‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 4 sur 255 · Le docteur Vélasquez · texte numérisé non relu

Le docteur Vélasquez

mal, je crois, que vous traitiez de temps en temps de votre oraison avec vos confesseurs. En définitive, ils sont pi cs de vous ; ils vous donneront de meilleurs avis sur chaque difficulté, et de la sorte, vous ne perdrez rien.

Quant à la peine que vous avez d'avoir acheté la Serna, elle vient du démon; il veut vous empêcher de remercier Dieu de la faveur que Sa Majesté vous a accordée, et qui est grande. Comprenez donc enfin que cela vaut mieux sous beaucoup de rapports, et que vous avez donné à vos enfants ce qui est préférable à tous les biens, l'honneur. Personne n'en entend parler sans déclarer que c'est une heureuse fortune pour vous. Croyez-vous, d'ailleurs, qu'il n'y ait pas de difficulté à recouvrer des rentes? Est-ce qu'on n'est pas toujours avec des saisies-exécutions? Sachez donc que c'est une véritable tentation; au lieu d'y succomber, ne songez plus qu'à bénir Dieu d'une telle grâce. N'allez pas croire que si vous aviez plus de loisirs, vous feriez plus d'oraison. Détrompez-vous sur ce point. Le temps qui est employé utilement, comme celui qu'on passe à s'occuper du bien de ses enfants, ne détourne pas de l'oraison. Parfois, le Seigneur donne plus en quelques heures qu'après de longues années; ses œuvres, en effet, ne se mesurent pas sur le temps.

Tachez, immédiatement après ces fêtes, de vous occuper de vos écritures et de les mettre dans l'état où elles doivent être. Le temps que vous emploierez pour la Serna sera bien employé, et, à l'arrivée de l'été, vous serez heureux d'y aller passer quelques jours. Jacob ne laissait pas d'être saint parce qu'il s'occupait de ses troupeaux; j'en dis autant d'Abraham et de saint Joachim ; mais comme nous voulons fuir le travail, tout nous devient une fatigue. Il en est de même pour moi, voilà pourquoi Dieu veut que j'aie sans cesse des affaires qui m'attirent en

tous sens. Entcndcz-vous sur ces points avec François de Salcedo. Pour ces questions du temporel, je lui remets tous mes pouvoirs.

C'est une grande grâce que le Seigneur vous accorde de trouver du dégoût là où d'autres ne trouveraient que du repos; mais ce n'est pas un motif pour tout laisser : nous devons servir Dieu comme II veut, et non comme nous voulons. Ce dont, à mon avis, vous pouvez vous dispenser, c'est de la préoccupation de l'élevage des brebis en compagnie d'A. Ruiz; voilà pourquoi j'ai eu une certaine joie quand je vous ai vu cesser tout ce trafic; car même aux yeux du monde, on doit y perdre un peu de considération. Il vaut mieux, à mon avis, modérer vos aumônes, puisque Dieu vous a donné non seulement de quoi vivre, mais encore de quoi faire la charité, alors même que ce serait un peu moins. Je n'appelle pas trafic ce que vous voulez réaliser à la Serna, ce qui est très bien d'ailleurs, mais ce que je viens de dire. Je vous le répète, pour toutes ces choses, suivez l'avis de François de Salcédo, et vous n'aurez plus tant de préoccupations. Recommandez-moi toujours beaucoup à lui, à ceux que vous jugerez à propos, et en particulier à Pierre de Ahumada, auquel je voudrais bien avoir le temps d'écrire : il m'enverrait une réponse, et ses lettres sont une joie pour moi.

Dites à Thérèse de ne pas craindre que j'aime personne autant qu'elle ; dites-lui, en outre, de distribuer les images, excepté celles que je me suis réservées, et d'en donner quelques-unes à ses frères. Je désirerais vivement la voir. Ce que vous avez écrit d'elle à Séville m'a causé de la dévotion. On m'a envoyé vos lettres; nos sœurs les ont lues en récréation et elles en ont été enchantées comme moi, car quiconque voudrait ravir à mon frère la courtoisie, ne le pourrait qu'en lui enlevant la vie. Gomme vous vous

adressez à des saintes, tout vous semble parfait. Je crois véritablement que ce sont de vraies saintes dans tous nos monastères; leur perfection me jette dans la confusion.

