A M. CÉLESTIN DOUDAN
Cambrai, 19 septembre 1823.
Ton indisposition, mon cher ami, ne serait-elle pas une petite fable pour te dispenser de venir à Cambrai ? Je le désire tant, que je le crois, mais j'en appelle à ta conscience et t'engage bien vivement à ne me point tromper.
Pourquoi ne m'as- tu pas écrit à Paris? J'attendais une longue lettre telle que je te l'avais demandée. Les Suisses meurent d'ennui quand ils sont loin de leur pays. A la bonne heure. 11 y a jusqu'à trois personnes ici qui pourraient me faire comprendre cette maladie-là, mais le reste, le reste ! On asine dans toute la force de l'expression. Encore si on osait médire, mais point. Il faut être bien au fait de la position de chaque personne l'une devant l'autre pour comprendre quelques demi-mots ; autrement il faut dormir.
Et l'on demande l'heure et l'on bâille vingt fois Qu'on ne s'émeut pas plus qu'une pièce de bois.
Voulez-vous parler politique ? Oh ! prenez bien I. 1
garde ! Monsieur est Tami du sous-préfet ; madame est la cousine du maire. De littérature ? Ah I c'est différent. Tous les regards s'animent ; chacun se prépare ù écouter un oracle connu par quelques petites productions à la Société d'émulation. 11 se lève et dit d'un ton inspiré que Voltaire est plus spirituel et Rousseau plus éloquent. Un vieil inspecteur des eaux et forêts fait quelques plaisanteries sur la Pucelle et la Nouvelle Héloïse et toutes les femmes tâchent de rougir pour faire croire qu'elles ont lu l'une et l'autre. Puis vient un petit abbé qui trouve VAntigiton fort impertinent. Que le diable emporte les conversations où l'on ne peut parler de quoi que ce soit qui tienne à quelque chose sans entendre débiter quelque lieu commun bien plat! J'aimerais cent fois mieux entendre donner une bonne recette pour faire une soupe, qu'un animal qui vient me dire à l'oreille de peur de se compromettre : « Monsieur, j'ai remarqué que l'amour-propre était le mobile de tous les hommes. »
Il n'y a vraiment ici qu'une plante qui réussisse. Ce sont les jeunes filles. A dix-huit ans, on peut avoir tout son esprit sur sa figure. Quand une jeune fille parle, son geste, ses yeux, sa bouche, suffisent à tout. Elle pourrait ne faire que semblant de parler et aurait toujours beaucoup d'esprit ; mais ces plantes sont rares et souvent piquées des vers.
Je regretterai toujours les hommes avec lesquels on peut agiter des questions utiles, traiter des intérêts élevés, s'enflammer l'un l'autre, se livrera tout le désordre et à tout l'élan de ses facultés, sans être traité de fou et de pédant. Malheur aux gens qui répètent trop souvent ces mots-là ! Je crains bien qu'ils ne comprennent pas la vie.
Tu serais bien aimable si lu voulais venir causer et médire avec moi ces jours-ci. Toi qui t'acquittes si bien de l'un et l'autre, trouves-tu beaucoup à qui parler ? Je n'ose plus essayer personne. Il y a des hommes si ombrageux, que leur présenter certains principes, c'est présenter de l'alcali volatil au nez d'un àne. 11 y en a déjà deux ou trois dont j'ai failli essuyer les ruades.
Ma lettre doit t'arriver ce soir ; réponds-moi longuement, car je n'ai pas de livres. Je m'ennuie ; je t'attends ; je t'embrasse.
Cependant, si tu étais réellement malade, ne risque pas la voiture, — mais aussi, ne risque pas un mensonge et prends pitié de ma bonne foi.
AU MÊMIC.
Paris, 3 avril 1828.
Je t'ai écrit fort à la hâte hier, mon ami. Il était tard et j'étais pressé. Aujourd'hui, j'ai un peu de loisir; causons. J'aurais bien quelques reproches à te faire de ne pas profiter de la solitude de Rieux pour m'écrire une bonne et belle lettre qui ne contienne ni réticences, ni promesse de s'expliquer plus au long une autre fois. Quel que soit le nombre des occupations, on peut faire tant quand on est tout seul ! Pas de visites, d'invitations, d'importunités de toutes sortes. C'est un paradis qu'une situation pareille ; paradis à peu près, pourtant. 11 y manque une jeune fille bien aimable, bien douce, bien spirituelle, aimant peu le monde et beaucoup celui avec qui
elle vit seule ; une jeune fille que l'on entend chanter dans la chambre voisine, tandis qu'on s'occupe de ses travaux, qui charme vos repas par sa gaieté, qui le soir se promène avec vous dans le jardin dont elle cultive les fleurs; c'est à cette heure, loin du bruit de la ville, que commence un doux entretien à demivoix ; la nuit s'avance sans qu'on y songe ; l'air est si doux, le calme si profond, que l'on s'oublie rêvant, une main dans la sienne.
Voilà pourtant ce qui vous attend, monsieur. J'en suis jaloux, moi, pauvre hère, qui ne trouve du bonheur que dans ma tête ; j'arrange autour de moi des scènes délicieuses, des voyages, des aventures où je joue un si beau rôle ! Me voilà me promenant au bord du Tibre avec Corinne ; j'erre dans les belles solitudes de l'Amérique avec Atala ; Malvina m'appelle au fond de l'Ecosse ; je tonne à la tribune révolutionnaire avec Louvet ; tous les périls m'environnent, mais l'amour de Lodoïska m'en paye avec usure. Il ne manque à tout cela qu'un peu de réalité, et tout irait bien si je ne me réveillais au bout de quelques heures devant des feuilles de papier qu'il faut noircir de niaiseries qui feront peut-être lever les épaules. Rieux ! Diable, le nom n'est pas poétique, et pour qui connaît la Flandre , il est peu probable que le site soit bien enchanteur. Pourtant, je m'en occupe depuis quelques jours ; je plante , je meuble, j'arrange, je distribue. Mon ami, laissemoi diriger tout ce plan d'ici et tu seras content. Au fond, ce doit être quelque chétif endroit où Ton s'embourbe , où l'on boit de la bière , où Ton fume un tabac bien acre, où les nymphes du lieu sont jaunes comme leurs toiles et sales comme les écuries qu'elles habitent. J'irai pourtant m'en assu-
rer et cela sous peu, comme je te l'ai déjà dit hier.
