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Madame la duchesse d'Orléans

c'est-à-dire de ne vous remercier qu'en deux mots de votre charmante et très bonne lettre.

11 est exactement vrai que Ja princesse a une charmante expression de visage, des traits infiniment agréables, beaucoup de noblesse dans les manières, et bien de l'esprit, à en juger par ces trois jours. La presse en dira ce qu'elle voudra, il suffira qu'aux termes des lois de septembre la princesse fasse insérer dans les journaux insolents une lithographie ressemblante. La duchesse de Bourgogne était assurément moins jolie et les déesses de la Raison de MM. les républicains avaient beaucoup moins grand air.

Nous allons dans une heure toucher la frontière. C'est là qu'il y aura de la joie pour les gens sensés et des grincements de dents pour les malveillants. La princesse pourra bien dire à ces malveillants comme la duchesse de Bourgogne aux belles dames qui grognaient de son grand crédit : « Ça m'est égal; je m'en moque ; je suis plus aimable que vous et je serai votre reine et vous en enragerez et je m'en moque ! »

Bonjour, mon cher ami. A ne vous rien cacher, toutes ces grandeurs me pèsent. Mon uniforme me gêne. J'aime mieux nos conversations."

AU MÊME

Coppet, 12 juillet 1837.

Si VOUS savez des nouvelles, mon cher ami, écrivez-les-moi. Je compte sur vous comme de coutume. I. 5

Je ne suis pas de ceux qui, une fois à la campagne, ne prennent plus d'intérêt aux nouvelles dé la ville. Je lis vos journaux tels quels avec une assiduité exemplaire. Je lirais les journaux au fond des forêts vierges du Brésil. Je ne comprends pas la vie de Laurence et de Jocelyn dans la grotte des aigles, s'ils n'étaient abonnés tout au moins au Moniteur. Croyez-vous qu'ils fussent abonnés au Monùeu?'? Pour moi, je ne vois rien de ce pays-ci à vous raconter. La Suisse est fort tranquille et je ne vois pas que M. le président du conseil ait prétexte à la bloquer hermétiquement.

J'ai certainement l'intention d'écrire dans la Revue française. J'avais envie de parler des Voix intérieures de M. Victor Hugo. Le titre donne à l'ouvrage l'air des œuvres d'un ventriloque, mais ce n'est pas le motif qui m'a arrêté. Je lui trouve trop de talent pour lui dire toutes les injures qu'il mérite. Lisez l'ode à son jeune frère qui est mort fou. Vous y trouverez plusieurs strophes d'une grande beauté ; le mouvement, les idées, les images, tout y est poétique. Il y a bien des vers charmants à travers toutes les pages , mêlés au plus étrange galimatias. Vous trouvez tout à coup une belle rose sauvage, toute humide de rosée, à côté d'une vieille pantoufle et de pots cassés. Je crois que c'est sans dessein prémédité qu'il mêle tout de cette façon. Il ne discerne pas le beau du laid. C'est une nature assez puissante qui produit avec énergie et indifférence des palmiers, des serpents, des crapauds, des oiseaux-mouches, des araignées; il vous met le tout ensemble dans un sac, et voilà un volume fait. J'en pense trop de mal pour en dire du bien, et réciproquement.

J'achève un grand diable d'article sur le scepti-

cismc. C'est une question folle et qui rend fou. C'est la tentative de serrer bien fort une bulle de savon ; et l'on recommence toujours, croyant bêtement qu'on va réussir.

A MADAME LA VICOMTESSE d'iIAUSSONVILLE.

Coppet, 18 juillet 1837.

Je veux pourtant avoir directement de vos nouvelles, madame. Je veux absolument voir de votre belle écriture. Je ne veux pas perdre l'habitude de la lire et cette habitude se perdrait fort vite. Il me semble que, pendant votre séjour à Bruxelles, je vous écrivais plus souvent. C'est probablement parce que vous étiez alors loin des pays civilisés. A Gurcy, c'est tout autre chose. Gurcy est Seine-et-Marne et l'on y parle français. C'est même vous qui savez les nouvelles et les progrès et l'état des mœurs « d'aujourd'hui jeudi », comme disait M. de Montlosier. Au l)ord de ce lac, je n'en sais pas plus sur la politique de France que les petites truites de la Versoy.

J'ai retrouvé toutes .ces montagnes à la même place ; seulement, les neiges m'ont paru moins blanches et le vert des arbres un peu moins brillant. Les Alpes ou moi, nous avons un peu vieilli. Quant à Genève, il est resplendissant ; tout le quai en face des Bergues, de l'autre côté du Rhône, est d'une beauté surprenante. La statue de Rousseau a été inaugurée au milieu de l'enthousiasme public. Le pauvre petit horloger qui s'enfuyait de Genève, il y a moins de cent ans, ne sachant où aller souper, ni

OÙ se coucher, est devenu le premier citoyen de la fière République ; sa statue est là, regardant couler les flots bleus du Rhône. Il tient un livre à la main ; les uns disent que c'est le Contrat social, les autres que c'est tout simplement VÉmile. Les rues hautes enragent un peu de voir là le petit horloger révolutionnaire. Pour être juste, il faudrait donner aussi une statue à Calvin, mais il ne paraît pas qu'on s'en occupe. Albert vous écrit-il de ses montagnes? Vous a-t-il dit qu'il s'était pris de querelle avec le maître de l'auberge du 24 Février i, lequel voulait lui faire payer cinq francs ce qu'il avait bu de bière avec M. Patin. Boire en passant pour cent sous de bière, c'est beaucoup boire, ou payer bien cher. Il s'en est tiré sans le moindre assassinat.

