LETTRE CCLXXXI. 1570. DÉCEMBRE
que l'on transportait de rancien. Leur bonheur a été profond; on eut dit de petits lézards qui, l'été, sortent au soleil. Il est vrai, elles avaient beaucoup souffert dans leur première demeure. La nouvelle, sans doute, n'est pas complètement terminée, car il n'y a que onze cellules; cependant, n'en ferait-on pas d'autres, on peut très bien y vivre de longues années.
0 mon Père, comme ma présence était nécessaire, non seulement pour cette translation, qui ne semblait pas devoir se faire de sitôt, mais encore pour le reste. S;ms doute, Dieu aurait pu tout arranger; néanmoins, je ne vois pas en ce moment quel autre moyen il y avait pour rompre le charme où étaient les sœurs. Elles ont enfin compris dans quelle fausse route elles marchaient. Plus je vois de quelle façon gouvernait celle qui était présidente, plus, à mon avis, ce serait une excessive témérité de lui confier une charge. Ce pauvre licencié me semble un vrai serviteur de Dieu, et, selon moi, il est moins coupable que la sœur dont je viens de parler : elle troublait tout par ses allées et venues. Quant au licencié, il accepte volontiers tout ce que je lui représente comme convenable; il a manifesté tant d'humilité et de chagrin d'avoir été quelque peu l'occasion des épreuves passées, qu'il m'a beaucoup édifiée. Mais nous avons, Paul et moi, une grosse part de responsabilité. Veuillez lui dire de s'en confesser; pour moi, je lai déjà fait; tous les deux, nous avons laissé passer certaines choses, et nous ne devions pas avoir tant de confiance dans des personnes si jeunes, quelque saintes qu'elles fussent; nous devions même ne leur en accorder aucune. Gomme elles n'ont pas d'expérience, elles font les plus insignes folies avec les meilleures intentions. Gela, mon Père, doit nous instruire pour l'avenir,
J'espère de la bonté de Notre -Seigneur que tout demeurera parfaitement établi. La prieure que nous avons amenée1 est une grande servante de Dieu; elle est prudente et elle a une façon de gouverner tellement parfaite que toutes les sœurs lui ont déjà voué une vive affection. Elle se recommande instamment aux prières de Votre Paternité; elle est votre fille toute dévouée. On ne pouvait, je crois, choisir un meilleur sujet pour diriger cette maison. Plaise à Dieu que les choses marchent toujours de la sorte ! L'autre prieure2, paraît-il, s'acquittait également très bien de sa charge.
C'est une chose terrible que le préjudice que peut occasionner une supérieure dans ces monastères ! Quand, en effet, les sœurs voient des fautes qui les scandalisent, comme cela n'a pas manqué ici, elles s'imaginent qu'elles ne doivent pas penser mal de la supérieure, sans quoi elles iraient contre l'obéissance. Celui qui sera chargé de la visite devra, je vous l'assure, mon Père, être très prudent, afin d'empêcher le démon de profiter d'un petit rien pour arriver à de grands désordres.
Que Dieu ait en son ciel le Père Germain î Ce Père avait de bonnes qualités, mais ses aptitudes n'arrivaient pas à mieux comprendre la perfection. Notre-Seigneur semble agir de façon à ne pas nous laisser ignorer certaines choses. Plaise à Sa Majesté que je ne sois pas coupable d'avoir tant insisté pour donner aux sœurs le confesseur actuel, le Père Philippe, et qu'il ne le soit pas lui-même d'avoir tant soutenu les sœurs ! Comme, après tout, le Père Vicaire se conformait à ce que je voulais, j'ai dû lui causer les plus pénibles ennuis. Il a même dit à une per-
1. Hiéronyme du Saint-Esprit, que la Sainte avait amenée de Salamanque.