II
LETTRE GLXII1.
1577. 10 Février. Tolède.
A DON LAURENT DE CÉPÉDA, AVILA
Nouvelles de sa santé. Mortifications corporelles de don Laurent. Son oraison et son esprit de sacrifice. La satire. Une distraction. Affaires diverses.
JÉSUS SOIT AVEC vous!
J'étais déjà remise de ma faiblesse de l'autre jour. Depuis lors, me sentant beaucoup de bile et redoutant de ne pouvoir, à cause de cela, observer le jeûne du carême, j'ai pris une purge. Or, ce jour-là même, j'ai eu tant de lettres et tant d'affaires que je suis restée à écrire jusqu'à deux heures du matin. Gela m'a donné un grand mal de tête, mais doit, je crois, produire quelque avantage. Le médecin, en effet, m'a commandé de ne plus écrire après minuit, et même de me servir de temps en temps d'une autre main pour ma correspondance. Certainement, je me suis livrée sur ce point à un travail excessif durant l'hiver, et je suis grandement coupable. Pour n'être point dérangée le matin, je prenais sur mon sommeil, et comme je me mettais à écrire après mon vomissement, tout se réunissait pour me faire mal. Le jour même où je me suis purgée, la souffrance a été très vive ; néanmoins, je commence, ce me semble, à aller mieux; n'ayez donc aucun souci à mon sujet; je me soigne très bien. Je vous
1. Nous avons fait quelques corrections à cette lettre d'après les mânuserîts de la Bibliothèque nationale de Madrid.
ai parle de cela, car vous verrez peut-être parfois, à Avila, une lettre de moi écrite par une autre main: en outre, celles qui vous seront adressées seront plus courtes que de coutume : vous en saurez donc maintenant le motif.
Je me soigne beaucoup, et tant que je puis. Vous m'avez lâchée par votre envoi. J'aime mieux que vous mangiez vous-même ces douceurs qui ne sont pas pour moi; il est vrai, j'ai mangé de celles-ci et je les mangerai toutes; cependant, ne m'en expédiez plus, sans quoi, je me fâche sérieusement. N'est-ce pas assez que je ne vous en donne jamais aucune ?
Je ne sais ce que signifient ces Pater noster que vous récitez, dites-vous, en prenant la discipline; je ne vous ai rien prescrit de semblable. Kelisez ma lettre et vous verrez : conformez-vous strictement à ce qui s'y trouve marqué; vous prendrez la discipline deux fois la semaine; de plus, pendant le carême, vous porterez le cilice une fois la semaine. Cependant, s'il vous fait mal, vous le quitterez. Gomme vous êtes très sanguin, je le redoute beaucoup; [d'un autre côté, je ne vous permets rien plus pour la discipline, car, si on la prend avec excès, on se fatigue la vue]: d'ailleurs, dans ces débuts, c'est une grande pénitence que de se modérer; par là, en effet, on brise la volonté. Vous me direz si vous vous sentez mal du cilice, après l'avoir porté.
Cette oraison de repos dont vous parlez est l'oraison de quiétude; vous la trouverez traitée dans le petit livre que vous avez. Quant à ces révoltes des sens, je vous l'ai déjà déclaré, c'est une épreuve ; il est clair pour moi que cela ne saurait nuire à l'oraison; le mieux est de n'en tenir aucun compte. Un jour, un savant me raconta avoir vu venir à lui un homme très affligé, qui, à chaque communion, tombait dans une épreuve beaucoup plus pénible
encore que la vôtre : on lui avait commandé alors de communier seulement une fois Tan pour remplir le précepte. Mais ce théologien, qui cependant n'était pas adonné à l'oraison, comprit la tentation ; il lui prescrivit de mépriser ces troubles et de communier tous les huit jours. Cet homme fut délivré de ses craintes et du reste. Ne faites donc vous-même aucun cas de ces choses.
