XXXII
A M. LE VICOMTE D 'hAUSSONYILLE .
Broglie, 14 août 1836.
Je viens de recevoir une lettre de Turin de M. de Grouchy. Il me dit que les princes n'ont passé que quelques heures à Turin, mais que ce peu d'heures a suffi pour faire de ce jour un triomphe pour tous les amis de la France et du gouvernement de Juillet, tant la bonne grâce, l'esprit et la dignité du duc d'Orléans et du duc de Nemours frappent vivement et
savent captiver tout ce qui n'a pas un parti désespérément pris contre nous.
S'il vous reste quelques moments de loisir, soyez assez bon pour me faire acheter le dernier roman de M. Delécluze qui a été récemment annoncé dans le Journal des Débats. Je ne sais pas trop si cela vaut quelque chose. C'est un petit billet à la loterie que d'acheter un roman aujourd'hui. Le mal, c'est que cette loterie a plus de 90 numéros. On a de terribles chances contre soi. Je me rassure un peu dans cette entreprise téméraire en songeant que M. Delécluze est un homme d'esprit; qu'il y a quelque talent et quelque vivacité dans Mademoiselle de Liron, un petit volume qu'il a publié en 1833, le tout mêlé à bien de la grossièreté, mais, du moins, il n'entend pas finesse au mal. Il ne s'amuse pas à décrire les vices, à en faire des pierres précieuses, taillées à facettes réfléchissant tous les feux du ciel, enchâssées dans l'or et l'argent, comme font les princes de la littérature en ce moment.
L'un de ces princes, M. de Balzac, est à Turin. Il y fait moins grande figure que nos vrais princes, mais on lui trouve pourtant de l'esprit, de la finesse, quelque chose d'ingénieux et de paradoxal et de dégagé, qui plaît dans ces solitudes des Alpes.
Pour finir, avez-vous jeté les yeux sur le discours de M. Villemain, à l'Académie dite française, à l'occasion des prix Montyon ? Il y a un petit morceau sur M. de Tocqueville et la République américaine qui mérite qu'on le lise. C'est finement écrit. C'est tout hérissé de sucre et d'épingles pour et contre notre gouvernement depuis quelques années, etd'épigrammes adoucies contre la république démocratique. Si on n'avait mené au combat contre la république
démocratique que ces savantes épigrammes, il y a longtemps que nous serions une belle démocratie tempérée par l'insurrection.
Bonjour, mon cher ami. Je deviens provincial. Je parle avec curiosité de ce qui, probablement, n'a occupé qui que ce soit à Paris. C'est le vrai caractère provincial. J'ai rencontré un jour vers Tarbes un excellent homme qui m'a demandé si j'avais jamais eu le bonheur de voir M. de Jouy et M. de Lacretelle jeune.
Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu cet honneur.
XXXIIT.
AU MÊME
Paris, 16 novembre 1830.
Vous a-t-on raconté le passage du prince Louis- Napoléon à Paris ? 11 a passé quelques heures à la préfecture de police avant de se rendre à Lorient. On a trouvé qu'il se comportait avec beaucoup de convenance et de dignité. lia écrit au roi pour lui témoigner sa reconnaissance et lui recommander les complices de sa folle entreprise. La lettre était, diton, parfaitement bien et d'un ton juste. On n'est pas aussi frappé de sa mère, qui manque de simplicité. Voilà que, pendant cette escapade de Strasbourg, Charles X mourait à Goritz. C'est ainsi que les derniers débris des vieilles dynasties s'en vont, par la mort, ou par des tentatives absurdes.
Pour notre jeune dynastie, grâce à Dieu, elle va bien: mais, si le mariage est nécessaire aux princes pour perpétuer leur race, nous n'avons pas encore
LETTRES. Gl
beaucoup de raisons d'espérer la perpétuité de notre famille royale.
Vous a-t-on dit quelques détails sur la révolution portugaise? La reine a établi la Constitution de don Pedro, mais le général Freyze, Fancien ministre de la guerre, a été massacré par les partisans de la Constitution de 1823, au moment qu'il se rendait auprès de la reine, au château de Belem. Lui et son cocher ont été saisis à mi-route par MM. les démocrates, qui les ont fusillés tous les deux sur le lieu même.
