M. Raulin, maître des requêtes au conseil d'État
d'après les doctrines de Swedenborg. Vous devez ôtre familier avec Swedenborg après votre séjour dans le Nord. J'admire la facilité avec laquelle M. de Balzac imite tous les genres. Il a l'air de tout comprendre. Je dis l'air, car je crois bien que ses phrases en disent plus qu'il n'en pense. J'ai eu aussi la fantaisie de lire Swedenborg. Ce que j'entrevois paraît comme les Mille et une Nuits de la dévotion. Écrivezmoi ce que vous pensez de ce Swedenborg. Si vous vous mettez à lire Saint-Martin, vous pouvez bien n'y rien comprendre du tout. Si vous y voyez quelque chose, faites-m'en part ; mais, au nom de Dieu, mettez quelque contre-poids à ces lectures excentriques. Lisez-moi quelque bon volume de Reid, Essai sur les facultés inlellectuelles ou tout autre traité de ce genre, simple, droit, sensé, honnête, réservé dans ses jugements, distinguant entre le mirage et la réalité, entre l'ombre et le corps, s'élevant sur les montagnes et non dans des ballons.
Vous êtes homme à aller dans des ballons, mais je vous en empêcherai, si j'ai quelque crédit sur vous. Lisez Reid et Bossuet. Voilà une nourriture saine.
AU MÊME
Broglie, 11 décembre 1835.
Chacun parle de vous ici, monsieur, dans des termes qu'il ne me convient pas de répéter de peur d'exciter votre vanité. Vous avez eu grand tort de partir sitôt, et il n'était pas si nécessaire que vous le dites d'aller donner votre avis dans la séance de mardi
au conseil d'État. Avez-vous commencé quelque chose pour la Revue doctrinaire? Songez donc à acheter et à lire des livres de droit. On s'intéresse à tout, pourvu que l'on aille un peu au-dessous de la superficie. Je vous ai fait, j'espère, de beaux discours sur l'érudition. Pour moi, j'ai une rage d'apprendre, qui ne fait que croître et embellir chaque jour. C'est là le secret de ma prétendue paresse. Il n'y a de véritable originalité en tout que sous les dernières couches de l'érudition. Quand on ne sait rien, on se croit trop facilement des idées neuves. Ce serait une sage résolution de ne rien penser par soi-même jusqu'à ce qu'on sût bien ce que tous les siècles ont pensé. On serait peutêtre un peu roide pour penser par soi-même après cette étude, mais lisez les deux volumes de M. Hugo et vous verrez si c'est la peine de penser par soi-même. A propos, on dit que M. de Lamennais a pensé par lui-même un nouveau volume. Qu'est-ce qu'il répète là dedans et qui veut-il manger? Est-ce un traité sur la nécessité impérieuse d'égorger ses ennemis à la lumière de l'Evangile? Quel joli petit agneau que ce rhéteur! Du reste, ses livres sont arrangés comme les processions dans les auto-da-fé. Des chants très agréables, de belles fleurs, de beaux flambeaux, de magnifiques chasubles qui brillent comme des ailes de papillon, de beaux versets des Écritures répétés par de belles voix, sous un beau ciel, et, au bout, dans la perspective, un beau bûcher de trois voies de bois bien allumé, pour y brûler son maître ou son serviteur, suivant le génie des siècles.. Que le diable l'emporte !
J'espère qu'il ne vous emportera pas avant «amedi, quoique vous ayez, à rebours, quelques opinions de M. de Lamennais.
Bonjour, mon cher ami.
XXTI.
AU MÊME
Paris, 19 décembre 1835.
Merci, mon bon ami, de votre bon souvenir. Bien que je n'aie pas le temps de vous écrire aujourd'hui, je veux pourtant vous dire deux mots d'amitié. Vous êtes de rinfiniment petit nombre de personnes à qui j'aime mieux paraître bête qu'insouciant. Ainsi, point de marivaudage. Je vous conjure tout simplement de ne vous pas faire nommer sous-préfet à Reims. A quoi me servirait de m'être attaché à vous, si vous allez vous enfoncer dans les solitudes inconnues de la province : « S'enfonce et disparaît dans des solitudes inconnues, » comme dit M. de Lamennais, en parlant, non des sous-préfets, mais des schismatiques. Je ne veux pas que vous quittiez Paris. Comment! vous pouvez avoir toute votre vie l'espoir d'être maître des requêtes, et vous renonceriez à cette belle perspective? Plaisanterie à part, ne vous en allez pas d'ici. J'ai d'autres raisons à vous donner que la peine que cela me ferait, mais c'en est déjà une.
