Carme déchaussé, celui qu'elle voudra, car le Père Vicaire général1 a ordonné aux Pères Carmes déchaussés d'entendre les confessions de votre Communauté. Veillez à ce que ces deux sœurs n'aient pas de fréquentes conversations en cachette. Comme nous autres femmes, nous sommes faibles, ne soyez pas exigeantes vis-à-vis d'elles, jusqu'à ce qu'il plaise à Notre-Seigneur de les guérir. Il ne serait pas mal d'occuper la première à quelque office

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