Je lis ou j'écris tout le jour ; je viens de me débattre contre le scepticisme. Ce n'est pas une petite affaire. J'ai dit très péremptoirement mon avis, mais je n'en suis pas encore parfaitement sûr. Je m'en vais griffonner pour la revue de M. Rossi un article sur la Vie de Walter Scott, par son gendre, M. Lockhart. Lisez cette Vie de Walter Scott, elle est très intéressante. Ne relisez jamais De la connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet ; cela ne vaut pas la peine. C'est la seconde fois que je m'y laisse prendre. Le livre de Fénelon est bien supérieur. Je ravaude un peu dans la Bibliothèque universelle de Genève. Il y a des articles intéressants. Deux ou trois de M. TopfFer, historien de M. Jabot, qui sont spirituels et, ce qui est singulier, assez touchants. Je viens de m'embarquer avec le capitaine Ross pour sa seconde expé-

I. Auberge de la Gemmi, où Werner a placé la scène de son célèbre drame, le 24 Février.

dilion au pôle arctique. Avcz-vous suivi dans les journaux raimable correspondance du capitaine d'Urville et de M. Arago sur le voyage projeté au pôle antarctique ? Ils s'arrachent les cheveux sur la question de savoir ce qui se trouve dans les endroits où personne n'a mis le pied. C'est bien mal à des physiciens de faire des hypothèses et de se dire des injures. Je lis Fleetivood de Godwin, Tauteur de Caleb Williams. Ce n'est pas bon.

Vous dites t\ tout cela Quand aura-t-il tout lu ? Je vous demande pardon de vous entretenir de mes lectures, mais vous savez que la vie d'un homme de lettres est dans ses ouvrages, et j'ajoute dans ses lectures quand il ne compose pas grand'chose.

Priez donc M. d'Haussonville de me fournir quelque aliment politique. Qu'y a-t-il? Dissout-on? Traitet-on ? Amnistie-t-on ? On me dit qu'on pense à dissoudre. On me dit que le traité avec Abd-el-Kader va mettre la modération et l'horreur du sang et toutes les gi'âces de la civilisation à l'ordre du jour parmi toutes les tribus de l'Atlas et dans toute l'étendue du désert. On me dit qu'il faut entendre, par les exceptions faites à l'amnistie, que tous ceux qui sont exceptés de ce bienfait seront encore mieux traités que les autres. Je trouve les journaux désespérément nuls. Est-il donc vrai qu'ils soient tous inspirés par le gouvernement?

Que dites-vous des Voix intérinii^es de M. Yictor Hugo? Il me semble l'objet de toutes les attentions des princes de ce monde. Qu'est-ce que ce tableau qu'il a trouvé un soir dans son salon et que lui envoyait M. le duc d'Orléans ?

A M. RAULTN.

Coppct, 24 août 1837.

Vous trouverez que je suis toujours par les chemins, mon cherami. Votre dernière lettre de Valençay est arrivée ici pendant que j'étais à Chamounix, dans ies États de Sa Majesté Sarde. Voilà ce qui fait que je vous réponds un peu tard. Je ne suis pas même bien sûr que ceci vous rencontre encore à Valençay; mais ma lettre aura, je pense, assez d'intelligence pour vous aller retrouver à Chérigny. Je vois avec plaisir que ce n'est pas tout d'être nommé maître des requêtes en service ordinaire ; il faut, sur-le-champ, un congé pour se préparer par le repos à bien faire son service. J'ai vu enfin cette Sainte- Elisabeth. C'est une bonne et honnête fille et qui a beaucoup d'esprit. J'aime votre article, pour le fond et pour la forme, sauf quelques bizarreries de style qui n'ont pas grand inconvénient. Seulement, faites-moi l'amitié de me dire où vous avez vu les formes sévères de l'art byzantin ? J'ai vu à Mayence une église byzantine qui n'est pas du tout sévère. Cela a l'air d'une salle de bains pour des odalisques. Il est vrai qu'il ne faut disputer sur l'art avec personne. Une fois l'imagination tournée d'une certaine façon, on voit tout ce qu'on veut. On a vu bien des bêtises depuis vingt ans à travers les ogives. L'autre jour, à Chamounix, en regardant les formes bizarres des glaciers, j'entendais quelqu'un dire : « Voyez comme cela ressemble à une procession de fantômes! » et, tout bien considéré, je trouvais

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que cela ressemblait à un amas de glace. Je n'en persiste pas moins, malgré la sévérité de l'art byzantin, à trouver que vous avez écrit là une vingtaine de pages excellentes.

Ce voyage de Chamounix m'a indignement fatigué, mais j'y ai trouvé de l'intérêt. Ces montagnes de Savoie sont très belles, mais ces pauvres montagnes sont aussi travaillées par des révolutions. J'ai vu la place où était, il y a quinze jours encore, un lac charmant, transparent, tranquille, avec de belles forêts qui pendaient sur les eaux. Ces belles forêts se sont mises en danse l'autre jour et elles ont comblé exactement le lac. Je me suis promené à pied sur ces débris. La veille du jour où je suis arrivé, une autre montagne s'était à moitié écroulée dans un torrent qui estau-dessous de Chamounix, et on passait les voitures à grand'peine à travers toutes ces pierres et tous ces sapins brisés. Un Anglais était avec son guide auprès du lac de Chède quand il a été si soudainement comblé. Le guide s'en alla au fin fond du lac avec la montagne. L'Anglais disait froidement en racontant cette aventure : « Je n'ai jamais rien vu de si joli. » J'ai visité la grotte de Balme qui n'est qu'une longue souricière humide et froide. On y montre pourtant deux choses assez curieuses; d'abord, pour parler comme le guide, on voit à ses pieds la délicieuse vallée de Maqlan, ou Florian fit eiTei' sa Claudine; ensuite, on voit dans la grotte môme, sur le registre des voyageurs, ce joli petit morceau où on annonçait, le 29 juillet 1835, la mort du roi et l'attentat de Fieschi. Si j'avais reconnu l'écriture, je serais allé dénoncer sur-le-champ l'auteur à M. le procureur du roi de l'endroit le plus voisin.

