La mort de mademoiselle Pauline do Broglie
LETTRliS. 29
Depuis que le choléra a cesse ici, M. de Broglie a fait faire à ses enfants un petit voyage de huit jours en Normandie, à travers les églises gothiques et les ruines des conslructions normandes. Cette petite course les a vivement intéressés. J'ai lu, chemin faisant, mille petites dissertations sur toutes ces ruines, écrites par des antiquaires de la province. Le plus souvent cela est à la fois lourd et frivole. La petite érudition superficielle est infiniment fatigante. Même pour les ignorants, la haute érudition vaut mieux; «lie est comme la mer qui soutient presque sans effort ceux mêmes qui ne savent pas nager.
Tout est fort calme dans notre monde politique. Je crois que le problème le plus compliqué est de savoir si M. Dupin sera ou ne sera pas ministre. Vraiment nous sommes sortis depuis deux ans de crises plus violentes que celle-là. Avez-vous daigné jeter un coup d'oeil sur l'éloge de M. Cuvier par cet académicien? Je ne doute pas que votre sentiment si délicat de la langue française n'en fût révolté. La. pensée y est parfaitement au niveau de l'expression ; c'est une collection de quolibets. On y rencontre deux ou trois calembours qui ne sont peut-être pas tout à fait neufs, mais qui sont encadrés là avec un rare bonheur. L'Académie devait mieux à M. Cuvier qu'un pareil successeur. Pour moi qui ne respecte pas infiniment les règlements académiques, j'aurais voulu quelqu'un qui représentât la science tout entière unie au talent d'écrivain, ce quelqu'un fût-il étranger, ce quelqu'un eût-il été quelquefois appelé Quintilien tudesque. La grâce française, comme nous disons, et l'élégance toute française du style, comme nous disons encore, valent bien des lettres de grande naturalisation.
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
/ Paris, 9 août 1833.
Albert de Broglie, tu me fais de la peine de m'écrire si peu que pas. Je n'aime guère à disputer, n'en parlons plus. Je pars en poste pour aller te faire des reproches. Te voilà bien content d'avoir François (Guizot). Est-il arrivé avec son arsenal, fusil, pistolets, poignards, plomb, poudre, balles ? Avait-il un fourgon derrière lui ?
Aussitôt la présente reçue, tu voudras bien te rendre sur le perron du château pour m'attendre. Tu battras des mains quand tu apercevras la voiture. Tu accourras l'air joyeux et empressé, et poussant quelques cris.
Que lis-tu ? Lis la Vie de Cicéron de Middleton. Gela t'intéressera; et puis tu t'orienteras mieux dans la lecture de Cicéron. Lis Middleton, te dis-je; que les quatre volumes soient sur ta table quand j'arriverai. Ils sont dans la galerie à gauche en regardant le poôle. Prends garde de tomber en montant le petit escalier. Es-tu en haut?
Adieu, vilain.
A MADAME LA BARONNE AUGUSTE DE STAËL
Bâle, vendredi, 5 septembre 18 ]3.
Nous arrivons à Bâle aujourd'hui à sept heures du soir. Madame de Broglie reçoit une lettre de vous qui
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lui fait regretter beaucoup que vous n'ayez reçu presque aucune des lettres que tous et chacun vous ont adressées à peu près de chaque couchée.
Nous avons déjà visité Bàle, quoiqu'il ne soit que neuf heures du soir; j'ai vu le Rhin et la cathédrale. Les fleuves et les églises sont les grands traits de tous les pays du monde. L'église est belle, mais j'aime mieux encore les flots bleus du Rhin. 11 coule 1î\, depuis le commencement du monde, sans que les querelles qui s'agitent sur ses bords aient troublé un moment son cours. Bâle-campagne s'est battu contre la ville, et le lendemain le fleuve avait balayé la trace de ces luttes sanglantes. 11 a l'air des lois générales du monde qui, dans leur toute-puissance, passent sur les agitations humaines et les calment sans s'en troubler. L'église était pourtant belle à la nuit tombante. On en a ouvert les portes pour nous la montrer On nous a indiqué, dans l'ombre, le tombeau d'Érasme et celui de la femme de Rodolphe de Hapsbourg. A cette heure, les voûtes avaient l'air d'appartenir seulement à ces morts illustres, muets pendant le jour. J'avais voulu vous raconter notre voyage aux bords du Rhin, mais la triste nouvelle du malheur qui nous afflige tous m'a ôté le courage de vous parler de tout cela.
A LA MÊME
Paris> vendredi, 28 novembre 1834.
Tout va bien dans la maison ; M. de Broglic est fort occupé du procès de la Chambre des pairs*.
