‹ Lettres turquesChapitre 12 sur 22 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Ros

ALIDE A FaTIME.

'Éïois l'autre jour chez une Dame, 'dont j'ai reçu mille amitiés à mon arrivée dans cette Ville, et qui m'a toujours prévenue depuis sur tout ce qui peut intéresser une Etrangère dans un pays où elle ne connoît personne. Je la trouvai distraite, rêveuse, inquiète. La familiarité où nous vivons ensemble m'engagea à m'expliquer, et à lui demander si je ne la contraignois point.

«Au contraire, me dit-elle en soupirant, je suis bien aise d'avoir une amie avec qui me soulager un peu, en lui confiant l'état où je suis. J'aime, conlinua-t-elle, et j'aime un in-

grat, qui ménage d'autant moins mon cœur qu'il s'en croit plus le maître. Il y a quatre jours que je ne Tai vu, quoique j'apprenne de tous ceux qui viennent ici qu'il se multiplie, pour ainsi dire, et qu'on le trouve par tout. )

Elle fut interrompue dans ce moment; et à son agitation, je reconnus aisément pour l'ingrat dont elle parloit un jeune homme qu'on annonça, et dont la figure, il est vrai, étoit brillante. Une démarche noble et aisée, une physionomie fine et ouverte, le port de tête d'un jeune Héros, le rendoient charmant à l'apparence. Mais que ses manières me firent juger. autrement de son cœur!

« Il y a long-tems qu'on ne vous a vu, Monsieur, lui dit mon amie. — C^ue voulez-vous. Madame? répondit-il presque sans la regarder. On a des amis ; j'ai fait deux dînerssoupers, qui ont été poussés fort avant dans la nuit, j'ai dormi le jour, j'ai vu mes Chevaux, j'en ai vendu, j'en ai acheté, j'ai joué, j'ai perdu , et je suis en quête de quelque Juif qui me prête de l'argent. >^

En achevant ce beau détail, il appella un grand Chien qu'il avoit amené avec lui, le caressa, lui jctta son mouchoir, se le fit ap-

porter; il lui parla long-tems, et ne nous adressa la parole à notre tour que pour nous le vanter. Il se lève ensuite, se regarde au miroir en prenant du tabac, et, par une révérence subite, il annonce sa retraite.

« Quoi ! vous sortez si vite? lui demanda ma trop foible amie. Vous reverra-t-on? — Oui, cela se pourra, répondit-il de la porte.... ce soir.... un de ces jours. »

Voilà, ma chère Sœur, comme j'ai vu un François traiter une Femme dont il étoit aimé; et ce François ressemble à bien d'autrès. Plus ils se croyent aimables, et plus ils regardent précisément les Femmes par rapport à eux uniquement. Ne trouves-tu pas que leurs façons approchent beaucoup des mœurs dégagées et humiliantes des Turcs pour notre Sexe? Ils sont même plus barbares.

Un Turc achète une Femme ; elle n'est pas maîtresse de n'être pas à lui. Il ne lui a donc nulle obligation de sa possession. Il l'enferme dans un Serrail, où il est, en quelque façon, en droit de ne l'aller voir que quand son plaisir l'y engage. Mais, en France, une Femme est libre; elle pouvoit se déterminer

en faveur de tout autre que de l'amant à qui elle donne son cœur. Il la séduit, et, dès qu'il se l'est acquise, dès qu'il l'a enfermée, pour ainsi dire, dans l'idée séduisante d'être aimée de lui, il ne la voit plus qu'en passant. Voilà l'ingratitude. Le Turc n'est qu'inconstant dans ses amours. Le François est ingrat.

Tu me diras qu'en France une Femme est libre de changer. Mais combien l'amour propre ne souflVe-t-il point? Le changement même dans notre Sexe a quelque chose de honteux. Le cœur n'obéit pas si-tôt; la vertu revient et y soutient un ingrat qui l'en avoit écartée. L'infidélité est toujours bien sensible, mais sur-tout à un cœur qui a choisi lui-même le traître qui l'outrage.

A mes réflexions, ne sembleroit-il pas que je serois dans le cas? Je n'y suis point, en vérité^ et je te souhaite autant de satisfaction, où tu es, que l'amour de Mazaro m'en donne ici. Adieu^ ma chère sœur.

Page 1