A DONA MARIE HENRIQUEZ, DUCHESSE D'ALBE
Joies et chagrins. Supplique en faveur des Pères Jésuites de Pampelune persécutés. Dévouement de la Sainte.
Que la grâce du Saint-Esprit soit toujours avec Votre Excellence I
J'ai eu le plus vif désir de vous écrire dès que je vous ai sue de retour dans votre demeure. Mais ma santé a été très mauvaise depuis le Jeudi-Saint; la fièvre ne m'a quittée que ces huit derniers jours, et cependant ce mal n'était rien en comparaison de mes autres souffrances. D'après les médecins, il se formait un abcès au foie. Malgré les saignées et les purges, la volonté de Dieu est que je demeure encore dans cet océan de peines. Plaise à Sa Majesté de ne les donner qu'à moi seule et de vous les épargner! car il me serait plus sensible de vous voir souffrir que de les endurer personnellement.
Les affaires de Votre Excellence, comme il le paraît,
se sont heureusement terminées1. Je ne sais que vous dire, si ce n'est que Notre-Seigneur veut tempérer nos joies par des épreuves : je m'imagine le chagrin où doit être Votre Excellence en se voyant séparée de celui qu'elle aime tant; mais Sa Majesté aidera Monsieur le Duc à gagner des mérites à ses yeux, et dans la suite, la consolation vous viendra tout à la fois. Plaise à Dieu de diriger les choses, comme je L'en supplie, et comme L'en conjurent avec la plus grande ferveur toutes les religieuses de nos monastères ! Je leur ai recommandé d'avoir spécialement à cœur en ce moment l'heureuse issue de l'expédition. Pour moi, malgré ma misère, je ne cesse de Le prier dans ce but, et nous continuerons de la sorte jusqu'au jour où nous recevrons les nouvelles désirées.
Je songe aux pèlerinages et aux prières que Votre Excellence va faire maintenant; et souvent, sans doute, il vous semblera que la vie de prison était encore plus tranquille. O mon Dieu ! quelles vanités que celles de ce monde! Comme il serait préférable de ne désirer ni repos, ni quoi que ce soit de la terre, et de nous remettre entièrement entre les mains de Sa Majesté ! Elle sait mieux ce qui nous convient que nous ne savons le Lui demander.
Je désire vivement avoir des nouvelles de la santé de Votre Excellence et de vos affaires ; je vous supplie de m'en envoyer. Peu importe que la lettre soit de votre main ou d'une autre. Gomme je n'en recevais pas depuis longtemps de Votre Excellence, je devais me contenter des compliments que le Père maître Gratien me transmettait de votre part. Je ne vous dis rien en ce moment de l'endroit où je dois aller au sortir de cette localité, ni
1. Le duc d'Albe, Ferdinand de Tolède, sortait enfin de la prison où l'avait jeté Philippe II. Placé immédiatement à la tête de l'arméç, il soumettait le Portugal à l'Espagne.
LETTRE CtîCXI. 1580. 8 MAI 493
de plusieurs autres choses; le Père Antoine de Jésus ira, je crois, à Albe, et il rendra compte de tout à Votre Excellence.
Cependant, Votre Excellence doit în'accorder une grâce, parce qu'il m'importe qu'on sache la faveur que vous me prêtez en toutes circonstances. Voici ce dont il s'agit. Les Pères de la Compagnie de Jésus ont fondé récemment une maison à Pampelune, dans la Navarre, et déjà ils y étaient entrés très tranquilles; mais, depuis lors, on soulève contre eux une grande persécution et on veut les chasser de la ville. Ils se sont placés sous la protection du connétable1; Sa Seigneurie leur a parlé dans les meilleurs termes et leur a rendu de vrais services. Toutefois, je vous demande comme une faveur d'écrire à Sa Seigneurie. Veuillez la remercier de ce qu'elle a déjà accompli; priez-la, en outre, de continuer à soutenir ces Pères et de les aider dans toutes leurs épreuves.
Je sais déjà, pour mes péchés, ce que la persécution apporte de tristesse à des religieux persécutés; voilà pourquoi j'ai eu pitié de ces Pères. Quiconque leur prête faveur et secours doit, sans nul doute, gagner de nombreux mérites aux yeux de Sa Majesté, et je souhaite que Votre Excellence en ait sa part. Le Seigneur, à mon avis, en retirera tellement de gloire que je me serais hasardée à écrire également à Monsieur le Duc, s'il eût été près de vous.
Les gens du peuple prétendent qu'ils auront en moins ce que ces Pères recevront. Or, le monastère a été bâti par un gentilhomme qui le dote de très belles rentes; ces Pères ne devront donc pas vivre d'aumônes; mais quand cela serait, il faut avoir bien peu de foi pour s'imaginer que Dieu n'est pas assez puissant pour fournir de quoi
1. Le connétable de Navarre était le beau-frère de la duchesse cl'Albe.
vivre à ceux qui Le servent. Qu'il Lui plaise de garder Votre Excellence et de vous donner tant d'amour pour Lui que vous puissiez supporter patiemment l'absence de Monsieur le Duc, car il vous sera impossible de n'en éprouver aucune peine.
Je conjure Votre Excellence de remettre la lettre que je vous supplie de faire à celui qui m'apportera la réponse à la présente. Elle ne doit pas paraître rédigée comme une simple lettre de recommandation, mais comme l'expression même de votre volonté. Que je suis importune ! Néanmoins, après tout ce que j'ai souffert et tout ce queje souffre pour vous, ce n'est pas trop que vous supportiez tant de liberté de ma part.
C'est aujourd'hui le 8 avril. De ce monastère de Saint- Joseph de Tolède. J'ai voulu dire que c'est aujourd'hui le 8 mai.
L'indigne servante et sujette de Votre Excellence,
Thérèse de Jésus.
LETTRE GGCX1I1.
1580. 30 Mai. Tolède.
AU PÈRE GRATIEN
Divers envois de lettres. Mademoiselle de Vélasco acceptée à Ségovie. Son trousseau. Prochain départ pour Ségovie.
JÉSUS soit avec Votre Paternité, mon Père!
Hier, fête de la très sainte Trinité, je venais de vous envoyer ma lettre, quand j'ai reçu celle où vous me disiez que vous m'aviez écrit en même temps que le Père Nicolas. Aujourd'hui, je reçois toutes les autres et je vois par elles combien la présence de ces Pères a été nécessaire en cet endroit, tant il y avait de confusion. Béni soit Celui qui dirige tout !
Je vous écris aujourd'hui pour vous tirer de la peine où vous seriez que vos dépêches ne se fussent perdues. Mais je suis fâchée de ce que doña Jeanne paye tant de ports de lettres. Veuillez me recommander à ses prières.
J'ai reçu également aujourd'hui un pli de la prieure de Ségovie; elle me dit de lui amener Mademoiselle Jeanne Lopez2, et elle ajoute que toute la Communauté sera heureuse de la recevoir. Après ce que je leur avais mandé, elles ne pouvaient pas faire moins. Toutefois, c'était peu nécessaire d'écrire en ces termes à la prieure, car elle tient à ne déplaire ni à Votre Paternité, ni à moi.
ï. Cette lettre renferme plusieurs corrections.