Quid legis ? Lisez l'introduction de M. Mignet aux deux volumes d'extraits de dépêches sur la succession d'Espagne. Gela est très bien pensé et très bien écrit. Je remarque de plus que M.deLyonne dans sa correspondance valait autant, ou à peu près, que la moyenne des ambassadeurs ou ministres d'aujourd'hui. Il paraît que le siècle de Louis XIV n'était pas aussi misérable qu'on le croirait en lisant Pascal, Saint-Simon, Racine et Bossuet.
Bonjour. Je n'ai rencontré cette semaine que bien
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peu d'hommes qui ne se crussent supérieurs aux susdits Pascal, Bossuet, etc.
Adieu, mon cher ami ; je vous suis très tendrement attaché. Si je vous prouve le contraire, ne m'en croyez pas.
A M. A.-W. SCULEGEL.
Paris, 28 mars 1836.
Dieu merci, je pourrai vous écrire à mou aise, monsieur; je pourrai causer longuement avec vous des temps anciens et des temps modernes, vous demander votre avis sur tout, et l'histoire, et la philosophie, et la littérature. Vous avez jeté et vous jetez la lumière sur tout; vous remarquez avec raison que nous ne faisons pas précisément ici la même chose depuis quelques mois. Nous habitons un peu les ténèbres extérieures. La politique du moment n'est pas non plus bien charmante. Si l'on veut garder quelque mouvement d'esprit, il est nécessaire de s'élever plus haut. Spernit humum fugienle penna. Il faut même aller plus haut que le Jocelyn de M. de Lamartine. Beaucoup de nos travers d'ici-bas ont suivi le poète sur les cimes des Alpes. L'écho de nos petits caquets le préoccupe certainement jusque-là. L'amourpropre, le lieu commun tourné en paradoxe, l'affectation de la simplicité, il a emporté tout cela dans son petit paquet vers ces régions supérieures. Je vous parle bien en détail de Jocelyn. Vous aimez mieux errer sur les bords du Gange. Les eaux du fleuve sacré sont plus profondes et plus majestueuses que nos
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ruisseaux qui se dissipent en cascades et en poussière humide, mais vous m'avez accoutumé à vous voir Vœil à tout. Votre esprit a de ce que les théologiens nomment, je crois, l'omniprésence. Vous avez bien voulu m'envoyer de ces bords du Gange des épigrammes contre les petites ambitions du jour plus acérées qu'on ne les aiguise ici dans la poussière et la vivacité du combat. Je tiens donc que vous avez lu M. de Lamartine et aussi les Mémoires de madame Merlin. Vous pouvez les tenir pour authentiques. Elle en a fait des lectures dans plusieurs salons. Nous sommes loin du temps de madame de la Fayette.
Ne vous di^couragez pas de votre bon projet de venir à Paris et à la campagne cette année. On a pris cela pour un engagement très positif auquel vous ne pouvez plus manquer. Permettez-moi de vous dire que, moi aussi, j'ai grande impatience de reprendre ce fil d'entretiens trop souvent brisé. On tâchera d'être pour vous le moins goth possible; ce n'est pas le cas de dire de notre âge présent :
Qui n'a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur.
11 est bon de regarder en avant ou en arrière. L'imagination a été précisément donnée à l'homme pour échapper au poids de ces époques sans éclat et sans vie. Quand on nomme M.***, membre de l'Académie française, il faut regarder vers Racine et Voltaire pour oublier cette triste nomination. Ne vous fâchez pourtant pas contre l'Institut au point de ne pas vouloir parler du dictionnaire. Ce dictionnaire est de belle taille, il mérité attention.
Mille respects dévoués.
