‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 82 sur 255 · LETTRE DU PÈRE GONZALO · texte numérisé non relu

LETTRE DU PÈRE GONZALO

DU PÈRE SUAREZ AU RECTEUR DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A AVILA, POUR LA MERE THÉRÈSE DE JÉSUS.

Mesures à prendre pour que le Père Salasar ne soit pas reçu chez les Carmes déchaussés.

JÉSUS

Si je venais à apprendre qu'un religieux d'un autre Ordre veut entrer dans cette province de la Compagnie, où il y a vingt-six résidences et collèges, et si je jugeais convenable de ne pas le recevoir, j'écrirais à tous les supérieurs de ces résidences ou collèges qui auraient pouvoir de l'admettre. Un seul jour me suffirait, avec l'aide de Notre-Seigneur, pour leur expédier une lettre et leur dire de le refuser; la plupart de ces maisons auraient reçu l'avis au bout de huit jours, et toutes les autres au bout de quinze. Or, si la Mère Thérèse de Jésus juge qu'il ne convient pas de recevoir dans son Ordre le Père Salasar, qu'elle écrive une lettre énergique au supérieur de son Ordre, qui la communiquera à son tour aux autres supérieurs, ou qu'elle s'adresse elle-même directement aux supérieurs de chaque maison, et dans quinze jours, tous seront prévenus. Il y a déjà plus de quinze jours que la Mère Thérèse et la Mère prieure d'ici sont au courant de l'affaire. La mesure dont je parle serait très efficace, avec l'aide de Dieu.

Suarez.

DU PÈRE GONZALO DE AVILA, RECTEUR DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A AVILA, A SAINTE THÉRÈSE, EN LUI REMETTANT LA LETTRE PRÉCÉDENTE.

But que s'est proposé le P. Provincial de la Compagnie de Jésus. Moyens à prendre pour que le Père Salasar ne poursuive pas son projet.

JÉSUS SOIT avec vous!

J'ai reçu hier une lettre du Père Provincial. Il a été bien fâché quand il a vu que sa lettre vous avait causé de la peine. Il vous supplie de la relire lorsque cette impression sera passée. Vous verrez qu'elle peut s'interpréter dans un meilleur sens. Vous pouvez, en outre, écrire au Père Salasar, à votre supérieur et aux supérieurs de l'Ordre qui auraient pouvoir de le recevoir ou refuser, et leur exposer les raisons qu'il y a de ne pas l'admettre. Le Père Provincial se contente d'avoir rempli son devoir en avisant les parties intéressées aussitôt qu'il a été au courant de l'affaire. Il a voulu, dans le cas où le plan du Père Salasar se poursuivrait et où ceux qui le favoriseraient seraient reconnus responsables, se mettre à l'abri de la critique. Son but est qu'on ne vienne pas rejeter la faute sur lui, en disant qu'il a connu l'affaire et qu'il n'a prévenu personne. Il vous demande, pour l'amour de Notre-Seigneur, de le recommander à Sa Majesté dans vos saintes prières. Bientôt, s'il plaît à Dieu, il sera à Avila, et l'on examinera de vive voix s'il faut prendre une autre mesure.

LETTRE DU I'KKi: GONZALO DE AVILA 173

Voilà ce que me dit le Père Provincial, qui m'a envoyé directement cette note que je vous transmets. Je vous demande, pour l'amour de Notre -Seigneur, en mon propre nom, de prendre la mesure dont il est question dans cette note, et d'écrire une lettre énergique au Père Salasar, comme le Père Provincial vous en supplie. En effet, je vous le disais aujourd'hui même, je crains que celle que vous venez de lui envoyer ne soit pas aussi efficace qu'il convient. Ne craignez donc pas d'écrire dans ce sens au Père Salasar et aux supérieurs des Carmes déchaussés, en recommandant au premier de ne plus poursuivre son dessein, et à ceux-ci de ne pas le recevoir, s'il n'apporte une permission expresse de Sa Sainteté, ou du moins de son Général. Quant à cette dernière, je suis bien sur qu'il ne l'aura pas. Par là, non seulement vous n'offenseriez pas Notre-Seigneur, mais vous travailleriez grandement à sa gloire.

Je vous prie de me retourner cette note et de me dire ce que vous comptez faire, car, à mon avis, il n'est pas d'une petite importance pour vous d'accomplir ce que nous vous demandons au nom de la charité.

Vos lettres ont été remises en main propre au frère Barthélémy Sicilia.

LETTRE CCl.