1 . La Cour des pairs était saisie du procès de l'insurrection du mois d'avril précédent. 11 y avait plus de cent accusés.
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On a commencé la lecture du rapport depuis lundi dernier. Ce terrible rapport a des dimensions énormes ; on lit cinq ou six heures par jour et l'on n'aura guère fini la lecture avant quinze jours. Une fois la mise en accusation arrêtée, ce qui mènera aux pre~ miers jours de janvier, il y aura au moins trois mois avant de commencer le jugement. II faut communiquer les pièces aux accusés, leur donner les délais nécessaires, etc., etc. Ce sont là les formes infinies -de notre procédure. Elle fait détenir les prévenus des -années entières pour leur plus grande garantie. Après tout, cependant, tous les prétendus embarras de ce procès se simplifient beaucoup en avançant. Le rapport sur les événements de Lyon a un terrible intérêt. 11 vous Jaudra le lire quand il sera rendu public. La session s'ouvrira lundi, sans un discours du roi. Cela est, je crois, arrêté. Il faudra bien, pourtant, attaquer le tiers parti et rabattre rudement son excessive insolence. Vous savez de reste que c'est à ses avis •et à son excessive insolence que nous devons cet important ministère des trois jours. Ce ministère aura fait rire de nous hors de France. Vous aurez eu à vous défendre beaucoup. J'ai quelque pitié de ce pauvre M. de Bassano. C'est un très honnête homme, mais d'une incommensurable témérité, je dirais fatuité, s il n'était pas trop âgé pour ce mot-là. Il est depuis longtemps absolument ruiné. Son traitement de ministre président du conseil était saisi aussitôt son entrée par une multitude de petits créanciers. Quand il regardait derrière lui dans les jours de l'Empire, la différence devait lui sembler grande. Alors il courait de Vienne à Berlin au milieu d'une escorte de cavalerie de la garde impériale, environné de courtisans empressés. L'autre jour, il est sorti de l'hô-
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tel de l'intérieur dans un pauvre fiacre qui est venu le prendre h la brune pour le conduire dans une maison dont il doit, peut-être, le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministère quand il n'était pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les embarras de sa fortune. J'entre dans tous ces petits détails parce que vous avez la passion de savoir exactement les choses. Je vous aurais donné tout le dessin des journées qu'on a nommées la journée des Dupins^ si je n'avais pas craint de vous ennuyer de ces commérages de Cour et de Chambres. Il y avait des anecdotes assez curieuses ; mais, quand cela passe les montagnes, l'intérêt s'évapore sur le grand chemin. Il y a des histoires qui vivent un jour et qui sont charmantes tout le long de ce jour-là, comme il y a des mouches qui brillent, volent et meurent en vingt-quatre heures. C'est un des torts du livre de madame d'Abrantès d'avoir publié, après vingt ans, des choses qui avaient beaucoup de grâce et de piquant il y a vingt ans. A propos des Mémoires de madame d'Abrantès, je veux depuis longtemps vous demander si vous avez lu, dans le septième volume, une lettre sur la société de Coppet, communiquée par M. de Châteauvieux ? je n'aime pas beaucoup cette lettre ni le ton de cette lettre. Il y a là une impartialité sur M. Necker, sur madame Necker, une impartialité bienveillante si l'on veut, mais trop impartiale dans un ami. Je l'ai trouvée noyée dans ces volumes par le plus grand hasard. Je ne lis guère madame d'Abrantès. Je me suis voué aux sciences physiques depuis peu, sans préjudice de la métaphysique.
J'ai bien peur que mes lettres ne vous donnent l'idée d'un grand dénuement intellectuel. Je ne sais comment la vie est si pressée. Je ne dis rien de ce
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que je veux dire ; je vous jure pourtant qu'il me traverse encore parfois quelques idées par la tête ; j'ai envie de vous les raconter et puis l'heure de la grande poste arrive et il faut finir.
A LA MÊME
Paris, 3 février 1835.