AM. RAULIN
Paris, 3 mai 183G.
Que faites-vous si longtemps dans ce pays perdu? 11 y a des jours où j'ai envie d'aller vous prendre par le bras et de vous ramener bon gré mal gré. Si je vais un jour me faire sacrer à Reims, je profiterai de l'occasion pour vous dire un petit bonjour, mais il faut un prétexte pour aller dans cette province écartée, et je ne crois pas que je sois roi d'ici longtemps. La monarchie actuelle se porte trop bien, Dieu merci. Pour le président de la Chambre, je crois qu'intellectuellement du moins, il se porte fort mal.
Oui, M. Dupina voté pour M. Guizot. Oui, M. Royer- Gollard a voté pour M. Guizot, et aussi M. Thiers. Tout le monde. Personne n'a mis de billet blanc. Au moins chacun s'en défend. Du reste, ces billets blancs sont niais. Ne cherchez pas parmi les gens d'esprit de l'Académie les auteurs de ces billets blancs.
Quant à M. Lebrun, il n'a pas voté pour M. Guizot ;. qui l'eût cru? lui! notre ami à tous! lui, si loyal, qui faisait profession de voter pour lui en toute occasion; eh bien, il ne lui a pas donné sa voix! Et comment vous expliquez-vous cela, mon cher Raulin, vous, le docteur subtil? La raison en est fort simple. Pensez-y. C'est qu'il est arrivé dix minutes trop tard à l'Institut; qu'on a procédé avec une exactitude militaire. Le rendez-vous était pour une heure. A une heure cinq minutes, tout était fini.
Que ceci vous soit une leçon. A la première ligne-
OÙ je VOUS disais : «M. Lebrun n'a pas voté», vous avez tout de suite cherché midi à quatorze heures. Midi n'est jamais à quatorze heures, monsieur le docteur subtil.
Vous aurez lu dans les journaux que votre maître, Sa Grandeur le garde des sceaux, avait été emporté par ses chevaux jusqu'au pied de la colonne Vendôme. C'est déjà une fière hauteur pour M. le garde des sceaux. Néanmoins, on assure qu'il a gardé tout son sang froid et que la tête ne lui a pas tourné.
Vous voyez tout ce que je sais d'affaires publi(]ues, dans les journaux. Je crois, comme vous, que tout marche à la conciliation, et qu'en effet, les loups finiront par dîner avec les brebis.
Ne pensez pas à ce pauvre spectacle. Étudiez le seizième siècle. Lisez cette correspondance d'Érasme que vous avez vue chez moi. Hormis les batailles rangées, ces gens-là valaient mieux que nous. Si vous effacez léna et Austerlitz de notre histoire, il reste l'Église française de M. l'abbé Auzoux et le théâtre de madame Saqui. C'est beau, mais c'est peu. J'oubliais y Ermite de lu Chaussée-d'Antin, de M. de Jouy.
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
Broglie, mercredi, 18 mai 1836.
Bonjour, mon cher ami, comment te portes-tu? T'ennuies-tu un peu? J'espère que les premiers jours n'ont pas été trop tristes, que tu t'accoutumes déjà un peu à ces vingt-quatre heures passées chaque jour hors de la maison. J'aurais pourtant bien voulu
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te voir trotter dans ce parc. Du reste, il paraît que ce parc réserve ses pompes pour le jour où tu reviendras. Les lilas sont à peine en fleurs, mais le soleil est assez chaud. As-tu froid à Paris? Es-tu bien établi? Ton pupitre est-il rangé? As-tu tous les livres dont tu as besoin?
Dis donc, si tu fais Técole buissonnière, viens jusqu'ici, par la diligence, sans prévenir personne. Je suis sûr que tu seras très bien reçu. Je craindrais seulement que ta mère, en te voyant arriver, ne pensât que tu ne te fusses cassé le col à Paris.
Ne va pas te croire obligé de me répondre bien exactement. J'exige même que tu sois très inexact. Si tu sais la chute du ministère, tu me feras plaisir de m'en écrire un mot. Tu pourrais peut-être, dans ce cas, demander à M. le président du conseil de me le faire savoir par voie télégraphique.