Je t'ai déjà longtemps parlé de moi dans ma lettre d'hier. Tu as pu y voir que tout ne me souriait point, que mon avenir était fort incertain, fort exposé à beaucoup de chances qui peuvent me faire couler à fond. Je chante pourtant au beau milieu de la tempête. On se moque trop de la philosophie. Il y a au fond quelque chose de bon. Sans affectation, sans exagération aucune, je me console de prétendus malheurs en relisant à tue-têle quelque ode d'Horace bien stoïcienne, mais je. me garde bien alors de tourner le feuillet de peur de trouver un petit chant épicurien dont les maximes ne sont point praticables pour moi. C'est pourtant une jolie vie que celle d'un épicurien : des jardins enchanteurs, de l'ombre, de la fraîcheur, des femmes couronnées de fleurs, des bosquets bien sombres, un vin pétillant, des chants mélodieux, surtout de nouveaux plaisirs pour le lendemain. Au lieu de tout cela, je me promène à grands pas dans ma chambre, tâchant de rire de mes in(]uiétudes, me sentant piqué et disant : <v Tout cela n'est point un mal. Les jardins d'Armide valent peut-être mieux. »
Ma lettre est bizarre et paraîtra peut-être écrite de Charenton ; pourtant, elle est l'image assez fidèle de ce qui me trotte par la tête, et ma tête n'est point malade.
4 avril. Voici donc une lettre du 30 mars. Il est vrai qu'elle ne m'arrive que le 4 avril, mais, enfin, elle €st la bienvenue. Toi, malade au moral comme au physique, et écrire deux pages toutes brillantes d'esprit et d'imagination ? Cela n'est pas possible. Vous êtes, mon frère, trop aimable pour être malade, à plus forte raison pour mourir. Tu prends avec trop de
vivacité les espérances prétendues déçues pour ne point les avoir encore. On ne trouve pas tant d'éclat pour décrire le bonheur auquel on a renoncé. La vie de famille dont tu parles est charmante. Cette femme si douce et si belle, ces enfants instruits par toi et partant si aimables, puis, j'espère, un petit coin de tableau pour tes amis, et l'ensemble est délicieux. Vous jouirez de tout cela, monsieur ; vous en serez quitte pour être un peu honteux de vos sinistres prédictions; à moins pourtant que vous n'aimiez mieux mourir par amour-propre.
Tu pourrais bien mourir aussi de l'ennui que te causent mes lettres ; mais, mon ami, dis un mot et je me tais. Je bavarde avec toi, d'abord parce que j'ai l'humeur causeuse depuis quelques jours, ensuite parce qu'il m'est démontré que, si tu n'es pas malade, tu es du moins malheureux, tourmenté par des idées fixes et que tout est bon pour leur donner la chasse, même mon bavardage et la nécessité de me répondre comme le veut la politesse. Entendez-vous, mon frère ?
Mon Dieu, non ! Quand je demande des nouvelles de Cambrai, ce n'est point pour savoir ce que pensent de moi telles ou telles personnes. Nous sommes si loin l'un de l'autre que tu ne me connais pas du tout. J'ai pour tout ce bavardage de province un si complet mépris, qu'il m'est fort égal qu'on me regarde comme un prodige ou comme un sot. Les commentaires des rues de Cambrai me touchent fort peu. Toutes les commères de la Flandre travailleraient à ma notice biographique et la feraient imprimer à dix mille exemplaires, que je ne dirais pas un seul mot pour réfuter ce caquetage. Je suis un fou, qui ne fais pas vite mon chemin, voilà le texte. Qu'on
brode là-dessus tout ce qu'on voudra et je m'en moque. Je te demandais des nouvelles de Cambrai, parce que j'y porte réellement de l'intérêt. Si je méprise le caquetage, j'aime pourtant quelques gens qui caquettent. Il est très probable qu'avec eux la vie me serait difficile, mais pourtant il se rattache autour d'eux une foule de souvenirs qui me deviennent de plus en plus doux. Ne me prends-je pas souvent à rêver sur toute cette vie passée à Cambrai ? Toutes les émotions que j'éprouvais alors se rattachent indirectement à tous ceux auprès de qui j'ai vécu. J'ai quelquefois peur de moi en songeant que la partie la plus brillante de ma vie est peut-être passée. Ce sont déjà mes souvenirs qui embellissent le peu de plaisirs que je goûte aujourd'hui. Quand je suis là, devant ma fenêtre, à regarder le soleil qui se lève, je dirais volontiers : « C'est le soleil de Cambrai! )) et alors, toutes les illusions dont je me berçais me reviennent. De quelles vertus je devais orner ma vie ! quelle force de caractère je me promettais de déployer ! quels grands sacrifices je devais faire à mes devoirs ! Je croyais alors à la bienveillance de tous ; mon imagination me conduisait gaiement par la main à travers la vie ; elle était belle alors ! Eh bien, mon ami, quand ma mauvaise tête me transporte à Cambrai, je retrouve toute cette exaltation ; je ne me heurte plus contre les réalités ; je suis comme celui qui retrouve le parfum de la fleur dont sa jeune maîtresse était parée. Alors il se souvient de son sourire, de son premier tu, du premier serrement de main et de ces yeux si doux et si tendres. Ainsi me conduisait autrefois ma belle maîtresse, mon imagination.. Depuis, elle s'est un peu fanée; elle a éprouvé tant de mécomptes 1 Pourtant, il lui reste
encore quelque chose d'altier ; elle se promet bien de tout braver plutôt que de plier. Serait-ce encore une illusion ? Oh ! non. Plutôt mourir !