Oui, je voudrais bien aller vous voir, mais j'aimerais encore mieux que vous vinssiez ici. Si vous tardez trop et que je perde patience, préparez-moi un lit dans ce rayon de bibliothèque dont vous parlez. Je vous prie d'éloigner de ce rayon toute la littérature actuelle d'oii il doit sortir, sans doute, des myriades de puces, punaises, crapauds, serpents, scorpions, qui sont la suite naturelle des nobles théories contenues dans ces divins ouvrages.
Que faites-vous, en votre qualité diplomatique, pour empêcher la contrefaçon ? Il faut avoir l'esprit contrefait pour croire que la Belgique ne consentira jamais à ne plus nous contrefaire. A-t-on contrefait ^ le dernier ouvrage de M. l'abbé de Lamennais ? J'entends dire qu'il y a de fort belles pages. Je n'ai fait qu'entr'ouvrir le volume.Ij'ai vu passer une bulle du pape, — une vue des marais Pontins, — Munich au clair de la lune, — une lettre du cardinal Pacca, — des injures contre les jésuites, — un discours sur l'humilité, suivi d'un appel à la révolte, accompagnés d'un morceau sur la nécessité d'une hiérarchie fortement organisée, précédés d'une traduction libre du Dies irœ et peut-être bien d'un éloge de Béranger. Je ne garantis pas l'exactitude de mes souvenirs, L 4
mais c'est à coup sûr un tohu-bohu admirable fj M. Thiers est ici, jeune, ardent, plein d'espérances. Le ministère chemine dans cette plaine qui précède la session. Les montagnes et leurs défilés et leurs avalanches ne commenceront qu'à la rentrée des Chambres. Il faudra voir alors.
Jusque-là, je lis comme de coutume de la philosophie. Je vous recommande la préface de M. Jouffroy au premier volume de Reid. Gela est clair, limpide, sensé, élevé et presque toujours vrai. Mettez ce volume dans votre poche à votre premier voyage à Anvers par la diligence à vapeur. Vous êtes donc allé à Anvers ? Êtes-vous entré dans la citadelle ? Est-il vrai que cette ville est d'une tristesse affreuse et qu'on n'y entend plus aucun bruit ? En 1832, nos canons donnaient à ces murailles un air animé et les bombes illuminaient très bien la citadelle et les forts détachés.
Peut-on dire ce mot « forts détachés » ? N'est-il pas gros de révolutions ?
A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.
Paris, 19 novembre 1836.
J'attendais toujours une permission que M. d'Haussonville devait m'expédier. Il m'avait fortement engagé à ne point vous écrire sans autorisation préalable. Gomme cette autorisation tarde bien à venir, Attila s'ennuie et vous écrit ces quelques lignes pour s'informer de votre santé. Priez donc M. d'Haussonville d'antidater le permis qu'il doit m'envoyer, afin
que je sois en règle. Madame votre mère vous racontet-elle ses mercredis et ses samedis ? Je vous assure qu'ils ont fort grand air et qu'on croirait à peine que monsieur votre père est en disgrâce. 11 y a véritablement foule. 11 est vrai que le grand salon est fermé et que le reste de l'appartement est fort petit, comme vous savez, mais enfin il y a foule et du monde choisi. On y parle de toutes choses librement et respectueusement. C'est un grand dédommagement de n'être pas ministre que la liberté du langage sur les questions du jour. Vivre libres ou ministres ! Je ne sais pas si les ministres d'aujourd'hui samedi ont beaucoup de liberté d'esprit, mais ils sont très aimables et très bienveillants. M. Mole est venu chez vous l'autre samedi ; tout ce qu'il a dit avait très bonne grâce. 11 y a eu jeudi grand dîner d'ambassadeurs chez M. le ministre de l'instruction publique. Tous les membres du corps diplomatique avaient de beaux gilets blancs, ce qui a été fort remarqué, attendu la mort du roi Charles X. Aurons-nous une brochure de M. de Chateaubriand sur la vie et la mort du roi Charles X? C'est un sujet bien riche en déclamations et en rapprochements forcés : « Chose étonnante ! tandis que le vieux roi de France succombait non loin de l'Adriatique au fléau venu des crCtes de l'Hymalaya, un autre descendant de Robert le Fort est aux rives de la Seine, assis sur le trône des Gaules et commande à ces vieux soldats qui ont fouillé avec leurs sabres les tombeaux des Pharaons et abattu l'aigle mourante sur les remparts du Kremlin ; mais cette aigle s'envola du milieu d'un incendie, et, menaçante, empourprée de la clarté des flammes, elle poursuivit cette autreaiglenée dans les rochers de la Corse !... » La voix manque à mon beau génie.