Hier, nous avons grandement solennisé la fête du saint Nom de Jésus. Que Dieu vous récompense de tout ce que vous nous avez donné ! Je ne sais que vous envoyer pour toutes les attentions dont vous nous comblez, si ce n'est ces petits Noëls que j'ai composés. Mon confesseur m'avait commandé de réjouir les sœurs; et tous ces jours derniers, j'ai passé avec elles la récréation du soir ; je n'ai su faire que ces petits cantiques. L'air est très gracieux; le jeune François réussira peut-être à les chanter. Voyez. que de progrès j'ai réalisés ! Cependant, Dieu m'a accordé ces jours derniers de très hautes faveurs.

Je suis ravie de celles que vous recevez de sa miséricorde. Qu'il en soit à jamais béni ! Je crois comprendre, par le désir que vous avez de la dévotion, que c'est Lui qui vous inspire. Mais autre chose est la désirer, autre chose la demander. Croyez-moi, ce qu'il y a de mieux est précisément ce que vous faites, en abandonnant tout à la volonté du Seigneur et en remettant votre cause entre ses mains. Il sait ce qui nous convient; néanmoins, suivez toujours le chemin queje vous ai conseillé, et sachez que c'est plus important que vous ne pensez.

Lorsque vous viendrez à vous réveiller avec ces transports divins, il ne serait pas mal de vous asseoir un instant sur le lit; mais appliquez-vous toujours à prendre le sommeil qui vous est nécessaire pour ne pas vous fatiguer la tête; sans cela, vous arriveriez insensiblement à ne pouvoir plus vous adonner à l'oraison ; prenez garde, en outre, à ne pas trop souffrir du froid; cela ne vous convient pas, à cause de votre point de côté.

Je ne sais pourquoi vous désirez ces terreurs et ces

craintes, puisque Sa Majesté vous conduit par la voie de l'amour; cela vous était nécessaire jadis. Ne croyez pas que c'est toujours le démon qui nous empêche de nous livrer à l'oraison ; c'est une miséricorde de Dieu que nous en soyons privés quelquefois. Je suis même tentée de dire que c'est une aussi grande faveur que celle d'avoir une haute oraison, et cela pour plusieurs motifs que je n'ai pas le temps de vous exposer. L'oraison que Dieu vous donne est incomparablement supérieure à celle qui consiste à penser à l'enfer. Vous ne pourrez donc avoir cette dernière, alors même que vous le voudriez; ne la recherchez donc pas; il n'y a aucun motif pour cela.

Quelques-unes des réponses de nos sœurs m'ont fait rire1; il y en a d'autres qui sont excellentes et m'ont permis d'entrevoir ce dont il s'agit; mais ne vous imaginez pas que je le comprenne. Je vous ai seulement transmis un aperçu de ce que je vous dirai, dès que je pourrai vous voir, si Dieu me le permet.

La réponse du bon François de Salcédo m'a paru charmante ; néanmoins, son humilité a un cachet étrange. Il est conduit de telle sorte dans la voie de la crainte, que peut-être n'approuve-t-il pas que nous parlions ainsi de ces sujets. Nous devons nous accommoder des dispositions des âmes que nous rencontrons. Je vous assure que c'est un saint. Cependant, Dieu ne le dirige pas par le même chemin que vous. Après tout, il le traite comme une âme forte, et nous, comme des âmes faibles. Sa réponse est très conforme à son caractère.

Je viens de relire votre lettre. Ce désir de vous lever la nuit dont vous me parlez, je l'ai compris dans ce sens seulement que vous demeuriez assis sur le lit. Cela m'a paru

1. Il s'agit d'une explication de cette parole que la Sainte avait entendue dans l'oraison ; Cherche-toi en moi.

déjà beaucoup, car il importe de ne point perdre de votre sommeil; ne vous levez à aucun prix, malgré toute la ferveur que vous pourrez éprouver; et quand le sommeil vient, ne le chassez pas. Que n'avez-vous entendu ce que me disait le P. Pierre d' Alcántara sur ce point ? Vous ne seriez plus étonné, même dans l'état de veille.

