La sainte les désigne encore par ce mot : los del Paño
la plus vive consolation à vous dire toute la vérité sur ce qui se passe, car vous verrez peut-être le Père Tostado là où vous êtes. Le Nonce, dos son arrivée, l'a beaucoup favorisé, et a dit au Père Gratien de ne plus continuer la visite des monastères. Ce dernier ne cesse pas pour cela d'être Commissaire Apostolique, puisque le Nonce n'avait pas encore montré ses pouvoirs; il dit d'ailleurs lui-même qu'il n'a pas enlevé au Père Gratien ceux qu'il avait. Mais ce Père est parti aussitôt pour Alcalá, où, comme à Pastrana ensuite, il s'est retiré dans une grotte, accablé par l'épreuve: il n'a plus voulu user de ses pouvoirs de Commissaire; il demeure là, et toutes nos affaires sont suspendues.
Sou grand désir est de ne plus recommencer les visites, et nous le souhaitons comme lui; ces visites nous réussiraient très mal tant que Dieu ne daignera pas nous constituer en province séparée. S'il ne nous accorde pas cette grâce, je ne sais ce que nous allons devenir.
En partant pour Alcalá, le Père Gratien m'a écrit que, dans le cas où le Père Tostado s'y rendrait pour la visite, il était bien résolu à lui obéir, et que toutes nous devions faire de même. Le Père Tostado n'est pas allé à Alcalá et n'est pas venu ici. ïl en a été empêché, j'en suis convaincue, par le Seigneur lui-même: d'après les mauvaises dispositions qu'il a manifestées depuis lors, nous aurions eu certainement beaucoup à souffrir.
Les Pères mitigés répandent le bruit que c'est lui qui dirige tout, et qu'il va commencer la visite; et c'est là ce qui nous tue, car il est vraiment l'auteur de tous ces troubles dont je viens de vous donner une idée. Ç'a été un vrai repos pour moi de vous dire cette histoire; peut-être cette lecture vous aura quelque peu fatigué, mais n'êtes-vous pas engagé à favoriser notre Ordre? Il
faut bien, en outre, que vous sachiez les obstacles qui s'opposent à la fondation que vous désirez chez vous. Permettez-moi de vous les exposer : c'est encore là une source de préoccupations.
Je ne puis vraiment négliger d'employer tous les moyens possibles pour empêcher la ruine de cette Réforme qui a si bien commencé ; aucun des théologiens qui me confessent ne me conseille autre chose. Gela indispose d'une manière étrange les Pères Carmes mitigés contre moi. Ils en ont informé notre Père Général, qui a réuni le Chapitre de l'Ordre. Sur la décision des Pères du Chapitre, notre Père Générai a défendu sous peine d'excommunication à toute Carmélite déchaussée, et spécialement à moi, de sortir du monastère. On m'a laissé cependant la liberté de choisir celui que je voudrais. Evidemment, on a voulu empêcher de nouvelles fondations pour les religieuses. Mais il est fâcheux de voir qu'une foule de personnes demandent à entrer chez nous et que nous ne pouvons les recevoir, vu le petit nombre de nos monastères et la défense d'en fonder de nouveaux. Le Nonce précédent avait ordonné de ne pas cesser de poursuivre les fondations; j'ai même des pouvoirs très étendus que m'a donnés le Visiteur Apostolique pour cela. Toutefois, je suis résolue à n'en pas user tant que notre Père Général ou le Pape n'auront pas pris une mesure nouvelle. Comme il n'y a nullement de ma faute en tout ce qui est arrivé, Dieu a tout permis, sans doute, pour me procurer un peu de repos; je me sentais, en effet, très fatiguée. Néanmoins, je goûterais encore un repos plus véritable s'il m'était donné de vous rendre service. J'éprouve tant de peine à la pensée queje ne vous reverrai plus, que ce me serait une vive consolation de recevoir l'ordre d'aller réaliser la fondation que vous demandez.
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Supposé ([ue cette ordonnance du Chapitre général il Vxistàt pas, les patentes que j'avais reçues de notre Père Général n'avaient de valeur que pour les royaumes de Castille. Il m'en faudrait donc de nouvelles. Or, à l'heure ¡¡frésente, j'en suis certaine, notre Père Général ne les donnerait pas. Il serait facile, cependant, d'obtenir cette permission du Pape, surtout si on lui montrait la preuve juridique que le Père Gratien a fait rédiger sur le genre de vie, sur la perfection de nos monastères et le grand bien que les sœurs procurent aux fidèles clans les localités où elles sont établies. Cette seule attestation, m'ont assuré des personnes graves, suffirait pour canoniser ces religieuses. Pour moi, je ne l'ai pas lue ; je crains qu'on n'y dise trop de bien de moi. Mais si la fondation doit se réaliser, je désire vivement qu'on obtienne l'autorisation de notre Père Général. Je voudrais, en outre, qu'on lui demandât d'avoir pour agréable la continuation de nos fondations en Espagne. 11 y a des religieuses qui pourraient se charger de les réaliser, sans que je sorte moi-même ; dès que le monastère serait achevé, on les y enverrait. En vérité, on prive les âmes d'un bien immense par des ordonnances de cette sorte. Je ne sais si Votre Seigneurie ne pourrait pas s'entendre avec le Protecteur de notre Ordre, qui est, m'a-t-on affirmé, le propre neveu du Pape. Celui-là obtiendrait tout de notre Père Général. A mon avis, vous rendriez par cette démarche une grande gloire à Notre-Seigneur et un grand service à notre Ordre.