A'^ous savez que les lettres adressées aux prisonniers sont toujours mises sous les yeux de l'autorité. L'autorité m'a donc raconté qu'elle avait lu une lettre de M. l'abbé de Lamennais à Lagrange, Lagrange qui offrait sa tête et demandait son chapeau à la Chambre des pairs. On dit que cette lettre, qui est une sorte de consolation philosophique plus que religieuse, ne manque pas d'une certaine verve. Je n'aime pas beaucoup que l'on considère les lettres adressées aux prisonniers sous le point de vue de la curiosité littéraire. On doit traiter ces lettres comme les confessions, les oublier dès qu'on les a lues. Pour son livre, vous l'avez peut-être déjà. La Belgique a été longtemps le point de mire des idées révolutionnaires de cet abbé ; il doit avoir envoyé son dernier ouvrage aux lecteurs de r Avenir. A propos, madame Sand, dans ses dernières lettres insérées dans la Bévue des deux Mondes, parle avec une vive sympathie de M. de Lamennais. Bossuet aurait été peu touché d'un pareil éloge. Je crois même qu'il s'en serait confessé comme d'un péché.
Je savais bien que vous ne persisteriez pas à vous ennuyer de Y Emile. Je crois, en effet, que la Profession de foi du vicaire savoyard est au nombre des plus belles pages qui aient été écrites dans le monde. L'émotion et la raison y sont admirablement unies. La philosophie n'a jamais parlé un langage plus honnête, plus élevé, plus éloquent, plus sensé. La philosophie scientifique est toujours un peu déclamatoire; l'une manque communément de bon sens et l'autre de précision ; on a, ou bien la géométrie romanesque des systèmes, ou bien une exaltation sans règle qui n'est pas selon la science ; mais dans la Profession de foi, la fermeté de la raison et le sérieux de l'émotion
LETTRES. eii
marchent ensemble ; la beauté du langage lui est inspirée par la beauté des lois qu'il contemple ; il est dans la vérité ; il a pied sur terre et le ciel est au-dessus de sa tête, et, comme dans les œuvres divines, quoique de loin, la sagesse est revêtue d'tine grâce parfaite. Songez donc, après cela, dans quel temps Rousseau a pensé ces choses. C'est quand cet imbécile de d'Holbach croyait qu'un gentilhomme ne pouvait pas décemment croire en Dieu ; ce n'est pas bien loin du moment où Helvétius professait que toute la différence de l'homme au chien tenait à la façon dont les mains étaient articulées ; que toute la différence entre Bossuet et un cheval de fiacre consistait dans la manière dont les cinq doigts de l'évêque de Meaux pouvaient se plier, se serrer, se rapprocher, s'éloigner. C'est vrai que je radote un peu. C'est l'âge et la maladie ; que voulez- vous I
M. le chargé d'affaires de France à Bruxelles soutient dignement l'honneur du pays. Il pousse d'affreuses clameurs contre moi parce que j'ai eu la négligence de ne lui répondre que le jour môme de la réception de sa lettre ou peu s'en faut.
Voulez-vous savoir qui est venu ici hier soir ? Voici : M. et madame Villemain, M. et madame Lebrun, le ministre de Belgique, l'ambassadeur d'Angleterre, M. Guizot, M. de Guizard, M. d'Haubersaërt, madame la duchesse de Massa, M. et madame Serurier, M. Georges Serurier, M. Jouffroy, M. de Canouville, les deux miss Berry, M. Caffarelli, M. Anisson, madame de Rémusat, M. Sampayo, M. Boulay (de la Meurthe), le général Haxo, le colonel Caradoc et vingt autres, ce qui faisait un très joli salon.
A LA MÊME
Paris, samedi, 17 décembre 1836.