Vos lettres, loin de me fatiguer, me procurent une vive consolation. Je voudrais pouvoir me consoler encore en vous écrivant plus souvent; j'ai tant de travail que cela m'est impossible. Ce soir môme, je n'ai pu faire oraison; cependant, je n'en ai aucun scrupule : je suis seulement peinée de n'avoir pas le temps. Que Dieu nous l'accorde, afin que nous l'employions toujours à son service. Amen.

[Il y a une telle pénurie de poisson dans cette ville que c'est une grande épreuve pour nos sœurs ; aussi, j'ai été tout heureuse de recevoir ces rousseaux. Je crois que, vu le temps que nous avons, vous pouviez bien les envoyer sans les envelopper de pâte*. Tâchez d'en trouver d'autres ou quelques sardines fraîches, quand Serna viendra, et donnez à la Mère sous-prieure de quoi nous les expédier; son dernier envoi nous est parvenu en très bon état]. C'est une ville étrange que Tolède pour les personnes qui sont obligées au maigre, [puisqu'on ne peut jamais trouver même un œuf frais]. Cependant, je pensais aujourd'hui que, depuis de longues années, je ne m'étais pas si bien portée que maintenant. J'observe la règle comme toutes les autres religieuses, et c'est une très grande consolation pour moi.

[Les strophes que je vous envoie, et qui ne sont pas écrites de ma main, ne sont pas de moi ; mais elles m'ont paru bien pour François; nos sœurs de Saint-Joseph en 1. C'était l'usage, à cette époque, pour conserver le poisson frais.

composent à leur façon, c'est une sœur de ce couvent qui a composé celles que je vous remets. 11 est grandement question de ces poésies à la récréation pendant ces fêtes].

C'est aujourd'hui le second jour de l'an.

Votre indigne servante, .

Thérèse de Jésus.

J'avais pensé que vous nous enverriez votre petit Noël; ceux-ci n'ont ni pied ni tête, et cependant on les chante. Je me rappelle en ce moment un petit cantique que je composai un jour où j'étais dans une grande oraison ; il me semblait alors que mon âme goûtait une paix de plus en plus profonde. Je vous l'écris, bien que je ne me rappelle plus s'il était conçu en ces termes; mais vous verrez par là que de Tolède même, je songe à vous donner quelque récréation :

0 Beauté, qui surpassez

Toutes les beautés, Sans blesser, vous accablez de douleur, Et sans douleur, vous nous arrachez

Notre amour des créatures !

0 nœud qui joignez ainsi

Deux objets si distants, Je ne sais pourquoi vous vous défaites ! Puisque, quand vous existez, vous donnez la force De tenir les maux comme des biens.

Le rien, vous l'unissez A l'Être infini, Et sans le faire disparaître, vous le transformez. Ne trouvant rien en lui qui soit digne de votre amour, vous

[l'aimez;

Par vous, notre néant devient grandeur.

Je ne me rappelle pas le reste. Quelle têle de fondatrice! Je puis vous assurer, cependant, que je croyais avoir tout mon bon sens quand je m'exprimais de la sorte. Que Dieu vous pardonne de ce que vous me faites perdre le temps ! J'ai pensé que ces strophes pourraient vous attendrir et vous donner de la dévotion; mais n'en parlez à personne. Doña Yomar était avec moi à l'époque où je les composai. Veuillez lui présenter mes respects.

1577. 3 Janvier. Tolède.

a marie de saint-joseph, prieure a sé ville.

Son affection pour elle. Les sœurs de Paterna. Perfection de don Laurent. Affaires diverses.

JÉSUS soit avec Votre Révérence, ma fille !

Évidemment, vous aurez eu de belles fêtes de Noël et un heureux premier de l'an, puisque notre Père était là. Si je m'y étais trouvée, j'en aurais joui comme vous. Les difficultés où il se trouve ne semblent pas près de finir; voilà pourquoi je commence déjà à sentir la solitude où il nous laisse. Oh! quelle gelée nous avons! Peu s'en faut que nous ayons autant de froid qu'à Avila. Cependant, ma santé est bonne. Je souhaite déjà de voir des lettres de Séville; on dirait que je n'en ai pas reçu depuis de longs jours. Les courriers, je le sais, mettent beaucoup de temps pour venir à Tolède comme à vous arriver. Il est vrai, tout est retard quand on désire une chose.