Voici encore un autre obstacle; car je veux ne vous rien laisser ignorer. Le Père Tostado est déjà reconnu comme Vicaire Général dans le royaume de Portugal; or, ce serait fâcheux pour nous, et spécialement pour moi, de tomber entre ses mains; d'ailleurs, il s'opposerait, je crois, de toutes ses forces à notre dessein. Nous pensons néan-
moins qu'il n'exercera plus son office de Vicaire Général dans la Castillo. Il a voulu agir comme tel, en particulier dans l'affaire de l'Incarnation, sans montrer ses pouvoirs, et cela a paru très mal. Aussi, une ordonnance royale lui a intimé l'ordre de remettre ses pouvoirs entre les mains du Conseil, quand déjà on le lui avait commandé une autre fois, l'été dernier. On ne les lui a pas rendus, et je ne crois pas qu'on les lui rende.
Nous avons, en outre, des lettres des Visiteurs Apostoliques, prescrivant que nul ne pourra faire la visite des religieuses s'il n'est désigné par notre Père Général et s'il n'est carme déchaussé. Or, en Portugal, il n'y a rien de cela; nous serions soumises aux Carmes mitigés, et la perfection croulerait aussitôt. On en a. eu la preuve ici; ces Pères nous avaient déjà porté le plus grand préjudice, quand enfin sont venus les Visiteurs Apostoliques.
Votre Seigneurie verra comment on peut remédier à tous ces inconvénients. Les saintes religieuses ne manqueront pas pour vous seconder. Le Père Julien (T Avila, qui semble prêt à se mettre en route pour le Portugal, vous présente tous ses respects. Les bonnes nouvelles que vous me donnez l'ont réjoui; il les connaissait déjà, avant que je lui en aie parlé. Sa conviction est que vous gagnerez beaucoup de mérites aux yeux de Notre-Seigneur par le dessein que vous méditez. La sœur Marie de Saint- Jérôme, qui était sous-prieure de ce monastère, vous présente ses hommages. Elle ira de très grand cœur, ditelle, à cette fondation pour vous obliger, si telle est la volonté de Notre-Seigneur. Plaise à Sa Majesté de tout diriger pour sa plus grande gloire, de vous garder et de vous faire grandir beaucoup dans son amour !
Rien d'étonnant que Votre Seigneurie ne puisse avoir pour le moment le recueillement désirable, parce que tout
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est nouveau pour vous dans une telle charge. Mais Notre- Seigneur vous on donnera bien Lot le double, comme II $ coutume de le faire quand on quitte la retraite pour s'occuper de sa gloire. Toutefois, mon désir constant est que vous trouviez du temps pour demeurer seul à seul avec Lui. C'est en cela que se trouve tout notre bien.
De ce monastère de Saint-Joseph d'Avila, le 10 janvier.
Pour l'amour de Notrc-Seigneur, je vous supplie de ne plus oV affliger en mettant de pareilles adresses sur les lettres que vous m'envoyez.
L'indigne servante et sujette de Votre Seigneurie Illustrissime,
1578. 10 Février. Avila.
AU PÈRE JE AN SUAREZ, PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, EN C ASTILLE.
Ello n'est pour rien clans le projet qu'a le Père Salasar de se iaire carme déchaussé.
JÉSUS
Que la grâce du Saint-Esprit soit toujours avec Votre Paternité! Amen.
Le Père Recteur m'a remis de votre part une lettre qui,
l. Nous avons eu l'autographe de cette lettre sous les yeux à Salamanque. La première ligne seule est de la Sainte et tout le reste de la main d'une religieuse qui lui servait de secrétaire. Nous avons corrigé plusieurs fautes contenues dans les éditions précédentes,
je vous l'assure, m'a bien surprise. Vous y dites, en effet, que j'ai engagé le Père Gaspar de Salasar à quitter la Compagnie de Jésus pour entrer dans notre Ordre du Carmel, sous prétexte que Notre-Seigneur le veut ainsi et qu'il me l'a révélé.
Quant au premier point, Sa Majesté sait, comme vous allez le reconnaître, que je ne l'ai jamais désiré; à plus forte raison n'ai-je rien fait dans ce but. Si j'ai eu connaissance de ce projet, ce n'est point par une lettre de ce Père; de plus, cela m'a tellement troublée et m'a causé une peine si vive que ma santé, qui était déjà très faible, s'en est profondément ressentie. Comme il y a très peu de jours que cette nouvelle m'est parvenue, j'ai dû ne l'apprendre, à ce que je vois, que longtemps après Votre Paternité.