Savez-vous que la verve de votre philippique contre

la science, dans votre dernière lettre, m'a fait peur. Je crois, en vérité, que vous allez bientôt finir toutes vos lettres par un Ecrasons la science! Assez écrasé comme cela, monsieur, restons-en là, je vous pVie.

Écrivez-vous quelque autre chose pour la Reçue française? Vous m'avez parlé d'une théorie de l'art. Vous feriez bien là-dessus quelque chose de bon si vous n'étiez pas cousu de préjugés. Pourquoi ces numéros de la Revue sont-ils, d'ailleurs, si maigres? J'entends dire que M. Guizot va y porter secours; je m'imagine, en outre, que, tôt ou tard, elle prendra une forme politique. Si les élections ont lieu cette année, on pourra s'en servir pour tirer quelques boulets sur l'ennemi, mais un journal qui paraît tous les quinze jours n'a pas grande autorité. Pour moi, si je savais où mettre des articles politiques, il me semble que j'en ferais quelques-uns qui ne seraient pas trop mauvais; mais où voulez-vous mettre de la politique? Le monde entier appartient à César, c'est-à-dire au ministère. Ce César a bien parfois Tair de Laridon ; eh bien, le monde entier appartient à Laridon. Cela s'est vu plus d'une fois dans l'histoire...

Bonjour encore; si ma lettre n'a pas le sens commun, c'est que je suis àpeu près malade et d'une humeur de chien. Il a fait tous ces jours-ci une abominable chaleur qui rendait ces vallées comme des fours. 11 fait aujourd'hui, par compensation, une brume épaisse qui couvre tout d'un voile assez triste et, naturellement, me fait voir tout en noir. Vous, qui êtes maître des requêtes, vous ne pensez qu'à la joie d'avoir des broderies bleues sur le devant de votre habit.

AU MÊME

Coppct, 7 septembre 18)7.

Mon cher ami, votre lettre m'est encore arrivée pendant que je faisais quelque excursion en Suisse. Je pars d'ici dans quinze jours pour retourner à Paris. Je n'ai aucun goût à retourner à Paris. Mes dernières nouvelles sont qu'on n'y dit et n'y fait rien du tout. Je m'arrangerais assez d'un hiver ici à travailler et à regarder passer tous ces oiseaux qui voyagent, les oies sauvages, les vanneaux, les bécassines, les cormorans, les courlis de terre. Vous passeriez peut-être aussi pour me faire une visite et tout serait pour le mieux. La dissolution est, dit-on, de plus en plus 7'ésolue ; ainsi le veulent les bécassines. Je n'en comprends l'utilité ni pour eux ni pour personne. L'Espagne, le Portugal, la Sicile peut-être, sont là comme de grosses pierres suspendues sur l'Europe. Le monde est dans un, triste élat. On se mange partout les uns les autres et le choléra est un superbe accompagnement à ces querelles.

J'ignore h quoi vous passez votre temps. Je vous ai pourtant recommandé bien des livres et entre autres la vie de VValter Scott par M. Lockhart Je suis sûr que vous n'en avez pas lu une ligne. Si vous étiez un peu lectu)'U'r, je vous dirais de comparer cette vie de Walter Scott avec celle de lord Byron par Th. Moore; il n'y a pas de contras.te plus singulier. C'est la vie commune avec tout ce qu'elle a de sensé, de durable, de profond, et la vie exceptionnelle avec ses secousses, ses erreurs, ses colères, ses vides et ses catas-

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Irophes. Une belle rivière large, profonde et d'an cours régulier," et une grande cascade qui gronde et se perd en poussière brillante. La singularité, qui n'est pas trop singulière, c'est que Byron avait une affection très vive pour Walter Scott et que dans ses lettres, oii il déchire tout le monde par fantaisie et pour passer le temps, il ne se rencontre jamais que des paroles bienveillantes et d'admiration pour Walter Scott. Si vous lisiez, vous auriez vu une vie de madame de Krudner par M. Sainte-Beuve. J'ai pensé que, si madame de Krudner fût venue quelques années plus tard, elle vous eût inévitablement converti à son mysticisme. N'allez pare vous fâcher. L'empereur Alexandre la consultait sur les destinées de l'Europe quand il en était à peu près l'arbitre et toute l'armée russe s'inclinait devant elle quand elle passait dans les rangs pressés de l'armée de Grimée, du Caucase, et de ceux qui avoisinent la muraille de la Chine, et de ceux qui habitent vers les mers du Nord. Pour mon compte, ce que j'en ai vu dans M. Sainte-Beuve me la fait peu admirer. C'est la doctrine de M. de Saint-Martin dans un nuage. C est trop pour mes trop faibles yeux, mais vous avez Vacumcn nigenii^ouv percer ces obscurités.

AU MÈMli:.

Broglie, 13 novembre 1837.

Tenez donc, monsieur. Vous vous faites bien, attendre. Doutez-vous que la diligence ne vous porte en quatorze heures aux murs de Bernay ? Arrivé à ce

Bcrnay , vous demandez poliment un cabriolet au maître de poste, et vous arrivez triomphalement en trois quarts d'heure aux portes du château, à travers une belle forêt. Je vous avertis qu'il n'y a plus guère de feuilles à cette forêt. Je vous le dis pour vous éviter un désappointement, car un esprit romanesque ne pense pas toujours que les feuilles tombent en novembre.

Venez, vous dis-je. La campagne est bien un peu triste à présent, mais d'une tristesse fort sereine,

The gloom and coolncss of dcclining day.

