‹ Lettres turquesChapitre 21 sur 22 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

FELIME ET D'ABDERAMEN.

L y avoit plus de dix ans que le sage Kaillaz habitoit l'Isle d'Evan.

Dans ce lieu désert , où jamais aucun homme ne s'étoit offert à sa vue, il passoit les jours entiers à contempler la Nature, sous les formes diverses et infinies qu'elle prend sans cesse. La plus petite partie occupoit aisément un esprit affranchi des passions tumultueuses; et Tétude des Mathématiques, inépuisables en démonstrations, lui donnoit à chaque instant le plaisir de la découverte de quelque vérité. Il y vivoit de racines ex-

cellentes et de fruits agréables que la Terre y produisoit sans culture.

La pluie^ les éclairs et la foudre l'avoierit un jour empêché de sortir de la Cabane qu'il s'étoit bâtie, lorsque , deux heures avant le coucher du Soleil, le tems s'étant éclairci, il monta sur un rocher pour en détacher quelques coquillages. Il apperçut au-dessous de lui une espèce de Berceau que les vagues de la mer avoient laissé à sec. Il y courut avec cet empressement qu'inspire l'humanité.

Quelle surprise d'y trouver deux Enfans de deux à trois ans, dont les petits habillemens distinguoient le sexe! Leur physionomie, sous des traits si tendres encore^ présâgeoit cependant un sort bien différent de l'abandon où ils étoient.

Depuis ce jour, Kaillaz ne sentit plus au fond de son cœur cette sécheresse et cet ennui qu'inspire de tems en tems une entière solitude , quelques soins qu'on prenne pour la tromper. La nuit venoit toujours trop tôt : il lui sembloit qu'il n'avoit pas encore assez vu ces EnfanSj quoiqu'il les eût eus tout le jour auprès de lui. C'étoit pour eux qu'il ta choit d'embellir son habitation : il plantoit

des arbres, pour croître avec eux; il ornoit sa Cabane de coquillages qui pouvoicnt les amuser.

Si un pere, au milieu du tumulte du monde, environné de parens et d'amis, tyrannisé par des intérêts d'ambition et de plaisir, se retrouve cependant toujours avec joie parmi ses enfans, quels sentimens encore plus tendres devoit avoir Kaillaz pour ceux dont la fortune l'avoit rendu le père, dans une terre inhabitée, séparé depuis long-tems du commerce des hommes , sans espoir d'autres entretiens, d'autres secours et d'autres plaisirs que ceux qu'il pouvoit attendre de ces deux jeunes plantes, qu'il alloit cultiver et dresser à la Vertu, dans un lieu où l'exemple du vice ne détruiroit point ses leçons!

Dès qu'ils curent la force de se servir de leurs mains, il leur apprit à faire, de plusieurs plumes d'Oiseaux, un tissu dont ils se couvroient. Dans leurs moindres actions, et dans leurs discours, dès qu'ils sçurent s'énoncer, il s'appliqua il démêler leur tempérament, pour le fortifier ou le rompre. Abdcravicn, c'étoit le nom qu'il avoit donné au Garçon, étoit sérieux, tendre et compatissant. Félimc^

au contraire , c'étoit la Fille , avoit l'humeur enjouée, vive, et ne regardoit tout ce qui l'environnoit qu'avec une complaisance intéressée pour elle-même. Une aventure assez simple fit connoître à Kaillaz cette différence de caractère.

Félime avoit trouvé un nid d'Oiseaux trop foibles encore pour prendre leur vol; elle l'emportoit dans la Cabane, et la mère suivoit ses petits avec des cris dont la bonté du cœur d'Abderamen interprétoit fidèlement la douleur. Il pria sa Sœur, c'est ainsi qu'il appelloit Félime , de remettre ce nid où elle l'avoit pris. Elle ne le voulut point. Cela causoit une petite dispute entre eux , lorsque Kaillaz les joignit. Informé du sujet, il prit cette occasion pour leur donner la première instruction de Morale.

« En gardant ces Oiseaux pour les élever « et vous en amuser, vous suivez, dit-il en « s'adressant à Félime, ce qui vous fait plai- « sir; mais vous êtes cruelle envers cette « mère, à qui vous ôtez ce qui lui appartient, « et dont vous allarmez la tendresse. Si un « homme venoit dans cette Isle vous arracher « d'auprès d'Abderamen que vous aimez; si.