Je VOUS ai écrit assez souvent le mois dernier, madame, sans qu'il y paraisse, mais la vérité est qu'avec ma façon d'écrire, il est assez difficile que mes lettres vous parviennent. Voici comment ; j'ai l'habitude de ne jamais finir une lettre le jour où je la commence; je suis assez souvent interrompu ; je laisse là une page que je reprends le lendemain ; je la retrouve alors toute pleine de nouvelles de la veille qui n'ont plus d'importance, d'idées à moi que je trouve fausses, ou déclamatoires, ou ennuyeuses pour vous, et je brûle cette page et je reprends de nouveau pour n'en finir jamais. Vous avez perdu de la sorte, sans vous en douter, bien des comptes rendus de notre situation politique, bien des théories philosophiques et religieuses qui m'ont paru très peu dignes de faire cent vingt lieues. A l'avenir, je prends la ferme résolution de ne plus revenir sur la veille. Je ne sais pas si Louise vous raconte ses beaux bals, ses belles toilettes et ses grands succès. On danse certainement trop cet hiver, et la raison, suivant moi, c'est que, toutes les fois qu'il y a un bal, toute la maison y va et je passe mes soirées tout seul, ce qui m'ennuie infiniment. Les aulres jours,
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au moins, j'entends parler, de huit heures du soir à minuit, de l'Amérique, du discours du président Jackson, du rappel de notre ministre à Washington, de la commission de la Chambre pour le traité, des chances que peut avoir M. Duvergier de Hauranne ou tout autre de faire partie de cette commission ; cela est plus gai qu'une soirée passée tout seul. Croyezvous réellement, madame, que nous ayons guerre avec l'Amérique? Il serait bien triste d'avoir à tirer des coups de canon dans ce beau pavillon américain avec son champ d'azur et ses étoiles d'or, quand, après tout, nous avons de bons ennemis naturels sur le continent, à qui les coups, s'il faut en donner un jour, reviendraient plus justement. Dans chacune des lettres que j'ai brûlées, je vous demandais si vous aviez lu le discours de M. Thiers à l'Institut. Je voulais savoir quel jugement vous en portiez. Il est un peu tard aujourd'hui pour s'en souvenir. Cependant, j'ai regret que vous n'ayez pas vu cette séance, que vous n'ayez pas vu M. de Talleyrand arrivant sur les bancs de l'Académie, en costume d'académicien. Il a produit un effet singulier de curiosité, comme une vieille page toute mutilée d'une grande histoire, une vieille page que le vent va emporter bientôt. A côté de cette destinée presque accomplie, M. Thiers arrivait avec toutes les espérances, tout l'orgueil du présent et de l'avenir. Il racontait d'un air hardi ces agitations qui ont passé sur l'Europe depuis trente ans. Son discours était vivant ; on entendait presque rouler les canons de vendémiaire ; on voyait la poussière de Marengo et les aides de camp courir à travers la fumée du champ de bataille ; tout cela raconté devant des hommes qui avaient vu César et le Consulat et l'Empire, et par
un jeune homme qui avait concouru à une grande révolution après avoir écrit l'histoire d'une autre révolution, tout cela avec le sentiment que lui aussi serait un jour dans Thistoire. En sortant de l'Institut, je n'ai plus vu sur la place Vendôme qu'une grande statue de cuivre immobile et les nuages qui couraient au-dessus, comme les agitations du jour au-dessus des souvenirs du passé. Cette séance d'Académie a défrayé la conversation pour huit jours. Puis sont venus les discours de M. Guizot, et encore de M. Thiers à la tribune, puis celui de M. Berryer,. — toujours des discours. C'est le tort du gouvernement représentatif : Ils ont cherché beaucoup de discours. Je suis quelquefois porté à croire que l'erreur naît du choc des opinions. Autrefois on disait que c'était la vérité qui naissait ainsi. Il est bon de changer de temps en temps les idées reçues, de dire l'envers d'une chose raisonnable. On jette une sottise en l'air et il retombe un trait d'esprit. Cela arrive. A propos d'esprit, M. l'abbé Bautain est-il arrivé jusqu'à vous? je veux dire son livre? Mademoiselle de Pomaret vous a certainement entretenue de M. l'abbé Bautain. C'est très véritablement un homme de mérite, mais il soutient une singulière thèse contre son évêque, l'évêque de Strasbourg. Notez que l'abbé Bautain est philosophe et que l'évêque n'est pas philosophe; il est tout simplement évêque. Or, l'abbé Bautain enseigne dans un séminaire que la raison n'est rien, n'est bonne ;\ rien, n'apprend rien. Il affirme que l'existence de Dieu n'est pas môme du domaine de la raison ; que, sans la foi, il n'y aurait dans le monde nulle connaissance de Dieu. L'évêque se fâche, lui dit qu'il va trop loin ; qu'il est vrai que, même pour l'existence de Dieu, la foi
donne des vues plus nettes et plus profondes, mais qu'enfin la raison n'est pas si bote que le professeur la fait et qu'elle peut s'élever à croire en Dieu. Le professeur persiste à soutenir par des raisonnements que la raison ne peut donner la raison de quoi que ce soit. L'évêque l'invite alors à aller enseigner son scepticisme ailleurs , ce qu'a fait M. Bautain avec beaucoup de dignité. C'est la première fois depuis longtemps que l'Église catholique a vu pareille querelle , un évoque défendant la logique contre son curé. Au reste, la querelle s'apaise, et tout se bornera à deux ou trois brochures sans intervention du pape... Je n'ai aucun entrain d'esprit. Soyez assez bonne pour m'envoyer la chambre que j'habitais à Coppet avec la vue d'Hermance et les dômes de Genève, et le bruit des cloches qui traverse le lac ; je reprendrai un peu d'intelligence.