Nous avons fait la route en douze heures en tout, ce qui fait six heures par jour à peu près. Cette rapidité dans le voyage est étourdissante.
A propos, ne travaille pas beaucoup. Je serais bien content si j'apprenais que tu ne fais rien du tout et que tu as perdu le goût du travail.
AU MÊME
Broglie, 2{ mai 1836.
Ainsi, mon cher Albert, voilà déjà une page et une belle page de tes mémoires toute prête. Tu as failli un jour ne pas déjeuner. Que cela ne t'arrive plus. Mais, toutefois, il y a peu d'hommes distingués, sur-
tout dans les Icltres, qui n'aient commencé ainsi. Johnston a eu faim, Chatterton faim, Gilbert faim, Savage faim, froid, soif, sans compter que
La faim mit au tombeau Malfilàtre ignoré.
11 ne faut pas pousser les choses jusque-là, surtout quand on veut se faire connaître de son vivant, mais un peu faim aiguise le talent. J'attends pour le moins de toi un petit volume comme Rasselas avant que Fannée finisse.
M. Rossiet M. de V... viennent de quitter Broglie. Je crois que M. Rossi laissera venir ici Alderano pendant les vacances, pour le reprendre à son retour des Pyrénées, vers le mois de septembre. J'espère bien que pendant les vacances le temps sera plus doux pour toi qu'il ne l'est à présent. 11 est d'une inclémence rare. 11 fait un vent formidable et un froid glacial, pour parler sans exagération. On n'a pas pu conduire M. deV... à la forge. Tu sais par toi-même quelle tempête cela suppose. La forge qui est à Broglie ce que le Vésuve est à Naples. Broglie est fier de sa forge. Des hauteurs du château, quand on regarde par une belle nuit d'été au fond de la vallée, on croit voir au loin la fumée rougeâtre de ces grandes fournaises, et entendre le bruit des pesants marteaux.
Dùm graves Cyclopum Vulcanus ardois urit officinns.
Mais c'est pure imagination, et l'attention la plus scrupuleuse ne peut. saisir de si loin ni bruit ni fumée.
Ta lettre est gentille, mais tu ne me donnes guère de nouvelles. Quelle place as-tu? Que fait-on d'Alger?
Ta dernière composition en vers latins était-elle bonne? Est-il réellement question d'intervenir en Espagne ?
Je ne sais de nouveau que ce que j'apprends dans cette grande bibliothèque qui te dit mille choses aimables. Adieu, cher enfant.
AU MÊME
Broglie, 31 mai 1836.
Vous avez manqué, mon cher monsieur, la visite de M. F. N... que bien vous connaissez, deM. F. N... qui a pris les armes pour l'empereur en 1815, qui a voté pour M. François Guizot, protestant, en 1829 et pour lui-même, M. F. N... Il a passé ici la journée de dimanche. Les Iconogi^aphies étaient sur la table du salon; il a commencé entre huit et dix heures du soir des commentaires pleins de sens et de pénétration sur les divers personnages dont les traits y sont reproduits : « Dupin I Brave homme, à ce que je crois. Tiers parti, moi aussi, je suis tiers parti. Je veux des économies et point de flatteurs : c'est à peu près l'opinion du tiers parti ; une opinion franche et loyale. — Le duc de Reichstadt, fils de l'empereur. C'est mon fils, mon fils tout craché, excepté les plaques. — J'en ai acheté cinquante exemplaires chez madame veuve Delpech et j'ai pris un bon peintre qui m'a barbouillé toutes les décorations. Il n'en a pas, mon fils, de décorations. — L'habit, c'est l'habit d'un collégien, c'est l'habit de mon fils. — Et puis, j'ai dit à ma femme : « Tiens, voilà le portrait
«de mon fils.» — Il ressemble à faire peur. — Nous nous ressemblons tous, c'est la vraie figure de l'Empereur. — Bel homme, l'œil vif! Lafitte, oh! Lafitte ! C'est juste l'air de mon frère. J'en ai pris vingt-cinq exemplaires chez madame veuve Delpech, et j'ai dit à mon frère : « Tiens, voilà ton portrait; c'est toi « tout craché, donc î »
C'en est assez sur un voyageur. Je te tiens fort au courant des allants et venants, comme tu peux le remarquer, mon cher ami. «
J'entends dire que tu te répands extrêmement dans le grand monde, que tu es cruellement tiraillé et forcé de dîner cinq ou six fois par jour en ville, pauvre enfant !