Moi qui méprise fort la déclamation, n'y serais-je point un peu tombé ? Tu m'en préviendras. En voilà pourtant assez pour te faire comprendre, mon ami, comment j'attache à mes amis de Cambrai un autre intérêt que celui del'égoïsme. D'ailleurs, quand leurs noms ne me rappelleraient pas mes belles chimères, n'ai-je point à leur conserver un souvenir de reconnaissance ? J'ai eu parfois envie d'écrire mes M émoires, depuis quinze jusqu'à vingt-cinq ans. — Sans doute, j'aurais beaucoup à mentir pour les rendre intéressants, mais je trouverais au fond du sujet des couleurs assez brillantes pour tout embellir. Je ne suis point étonné que dans les Mémoires qui nous restent, le récit de la première jeunesse des auteurs ait toujours tant de charme et de fraîcheur. Ne voilà-t-il pas que je me rappelle quasi avec attendrissement ce cornet prussien qui, à la fin des belles soirées d'été, rappelait les soldats dans le camp qui était sous nos murs. Je ferais des peintures délicieuses de tout ce que j'éprouvais alors au milieu des petites allées vertes qui avoisinent la ville ; et pourtant qu'un étranger voie tout cela à trente ans, et il n'y trouvera qu'un pays plat et froid.
Je juge un peu tout cela à quarante-cinq lieues et à quatre ans de distance. Nous sommes avec nos sentiments et nos émotions, comme madame de Sévigné avec madame de Grignan; sa fille était toujours charmante à deux cents lieues d'elle.
La vie m'est un peu lourde à présent, mais j'avance avec courage en songeant que peut-être à leur tour mes souvenirs d'aujourd'hui me deviendront chers.
On rencontre un homme; on parle avec lui d'abord avec indifrérence; bientôt on se sent pour lui une amitié qui devient durable. Si, dix ans après, nous perdons cet ami, ce premier moment où nous l'avons rencontré dans le monde nous arrache des larmes s'il se reproduit à notre souvenir.
Savez-vous, mon cher frère, que, comme tous les bavards, j'aime qu'on m'écoute; il me semble que, dans mes nombreuses lettres, auxquelles la vôtre très •courte du 4 avril paraît être une réponse, il y a bon nombre d'articles qui méritent considération et auxquels vous n'avez pas regardé. Soyez plus exact et moins difficile à l'avenir.
Qu'est-ce que tu fais en littérature, mon cher ami? Toujours de l'anglais, toujours à milady Montagne?
TLis donc du moins Walter Scott. L'as-tu en anglais ? Veux-tu que je t'en envoie quelques-uns? Cette fois, ils partiront avec le G. Delavigne, le Lamartine, qui ïie partent point, tantôt par oubli, tantôt faute d'occasion. Lis Walter Scott, mon ami; tu seras transporté dans un monde tout nouveau, quoique tout réel. Ce n'est point du roman, c'est de la vérité et de la vérité
. qui n'est point triviale. Se coucher avec un Walter Scott sur son chevet, — suivre TAntiquaire à travers ses tribulations de famille, — assister à la terrible scène de la tempête contre les rochers d'Ecosse, — à cette belle scène de la mort d'un jeune pécheur qui consolait madame de Staël dans ses derniers moments, malheur, vraiment, à qui ne sentirait point ces beautés! Je suis parfois furieux que les Piirtiains dÉcossej par exemple, soient trivialisés par l'admiration niaise de toutes les bégueules de province. Peutêtre cette admiration t'aura-t-elle empêché de mettre le nez dans le livre; le plus cruel effort à faire, c'est
de se résoudre à admirer avec les sots. Quand leur long museau s'est frotté contre une jolie figure, elle m'en paraît toute laide. Pourtant, il faut se faire violence ; attendre quelques instants; prendre la jeune beauté par la main ; l'amener dans son appartement; s'y enfermer à double tour et, là, réparer convenablement les profanations de l'impie, c'est-à-dire ses caresses. Assez d'allégorie ; elle irait trop loin. Lis Ivanhoe, la Fiancée de Lammeimoor ^ Marmion^ et, si tu ne l'admires point, ne m'écris de ta vie. ^
C'est un malheur des bons esprits de ne point aimer les romans. A force de resserrer leur sensibilité autour d'eux-mêmes, ils finissent par devenir vulnérables sur tous les points. Du bon sens fait qu'on n'aime point les romans ; plus de bon sens encore fait qu'on y revient. Quand on est fatigué de soi, quand la vie pèse, on s'amuse à suivre l'existence des autres. On s'identifie à eux. Quand les romans portent sur les points vraiment sensibles de notre être, ils nous agitent doucement, nous exaltent pour le bien, doublent notre vie en doublant, en activant nos sensations; autant de pris sur l'ennemi.
Walter Scott, avec Richardson et Goldsmith peutêtre, sont les seuls qui aient bien vu ce que devrait être un roman, une représentation de la vie réelle, avec ce qu'elle a, d'une part, de noble, de fier, d'exalté ; de l'autre, de trivial, de faible, d'ignoble aa besoin. L'un corrige l'autre. 11 est faux alors que de pareilles lectures tournent la tête et fatiguent de la vie positive ; elles en délassent au contraire et donnent du goût pour elle. Lisez donc Walter Scott. En allant à Rieux, j'en porterai un dans ma poche, nous lirons ensemble en nous promenant, et, si tu n'admires pas, je mets le feu à la maison, et repars en désespé-
rant de la province. J'ai fait de jolis plans pour ces quelques jours que je veux aller passer avec toi, des plans point romanesques du tout, et je suis sûr qu'ils se réaliseront. Tâche de te réserver dix ou douze jours d'un peu de loisir, nous ferons des excursions charmantes; tu seras mon cicérone. Peut-être pourrionsnous pousser jusqu'à la mer, si le voyage n'est point cher et que tu en aies le temps. C'est cette belle mer si orageuse et si sombre qui baigne l'Angleterre que je veux voir. Il y a pourtant un mois d'ici là. Je bâtis un peu en l'air peut-être. On fait des châteaux de cartes à tout âge ; je veux en faire toute ma vie ; ceux-là ne coûtent ni argent ni repentir, j'allais dire ni regrets, mais je mentirais ; je serais bien triste de voir manquer ce beau voyage.