A LA MÊME
Paris, l"" juin 1835.
11 y a bien longtemps, madame, que je suis tombé dans un état de stupidité complète. Il me semble que j'en sors un peu depuis quelques jours. Je profite de la clarté un peu faible de ce premier rayon pour vous écrire. Serez-vous assez bonne pour m'excuser et de n'avoir pas écrit et d'écrire aujourd'hui? Je l'espère de vous. Il est très vrai qu'une longue lettre de moi a été perdue sur la route, mais elle n'est pas une excuse, car il y a déjà bien des jours de cela. Elle était longue et bavarde. Je vous racon- I. 3
tais et commentais tout le mouvement du moment. C'est bien loin, et, si vous la retrouviez, vous vous reprendriez de cet étonnement toujours nouveau en voyant l'importance donnée aux faits de chaque jour qu'on oubliera demain. Je ne sais pas si nous oublierons bientôt le procès \ ou plutôt les procès que nous jugeons, et la question d'Espagne qui nous agite un peu. Ces procès vous scandalisent beaucoup, j'en suis sûr, mais ne vous en prenez qu'à ceux par qui le scandale arrive. La violence des accusés ne fait pas l'iniquité ni le tort du juge; je crois bien cependant que la faiblesse du juge fait la témérité de l'accusé. Quoi qu'il en soit, la Chambre a commencé à condamner, ou du moins à déclarer coupables huit de MM. les signataires. M. Raspail n'est point du nombre. Il a tout à fait séduit ses juges par le discours que vous trouverez dans le journal de lundi dernier. A la lecture, on ne comprend guère cette séduction; mais, en présence, la familiarité originale et l'assurance du débit, le geste, l'inflexion, l'air et la réalité d'une improvisation désordonnée, fougueuse et adroite en même temps, ce mélange du savant, de l'apôtre et du révolutionnaire, ce singulier chaos d'idées oii Bernardin de Saint-Pierre et Marat semblent se confondre, tout cela a séduit les jeunes imaginations du vieux Luxembourg... Ditesmoi si la politique vous ennuie. Je ne parle plus que de cela. Vous savez ces habitudes de la conversation de Paris de commenter et de ressasser sous
1. A la suite de l'affaire d'avril, dont il a été question plus haut, les défenseurs des accusés avaient écrit une lettre injurieuse pour la Cour des pairs et pour laquelle ils furent traduits devant cette Cour.
cent formes les commérages du jour? Ce procès est pourtant un terrible commérage ! M. Pasquier en paraît alfreusement fatigué physiquement. Il y fait de son mieux, mais on voit qu'il n'est pas accoutumé à vivre avec des gens dont la parole est si téméraire, si en dehors de toutes les convenances de ce monde et de tous les mondes possibles.
3 juin. — Ma lettre s'achève à bâtons si rompus, que les accusés seront jugés et auront fait leur temps de prison avant que j'aie trouvé le temps de finir. De livres à lire ou à acheter, il n'y en a pas. Tout cela est indigne de vous; s'il vous tombe cependant sous la main un petit volume de Washington Irving intitulé les Prairies^ prenez la peine de le parcourir, madame. Vous savez peut-être que j'ai un faible très grand pour tout ce qui est descriptions de la nature. Il y a dans ce livre des esquisses assez belles, assez vastes ; — de couleur, point! — mais on l'y met soimême, par l'imagination. On écoute le silence des grands bois; on voit les chevaux sauvages qui passent au loin bondissant dans leur indépendance, et les grandes eaux du Mississipi, et les troupeaux de buffles, tumultueux comme un ouragan, tout cela raconté plus simplement que je ne vous le dis là, mais enfin, cette lecture m'a amusé; peut-être qu'elle vous plaira aussi. J'oublie le bruit mesquin de la rue des Capucines et j'écoute les pas d'une caravane qui traverse ces forêts tout étonnées de voir des hommes civilisés. Le goût de la nature est encore ce qui cache en soi le plus de sentiments élevés en notre temps. Au fin fond de l'admiration pour un beau paysage, il y a une foule de pensées infiniment morales et honnêtes. L'eau qui coule, l'oiseau qui s'enfuit vers le ciel, le vent qui frémit et qui passe, tout cela court
à la source éternelle de la beauté infinie de ce monde et des autres mondes. Les Psaumes disent : Si Je descends au fond de Fabhne, il y est; sans doute, mais l'œil de l'homme Ty cherche en vain; mais il aperçoit nettement la grande ombre de Dieu sur les plaines sans bornes, sur les eaux sans fond de l'Océan; on la voit passer et r.^passer au tomber du jour dans la pâle lumière que revêt la hauteur solitaire de la montagne.