« n'étant point attendri par votre douleur et K par les larmes que vous feroit répandre à (( l'un et à l'autre cette séparation, cet homme '<■ violent ne se laissoit conduire qu'à la doute ceur de vous posséder, Félime, ne le traite teriez-vous pas d'injuste, de cruel et d'inc( humain? Ma Fille, il ne faut pas nous « considérer seuls, en cherchant ce qui nous ï( peut plaire : nous devons examiner si notre « satisfaction n'est point contraire à celle « d'un autre. N'en usez avec autrui que « comme vous voudriez qu'on en usât avec « vous-même. Je ne fais que réveiller ce a principe de Justice , que Dieu a gravé dans « notre cœur en le formant : ce Dieu, mes « enfans,qui est par-tout^ qui est en tout, qui « aime tout, qui circule et se diversifie sans « cesse dans son immensité, sous des formes « infinies; ce Dieu en qui vous existez sous « une façon d'être particulière, qui seule « vous distingue des autres productions, dont (( le fond est commun, et dont la nature est « la même avec la vôtre. Vous voyez dans '! les nuages mille figures diverses d'hom- « mes, d'animaux, d'arbres, de montagnes : Il le vent souffle, le spectacle change en un

« instant, et la même matière se produit sous « des images différentes. Rien ne s'anéantit « jamais, que la figure : ce qui semble disu paroître à vos yeux ne fait que changer de '( forme; ces fruits que vous mangez, par le « seul arrangement différent des parties, dece viendront le sang qui coulera dans vos « veines. Mais l'Homme n'est que pour un « tems. Les mêmes parties qui le composent « ne peuvent pas toujours subsister réunies « sous le même arrangement ; elles se déta- « chent; l'harmonie se détruit^ et ce qu'il y « a de plus subtil en lui se rejoint à l'infini : « semblable à ces coquillages que la Mer a brise sur un rocher; l'eau qui y étoit renie fermée s'écoule^ et se perd dans l'immena site. »

C'étoit par de pareilles instructions que Kaillaz tâchoit d'élever l'esprit de ces Enfans^ à mesure qu'ils croissoient en âge. Il y avoit déjà plus de dix ans qu'il les avoit sauvés, quand un malheur imprévu pensa lui enlever Félime. Un soir qu'elle se promenoit sur le haut du rocher, un vent furieux l'envelopa et la jetta à la Mer. L'onde l'avoit engloutie deux fois; sa perte paroissoit inévitable, lors-

qu'une vague la porta sur le rivage, en se reiirant avec la même impétuosité.

Abderamen, qui la cherchoit toujours, arriva dans ce moment. Quel spectacle pour un jeune Amant! Il voit ce qu'il adore sans mouvement, les regards éteints, et la pâleur de la mort peinte sur le visage « Félime.... ma chère Félime )).... 11 l'appelle; il l'embrasse. Le son d'une voix si chérie ranime un moment cette Amante : elle ouvre les yeux, qu'elle referme aussi-tôt. 11 tâche de l'échauffer dans ses bras; il colle sa bouche sur la sienne : il voudroit lui souffler sa propre vie, et mourir, pourvu qu'elle revînt. Ses transports réussirent enfin : Félime^ en respirant, embrasse Abderamen; et le premier sentiment qu'il connut dans sa maîtresse fut un sentiment de tendresse pour lui.

Il la porta à la Cabane, où, par les soins de Kaillaz^ cet accident n'eut point de suites. Mais les caresses de son Amant et la situation où elle s'étoit trouvée couchée entre ses bras revenoient sans cesse à son esprit. La nuit, des songes séduisans la raxissoicnt : il sembloit qu'un autre sang cntroit dans ses veines et v couloit délicieusement Elle s'c-

veilloit toute émue; elle tâchoit de se replonger dans les erreurs d'un sommeil que l'agitation même où il l'avoit mise éloignoît de ses yeux; elle bruloit, et, dans son inquiétude, elle se levoit plus matin qu'à l'ordinaire.

Sa rêverie la conduisit un jour vers une Grotte d'où couloit un Ruisseau dont les flots argentés, après avoir quelque tems serpenté dans un petit Bois, y formoient un Bassin sous un ombrage charmant. Dans la fraîcheur de ces eaux elle crut trouver un remède au feu qui la dévoroit. Elle se deshabille, elle s'y plonge, elle s'y joue innocemment : il lui semble qu'elle est plus tranquille. Elle se regarde avec complaisance dans cette onde pure ; elle cueille quelques fleurs qui venoient d'éclore sur les bords, elle les place dans ses cheveux, qui sont relevés avec art sur sa tête. Avec une attention curieuse, elle consulte encore ce Ruisseau sur sa nouvelle parure : elle est si contente de se voir qu'elle souhaiteroit qu'Abderamen pût en partager le plaisir.