A MADEMOISELLE PAULE DE S AINTE-AULAI RE. Des Eaux-Bonnes, jeudi soir, 6 août 1829.
Chère petite, vous me reprochez de ne point vous écrire, quand j'étais encore en train de me plaindre aussi de vous. J'aime tant votre belle écriture d'enfant qui me fait toujours penser à vos brouillards de cheveux blonds, comme vous les aviez à ces leçons d'histoire qui sont bien loin. Mais elles reviendront bientôt, n'est-ce pas? Bientôt! c'est loin encore. Écrivez donc ce que vous voyez au bord de votre lac de Neuchatel. Vous entendez des oiseaux et vous voyez des fleurs. 11 n'y a ici ni l'un ni l'autre, excepté des vautours qui volent avec une grâce infinie, et de superbes chardons devant lesquels s'arrête l'âne qui a
l'honneur de porter Albert dans ses promenades à travers les montagnes. Savez-vous que, bien que les fleurs manquent ici, nous avons inventé une nouvelle espèce d'herbier. Madame de Genlis, auteur des Veillées du château, des Annales ck la vertu, du Petit émigré^ du Petit La Bruyère et autres petits chefs-d'œuvre, n'aurait pas trouvé mieux. Nous gardons une herbe quelconque de chaque lieu que nous avons vu, et, après l'avoir bien étendue sur une belle feuille de papier, nous mettons à côté et la date du jour et l'endroit où elle a été cueillie. Vous comprenez que dans un an cela sera charmant. Tout ce foin sera plein de souvenirs. Une simple feuille de chou rappellera la grotte Gastellane, et c'est, je crois, de l'oseille sauvage que nous avons ramassée au pied du pic du Gers. Qu'est-ce que cela fait, pourvu que ces herbes aient été battues du vent au pied des Pyrénées ?
Vous lisez donc Jvanhoe, et en anglais? C'est dans ce livre que j'ai appris le peu d'anglais que je ne sais plus. C'est un beau livre. Le début me plaît extrêmement : Gurth et Wamba dans cette clairière au milieu d'une grande forêt de vieux chênes, le jour qui tombe, et les troncs des grands arbres rougis par les derniers rayons du soleil, et toule cette scène qui rappelle la vieille histoire d'Angleterre en présence de la nature qui ne change pas. J'ai toujours beaucoup aimé le contraste de ces mœurs qui passent, de cette vie agitée des hommes, tout concentrés dans leurs intérêts du moment avec la beauté immobile et éternelle de la terre sur laquelle ils passent. D'ici à Pau, j'ai vu un débris de vieux château ; il n'y a plus que quelques pierres grises qui marquent les degrés par où on montait dans les tours, et les contours de la porte. Il y a eu des fêtes dans ce château ; on a sonné la trompette
surlesrempartstombés; les sentinelles sepromenaient sur le parapet, le matin, en regardant d'un œil disirait couler les eaux du gave et les chèvres grimper sur la montagne qui sort des nuages avec son manteau de forêts et son sommet tout éblouissant de lumière. Le vent a emporté le château et les habitants dorment dans leur armure sous ces pierres éparses, mais le torrent coule encore comme au jour où la sentinelle rêvait debout en le regardant couler. Allez plus loin, montez plus haut. C'est encore un autre genre d'impression. 11 y a vingt ans qu'un homme est allé au sommet du mont Perdu, que personne n'avait abordé depuis les six mille ans que nous vivons nous autres ici. Le jour baissait quand il est arrivé ; pas une plante, pas un insecte, pas un nuage, pas un bruit. Des murs immenses de rochers; un cirque que l'œil ne pouvait mesurer. Vous auriez cru que des géants étaient venus, il y avait des millions d'années, bâtir cette enceinte, et qu'ils s'étaient retirés en silence, à petits pas, comme effrayés eux-mêmes de la grandeur de l'édifice qu'ils avaient élevé. De notre monde, pas un mot n'était allé jusque-là. Dieu' tout seul regardait ces solitudes pendant que les hommes se débattaient en bas ; pendant que nous faisions la révolution française et que Bonaparte tirait le canon sur toutes les villes de l'Europe. Je vous dis qu'il n'y avait pas un être vivant sur cette montagne quand M. Ilamond y est arrivé; si, pourtant : il y avait deux êtres qui animaient ce désert. Deux papillons blancs que le vent avait apportés là; l'un battait encore de l'aile, tout transi de froid et presque mort; l'autre voltigeait autour du premier, n'osant s'arrêter nulle part, et épouvanté de rester là toiit seul. Lisez ce voyage quand il vous tombera sous la main; il y a plus là dedans que
dans M. de Lamarline du genre de poésie que vos sœurs y trouvent. C'est mal écrit, mal raconté, mais rimpression est grande ; c'est là qu'on aurait pu rêver quelques versets du livre de Job.
J'ai peur de vous avoir fait peur avec mes déserts, chère petite. Pauvre petit papillon, j'espère bien que le vent ne vous portera jamais là...
Eh ! mais je vous parlais de Walter Scott, et je l'ai oublié en chemin. A un autre jour donc.
A LA MÊME
Des Eaux-Bonnes, août 1829.