Je t'embrasse, mais dis-moi un peu ta vie d'humaniste et d'homme du monde.
A. M. LE VICOMTE d' E A USSON VILLE .
Broglic, dimanche, juillet 1836.
Mon cher d'Haussonville, vous êtes très aimable de songer un peu à moi qui vous regrette beaucoup ici. J'avais déjà pris la très douce habitude de nos longues causeries et je ne passe pas sans tristesse devant votre chambre momentanément fermée. Je compte bien qu'elle se rouvrira prochainement et j'ai besoin de vous entendre encore chanter :
Mon père avait un âne
Tout comme vous ;
Je crois que c'est vous !
.Si LETTRES.
Vous aviez aussi dans votre corridor un quelqu'un qui vous est très attaché et qui attend votre retour avec grande impatience. Si vous voyez sur la route de Bernay, quand vous reviendrez, allant au devant de vous une grande redingote verte, surmontée d'un grand chapeau gris, vous pouvez dire :
Je crois que c'est lui !
Yous vous attristez donc dans ce grand fourneau de Paris? Vous devez avoir quelque difficulté, par le temps qui court, à penser à autre chose qu'une seule chose. Je ne vous recommanderai pas d'apprendre à diriger vos idées, à leur commander de façon à éviter ce qu'il y a de fatigant dans les préoccupations. Aujourd'hui ce serait commencer par un moment très difficile. C'est pourtant une belle et bonne faculté que celle de se distraire par la réflexion, d'envoyer promener sa pensée où il vous plaît et par quel chemin vous voulez. Le malheur, c'est qu'on ne peut guère appliquer ce système que quand on n'a ni inquiétudes ni chagrins. Cela fait que le remède est fort efficace lorsqu'on n'en a pas besoin.
La lecture des débats d'Alibaud dans les journaux m'avait frappé, comme vous l'avez été en étant témoin de ce triste spectacle. Cette audace brutale au service de si pauvres et de si criminelles idées, fait une déplorable impression. Les actions sont aujourd'hui bien autrement violentes que les convictions ne sont fortes. 11 ne faut même ni beaucoup de haine, ni beaucoup de fanatisme pour amener aux crimes les plus affreux. On tire aujourd'hui sur un homme par un mouvement d'humeur. On tire sur le roi par la disposition qui aurait autrefois empêché un homme
d'ôler son chapeau quand le roi passait. N'était la justice, je crois, en vérité, que la main retournée on n'y penserait plus. Tous ces crimes se font sine studio et sine ira, sans grand dégoût pour les honteuses doctrines qu'on défend, sans grande haine pour les hommes qu'on assassine. Cela fait passer une heure ou deux. On frappe fort et Ton se croit convaincu. Les temps sont venus où il ne faut pas croire aux doctrines qui font des martyrs. Les âmes perverses sont à présent comme ces odieuses cannes-fusils ; une fantaisie les résout en un assassinat. Vingt grains de poudre suffisent à. lancer la balle qui va mettre un pays sans dessus dessous.
AM.LE PRINCE DE BKOGLIE
Broglie, lundi, U juillet 1S36.
Le bel anglais que je t'ai écrit l'autre jour était de lo7'd Chesterfîetd. Ses lettres ne manquent pas d'intérêt. C'est une longue suite de conseils à son fils, conseils où la morale est toujours sous-entendue. Il dit même quelque part à son fils que, quant fi la vertu, son gouverneur est chargé de lui enseigner tout ce qui peut s'y rapporter. Johnson disait de ses lettres que lord Ghesterfield y professait les manières d'un maître de danse et la morale d'une courtisane. C'est un jugement trop sévère, mais il y a bien quelque prétexte h en parler avec cette dureté.