Il l'aimoit trop pour être éloigné. Il l'avoit suivie; il s'étoit deshabillé comme elle, il la

tenoit dans ses bras, qu'elle croyoit encore que c'étoit une illusion. Confuse, interdite, elle résiste, sans sçavoir pourquoi elle se refuse au penchant de son cœur : elle voudroit que la clarté des eaux se troublât et la voilât aux regards qui tombent évidemment sur ses charmes. Elle tâche d'échaper, et les efforts qu'elle fait déployent aux yeux de son Amant des beautés sans nombre , dans mille mouve* mens différens. Il l'arrête, il la fixe enfin; l'Amour les attache par un lien dont ils ne connurent l'usage qu'après en avoir éprouvé la douceur. Les flots mêmes étoient enflammés du feu que respiroient nos jeunes Amans. Sans rompre la chaîne qui les tenoit unis, Abderamen emporte Félime languissante et pâmée sur le rivage; et la Terre, comme l'Eau, servit d'Autel à plus d'un Sacrifice.

Une douce langueur succède un moment à la rapidité de leurs désirs : ils se tiennent embrassés, et se mouillent de ces larmes délicieuses que la satisfaction du cœur fait répandre avec une joie pure sur l'objet qu'il aime. Quelque bruit excité entre les arbres les fit s'arracher l'un ù l'autre et courir avec précipitation ù leurs habits. « J'ai craint que

ce ne fût Kaillaz , dit Félime. Il ne peut blâmer les plaisirs que nous venons de nous rendre réciproquement : je n'y vois rien de contraire au principe qu'il nous a recommandé de ne point faire ce que nous ne vou • drions pas qu'on nous fît à nous-mêmes. Les douceurs délicieuses où nous étions plongés n'ont point fait tort à quoi que ce soit dans la nature ; nous nous communiquons notre bonheur , sans interrompre celui des autres

Êtres. Cependant je ne sçais; mais....

enfin, je ne voudrois pas » A ces mots,

elle fut interrompue par l'aspect de plusieurs hommes, qui les enlevèrent et les emportèrent tous les deux à un Vaisseau, d'où ils perdirent bien-tôt l'Isle de vue.

(c Ma Sœur, que veut-on de nous? disoit tristement Abderamen. Nous n'avons fait mal à personne.... Que deviendra Kaillaz quand il ne nous verra plus? Il nous aimoit si tendrement ! «

Cette idée leur fit verser des larmes. « Loin de vous affliger, mes enfans, les interrompit celui qui paroissoit le Maître du Vaisseau; rendez grâces au Ciel, qui nous a fait passer encore à portée de cette Isle. Nous y abandon-

nâmcs, il y a près de vingt ans, l'impie Kaillaz, qui n'adoroit point le même Dieu que nous, qui méprisoit le culte que nous lui rendions, et regardoit dédaigneusement nos cérémonies. Il vous a sans doute imbus de ses principes?

— Il ne nous en a point donné d'autres, répondit Abderamen^ que de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit. — Quoi! reprit celui qui leur avoit déjà parlé^ il ne vous a jamais entretenus du Prophète Mahomet, l'Envoyé de Dieu, qui promet de si grandes récompenses aux Fidèles qui suivent sa Loi, qui les placera après leur mort dans des lieux fortunés, où la possession des plus belles Femmes répandra dans leurs cœurs une volupté aussi intarissable que leurs désirs?.... — Qu'il m'accorde seulement Fèlime, dit en soupirant Abderamen, et je serai aussi heureux que lui! »

L'innocence de ce sentiment attendrit tous ceux qui en ouïrent l'expression. La navigation étoit favorable, et Ton continuoit tous les jours ù dèvcloper il nos jeunes amans les mystères d'une Crovance si nouvelle à leur

esprit. Par les meilleurs traitemens, on tâchoit d'y engager leurs cœurs. On leur ôta leurs habits pour leur en donner de magnifiques. Des mets exquis flatoient leur appétit, et des liqueurs excellentes prévenoient leur soif.

