II
qui puisse, une fois connu, causer du scandale. Laissons enfin ces bonnes intentions qui nous coûtent si cher.
[Quant à ce que vous me dites, que ce Père de la Compagnie de Jésus a pris ses repas à votre parloir, n'en parlez à personne, pas même à nos Pères Carmes déchaussés; le démon est tel, qu'il susciterait du bruit entre eux à ce sujet, le jour où l'on viendrait à le savoir. Ne croyez pas qu'il m'en ait peu coûté que le Père recteur soit maintenant apaisé. Par ici, tous les Pères de la Compagnie le sont. Mais ce n'a pas été sans peine; j'ai dû écrire même à Rome, et c'est de là, je pense, qu'est venu le remède]. J'ai été très sensible à tout ce que font pour nous ce saint, le Père Rodrigue Alvarez, et le Père Soto1. Présentez à ce dernier mes compliments et dites-lui qu'il me semble mieux manifester son amitié par les œuvres que par les paroles : il ne m'a jamais écrit ; il ne m'a pas même envoyé ses compliments.
Je ne comprends pas comment vous prétendez que le Père Nicolas vous a dépréciée dans mon estime; vous n'avez pas au monde de plus grand défenseur. Il me disait la vérité, pour m'aviser des maux de votre monastère, et ne point me laisser dans l'illusion. O ma fille, il ne sert guère de s'excuser à ce point pour une chose qui, à mon avis, n'en vaut pas la peine ! Il m'importe peu, je vous l'assure, qu'on fasse cas de moi, ou non ; mon désir est de voir mes filles se conformer à leurs obligations. Vous n'avez pas compris le motif pour lequel j'ai agi. En voici l'explication : quand j'apporte tant de sollicitude et d'amour à tout ce qui vous concerne, les sœurs remplissent-
1. Le Père Rodrigue Alvarez, recteur de la Compagnie de Jésus à Séville, auquel la Sainte a adressé deux Relations de son intérieur.
Le Père Soto, vertueux prêtre de Séville, chapelain des Carmélites, qui avait succédé à Garcia Alvarez.
LETTRE GCXCiíí. 1580. JANVIER 435
elles leur devoir lorsqu'elles ne m'écoutent pas et me laissent me fatiguer en vain ? J'ai été tellement fâchée que j'aurais voulu tout abandonner. Il me semblait, je vous l'avoue encore, que je n'obtenais rien, comme c'est la vérité. Toutefois, l'amour que je vous porte est tel qu'au moindre résultat produit par mes avis, je ne saurais m'empêcher d'insister de nouveau. Mais ne parlons plus de cette aifaire.
Serrano m'a annoncé que vous veniez de recevoir une postulante. Et si, comme il le croit, vous êtes vingt religieuses, le nombre est complet, et alors, personne ne saurait vous autoriser à le dépasser; le Père vicaire lui-même ne peut rien contre les règlements des commissaires apostoliques1. Pour l'amour de Dieu, qu'on y veille avec soin; vous seriez étonnée si vous voyiez les inconvénients qu'il y a à être nombreuses dans nos monastères, alors même qu'on aurait des rentes et de quoi vivre. Je ne sais pourquoi vous payez tant de rentes tous les ans, puisque vous avez de quoi vous en libérer. Je suis très heureuse que vous ayez la somme qui vous est venue des Indes. Dieu en soit béni!
J'arrive à ce qui concerne la sous-prieure; avec votre peu de santé, il vous est impossible de suivre les exercices du chœur; vous avez donc besoin d'une sœur très apte à vous remplacer. La sœur Gabrielle paraît jeune, mais cela importe peu ; elle est religieuse depuis longtemps, et les vertus dont elle est ornée sont ce qu'il nous faut. Si, dans les relations avec les personnes du dehors, elle manque de prudence, que la sœur Saint-François l'accompagne. Au moins, elle est obéissante et elle ne fera rien contre votre gré ; de plus, elle a de la santé et elle ne manquera point
1 . Les Pères Hernández et François de Vargas, religieux domini* cains, nommés visiteurs par Saint Pie V, en 1570.
43G Lettres î)E sainte tmérése
aux exercices du chœur, comme cela est nécessaire à la sous-prieure. La sœur Saint-Jérôme, au contraire, n'a pas de santé. En un mot, celle à qui il convient le mieux en conscience de confier cet office, c'est la sœur Gabrielle. D'ailleurs, elle a dirigé le chœur sous le gouvernement de la pauvre vicaire; on a donc pu voir comment elle s'acquittait de sa charge, et les sœurs lui donneront plus volontiers qu'à une autre leurs suffrages. Enfin, pour cela, on regarde plus à l'aptitude qu'à l'âge.
J'ai déjà écrit au Père prieur de Pastrana ce qui concerne la maitresse des novices. Ce que vous dites me parait bien. Mais je voudrais que les religieuses fussent à l'avenir peu nombreuses ; le trop grand nombre est, en effet, comme je vous l'ai déjà marqué, un grave inconvénient pour tout; c'est par là spécialement que les monastères viennent à sombrer.