Ton père a rapporté ici deux volumes de M. de Chateaubriand, servant d'introduction à la version de Milton. Ils sont intitulés Essais sur la littérature
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anglaise, mais c'est surtout un essai sur les mérites et les vertus du vicomte François-Auguste de Chateaubriand. Il y est cependant parfois question de l'Angleterre pour dire comment M. de Chateaubriand ne ressemble pas à celui-ci, comment il ressemble à celui-là. Il finit par un parallèle entre lui et Milton. Du reste, parmi toutes les formes de rapprochement dont nous avons si souvent ri, il n'avait pas encore inventé celle-ci : Le tocsin de la Saint- Barthélémy sonna la huitième année de Shakspeare. C'est une belle et inépuisable forme de langage, car ce même tocsin a sonné la septième année de cet autre, la quatrième de cet autre encore et ainsi de suite.
Bonjour, mon cher ami; bien des injures pour avoir oublié ma note à Marc. Je ne t'en écris pas bien long aujourd'hui parce qu'en 1572 le tocsin de la Saint-Barthélémy annonça qu'un certain nombre d'années, de jours et d'heures après, il ferait une chaleur étouffante qui ne permettrait pas d'en écrire davantage.
AU MÊME
Broglie, 1" août 1836.
Vous faites acheter cher vos triomphes, monseigneur. Vous restez à Paris jusqu'aux distributions du concours, afm de ne pas priver M. Pelet de l'honneur de vous embrasser. A la bonne heure.
Tu es gentil d'avoir le premier prix d'histoire et cet accessit de grec. En es-tu toi-même très content?
Tu sais qu'il est convenu, arrêté, décrété, que tu ne me réponds point tout ce temps de concours. Je vois
LETTIIES. \)1
que cette idée commence à entrer dans ta tôte et c'est un nouveau plaisir pour moi de ne point recevoir chaque jour de tes lettres. En me levant, je me dis: «Je n'aurai point de lettres d'Albert aujourd'hui, )î et je me sens tout content et j'ouvre les rideaux de ma fenêtre et le soleil entre à flots dans ma chambre, et je me mets à lire quelque lettre spirituelle de Voltaire ou de madame de Scvigné. Ainsi, mon cher ami, ne te presse pas.
AU MÊME
Broglie, 13 août 183G.
C'est-à-dire deux prix et deux accessits au concours. Vous n'y allez pas de main morte. Rien qu'à te voir, tes concurrents doivent trembler quand tu entres dans la salle du concours, avec ton écritoire, tes plumes neuves et ton déjeuner.
Jam galeam Pallas et aegida GuiTus^ue et rabicm parât,
et le torticolis de l'autre jour ne t'a pas empêché de regarder tes rivaux en face et d'emporter à leur barbe le deuxième prix de version.
Ce qu'il y a de très gentil à toi dans cet enivrement delà victoire, c'est quetufaistrès honnêtement les commissions qu'on tetionne. Quand M. Pelet te donnera la couronne, il la mettra sur une belle et bonne tête, qui ne se trouble de rien ; tu peux le lui dire de ma part. Dis-lui :
Media inter proelia semper Sideribus cœlique plagis superisque vacavi.
C'est-à-dire, je ne me laisse absorber par rien, ei je trouve entre deux victoires le temps d'envoyer un paquet par la diligence. Avertis-le cependant que c'est une traduction libre, car il ne faut tromper personne.
Il fait une chaleur furieuse qui ôte le mouvement à tous les êtres vivants, car je n'entends ni un chien aboyer, ni un enfant crier, ni un cheval passer sur la route. A peine si, dans les profondeurs de la cuisine, on peut ouïr le cuisinier aux vêtements blancs, qui broie dans le marbre éclatant, creusé par des mains habiles, la dépouille des habitants de l'air et des bois, nourriture de l'homme.
Bonjour, mon bon petit lauréat. Je voudrais bien revoir ta mine victorieuse. Paul, s'étant senti hier une épine dans le doigt, a dit d'une voix claire et grave : « Je souffre, donc je suis. » C'est Descartes, mais Descartes avec le sentiment de la tristesse des destinées humaines. Sa bonne l'a, je crois, entendu prononcer très nettement ces belles paroles.