Au sujet de la révélation dont parle Votre Paternité, je n'ai reçu aucun écrit de ce Père ; il ne m'a rien communiqué de ce projet. A-t-il eu une révélation sur ce point? je l'ignore. Mais quand j'aurais eu moi-même le rêve dont vous parlez, je ne suis pas assez dénuée de bon sens pour me décider, sur un semblable motif, à désirer un changement de cette nature et à le conseiller. Grâce à Dieu, beaucoup de personnes m'ont appris quelle valeur et quel crédit on doit donner à ces sortes de choses. Le Père Salasar lui-même, j'en suis certaine, n'en tiendrait aucun compte, s'il n'avait pas d'autre raison pour se déterminer, car il est très prudent.
Votre Paternité dit encore que les supérieurs vont commencer une enquête. Ce sera parfait. Vous n'avez qu'à donner des ordres. Évidemment, ce Père, une fois vos intentions connues, ne fera rien sans votre permission, comme j'ai tout lieu de le croire. Quant à la grande amitié qu'il y a entre lui et moi, et aux services
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dont je lui suis redevable, je ne les nierai jamais. Toutefois, j'en ai la certitude, s'il m'a rendu quelque service, il a été mû plutôt par le zèle de la gloire de Dieu et de sa bienheureuse Mère que par un motif d'amitié ; il nous est arrivé même, ce me semble, de passer deux ans sans nous écrire. Notre amitié, cependant, est fort ancienne. Elle date d'une époque où ce Père m'a vue dans une plus grande nécessité de son secours qu'aujourd'hui. C'était celle où notre Ordre n'avait que deux Pères Carmes déchaussés. La circonstance était alors plus favorable que maintenant pour seconder ce projet du Père Salasar. Grâce à Dieu, nous comptons en ce moment, je pense, plus de deux cents religieux, et il y en a parmi eux qui sont bien capables de diriger de pauvres filles comme nous. Je n'ai jamais pensé que la main de Dieu serait plus raccourcie pour l'Ordre de sa Mère que pour les autres Ordres.
En outre, j'aurais écrit, dites-vous, pour qu'on répande le bruit que vous vous opposiez à ce dessein. Que Dieu n'écrive pas mon nom dans le livre de vie, si j'ai eu seulement cette pensée ! Pardonnez-moi ce cri. Il me semble de nature à vous faire comprendre que j'agis avec la Compagnie de Jésus comme une personne qui en porte les intérêts dans son àme et donnerait sa vie pour les défendre, si elle voyait que la gloire de Notre -Seigneur le demande.
Les secrets de Dieu, je le sais, sont profonds. Cependant, puisque je n'ai pas eu plus de part dans cette affaire que ce que je viens de dire, et Dieu en est témoin, je ne voudrais pas, non plus, y être mêlée à l'avenir. Qu'on rejette la faute sur moi, ce ne sera pas la première fois que je souffrirai sans être coupable. Comme l'expérience nie l'a appris, quand Dieu est content, Il arrange tout.
Jamais je ne croirai que Sa Majesté permette que pour des motifs graves, et à plus forte raison pour un motif aussi futile que celui dont il s'agit, la Compagnie de Jésus lutte contre l'Ordre de sa Mère, puisqu'il s'est servi d'elle pour le restaurer et le renouveler. Supposé que le Seigneur le permette, il pourrait bien arriver, je le crains, que ce que l'on s'imaginerait gagner d'un côté, on ne le perdît de plusieurs autres.
Nous sommes tous les vassaux de ce Roi. Plaise à Sa Majesté que les serviteurs du Fils et les serviteurs de la Mère se montrent toujours des soldats pleins de courage, et ne cherchent qu'à suivre l'étendard de notre Roi, afin d'accomplir sa volonté ! Si nous, enfants du Carmel, nous marchons vraiment dans cette voie, il est clair que ceux qui portent le nom de Jésus ne peuvent pas s'éloigner de nous, comme j'en suis trop souvent menacée. Plaise à Dieu de garder de longues années Votre Paternité!
Je sais la bonté que vous avez pour nous. Voilà pourquoi, toute misérable que je suis, je vous recommande instamment à Notre-Seigneur. Je supplie Votre Paternité de Le prier de même pour moi. Voilà six mois que les travaux et les persécutions ne cessent de pleuvoir sur cette pauvre vieille; l'affaire dont je viens de parler n'est pas pour elle la moindre de ses épreuves. Et maintenant, je donne ma parole à Votre Paternité que je ne dirai jamais rien, ni ne ferai rien dire à ce Père pour qu'il exécute un pareil dessein. Je serai par là fidèle à la ligne de conduite que j'ai toujours tenue.
C'est aujourd'hui le 10 février.
L'indigne servante et sujette de Votre Paternité, *
Thérèse de Jésus.