Vous pouvez vous ouvrir sur chacune de vos difficultés à Julien d'Avila1; c'est un homme très vertueux. Il m'annonce qu'il va vous trouver, et je m'en réjouis. Allez le voir de temps en temps. Et quand vous voudrez le contenter, donnez-lui une aumône; il est très pauvre et détaché des biens de ce monde : à mon avis, c'est un des plus vertueux ecclésiastiques d'Avila. On ne peut que gagner à fréquenter de telles âmes; d'ailleurs, vous ne pouvez pas être toujours en oraison.
Quant au sommeil, je vous conseille, et au besoin je vous ordonne de ne pas en prendre moins de six heures. Nous avons déjà de l'âge; il faut donc, sachez-le, soutenir notre corps; sans quoi, il affaiblirait l'esprit, ce qui est une terrible épreuve.
Vous ne sauriez croire dans quel dégoût je me trouve ces jours-ci. Je n'ose ni prier, ni lire, et cependant, je vous le répète, ma santé est meilleure; cela me servira de leçon pour l'avenir, je vous l'assure. Ainsi donc, conformez-vous à ce qu'on vous conseille, et par là, vous serez agréable à Dieu. Que vous êtes simple de penser que cette oraison dont vous me parlez est comme celle qui m'empêchait de dormir ! Elle n'a rien à voir avec elle : je faisais beaucoup plus d'efforts pour retrouver le sommeil que pour demeurer éveillée.
1. Chapelain des Carmélites déchaussées d'Avila; il avait accompagné la Sainte dans plusieurs de ses fondations.
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Je ne saurais trop remercier Notre -Seigneur, je vous le déclare, de toutes les faveurs dont II vous comble, et des heureux: effets qu'elles produisent en votre Ame. Vous voyez par là combien Dieu est grand; Il met en vous des vertus que vous n'auriez pu acquérir après les plus grands efforts. Croyez-moi; votre faiblesse de tète n'a aucun rapport avec le boire et le manger; suivez mes conseils. Notre-Seigneur m'accorde une grâce insigne en vous donnant une telle santé. Plaise à Sa Majesté de vous la conserver de longues aimées, afin que vous remployiez à son service !
Cette crainte dont vous me parlez vient certainement de ce que votre entendement sent la présence du mauvais esprit. Vous ne le voyez pas, il est vrai, des yeux du corps, mais l'âme doit le voir ou le sentir. Ayez de l'eau bénite près de vous : rien n'a autant de vertu pour le mettre en fuite. Cela m'a été très utile dans une foule de circonstances. Parfois, non seulement j'étais saisie de crainte, mais encore j'étais livrée aux plus terribles tourments. Gardez tout cela pour vous seul. Mais quand l'eau bénite ne l'atteint pas, il ne fuit pas; voilà pourquoi il faut en jeter tout autour de vous.
Ce n'est pas, croyez-le, une petite faveur de Dieu que vous dormiez si bien : elle est très grande, au contraire. Je vous le répète donc, ne cherchez pas à abréger votre sommeil. Ce n'est plus de votre âge.
Vous montrez, à mon avis, une profonde charité en prenant pour vous les peines et en laissant aux autres les consolations. Dieu vous accorde déjà une grâce signalée, puisqu'il vous inspire cette pensée; mais, d'un autre côté, c'est être bien simple et peu humble de vous imaginer que sans le secours de l'oraison, vous vous contenteriez des vertus de François de Salcédo, ou de celles que le Sei-
gneur vous donne. Croyez-moi, laissons agir le Maître de la vigne; Il sait ee. qui convient à chacun de nous. Pour moi, je ne Lui ai jamais demandé de peines intérieures, et cependant, Il m'en a envoyé de bien grandes et de bien terribles à supporter. Ces peines intimes dépendent beaucoup de la condition de notre nature et des humeurs. Je suis heureuse de vous voir comprendre enfin celles de ce saint; mon désir est que vous supportiez généreusement son caractère.