[Je désire, puisque vous avez de quoi subvenir aux nécessités de l'Ordre, qu'avec votre argent de Tolède, vous remboursiez peu à peu mon frère : il est vraiment dans le besoin. Il emprunte sans cesse, afin de payer tous les ans cinq cents ducats pour la propriété qu'il a achetée ; maintenant encore, il vient de vendre quelque chose, qui aurait à Séville une valeur de mille ducats. Il m'a parlé de votre dette plusieurs fois, et, à mon avis, il a raison de réclamer son argent; au moins, remboursez-lui quelque chose, supposé que vous ne lui donniez pas tout à la fois. Voyez vous-même ce que vous pouvez lui envoyer].
C'est une grande aumône que vous fait le saint prieur de Notre-Dame des Grottes en vous fournissant le pain. Si le monastère de Malagon en recevait autant, les sœurs pourraient se tirer d'embarras. Je ne sais ce qu'elles vont devenir. Elles n'ont admis que des religieuses sans dot.
LETTRE CCXGIII. 1580. JANVIER 437
Quant à la fondation de Portugal, l'archevêque1 me sollicite vivement de la réaliser; mon intention est de ne pas me presser d'y aller. Si je le puis, je vais lui écrire. Vous auriez soin de lui expédier la lettre promptement, et par un courrier sûr.
Je voudrais voir enfin la sœur Béatrix2 pousser le repentir jusqu'à rétracter ce qu'elle a dit à Garcia Alvarez sur les dispositions de son âme. Je crains qu'elle ne se connaisse pas elle-même, et que Dieu seul soit capable de remédier à son état. Daigne le Seigneur vous élever à la sainteté que je Lui demande et vous garder ! Malgré vos imperfections, je souhaite qu'il y ait plusieurs religieuses comme vous.
Je ne sais que faire, si l'on vient à décider une fondation maintenant; je ne trouve aucune sœur capable d'être prieure. Sans doute, il doit y en avoir, mais comme elles n'ont pas l'expérience, et comme je vois ce qui s'est passé dans ce monastère, je suis remplie de préoccupations, Malgré nos bonnes intentions, le démon sait nous tromper et tirer son profit. Voilà pourquoi nous devons marcher toujours dans la crainte, demeurer très unies à Dieu et compter peu sur nos propres lumières. Sans cela, nous aurions beau avoir de l'intelligence, le Seigneur nous abandonnerait, et nous échouerions là où nous pensions le mieux réussir.
Les événements de ce monastère peuvent vous servir d'expérience, puisque vous les connaissez. Le démon, je puis vous l'assurer, aurait voulu réaliser quelque profit. Par ailleurs, j'étais étonnée de certaines choses que vous
1. Don Teutonio de Bragance, archevêque d'Evora, dont il a été déjà question.
2. Il s'agit de la sœur Béatrix du couvent de SéviUe, et non cle celle •du couvent de Malagon,
écriviez, et sur lesquelles vous insistiez. Où donc aviezvous la tête? Et la sœur Saint-François, à quoi songeaitelle? O mon Dieu, que de folies il y avait dans sa lettre! et tout cela, parce qu'elle voulait arriver à ses fins. Daigne le Seigneur nous donner sa lumière! Sans elle, on n'a de force et d'habileté que pour le mal.
Je me réjouis de vous savoir désillusionnée sur ce point. Cela vous servira dans beaucoup de circonstances; reconnaître une erreur, n'est pas inutile à la réussite de nos plans, tant s'en faut : on acquiert par là de l'expérience. Dieu veuille vous garder ! Je ne croyais pas être si longue.
De Votre Révérence la servante,
Thérèse de Jésus.
La prieure et toutes les sœurs se recommandent instamment à vos prières.
LETTRE CGXCIV. 1580. 14 JANVIER
LETTRE CCXCÏV.
1580. 14 Janvier. Malagon.
AU PÈRE GRATIEN
Un confesseur modèle. Pénitences des Carmélites pour obtenir la délivrance du Père Gratien. Projet pour les élections futures. Petites faiblesses de Mao air e4 du Père Gabriel et de la duchesse d'Albe.
JÉSUS I
Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Paternité!
Doña Jeanne8 m'a écrit dernièrement; on s'attend, m'annonce-t-elle, à vous voir d'un jour à l'autre sortir du silence qui vous a été imposé. Plaise à Dieu que les affaires de Tolède et de Médina soient terminées quand vous recevrez cette lettre !
Le Père Philippe3 est devenu vraiment parfait; il est passé d'un extrême à l'autre et ne parle plus maintenant aux sœurs qu'en confession. C'est un excellent homme.
Que vous dirai-je pour vous exprimer la joie des sœurs de Médina quand on leur a dit que vous alliez enfin sortir de votre silence ! Vous ne sauriez vous imaginer combien vous avez d'obligation envers toutes nos religieuses. Une sœur converse de ce couvent de Malagon
1. Cette lettre renferme trois fragments qui sont traduits pour la première fois, et quelques corrections.