Ils s'entretenoient une nuit tranquillement^ et les idées flateuses que l'amour leur inspiroit étoient bien éloignées du malheur qui les menaçoit, quand ils entendirent un grand tumulte^ des cris confus, des gémissemens; tout le Vaisseau étoit en mouvement. Abderamen s'arrache des bras de Félime qui veut l'arrêrer. Le premier objet qui se présente à ses yeux est le Capitaine expirant à ses pieds. Il est lui-même frapé d'un coup qui l'étourdit et le renverse. G'étoient des Chrétiens qui avoient rompu leurs fers, et dont Theureuse conspiration les avoit rendus vainqueurs de ceux dont ils étoient esclaves une heure auparavant.

Abderamen^ au bout de quelque tems, reprend ses esprits; le coup qui l'avoit abattu n'étoit pas sanglant. Il se lève ; aussi-tôt on se jette à lui, on lui donne des fers, en lui parlant cependant avec humanité, parce que

ces Chrétiens, qui sçavoient son aventure, ne le comptoient point dans le nombre des Ennemis dont ils venoient de se venger. Son premier mouvement fut de chercher Félime. Il entre où il l'avoit laissée, il ne la trouve point; il revient. Quelle vuel Félime percée d'un coup mortel, couchée au milieu des morts dont le pont est tout couvert.

ce Félime.... ma Sœur... Que vous avoit elle fait, barbares ? » En prononçant ces mots^ il saisit un poignard; ses liens l'empêchent de s'en servir, et son esclavage le sauve de sa propre fureur. Il demeure quelque tems immobile, les yeux fixes et dans un silence farouche. La nature ne peut soutenir un plus long saisissement: il tombe sans connoissance.

Il resta tout le jour dans cet état, et ce ne fut que le soir qu'aux larmes qui couloient de ses yeux fermés, on reconnut qu'un sentiment moins violent avoit succédé au désespoir et à la fureur. « Félime, répétoit-il sans cesse, la charmante Félime n'a fait que paroître sur la terre, elle n'y a vécu que pour moi ; elle n'est pluSj et je vis encore. Ses beaux yeux sont éteints pour jamais, et les miens s'ouvrent à la clarté du jour. . » A ces mots,

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entrecoupés de mille sanglots, il s'assoupissoit dans l'amertume de ses pleurs.

La douleur n'est point une passion qui ôte la vie; il semble même qu'elle s'entretient dans le cœur avec une espèce de douceur, qui ne nous arrache point aux soins que l'on prend de notre conservation. Abderamen se laissoit enfin aller aux secours que lui donnoit un Iman Chrétien qui ne l'avoit pas quitté d'un instant, et qui lui devenoit, pour ainsi dire^ de plus en plus nécessaire, par le plaisir que nous ressentons tous à conter nos malheurs.

Il le faisoit entrer dans la confidence de sa vie dans l'Isle, du progrès de ses amours et de ses plaisirs; et ce Chrétien paroissoit toujours prendre un grand intérêt à ce récit. Ces sortes de gens sont souples, insinuans, et la vanité de voir les autres penser comme eux leur fait tout risquer et tout entreprendre pour étendre leur Religion. Celui-ci, voyant un jour Abderamen un peu plus tranquille, crut avoir trouvé l'occasion de l'entraîner dans sa Secte.

u Mon enfant, lui dit-il, après la perte que vous avez faite, chaque instant de votre vie

seroit une marque d'ingratitude si vous cherchiez quelque consolation sur la terre. Mais il est un Etre suprême, qui vous a créé pour l'adorer et le servir. Peut-être ne vous a-t-il frapé que pour vous appeller à lui. Il est jaloux de notre cœur, qu'il veut seul occuper. Remplissez-vous des mystères de sa grandeur infinie et de sa bonté ; pénétrez votre ame de la sainteté de sa Loi, que je vous expliquerai; et quand ce corps terrestre se détruira, l'esprit qui est en vous, et qui ne

meurt point, jouira d'un bonheur éternel

— Je reverrois Félime! lui demande avec empressement notre jeune Amant, toujours passionné pour la mémoire de ce qu'il aime. — Vous ne vous faites encore, reprit l'Iman, des idées de félicité que selon vos sens , et comme ces malheureux Musulmans, avec qui vous avez vécu quelque tems. — Vous n'êtes donc pas dans la même croyance qu'eux? répliqua Abderamen. — Non, grâces au Ciel, continua l'Iman ; ils suivent les dogmes d'un impie, avec qui ils souflViront après leur mort des tourmens qui n'auront point de lin; et tous ceux qui, comme eux, meurent sans avoir été initiés aux eraces

