C'est ainsi qu'on désignait alors le vendredi saint
LETTRE CCVIII. 1578. 15 AVRIL
LETTRE CCVIII1.
1578. 15 Avril. Avila.
AU PÈRE GRATIEN, A MADRID
Conseils au sujet d'une élection. Nécessité d'avoir le Roi pour soutien, et de s'adresser au Général ou au Pape. Doña Jeanne et une de ses filles. Thérésita. Fourneau modèle. Affaires diverses.
JÉSUS soit avec Votre Paternité, mon Père!
Depuis le départ du Père prieur de Mancéra, j'ai parlé au Maître Daza et au docteur Rueda de cette question de la province. Je ne voudrais pas que Votre Paternité fit une chose blâmable aux yeux de qui que ce soit. J'en aurais plus de peine, malgré le bien qui en résulterait, que de tous les événements fâcheux qui pourraient nous arriver, sans qu'il y eut faute de notre part. Cette affaire parait difficile à l'un et à l'autre, si la commission de Votre Paternité ne porte pas quelque clause spéciale pour pouvoir la réaliser. Tel est surtout l'avis du docteur Rueda. Je partage sa manière de voir, car je le sais entendu en tout; il est très instruit. Selon lui encore, il est très délicat de procéder à une élection, parce que c'est là un point de juridiction. Et supposé que le Général ou le Pape ne donnent pas la permission, vous ne pouvez pas faire cette élection; le vote serait de nulle valeur. Il n'en faudrait pas davantage aux mitigés, ajoute-t-il, pour recourir au
1 Un fragment très curieux de cette lettre est traduit pour la première fois en français.
Pape, et crier bien haut que les Carmes déchausses cherchent à se soustraire à l'obéissance en nommant des supérieurs, quand ils n'en ont aucun droit; ce serait d'un effet très fâcheux. D'après lui, il y aurait, en outre,, beaucoup plus de difficultés à obtenir du Pape la confirmation d'une élection de cette sorte, que la permission de constituer une province séparée. Le Pape donnerait volontiers cette permission sur une simple lettre du Roi à l'ambassadeur ; il serait même très facile de l'obtenir. On n'aurait qu'à montrer la façon dont les Carmes mitigés traitent les Carmes déchaussés. Le Roi lui-même se montrerait flatté de nous rendre ce service, le jour où on le lui demanderait. Ce serait enfin un grand point pour la Réforme ; nous gagnerions en considération vis-à-vis de ces Pères, et ils n'auraient plus l'espoir de nous anéantir.
Ne feriez-vous pas bien d'en parler au Père Maître Chavès1, et de lui remettre une lettre de moi queje vous ai envoyée par le Père prieur ? C'est un homme très sage. En usant de son influence auprès du Roi, il pourrait peut-être réussir. Et alors, nos Pères qu'on a désignes pour aller à Rome emporteraient avec eux les lettres du Roi. Malgré cela, ils ne devraient pas cependant se dispenser d'y aller, car, selon le docteur Rueda, la voie la plus sûre et le moyen le plus simple, c'est de s'adresser directement au Pape ou au Général. Si le Père Padilla et nous tous, nous avions songé à poursuivre cette affaire auprès du Roi, elle serait déjà terminée, je vous l'assure. Votre Paternité peut encore en parler soit à lui, soit à l'archevêque. Comme l'élection du Provincial, une fois faite, doit être confirmée, et que lui-même doit avoir la faveur du Roi, il est mieux de s'en occuper dès maintenant. Cette démarche peut, il est vrai, ne pas réussir; du moins, nous
t. Religieux dominicain, confesseur du Roi Philippe II.
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n'aurons pas la honte et l'humiliation que nous aurions, supposé que l'élection, une fois proclamée, ne pût être confirmée. Ce serait une vraie confusion pour nous d'avoir entrepris ce qui dépassait nos pouvoirs, ou agi sans discernement, et Votre Paternité y perdrait beaucoup de crédit.
D'après le docteur Rueda, il serait moins répréhensible que l'élection fût présidée par le visiteur dominicain ou un autre que par les prélats eux-mêmes. Dans ces matières de juridiction, comme je l'ai dit, le point délicat et important, c'est que le chef soit nommé par une autorité légitime. Quand je songe qu'on viendrait à vous blâmer avec quelque fondement, je perds courage. Au contraire, viendrait-on à vous critiquer sans motif, je me sentirais plus remplie d'énergie. Je n'ai donc pas tardé un instant à vous écrire, afin que vous puissiez bien réfléchir h tout cela.
Savez-vous ce que j'ai pensé? J'ai pensé que peut-être, notre Père Général se sert contre nous de mes lettres, qui cependant étaient pleines de déférence, et qu'il les a mon. trées aux cardinaux. 11 m'est venu à l'esprit de ne rien lui écrire, jusqu'à la conclusion de tous nos démêlés. Mais il serait bon, à l'occasion, d'offrir quelque présent au Nonce. Quand vous êtes à Madrid, mon Père, je vois que vous faites beaucoup de choses en un seul jour. Parlez donc aux uns et aux autres, allez trouver les amis que vous avez jusque dans le palais du Roi; dites au Père Antoine de parler, de son côté, à la duchesse. On pourrait par ce moyen avancer grandement notre cause, et obtenir du Roi la réalisation de nos desseins ; car il désire le maintien de la Réforme. Le Père Mariano, qui a l'occasion de le voir, ne pourrait-il pas lui mettre sous les yeux l'exposé de notre situation, le supplier de nous donner sa faveur et lui représenter depuis combien de temps ce petit saint, le
Père Jean de la Croix, est prisonnier ? Enfin, le Roi écoute tout le monde. Je ne vois pas pourquoi nous n'irions pas, nous aussi, lui parler et lui adresser une supplique, surtout le Père Mariano.
Mais quelle parleuse je suis, et que de folies je vous débite ! Cependant, vous supportez tout de moi ! Je vous l'assure, ce qui m'anéantit, c'est que je n'ai pas la liberté d'exécuter par moi-même ce que je demande aux autres. Comme le Roi va entreprendre maintenant un long voyage, je voudrais que nous eussions quelque chose de terminé. Que Dieu le réalise, comme 11 le peut !
Nous attendons impatiemment ces dames1. Les religieuses sont bien décidées à ne pas laisser passer plus loin votre sœur sans lui donner l'habit ici même. Vous ne sauriez croire jusqu'à quel point elles veulent vous être agréables. Je leur tiens grandement compte de leur intention ; elles sont déjà nombreuses, et un peu dans la gêne, et cependant, elles ne considèrent rien de tout cela, à cause du désir qu'elles ont d'avoir une de vos sœurs. Et la petite Thérèse, donc ! que ne dit-elle pas ! que ne faitelle pas î Moi-même, je serais très heureuse de la garder à Avila, parce que je ne pourrai en jouir là où elle va; et qui sait? je ne la reverrai peut-être plus, car elle s'en va très loin. Néanmoins, c'est à moi de trancher cette question, et je dois m'opposer à ce qu'elle reste ici. En effet, elle est déjà reçue à Valladolid, où d'ailleurs elle sera très bien; ce serait un grand désagrément pour les religieuses de ce couvent, et, en particulier, pour Casilde, de ne pas l'avoir. C'est Julienne2 qui restera, bien queje n'en dise rien à nos sœurs. Je ne veux pas l'envoyer à Séville;
1. La mère du Père Gratien et sa sœur, qui devaient passer par Avila.