A propos de poëte, M. de Lamartine est donc nommé trois fois? C'est fort joli pour un siècle de prose. Le barde a sûrement repris à la vie depuis le découragement de ses premières méditations. Où est le temps où il nous disait :

Je reste sur la terre ainsi qu'une ombre errante ; Le soleil des vivants n'éclaire pas les morts.

Pour une ombre errante, ce n'est pas si mal avisé que de se faire nommer par trois collèges électoraux. Il y a bien des vivants qui se contenteraient à moins. M. Delessert n'en demandait pas tant. Il paraît que M. Arago doit faire des miracles d'hydraulique. Il a promis de l'eau en abondance au 2°'' arrondissement. Li-dessus, les électeurs ont pris feu, et M. Delessert a été noyé. Après tout, il n'y a pas là de quoi rire. Si j'avais l'honneur d'être électeur, j'aurais renvoyé M. Arago au calcul infinitésimal, sûr que, pendant qu'il observerait les comètes, il ne dirait rien de mal. Quanta M. Michel (de Bourges), j'ai lu dans les Lettres d'un voyageur de madame Sand qu'il était un grand

homme. Je suis bien impatient de lui en voir donner des preuves à la tribune aux harangues. Niort, comme vous voyez, se connaît mieux en grands hommes que votre misérable ville de Reims qui n'a eu que quinze voix pour un grand homme. Je reviens à la Chambre ; ces 459 députés me trottent par la tête. Que vont-ils dire et faire? En voilà 135 nouveaux ou à peu près. Il va falloir que les ministres leur donnent un petit concert en arrivant. Parmi les ministres, les uns joueront de la flûte, les autres du tambour et de la trompette. Savez-vous quelque chose de Constantine ? On raconte alternativement que le choléra y fait des ravages et qu'on y danse avec les demoiselles blanches et noires du harem. Peut-être que les deux sont vrais. Le dernier rapport du général Vallée sur les opérations du siège est d'une clarté et d'une simplicité qu'on a raison de louer. C'est un beau déploiement de la force et du sang-froid que cette opération. C'est la sagesse et la hardiesse qui marchent ensemble.

A M. LE PRINCE DE BROGLIE

Broglie, IG novembre 1837. — 16 froidcal.

Cher ami, on ne te voit pas, tu n'écris même pas beaucoup, mais il est vrai que tu as mieux à faire en ce moment. Quelle place as-tu? Il ne serait pas bien étonnant que cette place fût un peu moins bonne que les dernières fois, et assurément elle n'est pas meilleure.

Et monté sur le faîte, il &'exposo à descendre.

N'as -lu pas envie de savoir comment est Broglie à présent? Je suis bien forcé d'avouer que

Le soloil brille à l'iiorizoï), Comme si Walter le Cornette N'avait pas quitté la maison.

On pense pourtant et on parle avec regret de Walter le Cornette. Quant aux changements matériels faits ici, c'est d'abord un grand auvent, au-dessus de la porte d'entrée, lequel a assez bon air; puis un poêle géant dans la première antichambre, qui d6vore un bois tout entier par jour et qui échauffe assez bien les corridors ; puis les allées autour de la pelouse, élargies de moitié; tous les arbres qui étaient sur la pelouse abattus, et, au lieu de corbeilles de fleurs devant la maison, des plaies-bandes étroites avec de beaux rosiers en ligne, tomme des soldais^ à ce que dit Paul. Voilà tout. La nouvelle entrée à côté du potager n'est encore qu'en projet, et tant qu'elle n'est qu'en projet, cela ne fait pas le moindre dégât. Ce qu'on fait ici? Mais on travaille, monsieur. Ne croiriez-vous pas qu'il n'y a que vous qui travailliez? On se promène après déjeuner, lentement, lentement, autour de la pelouse. Paul suit, haud passibus œqiàs, et il dit toutes les cinq minutes: Je suts bknfatidié! afin d'être porté, le paresseux. Le soir on ne se promène guère. On cause et on lit régulièrement, à mon grand désespoir, je veux dire à ma grande résignation. M. Ch. d'Eclepens est arrivé ces jours-ci d'Angleterre. Il a passé treize mois en Ecosse, en Angleterre, en Irlande. Il a visité tous les lieux décrits par Walter Scott, sauf les îles Shetland. On lui avait dit, sur son projet d'aller dans les Shetland, il y a un mois, que rien n'était plus facile, mais qu'il n'en pourrait revenir qu'au

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printemps prochain. Il a pensé que Magniis Troïl ne valait pas ces six mois d'exil dans le brouillard et la neige. 11 a vu O'Gonnell et a logé dans sa maison cinq ou six jours. Cette maison est d'ailleurs ouverte à tous les voyageurs, sans distinction d'opinions, fussent-ils môme torys ou pairs d'Angleterre. 11 s'y trouve une belle chambre à sept lits où l'on met, suivant l'occurrence, une quinzaine de voyageurs. M. Ch. d'Eclepens restera encore ici quelques jours, pour aller ensuite à Paris, et de là en Suisse. Il n'a rien des défauts de la jeunesse actuelle. Il est poli, simple, point arrogant, ne faisant point étalage de ce qu'il sait, de ce qu'il a vu, ni de ce qu'il a fait. Il a beaucoup de bonne grâce et de bonne nature. Adieu, Walter le Cornette.

AU MÊME

Broglie, 4 décembre 18Î7.

