‹ LettresChapitre 31 sur 42 · A M. LE VICOMTE D ' U AUSSONVIL LE · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE D ' U AUSSONVIL LE

Paris, mardi, 20 décembre 1836.

Votre congé est demandé, que dis-je ! votre congé est expédié ce matin même ; ainsi, monsieur, on va voir si vous avez quelque regret de vos amis de France.

C'est toujours après-demain l'entrée de M. Guizot à l'Institut. Le discours de M. de Ségur, censuré par M. Dupin et par M. Thiers il y a huit jours, a passé hier au moyen de quelques légères modifications. Aucuns disent qu'il y aura quelque cabale malveillante à cette séance académique. Je n'en crois rien. Tous les vieux hiboux académiciens, sectateurs du xvni® siècle, percheront ce jour-là en silence, leur tête étroite dans leurs plumes, mais il n'y aura pas de scandale.

Le maréchal Glausel va revenir d'Afrique, siéger à la Chambre et expliquer comment c'était fait de l'ennemi s'il eût vaincu à Constantine. Nous ne parlons que de Constantine. Nous avons toujours devant les yeux ces grandes murailles de granit et nous n'entendons que le mugissement du Rummel qui court autour de la place, dans ce fossé profond. La tragique aventure du général de Rigny commence à prendre une meilleure tournure. Tout cela paraît tourner à un acte d'insubordination et à des paroles violentes adressées au maréchal. S'il en est ainsi, la phrase de l'ordre du jour serait un cruel abus de pouvoir. Que tout est fragile ! Voilà une réputation de bravoure bien acquise dans vingt occasions, qui se

flétrit on ne sait comment ni pourquoi en un quart d'heure et peut-être sans que le malheureux officier ait donné sujet à ces bruits sinistres. Il ne se doutait gu^re de cela quand il se sentait tant d'ardeur en courant en haut des murs de Tarragonne. M. de Mortemart est revenu de Bône. Il a eu une admirable conduite durant la campagne. Il paraît que la vue du roi l'intimide plus que les boulets et les balles, et le froid et la faim. En arrivant aux Tuileries, il a exprimé au roi son regret de n'avoir pas de nouvelles plus fraîches à lui donner de son fils le duc .. d'Angoulême. C'est Nemours qu'il voulait dire. C'est un quiproquo désagréable.

Je vois avec plaisir que vous aimez le livre de M. Jouffroy et l'auteur à travers le livre. Vous avez toute raison dans votre impression à son égard. La lecture de ces deux volumes donne la clef de tous les grands systèmes. On peut les aborder ensuite directement et y pénétrer plus avant sans trop de peine et sachant déjà où Ton va. Je conviens aussi que cette analyse détaillée ne laisse pas une idée complète des grandes lignes de ces grands édifices philosophiques. C'est le défaut de l'analyse ellemême, toujours et partout. Si par une nuit profonde vous alliez vous promener dans les ruines de Thèbes et qu'à la clarté limpide d'une bougie diaphane vous regardiez de près, pouce après pouce, ces hautes colonnes et ces sphinx de granit qui forment la haie aux abords du temple, une haie silencieuse d'une demi-lieue, et ces grands obélisques, et ces hautes murailles toutes couvertes de figures bizarres; avec cette bougie, et de la patience, vous verriez tout et rien. L'ensemble de cette ville de géants vous échapperait. Votre mémoire ne pourrait pas reconstruire

le tout avec les détails ; ce ne serait plus Thèbes qui arrachait des applaudissements aux soldats un peu incultes et un peu farouches du général Bonaparte.

Après tout, ces grandes constructions philosophiques enserrent peu de vérités nouvelles ; ces tours, insolentes comme celles de Babel, n'atteindront jamais les vérités qu'elles veulent aller chercher làhaut. J'espère aussi peu que vous, moins que vous, des découvertes de la philosophie. Elle n'en saura jamais beaucoup plus long que le vulgaire sur ce qui importe à savoir. La preuve, c'est que, si, demain, des hauteurs de ces tours élevées par la logique, descendait quatre à quatre un philosophe pour nous avertir charitablement qu'il y a une autre morale, un autre bien, un autre mal, une demi-douzaine ou point de dieux, nous lui ririons certainement au nez. Nous verrons plus clairement ce que nous savons avec une certitude confuse, voilà le futur progrès de la philosophie; mais ceux qui sont morts pour soutenir les principes de la morale commune peuvent être tranquilles : ils ont eu parfaitement raison. Voilà qui est fièrement grave. Je n'avais pas envié de faire cette sortie philosophique, mais votre lettre m'y a un peu provoqué.

Samedi. Cette lettre est bien à bâtons rompus. Je n'ai pas pu vous l'envoyer jeudi à cause de la séance de l'Institut qui n'a fini qu'assez tard et après l'heure de la poste. Le discours de M. Guizot a eu, de l'aveu de tous ses amis, tout le succès désirable. Entre nous, cependant, j'aurais voulu un peu plus de vivacité dans l'auditoire. Le discours de M. Thiers, il y a deux ans, avait excité une plus grande acclamation, mais les divisions politiques siègent même à l'Académie. Mardi, il s'agira du discours du trône.

C'est bien une autre aflaire. Ces vingt et un coups de canon qui annoncent la séance royale, j'ai peur qu'ils ne soient le signal des grandes luttes d'amour-propre et d'intérêt personnel cette année. Il y a trentetrois millions d'hommes en France qui n'attachent nécessairement à ces intérêts particuliers qu'une importance secondaire.

A M. LE PRINCE DE BROGLIE

Wilhelmsbad, lundi, 22 mai 1837.

Mon cher enfant, tu n'auras de moi que deux mots, en échange de ton silence, mais ces deux mots en valent beaucoup. Nous te ramenons une princesse royale charmante i, et je te conseille de passer ton épée au travers du corps de quiconque te dira le contraire.

Ton père est à peu près remis de sa fluxion. J'ai joui d'une épouvantable migraine qui s'en est allée, mais je souhaite qu'elle aille te rejoindre si tu ne m'écris pas.

XXXYIII.

A M. RAULIN

Sarrebruck, 25 mai 1837.

Mon cher Raulin, ayant dîné hier vers minuit pour me lever aujourd'hui de très bonne heure et griffonner VOffîciel, je suis forcé de négliger le principal,

Page 1