Nous partons demain d'ici, chère petite Paule. J'ai eu enfin votre lettre du 16. Vous avez donc peur quelquefois toute seule? Pauvre enfant! c'est un peu bête, mais ce n'est pas bien extraordinaire. Vous avez donc songé alors à ce petit psaume ? Merci. Vous avez lu : Je ne craindrai pas^ parce que Dieu est avec moi. Je connais un homme très vieux, très savant, qui n'a jamais été exposé à aucun péril, et qui, naturellement, ne doit pas être très hardi. Un soir, une nuit, tout seul dans une grande maison isolée, il entendit remuer bien doucement sous son lit, puis le bruil s'arrêta comme si quelqu'un était là qui craignait d'être entendu. De lumière, il n'en avait pas ; d'armes, non plus. Il attendit un moment ; plus de bruit. Cinq minutes après, il entend encore ce froissement de quelque chose qui glisse lentement, lentement. C'est un homme très pieux; il me disait que, se rappelant précisément ce verset que vous me citez,
LETTHES. \o
il saute hardiment à bas de son lit, se glisse plus hardiment encore dessous, poursuit le bruit qui recule jusqu'au fond de Talcôve et atteint enfin un gros chat qui se laisse prendre le plus tranquillement du monde. Le dénouement est comique, mais ne fait rien du tout àTaflaire. Ce genre de courage donné tout à coup à un pauvre vieux homme qui, de sa vie, n'avait su ce que c'était qu'un danger à braver, me paraît très frappant. C'est mieux, peut-être, que l'intrépidité des cavaliers de Gromwell qui culbutaient l'armée de Charles I" à coups de sabre, au galop, et chantant aussi des psaumes. Dieu plane tout aussi bien sur la chambre où une petite fille a peur que sur le champ de bataille où cent mille hommes se heurtent. 11 y a un verset du Coran qui dit : Dieu voit la fourmi noire, qui, dans la nuit noire ^ marche sur la pierre noire. C'est une rédaction un peu orientale de l'Évangile, mais c'est le même sentiment. Quand on a peur la nuit, il faudrait se dire : Dieu voit la fourmi noire, etc. Où êtes-vous, petite? Si vous n'êtes pas inspirée par la vue des Alpes, de leurs neiges qu'on appellera éternellement des neiges éternelles, tant pis pour vous, petite.
Bonjour, ma bonne petite. Vous êtes pour moi une petite grande personne ; je vais vous traiter toujours ainsi ; parlez-moi aussi sérieusement, et je vous assure que je ne me moj[juerai jamais de vous. Je crois bien que vous avez quelquefois un peu peur de ma manie de plaisanterie. Je ne le ferai plus jamais avec vous.
>. Lisez-vous Walter Scott? Ce n'est pas très bon. Il se répète un peu. Il est bien vieux, et son esprit ne lui donne plus que des souvenirs au lieu de pensées nouvelles. L'esprit s'éteint. Il n'y a que le principe
moral qui grandisse toujours dans l'homme. Ce qui est remarquable, c'est que rintelligence se conserve toujours plus vive et plus ferme dans ceux qui ont toujours été préoccupés d'idées, morales et qui les ont mises en pratique. Kant avait conservé toute la force de son esprit jusqu'à sa mort, à un âge très avancé, lui qui ne se souvenait pas d'avoir jamais menti, depuis qu'il avait l'âge de raison. On dirait que l'amour du bien soutient par sa seule force cette frêle machine humaine, comme ces parfums d'Orient qui conservent tous les traits de la vie pendant des siècles aux morts qu'on retrouve en Egypte. Adieu, chère amie.
A LA MÊME
Mercredi soir, 1829.
C'est dommage queP... ne travaille pas bien. Elle a une grande faculté de retenir ce qu'elle a une fois appris, c'est assez rare. Pour beaucoup d'enfants, il faut y revenir à plusieurs fois; on dirait qu'on écrit sur du sable, aussi profond, aussi net qu'on veut, puis vient un coup de vent et tout est effacé. Avez-vous la mémoire longue, vous, petite? dites-moi cela. Je sais bien que vous l'avez prompte ; mais longue, je ne peux pas savoir encore. C'est une drôle de faculté que la mémoire. Elle a l'air toute capricieuse et pourtant elle obéit mieux que toutes les autres. Elle cède à tout ce qu'exigent d'elle la volonté et l'exercice. Voyez les rois. Ils ont tous admirablement la mémoire des noms propres. On a dit que Mithridate sa-
vait le nom de tous ses soldats. 11 est vrai qu'il faut en concliiie qu'il avait une petite armée, mais tous les princes sont un peu comme cela pour la mémoire. Pourquoi? Parce qu'ils voient beaucoup de gens dont il est nécessaire qu'ils retiennent les noms, et cela arrive toujours. Les chasseurs ont une mémoire toute miraculeuse. Pas un sentier dont ils ne se souviennent au bout de dix ans après l'avoir vu une seule fois. Ainsi de tout le monde, selon le degré de culture et le besoin. Il n'en est pas ainsi des autres facultés. On a beau avoir besoin d'imagination, qu'on prenne le métier de poëte ou de peintre, rien ne vieiit si la nature n'a pas armé d'avance l'intelligence. C'est drôle ; qu'en pensez-vous ? Pourquoi la mémoire estelle presque toujours une faculté volontaire et les autres point? Dites-moi vos idées là-dessus, je vous en prie, chère petite.