11 y a bien longtemps, cher enfant, que je n'ai causé avec toi. Je me suis noyé dans les eaux de cette grande bibliothèque, et j'ai par-dessus la tête vingt pieds de livres que je voudrais finir avant de partir. Je sais bien pourtant que cette curiosité infinie est un genre de paresse, et peut-être le pire de tous, parce qu'il fait l'effet du travail. Qu'est-ce que tu lis en fait de prose française? M. Fox lisait madame de Sévigné avant de faire ses belles harangues sur la traite des noirs et l'armement contre la Russie. Bossuet s'animait à ses oraisons funèbres par la lecture d'Homère. Ici on comprend mieux comment les adieux d'Hector

et d'Andi'omaque pouvaient susciter les grandes images de l'oraison de Condé ou d'Henriette d'Angleterre. Pour toi, peut-être relis-tu les oraisons funèbres de Bossuet. Ainsi passe de main en main le flambeau de l'inspiration :

Et quasi cursores vitai lampada tradunt.

On a ici de grands débats sur l'archevêque de Cologne. Le roi de Prusse a t-il ou non le droit d'agir ainsi avec le voisin de M. Schlegel? C'est une question débattue depuis trois jours au moins. J'ai un avis là-dessus ; mais, ne voulant pas me compromettre, je ne voterai que quand je saurai ta façon de penser sur ce sujet. Dis-moi bien vite, avant le moment du départ, les livres que tu désires que l'on enlève à cette grande bibliothèque de Broglie. Je procéderai à l'enlèvement après autorisation préalable. Je vais acheter un volume du D"" Chalmers, qui m'a fort intéressé : Sketches of moral and mental pJiilo^ophy. C'est un ouvrage de pure psychologie, que je te recommande l'année prochaine. Il y a beaucoup d'élévation et de finesse à la fois ; on dirait que, comme les aigles, l'auteur voit de très haut les plus petits objets avec une parfaite clarté. Un aigle voit du sommet de la montagne un lapin qui trotte dans la plaine. Ainsi fait le D"" Chalmers. J'aime beaucoup ce grand et magnifique cadre à un tableau où les traits sont si fins et si déliés. Je t'ai dit quelquefois que, quand M. Ramond est arrivé au sommet du mont Perdu, il a trouvé un vaste amphithéâtre de rochers, et dans cette enceinte pas un être vivant, excepté un pauvre petit papillon que le vent avait porté malgré lui à ces hauteurs. On dirait que le D"" Chalmers suit l'àme

de l'homme au milieu de l'immensité, comme M. Ramond suivait de l'œil ce papillon égaré. Me voilà bien haut. Je descends du mont Perdu en te souhaitant bien le bonsoir.

A MADAME LA VICOMTESSE D 'u A US SONYILLE.

Broglie, 10 décembre 1837.

Vous ne vous êtes point aperçue, madame, que je ne vous ai point écrit depuis plus d'un mois. Je l'ai très bien remarqué, moi. J'ai pensé que mes lettres seraient assez mal reçues au milieu de tous les ennuis que vous avez eus. Maintenant que l'on a essuyé la rigueur des premiers froids à la campagne, on s'en va, et vous reverrez votre monde le 15 au soir, ou, tout au moins, le 16 de bonne heure. Quoi que j'en dise, le temps s'est fort bien passé ici, et l'on y a beaucoup parlé, lu, discuté, disputé. M. Raulin vous aura donné des nouvelles et des bulletins de toutes nos batailles théologiques, littéraires, métaphysiques, politiques.

Irez-vous à l'ouverture de la session? Qui fait le discours du roi? C'est un beau sujet à traiter; la concorde au dedans, et la victoire du côté de l'Orient.

Je rapporte à Paris un très méchant article sur Walter Scott. J'en ai honte; mais j'ai été grandement distrait par la bibliothèque. Un livre en appelle un autre. J'ai une curiosité sans bornes. Je suis tombé sur les discours de M. Pilt, qui m'a ramené à l'histoire du règne de Georges III, qui m'ont poussé dans les pamphlets politiques, de Johnson, qui m'a

obligé à lire les lettres de Junius, qui m'ont engagé à comparer ce style avec celui des diatribes de Swift, qui m'ont fait relire ses Mémoires par Walter Scott, qui m'a ramené devant mon malheureux article; mais j'ai détourné les yeux et j'ai pris un livre de métaphysique de Chalmers, excellent, et que je vous engage à lire, si vous n'avez pas abjuré la métaphysique.

Voulez-vous bien remercier M. d'Haussonville de sa lettre et lui dire qu'il n'espère point que je ne lui réponde pas. Vous avez donc gardé à Paris quinze jours durant M. d'Eclepcns qui ne devait y passer que quarante-huit heures. Il nous a raconté des histoires charmantes de son voyage d'Angleterre. Il en avait surtout une que je vous raconterais si elle n'était pas si longue : Un barbier, un moine et un soldat voyageaient ensemble. Arrivés dans une auberge d'assez mauvaise apparence, ils prennent peur et, couchés dans la même chambre, ils conviennent de veiller tour à tour. Le barbier monte la garde le premier. Voyant le moine tonsuré qui dormait profondément, et aussi l'officier avec ses grands cheveux et ses grandes moustaches, il lui prend envie de raser et de tonsurer l'officier pendant qu'il dort pour lui donner l'air d'un moine. Il se met à l'œuvre et finit son opération sans réveiller le militaire. Puis, quand l'heure de sa faction est finie, il secoue l'officier nouvellement tonsuré et lui dit que c'est à son tour à faire sentinelle. Le barbier se coubhe ; l'officier se lève tout en grognant et encore à moitié endormi. Allant et venant dans la chambre, il se regarde tout à coup dans la glace et, sautant de joie à la vue de sa tonsure, il s'écrie : « Ouel bonheur! le barbier s'est trompé. Il a éveillé le moine et non pas moi. »

Voilà une belle histoire, j'espère, et comme on n'en raconte pas à Paris. La session ne sera peut-être pas si amusante que cette histoire-là.

A M. RAULIN

Broglie, 19 mai 1838.