J'ai prévu, croyez-le, ce qui arriverait au sujet de la sentence ; je savais que cela vous serait sensible ; d'un autre côté, je ne pouvais pas, non plus, donner une réponse solennelle. Néanmoins, regardez-y attentivement, je n'ai pas manqué de louer quelque peu votre exposé ; mais il m'était impossible, sans mentir, de dire autre chose sur votre réponse. J'avais la tete tellement fatiguée ce jour-là, je vous l'assure, que je ne sais comment j'ai pu même accomplir cette tâche; je me trouvais, en effet, accablée d'affaires et de lettres. Le démon, ce me semble, prend plaisir à les accumuler parfois ; il en a été ainsi le soir où je me suis purgée et où j'ai tant souffert de l'excès de travail. C'est par miracle que je n'ai pas envoyé à l'évêque de Carthagène une lettre que j'adressais à la mère du P. Gratien. Je me trompai d'adresse et je fermai même la lettre. Je ne saurais trop remercier Dieu de m'avoir montré à temps la distraction. Je parlais à cette dame de ce qu'avait fait chez les religieuses de Caravaca son vicaire général, que je n'ai jamais vu d'ailleurs ; c'était insensé. J'ajoutais : « Ce vicaire général a porté la défense de célébrer la messe dans leur église ; mais déjà tout s'est arrangé ; j'ai la confiance que le reste marchera bien et que vous accepterez la fondation. Vous ne sauriez vous y refuser. » De plus, quelques lettres de recom-
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mandai ion accompagnaient la mienne. Vous voyez la belle distraction 1 Heureusement, j'ai évité cette bévue !
Nous ne sommes pas encore sans crainte par rapport au P. Tostado, qui retourne en ce moment à la Cour. Recommandez cette affaire à Dieu. Voici une lettre de la prieure de Séville; lisez-la. Elle m'a envoyé la vôtre, que j'ai parcourue avec plaisir, comme celle que vous avez écrite aux sœurs : celte dernière était bien tournée. Toutes les religieuses vous présentent mille respects; elles ont été contentes de vous, mais surtout ma compagne, celle de cinquante ans, qui est venue avec nous de Malagon; elle devient vraiment parfaite et est très entendue. Au moins, je puis dire que ses attentions pour moi sont extrêmes; elle a le plus grand soin de ma santé.
La prieure de Valladolid m'a écrit que l'on s'occupait avec soin de cette question dont je vous ai parlé. Elle m'a appris que Pierre de Ahumada était là. Le marchand s'y entend, croyez -le, et il arrangera tout pour le mieux; soyez sans peine. Recommandez-moi à Pierre de Ahumada, à mes petits enfants et en particulier à François; je voudrais bien les voir. Je suis contente que vous ayez congédié la domestique. Vous n'aviez pas, il est vrai, à vous plaindre d'elle. Mais quand les servantes sont si nombreuses, elles ne font que s'embarrasser mutuellement. Ne manquez jamais de présenter tous mes respects à doña Jeanne, à Pierre Alvarez et à tous nos amis,
Je vous dirai que je suis bien mieux de la tête que quand j'ai commencé cette lettre : c'est peut-être le plaisir de m'entretenir avec vous qui m'a procuré ce soulagement.
Le docteur Vélasquez, mon confesseur, m'est venu voir aujourd'hui. Je lui ai soumis le projet que vous avez de vous défaire de l'argenterie et de la tapisserie. Je ne veux
pas que, faute de vous aider moi-même, vous laissiez d'aller très loin dans le service de Dieu; pour certaines difficultés, je ne me fie pas à mon propre jugement; toutefois, le docteur partage sur ce point ma manière de voir. Ces sortes de choses, dit-il, sont indifférentes en soi ; considérez, cependant, le peu d'estime qu'elles méritent, et soyez-en complètement détaché. Puisque vous devez marier un jour vos enfants, il est juste que vous ayez une maison dont l'ameublement soit en rapport avec votre situation. Il a ajouté que, pour le moment, vous devez prendre patience; Dieu a toujours coutume de nous ménager des circonstances favorables à l'exécution de nos bons désirs, et II en agira de la sorte pour vous. Qu'il plaise à Sa Majesté de vous garder à mon affection et de faire de vous un grand saint! Amen.
[C'est aujourd'hui le 10 février].
Votre servante,
Thérèse de Jésus.
LEtTBE CLXIIÎ. 1577, M FÉVRIER
1577. 11 Févbier. Tolède.