Les Pères Carmes déchaussés de Séville
3. La Sainte n'a pas achevé la phrase du proverbe qui se termine ainsi : demeure en arrière — atrás se queda.
N'oubliez point les manœuvres que le démon a employées pour détruire votre monastère, et tout ce que nous avons enduré; n'entreprenons plus rien, à l'avenir, qu'après avoir consulté et mûrement réfléchi. Quant à moi, j'aurais peu de confiance dans le prieur de Séville pour traiter d'affaires. Ne croyez pas que quelqu'un puisse se réjouir autant que moi de vous voir convenablement logées. Mais remarquez-le, la maison doit avoir de belles vues; c'est plus nécessaire que de se trouver dans un beau quartier. Veillez encore, autant que possible, à ce qu'elle ait un jardin.
Les Franciscaines déchaussées de Valladolid croyaient très bien faire en laissant la maison où elles étaient, pour en prendre une près de la Chancellerie1. Mais elles ont été et sont encore accablées de dettes et de chagrins. Elles se trouvent enfermées comme dans un souterrain ; de plus, elles ne savent que devenir, parce qu'elles ne peuvent bouger sans être entendues. Oui, certes, je vous aime plus que vous ne le pensez; mon amour va jusqu'à la tendresse; je souhaite que vous réussissiez en tout, et en particulier dans une affaire de cette importance. Le malheur, c'est que plus j'aime une personne, et moins je puis souffrir en elle la plus petite faute. C'est une folie, je le vois, car nos fautes nous donnent de l'expérience. Toutefois, lorsqu'elles sont grandes, on en subit toujours les conséquences; voilà pourquoi il est bon de marcher avec crainte.
Je vous plains sincèrement d'avoir à payer des rentes ; c'est une lourde charge, et cela ne vous avance pas; mais, puisque tel est l'avis du Père prieur, ce doit être le mieux. Daigne le Seigneur apporter un prompt remède à une pa-
1. Il y a dans l'autographe, chancilleria, chancellerie, et non cuchillería, coutellerie, comme on l'a dit.
reille situation! car c'est un grave sujet d'inquiétude. Je voudrais que mon frère pût vous tenir quitte de votre dette envers lui. Et il le ferait, j'en suis sûre, s'il vous savait dans la gêne, malgré celle où il pourrait se trouver lui-même. Je ne lui ai jamais rien dit du secours qui vous est venu des Indes. Il a dû se charger de plusieurs rentes à Valladolid et vendre une partie de la rente de mille ducats que vous lui donnez; maintenant, il a cent ducats de rente de moins; voilà pourquoi il s'est retiré dans sa petite propriété. Gomme il a beaucoup de dépenses, qu'il est habitué à avoir de l'argent de reste, et que sa condition ne lui permet pas de rien demander à personne, il se trouvedans un profond chagrin ; par deux fois, il m'a écrit à Malagon sur ce point. J'ai donc été très contente de ce que vous lui avez rendu, car il ne demandait que la moitié de la somme, et encore il mettait pour condition que cela ne vous gênât en aucune manière. Recommandez-le instamment aux prières du Père prieur.
Vous avez été généreuse dans votre offrande pour les nécessités de l'Ordre. Dieu veuille vous en récompenser! Nulle part, les sœurs n'ont donné autant que vous, sauf à Valladolid, où l'on a donné cinquante ducats de plus. Votre argent est venu fort à propos; je ne savais que faire pour nos Pères qui sont à Rome; ils y souffrent beaucoup disent-ils, et néanmoins, voici le moment propice où leur présence y est le plus nécessaire. Que Dieu soit béni de tout!
Veuillez envoyer les lettres au Père Gratien. Lui-même, comme il m'en prévient, a écrit au Père Nicolas sur votre affaire. C'est un vrai soulagement pour moi que nous puissions au moins lui écrire. [Dès son arrivée à Séville, veillez, ma fille, à toutes vos démarches; il y a dans le monastère une religieuse qui doit avoir l'œil sur vous;
rappelez-vous dans quel danger nous nous sommes trouvées, par suite de ces manques de vigilance où nous ont conduites nos bonnes intentions; supposé que cela ne nous corrigeât pas, je ne sais ce qui adviendrait, quand déjà la leçon nous coûte si cher. Pour l'amour de Notre- Seigneur, je vous conjure de ne plus donner à manger à ce Père au parloir. Dès lors qu'il n'est plus visiteur, nous n'avons plus à avoir de craintes au sujet de la nourriture qu'on lui donnera ; il n'est donc point nécessaire de lui servir ses repas comme au temps où il l'était1].
J'ai deviné, me dites-vous, que vous me préparez des corporaux. Je ne comprends pas cette réflexion, quand vous me l'avez annoncé vous-même dans la lettre que m'a apportée Serrano. Toutefois, veuillez ne pas me les envoyer ; je veux voir d'abord si nous en avons besoin. Dieu veuille vous garder, puisque votre sollicitude s'étend à tout, et vous rendre très sainte ! N'empêchez pas le Père prieur de venir, et ne soyez pas attristée de son départ ; jusqu'à la conclusion de l'affaire importante que vous savez, il n'est pas juste de regarder votre seul intérêt personnel. Je demande à toutes les sœurs de ne point cesser de prier pour cela et pour moi ; j'en ai plus besoin que jamais, afin que la nouvelle fondation réussisse. Regardez comme faits tous les compliments de la prieure et des sœurs; je me fatigue à tant écrire.
C'est aujourd'hui le 9 février.
De Votre Révérence la servante,
Thérèse de Jésus.
1. Le passage souligné ne se trouve dans aucune édition, ni dans la copie de la Bibliothèque nationale. Mais l'autographe le porte clairement et montre d'une manière évidente combien la Sainte avait craint qu'on empoisonnât le Père Gratien.
LLTTItE CGXC1X. 1580. 10 FÉVRIER 461
[Si le Père Nicolas nous arrive, je vous prie de déchirer la lettre ci-incluse. Je vous permets, cependant, de la lire, mais déchirez-la aussitôt1].
1580. Vers le 10 Février. Malagon.