Mon cher ami, je suis bien affligé de vous savoir ce chagrin. Je ne pouvais pas croire M. de Talleyrand si proche de sa fin, malgré le rapport des journaux. Cette énergie d'esprit et de volonté semblait promettre encore des années de vie. J'ai peur que toutes ces tristes circonstances dont vous venez d'être témoin ne vous aient mis bien du noir dans l'âme. Vous feriez bien de quitter Paris et de venir ici passer quelques jours, comme on vous en a pressé, même avant d'aller à Reims. Gomme l'ombre s'étend vite sur tout! Voilà la dernière grande figure de l'Empire qui emporte avec soi les dernières traces vivantes de ce grand drame. Il n'y a plus de Révolution et d'Empire que dans l'histoire. Il n'y a plus personne qui ait connu Mirabeau, vu familièrement Bonaparte revenant d'Italie, conseillé l'Empereur et discuté avec lui tous ces plans gigantesques, dont il ne reste plus rien qu'au musée de Versailles. Nous n'avons pas fait grand'chose nous-mêmes, mais nous avons vu tomber des générations bien autrement fortes qne nous. Nous avons vu mourir Napoléon et le général la Fayette, et le général Foy, et M. Cuvier, et M. Perier, et M. de Laplace. Il n'y aura bientôt plus de témoins de l'Assemblée constituante, plus personne qui ait en-

tendu la voix de Mirabeau ou le canon d'Arcole. Les acteurs sont partis, il n'y a plus guère môme de spectateurs.

Tout cela est triste, comme tout ce que fait le temps.

Les nouvelles du général Haxo sont, hélas! bien mauvaises. J'ai peur que les premières lettres qui viendront n'annoncent un dénouement cruel.

Je ne suis pas bien en train de causerie. Je suis bien aise que vous soyez débarrassé de votre article et de vos maux de tête, mon cher ami.

A M. GUIZOT

Broglie, 21 mai 1838.

Monsieur,

Je m'acquitterai de mon mieux de la mission que vous voulez bien me confier. Je tâcherai d'être un pouvoir exécutif résolu et intelligent, quoique nous n'ayons pas, à l'heure qu'il est, de bien excellents modèles sous les yeux.

J'ai un vif désir de voir le Val-Richer. C'est de là que nous sont venues les dernières lettres de François. L'été est encore triste ici ; il n'y a point encore de feuilles aux chênes, qui sont le fond des bois. L'été tarde beaucoup; le malheur veut qu'il n'en soit pas beaucoup plus long pour cela.

Le xviii° siècle më semble avoir fait triste figure ces derniers jours. 11 est visible qu'avec ce qu'il a de mauvais, il ne sait pas mourir. Il est infelix

operis swnma... Pendant que M. de Talleyrand meurt, le général Haxo est bien malade. J'en suis très affligé. C'est un habile et excellent homme. L'officier de l'armée du Rhin, l'âme haute et tranquille, fait un grand contraste avec la pompeuse misère de l'évêque repentant.

J'espère envoyer prochainement à la Revue française l'article sur M. Villemain. C'est un charmant et excellent livre que le sien. La critique a là une mobilité heureuse qui la rend un moment supérieure à tout ce qu'elle juge. Elle plane au-dessus de tous ces sommets ; elle plonge dans les vallées ; elle comprend, elle explique tous les sons qui sortent de tous les points du monde intellectuel. A ce degré de vivacité, l'intelligence qui comprend est, par instants, au-dessus de l'intelligence qui crée.

C M. de Lamartine m'a l'air de se préparer bien des rétractations pour le jour de sa mort. La chute de son ange est déplorable. Cet ange tombe dans le vide. Cette imagination de M. de Lamartine est une imagination de géant, grossière, monotone et puérile. Il prend la grosseur pour la grandeur. C'est aussi un peu l'erreur du tempsl

A M. RAULIN

Broglie, 12 juin 1838.

Il est vrai, mon cher ami, qu'avec un peu de mauvaise volonté vous pourriez vous plaindre de moi. Vous m'avez beaucoup écrit, et de charmantes et de longues lettres. Je n'ai répondu à cela que par quel-

ques mois assez maussades ; mais on a ses raisons pour être maussade. J'ai depuis mon séjour ici des attaques régulières d'une migraine qui me rend incapable d'écrire à des gens d'esprit. La température est un peu moins froide aujourd'hui et moi un peu moins grognon. Je profite de ce rayon de belle humeur pour vous dire un petit bonjour.

Comment avez- vous vécu dans cette ville de Reims et dans votre maison, ombragée de vigne du Japon ? Quand huit heures et demie sonnent, et que toute la ville repose, et que les oiseaux sont nichés derrière les statues qui sont en haut de votre cathédrale, vous lisez donc saint Gyprien, et cela dans la traduction de l'évêque de Maroc ? Est-ce qu'il ne traduit pas à la façon de Barbarie ? J'augure, sans en rien affirmer, que ce traducteur est in partibiis infidelium. Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde. Il a l'air d'un parfait honnête homme, mais d'un méchant traducteur. De saint Gyprien, je n'en ai jamais rien lu. Faites-moi donc un rapport sur cet évêque.

J'ai grande envie de causer avec vous et de vous revoir. Dans ce moment je ne suis pas très brillant, j'attends un peu que les esprits me reviennent. En attendant, je relis Swift. Vous n'aimez pas assez cette littérature de la reine Anne. C'est un siècle de Louis XIV, un peu plus hardi et plus vif. J'ai voulu rentrer dans mes études philosophiques, mais mes pauvres ailes philosophiques sont toutes faibles. L'air ne me porte plus dans ces champs de l'abstraction.