A propos, voici que j'apprends: queM.Trélat, rédacteur de la lettre incriminée, est condamné à trois ans de prison et à dix mille francs d'amende; les huit autres à des peines moindres. Par une courtoisie de la Chambre des pairs pour la Chambre des députés, M. Audry de Puyraveau ne subira le mois de prison auquel il est condamné qu'après la clôture de la session. Voilà qui est poli. L'intérêt de l'affaire d'avril disparaît devant la question d'intervention. Passerons-nous encore la Bidassoa ? Nos canons descendront-ils les Pyrénées ? Le drapeau tricolore sera-t-il déployé dans ces montagnes de Navarre qui l'ont déjà vu glorieux et tyrannique ? Pour combien de temps descendrions-nous dans les plaines de Castille ? Le plaisir de faire dire de notre armée :
Navarre et l'Aragon tremblent quand ce fer brille !
est-ce un assez noble plaisir? L'aurons-nous? C'est un plaisir qui pourrait être cher. Les lois de l'intervention telles que nous les avons professées seraient un peu violées. Le moment est-il venu où ce principe doit s'abaisser devant un principe supérieur d'humanité, de civilisation et de gloire nationale ? Dieu seul en sait quelque chose; lui seul, quand il verra, si
l'intervention a lieu, notre artillerie descendre lentement les pentes rudes des Pyrénées espagnoles, pourra dire ce qui en adviendra.
Quoi qu'il arrive, je désire bien vivement le moment où je pourrai retourner en Suisse. Les agitations politiques sont peu de chose. Quand on n'est pas M. Fox ou le général Bonaparte, ce n'est pas la peine d'être sur la scène ou au parterre du monde politique. J'excelle à voir la vanité des choses : vanité des vanités et tout est vanité dans ce monde, hors ma chambre avec ma fenêtre qui regarde vers l'Italie, par-dessus les Voirons.
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
Septembre 1835.
Mon cher Albert, nous avons de tes nouvelles. Tu peux être tranquille sur ta santé. Nous tenons de toi que tu es arrivé très? bien portant. Je le tiens de ton père, qui le tient directement de toi.
Je t'avertis que je commence à m'ennuyer de ne pas voir ta sotte figure ; ta sotte figure qui me divertit.
Je te prie en grâce de ne pas aller seul sur la grande route de Broglie. Figure-toi que M. de Tallenay a été dépouillé par les voleurs entre Naples et Rome. On lui a pris une montre, une montre à répétition. La mienne va assez bien.
Pour en revenir, à cette aventure de M. de Tallenay, il a donc été volé par des voleurs. Au moins il le suppose généralement. Ne pourrait-il pas t'arriver la môme chose si tu étais rencontré par des bri-
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gands ? Il est vrai que Naples est loin de Broglie, mais il est également vrai que Broglie est loin de Naples ; donc les cas sont identiques. Tu apprendras tout cela en philosophie.
En attendant, porte-toi bien et tu ne seras point malade, comme l'enseigne et l'a toujours enseigné la saine logique.
A M. RAULIN ^
Paris, 24 novembre 1835.
Ah I ah î nous avons pris et brûlé Mascara. Je dis nous, quoique je vous écrive du coin de mon feu, mais ce nous est très reçu en rhétorique. Nous avons pris Mascara et Abd-el-Kader est entré dans les gorges de l'Atlas, s'enfuyant de toutes les jambes de son cheval arabe. Vous voyez que la civilisation vaut bien la barbarie et qu'un canon manœuvré de sang-froid, suivant les règles précises de la géométrie, vous culbute aisément ces poétiques escadrons avec leurs oripeaux brillants et leur enthousiasme éphémère et leur musique barbare.
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.
La civilisation n'est pas si bête, quoi que le descendant de Pierre le Grand ait l'air d'en penser. fJe vois que vous tournez à Tilluminisme et que vous voulez lire M. de Saint-Martin. Si vous aimez actuellement cet ordre d'idées, prenez Séraphitus Scraphita, de M. de Balzac. C'est un roman mystique