\ A LA MÊME
Avez-vous lu quelquefois des pages des Marlijrs de M. de Chateaubriand ? Il y a de bien belles choses. Tout le premier chant est charmant. La rencontre d'Eudore et de Cymodocée mérite bien que vous la lisiez. C'est l'esprit du paganisme opposé à l'esprit chrétien avec une grande vivacité de couleurs. Aimezvous à relire ce que vous avez déjà lu? J'aime assez qu'on relise. On s'étonne des différences d'une année à une autre. Il y a des choses qu'on comprend subitement, sans y avoir songé auparavant. J'ai éprouvé
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beaucoup cela autrefois en relisant le Télémaque. On se rappelle son ancienne impression et on en éprouve une autre. L'esprit a grandi, et il se souvient d'avoir été petit, ou plutôt, au moyen de la mémoire, il se sent petit et grand tout à la fois. Il y a quelque chose de plus singulier que cela : on a lu un livre ; on a tout oublié, tout; on a seulement gardé l'impression qu'il était bon ou mauvais, et puis, tout à coup, on change d'avis ; on trouve qu'on a mal jugé; on relit le livre, on trouve que le second jugement est juste. Comprenez-vous, chère amie? C'est un merveilleux ti;avail que l'intelligence de l'homme. Quand vous regarderez de près, vous trouverez que c'est mille fois plus étonnant encore que le spectacle de la nature et toutes les merveilles de l'histoire naturelle. Il y a dans la Bible : Cœli enarrant glon'am Dei^ « les cieux racontent la gloire de Dieu ». Il est encore plus étonnant d'avoir fait l'esprit de l'homme que l'armée des étoiles. Bonjour, ma petite chère Paule, ne prenez pas sur vos jeux pour me répondre.
A LA MÊME
Broglie, Il octobre 1829.
Vous me demandez, chère petite, s'il n'y aurait pas quelque chose de plus amusant que Thistoire ? Je crois bien que oui, mais il faut s'entendre. Pour l'imagination, sans doute, prise à elle toute seule, elle trouve, et elle a raison, que tout n'est pas bien dans ce monde-ci. Les caractères n'ont jamais la perfection qu'on y voudrait. Les événements ne marchent
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pas assez vite. Ils se traînent par mille détours avant d'arriver au dénouement. Napoléon n'est pas le conquérant comme on voudrait se le représenter; il serait peut-être possible d'ajouter quelque chose aux perfections de la petite Paule. C'est que, vous et Napoléon, vous êtes de l'histoire, de la réalité, comme nous disons ; alors, l'imagination refait tout cela ; elle corrige ; elle fait Paule plus exacte à écrire, par exemple ; Napoléon ne fait pas fusiller le duc d'Enghien ; alors, c'est du roman. Tout s'agrandit, tout s'embellit s'il est possible. Pardon ; mais savezvous l'inconvénient? C'est qu'à force d'embellir, d'agrandir, on fait des êtres qui ne tiendraient pas sur leurs pieds si vous essayiez de les faire marcher ; charmants, mais non vivants. Des façons de dieux et de déesses impossibles. Le bon sens finit par prendre ces êtres-là en mépris. Les romans sont comme cette dame qui, n'ayant pas le teint très beau, s'était mis bien adroitement du blanc sur le visage; puis, vers le front, elle s'était dessiné de petites veines bleues, légères, délicates, les plus jolies du monde. Mais voici qu'un peintre la regardant lui dit : « Mais, madame, vous avez là une veine impossible. » C'est qu'en effet, pour être plus belle, elle s'était arrangée autrement que la nature ne l'a voulu. Les romans ont des veines impossibles, et, comme nous avons, avant tout, besoin de vérité, et que la première chose que nous demandons quand on nous raconte un événement intéressant, c'est toujours : « Est-ce vrai? » dès lors il suffit que le bon sens soit développé pour s'ennuyer de ce qui manque de vérité. Ce qui fait que les romans vous amusent encore, c'est que vous ne savez pas bien encore tout ce qui est impossible. Autrefois, le Petit- Poucet vous amusait parce que vous n'étiez pas bien
sûre qu'il n'y eût pas des boites de sept lieues et des ogres. Il en est ainsi du reste en grandissant.
Il faut donc s'en tenir à l'histoire, parce que, si la perfection y manque, la vérité y est. L'histoire de France vaut mieux que les Mille et une Nuits. La poussière de Chilpéric vole encore quelque part ; le tombeau d'Aboulcazem, cherchez-le. Il est, avec ses trésors, dans le tome VI de la traduction de M. Galland.
Il faut réserver les idées de perfection pour la poésie et la religion, parce que la religion et la poésie nous prédisent un avenir que le bon sens ne peut repousser, et qui n'est contredit par rien de ce que nous voyons, de ce que nous savons ici.
Eh! mais j'ai le ton si brusque, que j'ai vraiment l'air de vous gronder. Adieu, vous allez me trouver bien ridicule et bien confus. Demandez à madame votre mère de corriger un peu tout cela. Le fond est vrai ; la forme est bête.
A M. GUIZOT
Broglie, o janvier 1830.
Il faut, monsieur, que votre bienveillance m'ait beaucoup encouragé pour que je me hasarde à cette terrible épreuve de la Revue. M. de Broglie me dit qu'il faut se hâterpour être en règle avec Timprimeur ; ainsi voilà les feuilles horriblement griffonnées et probablementillisibles. Je ne sais comment vous dire que, pour un premier essai, je voudrais bien cacher le nom de l'auteur. Vous trouverez que cela ne ressemble pas
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mal à la prétention d'un honnête bourgeois bien inconnu qui voulait absolument voyager incognito.
Tout le monde ici est charmé du dernier numéro de la Revue. J'ai lu et relu l'article sur Cooper. Il y a bien du talent aussi dans le morceau sur Tltalie. Je suis plus intimidé que jamais ; enfin, je me mets à l'ombre de tous ces grands arbres : parva suO ingenti.
TX.
AU MÊME
^ Broglio, I8;:0.
Au risque de vous importuner, monsieur, j'ai besoin de vous remercier de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Je ne désire, en vérité, aucun autre succès. Me permettrez-vous de vous dire combien j'ai été touché surtout du sentiment de bienveillance que j'y ai trouvé ? Il y a quelques années, quand j'entendais répéter votre nom partout et que je suivais vos leçons avec la foule, on m'eût bien étonné si Ion m'eût dit qu'un jour vous mettriez quelque intérêt à ce que je pourrais faire. Je n'aurais pas osé tant me promettre de l'avenir.