J'ai reçu hierune très aimable lettre de vous et au ssi une lettre de M. d'Haussonville, dont je leremerci erai prochainement comme il le mérite. D'abord, madame votre mère désire savoir sile présent que vousdestinait madame de Staël, et qui vous a été envoyé d'ici à Bruxelles, vous est arrivé à bon port ; si vous avez accusé réception de cedit présent à madame de Staël ; si cedit présent est joli ; si ce sont des diamants, ou des plumes, ou des perles, ou des dentelles, ou des fleurs; si la douane a porté ses mains impies sur ces fleurs, perles ou plumes, ou quoi que ce soit. Si ce sont des plumes de grèbes^ je vous prie de me les envoyer. Ces plumes de grèbes me plaisent fort. Je vois, tout aussitôt que je les regarde, les grands lacs; j'entends le mouvement des eaux et les roseaux qui bruissent dans les anses écartées; envoyez-moi ces grèbes; soufflez fort sur ces plumes dans la direction de Paris; elles m'arriveront sans être froissées par l'œil du douanier. Si c'étaient des perles, je les accepterais aussi. J'ai tant d'imagination que la vue, la possession d'une belle perle me plonge au fond des océans; voilà le lit des mers, ces couches d'ambre et de corail qui restent paisibles quand le vent agite la surface des eaux; voilà ces beaux poissons avec leurs riches couleurs qui vivent dans ces retraites profondes et qui ne sont jamais remontés jusqu'à l'air que nous respirons; voilà cette perle qui a dormi des siècles à côté de tous ces secrets que l'œil de l'homme
n'a pu voir et qu'il ne verra jamais, elcelavauldc cinq à six mille francs net; c'est un bon argent. Si des dentelles, voyons les dentelles; sur-le-champ, un roman se développe devant moi. La pauvre jeune fille qui a travaillé cette dentelle a fatigué les plus beaux yeux du monde à cette fragile merveille; sa pensée rêveuse suivait tous ces fils qui s'entrelacent et reviennent et s'en vont. Qui dira toutes les idées mélancoliques, toute la vivacité triste qui ralentissait ou précipitait la tâche de la pauvre ouvrière ? Qui saura pourquoi ce fil a dévié de son chemin sous ses doigts distraits ? D'où vous pouvez voir que, si j'étais marchand de vieux habits, je m'arrêterais tout pensif au coin d'une rue, et, m'asseyant sur une borne, j'interrogerais les gilets usés et les uniformes déchirés sur les destinées de leurs maîtres.
Vous ne serez donc pas encore ici pour le 22 ? Il y aura foule à l'Institut. Les billets de centre, les bons billets, y sont très recherchés. Vous savez la niche du sort ? On a tiré l'autre jour de l'urne le nom des trois académiciens qui devaient entendre d'avance, conformément au règlement, les discours de M. de Ségur et de M. Guizot, et ces noms se sont trouvés être M. Royer-Collard, M. Thiers et M. Dupin. C'est à croire que le hasard a pu faire les mondes dans une bonne veine. Quoi qu'il en soit, M. Royer-GoUard s'est excusé sous prétexte qu'il arrivait de la campagne, qu'il lui fallait ranger ses livres et ses papiers et qu'il faisait tout lentement. Sont restés pour juges M. Thiers et M. Dupin. Le discours de M. Guizot n'a pas fait un pli ; il a passé comme une lettre à la poste. M. de Ségur a été moins heureux. Les éloges qu'il fait du récipiendaire sont un peu politiques et fort à la gloire du plus juste milieu. Cela a indigné le génie
tiers parti de M. Dupin et un peu aussi M. Thiers. Voik\ donc M. Dupin qui veut qu'on rabatte des éloges^ à M. de Ségur, qui n'en veut point démordre. Si les esprits ne se calmaient pas de part et d'autre, ce serait un accroc à la séance du 22.
Les bulletins de Constantine obscurcissent un peu ces joies littéraires et ces querelles littéraires. C'est une cruelle histoire... On s'occupe à peu près uniquement ici de cette triste Afrique; il y a bien de quoi. Du moins, si l'expédition a été conduite témérairement, la retraite s'est faite avec ordre et sangfroid, et le maréchal Glausel s'y est montré habile et courageuxn
On a ouvert tous les beaux salons. Les belles lampes, les belles porcelaines, les belles bouilloires en argent, des glaces à toutes les parois des murs, d'autres glaces à la vanille ou aux noisettes avec le thé. Veuillez me donner vos ordres pour la demande de votre congé.
Pourquoi me trouvez-vous un modèle de la perfectibilité humaine ? J'avais d'abord lu perfection^ à cause de l'imperfection de votre écriture et j'ai été désappointé.
Vous aurez peu de peine à rendre votre appartement très joli. La vue du jardin est déjà très agréable et il n'est point donné au bois de palissandre, si laid qu'il soit, de gâter cette vue et ce soleil si gai, quand il y a du soleil.
Tout le monde se porte bien, mais il fait froid^ froid, froid !
XXXYI.