de la Religion où je suis né, sont condamnés à l'horreur des mêmes peines. — Gomment! interrompit vivement Abderamen, ce Dieu dont le nom seul m'inspire une idée si sublime, au milieu même des ténèbres de ma raison qui le cherche; ce Dieu^ dis-je, auroit porté Félime dans une Isle déserte où on ne l'éclairé point ! Il l'auroit conduite au milieu des Musulmans^, qu'il réprouve, pour la punir après sa mort de n'avoir pas eu l'occasion de s'instruire du seul culte qu'il avoue? Félime, dont la bouche n'a jamais déguisé la vérité, dont le cœur ignora toujours l'artifice, et dont les yeux et les mains n'ont jamais été complices de la moindre injustice, Félime seroit malheureuse dans la volonté d'un Dieu qu'elle auroit adoré avec plus de pureté que nous si elle avoit pu le connoître 1 »

En prononçant ces mots, il quitta avec indignation le Chrétien^ et prit dès ce moment la résolution de se séparer de lui tout-à-fait, à la première occasion qui se présenteroit.

Le hasard favorisa bientôt son intention. Le Vaisseau fut obligé d'aborder pour faire de l'eau. L'Equipage se dispersa dans la campagne. Tandis que chacun étoit occupé du

plaisir de toucher la Terre, il s'éloigna insensiblement, et se jetta dans une Forêt dont 1 épaisseur lui parut une sure retraite.

Il n'avoit pas fait une lieue dans cette Forêt, qu'il apperçut un homme assailli par deux Sangliers d'une grandeur énorme. Ses forces étoient épuisées par une longue défense, au lieu que leur sang, que ces fiers animaux vovoient couler, les rendoit encore plus furieux.

Abderamen ne balance point, il court où l'humanité l'appelle; il frape avec tant de bonheur que ces espèces de Monstres tombent sous ses coups. « Je vous dois la vie^ généreux Inconnu, dit celui qu'il avoit délivré. La Chasse m'a exposé à un péril plus grand que tous ceux que la Guerre m'a fait voir encore. Accordez moi la grâce de m'accompagner dans un lieu où je tâcherai de vous marquer ma reconnoissance.

— Je me trouve heureux, répondit Abderamen , d'avoir eu l'occasion d'entreprendre pour vous ce que vous auriez fait pour moi si vous m'aviez vu dans le même danger. Outre le plaisir que j'aurai toujours ù vous suivre , je vous avouerai que la fortune

m'est si contraire, qu'il m'est indifférent quel pays habiter. )> En achevant ces mots^ il apperçut plusieurs Chasseurs qui venoient de son côté, et il ne fut pas long-tems à connoître que c'étoit au Roi de Serendib qu'il avoit sauvé la vie.

Ce Prince présenta son Libérateur à sa Cour, qui grossissoit à mesure qu'ils approchoient du Palais. Abderamen y fut logé; chaque jour le Roi lui donnoit quelque marque nouvelle de bonté et de distinction. Il le plaça dans son armée, à la tête d'un corps de troupes considérable^ et il eut à s'applaudir de son choix.

Abderamen, dans un combat, chargea avec tant de bravoure et si à propos les ennemis qu'il ramena la victoire qui commençoit à se déclarer pour eux. Et ce ne fut pas la seule occasion où sa bonne conduite et son courage décida des succès.

Souvent les grands hommes ne doivent leurs belles qualités qu'à l'ambition de paroître. En pratiquant les vertus, ce n'est point la vertu même qu'ils ont pour objet dans le fond de leur cœur ; ils sacrifient à la renommée et à l'estime des peuples, qu'ils veulent

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se concilier; l'orgueil est l'artisan de leur mérite. Il n'en étoit pas ainsi d'Abderamen. La droite nature dirigeoit toutes ses actions; il soulageoit les Soldats, il aidoit les blessés, il partageoit ce qu'il possédoit avec ceux qui avoient besoin; et il étoit étonné des louanges qu'une semblable conduite lui attiroit. u Quel est donc, disoit-il, le caractère de ces gens-ci ? Est-ce que je puis me dispenser d'exécuter pour eux ce que je voudrois qu'ils lissent pour moi si j'étois dans leur situation? »

Ses services augmentèrent la confiance du Roi à un point que ce Prince voulut concerter avec lui seul les projets de la campagne suivante et les moyens de la soutenir : « Mon cher Abderamen, lui dit-il, j'ai en tête plusieurs Puissances unies ensemble pour me détruire. Jusqu'ici j'ai été victorieux, mais mes finances sont épuisées, mes Peuples sont chargés; mes meilleurs Officiers ont été tués, et ceux que les hasards de la guerre ont épargnés gémissent sans récompenses , après s'être ruinés à mon service. Je ne veux cependant point accepter une paix deshonorante.