C'est une situation singulière de se sentir un peu plus de mouvement intérieur qu'on ne sait ou qu'on n'ose en montrer. Cette sorte de timidité finit quelquefois par tourner en irritation contre soi-même. Je vous devrai, monsieur, d'être sorti de là. Je suis charmé que madame Gujzot n'ait pas désapprouvé mes critiques sur la Pléiade. Le public ne fait jamais grand'peur. 11 n'y a que le jugement de cinq ou six
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personnes qui arrête et fasse hésiter quand on veut dire quelque chose.
J'essayerai bien volontiers de parler de lord Byron et je m'en occuperai dès que les Mémoires auront paru.
A M. A.-W. SCULEGEL ^.
Paris, 10 avril 1832.
J'espère, monsieur, que cette lettre vous trouvera à Lille point trop ennuyé de la quarantaine dont vous êtes menacé. C'est une bonne fortune pour Lille, qui n'est pas une ville bien littéraire, que de pouvoir se vanter de vous garder trois ou quatre jours, ne fût-ce même que pour raison de quarantaine. Ce sera là, je crois, son plus grand événement dans ses fastes littéraires. Tout le monde ici a été charmé de vous savoir arrivé bien portant à Calais. Vous avez maintenant fait vos preuves contre le choléra. C'est bien à lui de respecter la gloire littéraire. Il ne paraît pas tout à fait aussi doux avec les illustrations politiques. ' ous aurez déjà su qu'il s'éiait attaqué à M. Casimir Perier. C'eût été un cruel événement si M. Perier eût succombé. Heureusement M. Broussais paraît avoir arraché cette proie au choléra. M. Perier est encore souffrant à l'heure où je vous écris, mais plutôt d'une affection à laquelle il est sujet et que cette secousse a réveillée. On n'a point d'inquiétudes graves sur lui, grâces à Dieu. Nous avons eu des scènes cruelles ces
1. M. A-W. Sclilegel, le célèbre critique allemand, auteur d'un Cours de littérature dramatique, de travaux sur la littérature ancienne de rinde, etc., etc. ; mort en 1845.
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jours derniers dans les rues de Paris ; cette effroyable accusation d'empoisonnement renouvelée de toutes les grandes contagions connues, a excité le peuple à d'horribles désordres. Douze ou quinze malheureux ont été massacrés comme empoisonneurs Ce vieux limon de barbarie qui repose dans les temps tranquilles produit des monstres aux jours de crise. A présent tout est calme. La maladie fait son chemin avec vivacité. Vous entendrez citer comme attaquées du choléra des personnes qui n'ont eu réellement que des indispositions plus ou moins graves. Choléra devient le terme générique de toute maladie. Voilà, monsieur, une lettre à tremper dans le chlore et le vinaigre, il n'y est question que de peste. Heureusement tout le monde dans celte maison est bien portant. Madame de Staël est retournée à Genève. Elle est partie ce matin.
La maison est bien triste. On vous y regrette beaucoup, monsieur. Vous la ranimiez de votre esprit et de votre affection pour la famille du duc de Broglie. Je suis bien sûr qu'il ne se passera pas longtemps sans que vous revoyiez vos amis sur les bords du Rhin ; vous avez laissé à tous un vif désir de vous retrouver bientôt.
J'userai certainement, monsieur, de la permission que vous voulez bien me donner de vous écrire à Bonn; j'ai trop regret aux petites excursions que vous me laissiez faire rue de Bourbon pour ne pas chercher à renouer, môme de loin, ces entretiens où vous me faisiez retrouver ce que je croyais impossible à réunir, la grâce du grand siècle et l'étendue d'esprit de nos jours.
Mille et mille respects.
A M. POIRSON
Broglie, lundi, Il juin 1832.
Mon cher ami, il faut absolument que vous me donniez de vos nouvelles. Vous avez eu là une effrayante bagarre I Je n'aurais jamais pu soupçonner tant de fureur dans ces malheureux fous. Où donc en sommes-nous? Il y a deux mois qu'à propos de choléra, on criait aux empoisonneurs, et maintenant voilà une tentative de guerre civile dans le goût des peuples barbares. Pauvre perfectibilité de l'espèce humaine ! Le gouvernement me paraît avoir agi avec courage et bon sens. La mise en état de siège est une terrible machine, c'est un hors la loi redoutable ; mais dans les mains de ce gouvernement il ne me fait pas peur. C'est une mesure légale après tout, quand une viMe est livrée au brigandage à main armée. La grandeur de ce gouvernement, c'est d'avoir la légalité pour lui et toute la force qui vient de la légalité. Voilà qui est fini, j'espère, d'un ministère de gauche. Nous raisonnions sur la nécessité d'un ministère de ce genre et sur l'impuissance dont il fallait le convaincre par ses œuvres. Les gens de son parti se sont chargés d'une autre réfutation. Tout cela est grand et triste. C'est une journée dont le souvenir restera. Je suis un peu honteux d'être tranquille au milieu des bois, pendant que vous repoussez si vigoureusement la glorieuse république de 93. C'est vraiment un délire incroyable. Je vois que les élèves de l'École polytechnique sont en majorité dans cette effroyable folie. Voilà le prix de tant de prédications
(îloquentes sur la beauté de la Convention nationale. Depuis quinze ans, on est occupé à faire uniquement l'apologie, ou plutôt l'apothéose de l'énergie; on ne juge plus rien que sur cette mesure; aujourd'hui, on recueille dans les rues les fruits qu'on a semés dans les livres. Heureusement que l'énergie était égale des deux côtés vers le cloître Saint-Méry. Maintenant il paraît que la réaction est terrible. Je vous demande pardon de penser un peu aux vaincus, je voudrais que la nation ne dît point : \'œ victisf Cela m'est fiicile à moi qui n'ai point vu ce feu. Mais je voudrais surtout savoir des nouvelles des vainqueurs.
A M. SAINT-MAUC GIRARDIN.
Broglie, dimanche, 20 août 18.2.