Écrivez-moi et je vous répondrai tant bien que mal, avec ou sans idiotisme. Que dites-vous des sévérités du jury pour mademoiselle Laure Grouvelle ? Le nom de Grouvelle ne se rattachait pour moi qu'à l'édition de madame de Sévigné, ce qui fait que made-

moiselle Laure me rappelle madame de Sévigné. Il paraît pourtant qu'elle a des idées beaucoup plus absolues que mademoiselle de Rabutin. Quant àHuber, il n'a pas son pareil dans les correspondances de madame de Sévigné. M. Jules Favre et M. Arago sont fort loin aussi de l'urbanité du siècle de Louis XIV.

Le temps est peu civil. Nous n'arons plus qu'un bien petit nombre d'hommes qui rappellent l'exquise élégance d'une autre société, M. Dupin aîné, par exemple. Vous faites bien de lire saint Gyprien. Je le mets, sans le connaître, fort au-dessus de l'auteur des ^^VL^Af — Mémoires du Diable et de V Histoire des deux Cadav7^es,z quoique cet auteur ait une grande renommée aujourd'hui,

Pour moi, je lis Homère, sans le comparer toutefois à Alexandre Dumas, auteur du Capitaine Paul, inséré dans le feuilleton du Siècle. . ,

AU MÊME

Broglie, 2i juin 1838.

C'est beau à moi de vous écrire. Après un temps abominable, voici deux jours d'un éclat et d'une limpidité charmante. 11 est vrai qu'il fait bien chaud pour se promener et que, par ce soleil, on ne mettrait pas un chien dehors, surtout Bob, avec son poil de Terre- Neuve. Vous revoilà dans ce Paris ? Plus de vins de Champagne, plus de lectures de saint Cyprien à l'ombre de la grande cathédrale. Vous ne dites plus, après un long dîner : « Maintenant, allons souper, » ainsi que cela se pratique dans les plus beaux can-

tons de la Suisse, à la vue des grandes Alpes. Quelle fantaisie vous a donc pris de lire les Tusculanes dans d'Olivet? Est-ce que vous ne pourriez pas bien, paresseux, lire les Tusculanes dans le texte ? Tous les lieux communs, c'est-à-dire tous les grands sentiments de l'humanité, sont admirablement traités dans ce livre. L'exposition des doctrines philosophiques des diverses écoles de l'antiquité y est très confuse, mais peut-être pas plus confuse que les doctrines ellesmêmes. Le besoin de la clarté est très récent, et il faut ajouter qu'on a trouvé le moyen d'être clair en étriquant la question. C'est pourquoi les systèmes philosophiques du dernier siècle sont si simples, et tout d'une venue comme la jambe d'un chien. Quoi qu'il en soit, lisez Gicéron dans sa langue, à moins qu'il ne soit traduit par M. Yillemain. Lisez donc ses deux derniers volumes ; laissez là Saint-Martin et tous les martinistes et tous les illuminés pour un moment. Lisez sa leçon sur Buffon ; c'est de la belle et grande critique.

A propos de lecture, il m'est tombé l'autre jour sous la main le dernier volume de Richardson en anglais. Je fais amende honorable à ce vieux libraire de Richardson ; tout ce dénouement est bien beau et très pathétique. Les traducteurs — voyez comme il est dangereux de s'en rapporter à un traducteur ! — ont pris avec la pauvre Clarisse les plus étranges libertés. Le colonel Morden aurait dû leur passer son épée au travers du corps, comme il a fait à Lovelace. Ils ont retranché tout le pathétique, sous prétexte que ce n'est pas dans le goût français ; mais il n'est pas dans le goût français d'être plat et ennuyeux. Athalie va donc être attaquée par un de nos plus illustres écrivains. Je n'ai pas lu ces sorties si décentes dont vous

me parlez. Joad n'aurait pas voulu laisser balayer les cours du temple de Jérusalem par les plus beaux esprits de nos jours, et il est vrai que les cours n'eussent pas été proprement tenues. Est-il vrai que M. de Lamartine soit allé se cacher en Bourgogne de honte de sa Chute d'un ange ? Je n'en crois rien ; on se cache très peu aujourd'hui. Sa Lackmi estunegrande effrontée, et ses géants sont de bien grands idiots. L'auteur mériterait d'aller passer une quinzaine dans cette cité des géants, et de servir de siège ou de table à ces grands drôles qui ne s'asseyent que sur le dos des hommes, et ne mettent le couvert que sur les têtes d'hommes aussi. C'est leur fantaisie. Cela va comme des cheveux so^^s la soupe, mais il n'importe.

Quand allez-vous à Valençay ? Vous ne précisez jamais rien. Vous ressemblez à la philosophie ancienne. Quand venez-vous en Normandie? Mettez donc les points sur les i. Si vous n'allez ni à Milan ni à Londres, vous êtes bien peu à la mode. Ne plaignez-vous pas cette pauvre reine Victoria de tous les exercices si compliqués qu'elle va être obligée de faire dans l'église de Westminster ? La pauvre fille, avec cette lourde couronne de Henri Vlll et des gros Hanovriens sur ses cheveux blonds ! Toute cette cérémonie doit vous plaire, car elle est supérieurement gothique. C'est la chaîne des temps, sans aucune solution de continuité. En France, la chaîne des temps est un petit ruban tricolore de six pouces de longueur. Je conviens que c'est un peu court.

Bonjour, mon cher ami.

A M. LE PRINCE DE BROGLIK

Broglic, 28 juin 1838.

Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre dans les dix jours convenus. On ne peut pas être plus exact, c'est à-dire encore plus aimable, car je tiens l'exactitude pour la moitié et plus de l'amabilité. M. et madame Du Parquet et mademoiselle de Pomaret sont arrivés avant-hier, par une belle pluie battante, vers huit heures du matin. Cette pluie, d'ailleurs, les avait accompagnés toute la nuit, mais ils étaient dans une bonne diligence, huit ou dix dans l'arrière-rotonde, par un temps chaud, les glaces fermées pour éviter la pluie, René couché en travers, attendu que les places verticales étaient occupées, et surtout par un monsieur nommé Massif qui, au départ, était venu, lui dixième, à l'appel des voyageurs. Il paraît que cette entrée de M. Massif avait été fort solennelle ; l'orage grondait déjà, il faisait sombre, les voyageurs respiraient difficilement, serrés les uns contre les autres. A ce mot Massi'f, entendu du dehors, on ouït un profond gémissement dans l'arrièrerotonde, et puis un horrible silence. Ce fut comme un vox faucibus hxsit universel. Quoi qu'il en soit, les pauvres voyageurs sont arrivés en bon état à Broglie, probablement parce qu'ils étaient supérieurement emballés. Ils sont, à l'heure qu'il est, aussi aimables et aussi dégourdis que s'ils avaient voyagé bien à l'aise dans une calèche ouverte par un jour de printemps.

Nous avions fait, M. d'Haussonville et moi, le complot d'accueillir mademoiselle de Pomaret par une suite de lieux communs débités d'un air tranquille et consciencieux, à l'effet de voir si elle s'apercevrait que nous avions baissé d'intelligence. Nous lui avons dit que l'imagination était la folle du logis; que les maximes de la Rochefoucauld étaient désolantes; que Montesquieu avait fait de l'esprit sur les lois ; que Delille n'avait vu la nature que dans les décorations de l'Opéra ; que la Henriade n'était pas un poëme épique ; qu'il n'y avait en France qu'un poëme, le Télémaque. — Mais elle s'en est supérieurement tirée et nous a répondu franchement que les prédicateurs devaient prêcher la morale et point le dogme ; que l'esclavage avilissait l'homme jusqu'à s'en faire aimer; que Louis XIV devait plus aux grands génies de son temps que Racine et Pascal ne devaient à Louis XIV, et que, d'ailleurs, Bonaparte était fils de la liberté et qu'il avait tué sa mère.

Voilà des provisions pour le concours.

Bonjour, bonjour.

A M. RAULIN

Broglie, 13 juillet 1838.

A demain, mon cher ami, car, si vous êtes un homme de parole, c'est demain que vous partez. Vous dites le 15, mais un peu d'impatience, j'espère, vous fera quitter Paris le 14. Vous devez rôtir sur cette place Louis XV avec ces grandes dalles qui sont des verres ardents par ce soleil. Ici, il y a de grands

châtaigniers, de grands chênes, de grands hêtres qui vous attendent, et, pour parler poétiquement, comme faif la prose la plus simple aujourd'hui, ils murmurent d'impatience de vous abriter sous leur ombre. Venez, Paris ne vaut pas la peine qu'on y reste. Sachez, monsieur, que cet article de la Revue sur l'histoire de Louis XIII que vous pensiez si mauvais est trouvé excellent par des gens qui s'y connaissent assurément. M. Guizot m'en a parlé dans des termes qui vous auraient donné quelque vanité, quoique vous ne soyez point sujet à la vanité. Quant à moi, je continue à ne pas avoir lu ledit article, attendu que, si je néglige la Revue, la Revue paraît me mépriser fort et ne m'envoie point ses cahiers. Vous êtes, me dit-on, dans le même numéro que l'article de M. Duvergier de Hauranne. Il me paraît d'une société un peu compromettante. M. le garde des sceaux pourrait bien être tenté de vous destituer pour écrire dans le même journal que ce député félon. Ces messieurs prennent goût aux lois de septembre. Ces lois de septembre, ces fièrcs déesses, n'étaient pourtant pas faites pour être les servantes de ces messieurs. Elles étaient nées pour garder la monarchie au milieu du tumulte révolutionnaire, et point pour défendre, comme des caniches, le portefeuille des ministres.

Je m'arrête de peur de commettre un attentat pour défaut de mesure dans mon langage.

Ma tête est toujours comme une montre qui s'arrête quand je la secoue fortement. Elle lait tic tac pendant un quart d'heure, pour s'arrêter encore. Venez, monsieur, vous l'avez promis au duc de Broglie. Apportez un beau morceau sur Richelieu. Je vous louerai en face. C'est un des grands plaisirs de la vie d'être loué. Je ne puis louer madame Sand

d'avoir fait rUscoque. C'est le Corsaire de lord Byron en prose boursouflée.

Vous trouverez ici mademoiselle de Pomaret et M. et madame d'Haussonville. M. et madame Du Parquet ont passé ici quelques quinze jours dans une amabilité parfaite. On lit encore un peu le soir. Tous pourrez reprendre les Provinciales comme au moment de votre réveil dans le salon l'hiver dernier. Je suis fâché de vous voir quitter saint Cyprien. A^ous êtes volage avec les Pères de l'Église. Vous avez déjà joué le môme tour à saint Jean Bouche d'or, qui vous le reprochera durement dans l'autre monde et qui vou& fera un discours sur la persévérance. A ce sujet, je n'ai rien à me reprocher. Je vous ai prêché en temps et hors de temps. Il n'y a de plaisir que dans les études qu'on poursuit longtemps. Il faut savoir braver quelques moments d'ennui et aller au fond des choses. C'est là, sur tous les sujets, qu'est le plaisir sérieux et durable

at illuni

Curvata in montis facicm circumstetit unda. Accepitque sinu vasto, misitque sub amnem. Jamque domvim miraas genitricis, et huniida régna, Speluncisquc lacus clausos, lucosque sonantes, Ibat.

C'est la persévérance qui vous conduira dans cesbeaux abîmes, et ne dites pas qu'il est trop tard. ^ Cœtera desiderantur, ce qui veut dire que vous ne vous souciez pas du resle.

Bonjour.

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