— Sire, répondit Abderamen, le zélé que

j'ai pour la gloire de Votre Majesté m'inspire quelques idées que je prendrai la liberté de soumettre à ses lumières, puisqu'elle m'ordonne de parler.

« Depuis que j'ai l'honneur d'être sous sa protection, je me suis instruit exactement des Loix, des richesses et des différens corps de l'État. Vous avez dans votre Royaume des milliers de FaquirSj de Bonzes ^ de Derviches, de Calenders et autres de cette Robe, qui jouissent de revenus considérables en fonds, ou qui en ont d'assurés dans les charités qu'on leur fait. Ces gens-là sont reçus par tout avec quelque considération; sans inquiétude et sans travail, ils ont tout ce qui est nécessaire à l'homme. C'est d'eux qu'on peut dire que la nature j sans être cultivée, prévient les besoins. Ils n'ont d'autres peines que celles qu'ils veulent se donner par leurs intrigues dans toutes les familles , où, sous les noms spécieux de zélé et de devoir, ils soufflent la médisance et la désunion, pour arracher les secrets, et dominer sur ceux qui doivent les craindre, après avoir eu une confiance trop aveugle. L'oisiveté régne parmi ces gens-là, et la paresse en grossit le nombre. Ils attirent

par leurs caresses, et ils inspirent le dégoût de la maison paternelle au fils de ce Bourgeois riche, que son père veut obliger de s'attacher à une profession qui ne lui plaît pas. Le fils de cet Artisan et de ce pénible Laboureur, qui voit que ses parens , après avoir travaillé tout le jour, n'ont gagné le soir que de quoi soutenir leur famille, aspire après un genre de vie qui l'élevé où il ne manque de rien, où il n'a d'autre soin que de s'habituer à prononcer tous les jours deux ou trois mille mots.

« C'est ainsi que vous perdez, Sire, tous les ans, trois ou quatre mille Sujets, qui auroient été de bons Matelots , des Soldats disciplinés, d'habiles Négocians ou de riches Laboureurs, si les Derviches, en fréquentant dans les maisons, ne les avoient pas caressés dès leur enfance, et n'eussent pas, par leur exemple, anéanti en eux le goût du travail et de

l'industrie — Hé! comment remédier à

cet abus? interrompit le Roi.

— En défendant. Sire, répliqua Abderamen, aux Faquirs, Bonzes, Derviches et Calendcrs de votre Royaume de recevoir qui que ce soit parmi eux avant l'âge de trente

-9« ans, et qu'il n'ait exercé dix ans la profession de son père.

« Votre Noblesse vous sert avec attachement, et s'en fait même un point d'honneur. Mettez-vous en état de donner des récompenses à un Noble qui a vieilli dans vos armées ; faites-lui au moins goûter sur la fin de ses jours cette honnête abondance dont a joui toute sa vie un Bonze, qui n'a cependant toujours été qu'un fardeau inutile sur la terre.

« Gomme étantlepremierdevotreRoyaume, dites que vous voulez être aussi le premier ministre du Dieu qu'on y adore. Sous ce titre spécieux, assignez à ceux qui vous sont utiles des pensions sur les revenus considérables que possèdent les Derviches; permettez aux Nobles de revendiquer les legs considérables qui sont sortis de leurs Maisons en faveur des Calenders; réunissez vous-même à votre Domaine les fonds qui auront été aliénés

( // manque ici quelque chose qu'on n'a pu traduire, le Manuscrit étant effacé dans cet endroit. )

Le Roi communiqua ses projets à son Conseil, et la volonté où il étoit de les exécuter. Peut-être en seroit-il venu à bout; maison le trouva le lendemain mort empoisonné dans son lit, et Abderamen, en se retirant le soir au Palais^ fut assassiné par des gens inconnus.

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