J'ai toujours le désir de vous écrire régulièrement, mon cher ami, même quand vous ne me répondez pas. Je vous rappelle avec une exactitude toute commerciale que je vous ai écrit le 12 du courant. Je ne sais guère de nouvelles. Le temps coule ici avec une grande régularité. Mes nouvelles à moi, ce sont quelques petites révolutions philosophiques qui s'agitent de temps à autre dans mon esprit. Par exemple, apprendrez-vous avec intérêt que je reprends ù la démonstration de l'existence de Dieu par l'ordre qui apparaît dans le monde? Cette forme de démonstration m'a paru ridicule autrefois. J'avais de meilleures preuves dans le mouvement, dans l'idée de cause, etc. ; mais voici qu'à présent l'idée d'ordre me paraît prouver une évidence égale, et puis riche et variée comme I. .2
la nature, se présentant sous tant de formes dans tous les êtres. Je referais volontiers les Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre. Et savez-vous comment j'en suis revenu à cette idée un peu plate au premier aspect? Vous savez que la colère porte le sang à la tête; vous savez que les dindons ont une crête qui se gonfle quand ils s'irritent; eh bien, cette crête est là pour les préserver d'apoplexie; sans elle ils succomberaient au premier accès de colère. C'est donc par les dindons que je suis rentré dans cette voie de démonstration. Ainsi, je déserte les hauteurs de la philosophie pour rentrer dans l'humble route des lieux communs, mais des lieux communs, comme nous l'avons dit cent fois, retrempés par le dégoût des paradoxes, comme Tacier dans l'eau. Le chemin du perfectionnement, ou plutôt son plus haut point dans ce monde, c'est le retour au lieu commun réfléchi, au lieu commun quand il s'est fortifié de la connaissance que tout le reste est vanité. Alors, c'est l'argent affiné sept fois au creuset, ou, si vous l'aimez mieux, dans votre jargon, le bourgeois ayant conscience de lui-même. De plus, mon cher ami, remarquez combien je suis peu déclamateur, moi qui pourtant ai lu les Tusculanes et V Existence de Dieu de Fénelon. Les gens qui professent que l'idée d'ordre mène à Dieu, s'en vont aux bords de l'Océan ; ils contemplent Tarmée des cieux qui se réfléchit dans ce miroir sombre et immobile de la mer comme les bataillons dans l'acier d'un bouclier. Mais ces gens-là s'enrhument auprès des rivages silencieux ; moi, je regarde de ma fenêtre un dindon en colère et j'en sais plus qu'eux sans m'incommoder. Raillei'ie à part, lisez les livres d'histoire naturelle un peu récents. Il y a une profondeur de sagesse dans les plus petits
replis du plus petit objet. Me voilà redevenu peuple et admirant Dieu dans les œuvres de ses doigts. On dit que la Jérusalem céleste est bâtie sur l'onyx, l'émerande et le saphir. Tenez que ces onyx, ces émeraudes, ces saphirs sont les excellents lieux communs qui régissent le monde, c'est-à-dire les vérités éternelles. La rouille de la sottise est dessus, mais frottez un peu, vous verrez resplendir l'immortel éclat.
Je ne suis pas très sûr de l'intérêt que vous mettez à de pareilles nouvelles. Dites-m'en d'autres. Parlezmoi de votre famille. Votre femme nourrit-elle votre petit animal de fille? C'est moi, comme vous savez, qui lui enseignerai l'histoire. J'ai du Berquin en moi. Je vous réduis, avec une facilité extrême, une histoire quelconque à la mesure de l'imagination des enfants. J'excelle à en extraire la portion dramatique. Je retiens donc la chaire d'histoire auprès de cette marmotte.
A M. A.-W. SCHLEGEL
Broglie, 30 septembre 1833.
Toute la famille de M. de Broglie a traversé heureusement ces tristes jours d'épidémie. Le choléra a été cependant assez violent dans le bourg voisin du château; sur une population de sept cents âmes, cinquante personnes ont été attaquées et vingt-deux ont succombé. M. de Broglie avait fait venir un médecin qui avait traité les cholériques dans les hôpitaux et qui a fait pour les malades tout ce qu'il était humainement i)Ossible de faire. Depuis plus de trois semaines, aucun nouvel accident n'est arrivé; nous
espérons que tout est fini, ici comme h Paris. 11 eût été certainement à désirer que ce triste spectacle fût épargné à madame de Broglie. Après le cruel malheur ^ qui l'a frappée, c'était trop que cette agitation et ces terribles inquiétudes de chaque jour; M. et madame de Broglie ont pensé qu'ils ne pouvaient pas laisser le lieu qu'ils habitaient livré sans secours intelligents ;\ la violence de la maladie. Ils ont été arrêtés par cette idée de devoir. Le voyage sur les bords du Rhin aurait évité tout cela. Ces bords du Rhin sont toujours pour la famille un sujet d'entretien, et Bonn est le point où vont aboutir tous les projets de voyage J'espère que l'année ne se passera pas sans que vous ayez vu chez vous, monsieur, cette famille qui vous est tendrement attachée. Vous seriez profondément touché, j'en suis certain, du souvenir que votre dernier voyage a laissé ici; tout cet intérêt si vif, que votre entretien apportait dans la vie, se rattache aussi aux derniers jours heureux où Pauline était encore là. Albert viendra vous expliquer ce qu'il sait de latin, de grec et d'histoire. C'est à présent un des généalogistes les plus distingués du bourg de Broglie. Il a composé, dans ses moments de loisir, des tables exactes de toutes les races royales qui ont passé dans ce monde, et cela avec des détails infinis, qu'il va chercher en furetant dans tous les livres. Il pousse l'exactitude en ce genre jusqu'à avoir écrit sur ces tableaux la mort de Ferdinand VIÏ, très prématurément tué par les journaux. Je ne suis pas bien sûr «que, malgré sa bonne nature, Albert n'ait été un peu désappointé en voyant démentir cette nouvelle qui faisait une rature dans sa généalogie.