J'ai vu que vous me marquiez sur l'enveloppe de votre lettre que vous êtes mieux depuis votre saignée; mais la lièvre vous a-t-elle quittée? voilà ce que je voudrais savoir. Votre lettre m'a causé une vive joie; toutefois, je serais plus contente encore de vous voir. Gela me procurerait un vrai bonheur en ce moment, et nous serions, je crois, très amies. Il y en a peu avec qui j'aurais autant de plaisir de traiter certains points qu'avec vous, parce que vous êtes, je vous l'assure, tout à fait à mon goût. Je me réjouis grandement quand je vois dans vos lettres que vous me comprenez. Plaise à Dieu de permettre que nous puissions nous revoir! vous ne seriez plus si simple et vous comprendriez combien je vous aime : c'est pour cela que votre mal me cause tant de peine.

Quant aux souffrances de la Mère prieure de Malagon, personne n'y entend rien. On dit qu'elle est un peu mieux; cependant, elle a toujours une très forte fièvre, et ne peut se lever; je voudrais bien qu'elle fût en état d'être amenée ici. Ne manquez pas, vous et toutes les sœurs, de la recommander instamment à Dieu ; comme je sais qu'il n'est pas nécessaire d'insister, je ne vous le dis pas chaque fois.

N'avez-vous pas remarqué que je n'écris jamais à mon Père sans me procurer le plaisir de vous écrire, malgré toutes mes occupations ? Je vous assure que j'en suis moimême étonnée. Puissé-je écrire ainsi de temps en temps à ma sœur Gabrielle ! Recommandez-moi beaucoup à elle, à Béatrix et à sa mère, enfin à toutes les sœurs.

J'écris à mon Père que, les sœurs de Paterna ayant un tel besoin de religieuses converses, il serait utile de leur envoyer quelques-unes des nôtres; elles seraient d'un grand secours pour les autres, qui, je vous l'assure, sont en très petit nombre. Faites-leur parvenir toutes mes

LETTRE CUII. 1577. 3 JANVIER 13

amitiés et ne manquez jamais de me donner de leurs nouvelles. Notre Père, me dit le P. Ambroise1, jouit d'une santé excellente. Je vous en ai déjà exprimé ma plus vive reconnaissance, car je pense qu'il le doit en grande partie à vos soins. Béni soit Dieu qui nous accorde une telle grâce !

Bien des choses de ma part au P. Antoine; comme il ne me répond jamais, je ne lui écris pas. Laissez-le ignorer, autant que possible, les nombreuses lettres que nous nous écrivons, et prévenez mon Père qu'il ne lui en parle pas. Présentez mes respects à Monsieur Garcia Alvarez et à qui vous le jugerez à propos.

Je me suis rappelé que je voulais vous demander ce que vous aviez fait la nuit de Noël. Veuillez me le dire et demeurez avec Dieu. Plaise à Sa Majesté de vous élever à la sainteté, comme je L'en supplie !

C'est aujourd'hui le 3 janvier.

Mon frère m'a écrit hier ; il n'est nullement éprouvé par les gelées. Nous avons vraiment de quoi louer Dieu de toutes les faveurs qu'il en reçoit dans l'oraison. Il le doit, dit-il, aux prières des Carmélites déchaussées. Ses progrès dans la perfection sont considérables. 11 nous fait du bien à toutes. Que les sœurs de Séville ne l'oublient pas !

Votre

Thérèse de Jésus, Carmélite.

Veuillez tourner la feuille.

J'ai remis à une sœur pour le copier le papier de notre Père, celui qu'il écrivit au sujet de l'affaire de Monsieur Garcia Alvi.rez : il contient de très bons conseils pour tous nos monastères. J'en voulais une copie pour Avila. Mais on ne le retrouve plus; on dirait que c'est le démon

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