1578. Vers le 12 Février. Avila.

AU PÈRE GONZALO D'AVILA, RECTEUR A AVILA. Projet du Père Salasar.

JÉSUS

Que le Saint-Esprit soit avec vous !

J'ai relu plus de deux fois la lettre de votre Père Provincial, et toujours elle m'a paru bien peu aimable pour moi. On y affirme, en outre, une chose dont je n'ai jamais eu même la pensée. Votre Paternité ne sera donc pas surprise que j'en ressente de la peine. Mais peu importe cette peine. Si je n'étais pas imparfaite comme je le suis, c'eût été une joie pour moi que votre Père Provincial me mortifiât. Il le peut, à coup sûr, car je suis son humble servante. Néanmoins, puisqu'il est le supérieur du Père Salasar, la pensée me vient que le meilleur moyen de terminer cette affaire serait qu'il la traitât directement avec lui. Pourquoi écrirais-je à des religieux qui ne dépendent pas de moi? C'est cependant ce que vous me demandez. Or, c'est là l'office de leur supérieur. On aurait donc raison de ne pas tenir compte de mes observations. J'avoue que je ne vois pas d'autre parti à suivre, et je ne puis comprendre quelles vérités vous voulez que j'écrive à ce Père ; à moins d'affirmer qu'il m'est venu un ordre du ciel pour qu'il n'exécute pas son dessein, il ne me reste rien de 1. Cette lettre a dû suivre presque aussitôt la précédente.

LETTRÉ CC. 1578. l'i FÉVRIER 475

plus à ajouter. Comme je vous l'ai marqué, je n'ai point à exposer ma façon de penser à tout le monde; ce serait très fâcheux pour ce Père, à qui je dois une bonne amitié, surtout quand j'ai la certitude, je vous l'ai affirmé encore, soit par ses confidences, soit par mes vues personnelles, qu'il n'exécutera rien sans en aviser le Père Provincial. Dès lors qu'il ne dit rien, ou n'écrit rien à Sa Paternité, c'est qu'il n'a point l'intention de poursuivre un tel dessein. Mais puisque votre Père Provincial peut l'en ôttipècher et lui refuser son autorisation, je ferais injure à ce Père si grave el si grand serviteur de Dieu d'aller le diffamer dans tous nos monastères1; supposé même qu'on ne tienne pas compte de moi, ce serait un outrage d'annoncer qu'il veut exécuter ce qu'il ne peut sans offenser Dieu.

Je vous ai parlé en toute sincérité, et j'ai accompli, ce nie semble, tout ce que la dignité et la religion me commandent. Le Seigneur sait que je dis vrai. Si j'allais au delà, je croirais manquer à l'une et à l'autre.

Gomme je vous l'ai déjà déclaré, quand je me suis conformée à ce que je crois être mon devoir, Dieu me donne assez de courage pour supporter avec sa grâce toutes sortes d'ennuis. Du moins, je n'aurai pas à me plaindre qu'ils ne m'aient pas été annoncés, ni, je le répète, que j'aie omis ce qui était en mon pouvoir. Et peut-être, serez -vous plus coupable de m'avoir donné un tel commandement, que moi de ne vous point obéir.

Si cette affaire ne se termine pas au gré de vos désirs, on m'en rendra responsable, je le sais, bien que j'y sois étrangère. Il suffit que nous en ayons parlé pour que les

1. Le Père Gonzalo demandait à la Sainte d'écrire à tous les supérieurs des couvents de Carmes déchaussés pour les prier de ne pas recevoir le Père Gaspar de Salasar.

prophéties commencent à se réaliser1. Sont-ce des peines qu'on m'annonce? qu'elles soient les bienvenues ! J'ai tant offensé la divine Majesté que mes fautes méritent beaucoup d'autres souffrances que toutes celles qui peuvent fondre sur moi.

Mais, à mon point de vue, je ne crois pas avoir donné lieu à la Compagnie de Jésus de me les infliger, quand môme j'aurais eu quelque part dans cette affaire, car ce projet est une chose très indifférente pour vous. La Compagnie repose sur de plus solides fondements. Plaise au Seigneur de m'établir sur un fondement tel, que je ne m'écarte jamais de sa volonté ! Qu'il daigne, en outre, vous accorder sa lumière dans le même but ! Ce serait une grande consolation pour moi de voir venir ici notre Père Provincial. Il y a longtemps que le Seigneur me la refuse.

Votre indigne servante et fille,

Thérèse de Jésus.

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