LUI
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
Broglie, 4 août 1838.
Ah ! que n'étais-tu ici hier, d'abord parce que cela m'aurait fait plaisir, ensuite parce qu'on a lu quelques fables de la Fontaine, avec quelle admiration, quelle énergie de sentiments classiques, je ne saurais te le faire comprendre! 11 fallait voir chacun suivre d'un œil mouillé de larmes la couvée d'alouettes qui s'envole quand on va couper les seigles, le rat qui dort au milieu de son fromage de Hollande, le pigeon qui revient traînant l'aile. M. Victor Hugo eût été mal venu à se présenter ce soir-là dans le salon. Le vicomte d'Haussonville lui eût fait un mauvais parti. H aurait eu beau chanter : C'est le grelot d\m nain... ou bien : Lys courbé sur la plage... ou môme : Par mon âme de corbeau... je crois que toute cette fanatique assemblée l'eût outrageusement sifflé.
Dimanche, 5 août. Je veux pourtant finir cette lettre aujourd'hui. Madame Guizot, madame de Meulan, mademoiselle Chabot et les trois enfants sont arrivés hier vers quatre heures. Le chien du pauvre François est aussi du voyage. J'espère que Bob se montrera hospitalier. Tu vas encore trouver ici quelques changements architecta — architectu — je ne sais pas comment dire. Toujours est-il que le petit pavillon au-dessus de la serre esta peu près fini; mais, à mon grand regret, on a abattu le bel arbre qui était devant la maison du jardinier, un peu en arrière de la serre. Il est tombé h grands renforts de cordes et
après deux ou trois cents coups de hache. M. d'Haussonville et moi, nous avons assisté à cette chute comme des badauds poétiques. Après avoir longtemps balancé sous l'effort des barbares, le bel orme s'est étendu tout de son long sur la pente qui mène au potager. Pendant une demi-heure qu'on le frappait de la hache, il n'y avait pas une de ses feuilles en mouvement et il gardait une tranquillité parfaite, comme s'il était occupé d'autres pensées. J'ai revu ce matin tout ce grand débris. Les nids qui étaient bercés à cent pieds de hauteur, que dis-jel à cinquante pieds de hauteur, traînent dans la poussière. Voilà un beau sujet de vers latins.
Je viens, par grand hasard, de relire la lettre de Fénelon à l'Académie française. Il s'y trouve assurément un sentiment vif de la vraie littérature, de la véritable beauté poétique, mais il est singulier de voir un esprit si raisonnable, si mesuré, professer tranquillement les plus effroyables innovations. Pour la langue, empruntez de toutes mains, prenez des mots anglais, même allemands, italiens, portugais, si vous en avez besoin. Donnez-y seulement une désinence française. Les mots sont des mots, il importe peu d'où ils viennent. Pour la poésie, ne tenez guère à la rime. Prenez à cet égard toutes les facilités que vous voudrez, etc. On voit bien que, dans la tranquillité de son palais archiépiscopal, Fénelon ne se doutait pas de tout le vacarme que feraient de pareilles nouveautés dans le monde intellectuel. Rien n'est plus téméraire qu'un esprit qui n'a pas été au feu, qui n'a pas vu le danger. Il y a là plus d'un Balzac, plus d'un Fouinet, plus d'un Soulié, plus d'un Janin, dans celte poétique de Fénelon.
ï'a-t-on parlé de la visite du D"" Ghalmers ici ? Je
suis charmé de l'avoir vu. En lisant ses livres, je vois toujours à présent un geste de dialecticien qui enfonce son raisonnement d'un bras robuste. J'entends cet accent rude, tout plein de conviction et animé d'un enthousiasme contenu. C'est certainement un grand esprit et il a la physionomie d'un excellent homme.
11 me semble que je suis bien en arrière avec toi de toutes les nouvelles d'ici. J'entends par là surtout les idées qui passent. On se querelle comme de coutume sur l'absolu et le relatif, et l'on se jette des types et des architypes à la tOte. Je viens de finir M. Villemain, dont le livre me semble le type de la belle et grande critique. 11 me faut le copier. Je te quitte pour aller me promener un peu dans les forêts d'Amérique avec mon ami M. Audubon. J'ai grand mal à la tète ; cet air des bois me fera du bien. Je voudrais bien remplacer Buffon par .Audubon. Builbn n'est pas digne de charger le fusil d'Audubon. Bernardin de Saint-Pierre méritait peut-être de porter sa carnassière quand il va à la chasse. Ah ! pourquoi un esprit comme M. Villemain se laisse-t-il aller à l'admiration de ce rhéteur qui se croit naturel parce qu'il perche sur des cèdres du Liban en habit d'académicien. Toutefois, sauf le principal personnage, la leçon sur Buffon est charmante.
Broglio, 17 août 18 J^
J'ai été ennuyé tous ces jours derniers, mon cher ami, par un article d'une efl'royable longueur à co-
pier. Tout en copiant, le démon du perfectionnement me fait tout changer et il ne reste plus qu'un quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue. Vous lirez cela pour votre malheur. Je m'en vais disserter sur l'éducation comme Ta fait le génie laïque et comme l'arrange le génie ecclésiastique ; comme l'entend V Emile et comme l'entend l'évêque de Meaux. Que faites-vous ? Vous manquez ici. On ne s'y dispute plus autant. On n'entend plus ces belles décharges de feux croisés de paradoxes et de préjugés ; nous avons perdu l'entêtement des vieilles doctrines uni à l'insolence naturelle de l'esprit moderne. Quoi qu'il en soit, je vous regrette et chacun vous regrette; il n'y a plus que moi pour dormir pendant les lectures du soir. Vous n'auriez pourtant pas dormi à quelques fables de la Fontaine, supérieurement lues par M. Lebrun. Votre sang classique se serait réveillé dans vos veines. Peut-être n'auriez-vous pas dormi non plus à la mort de Wallenstein. Je reprends fort à Schiller ; on a beau dire que ce n'est point dramatique et que la réalité y manque, je suis passablement ennuyé de l'agitation et des grimaces de ce qu'on nomme la réalité dans les drames. Je reviens à une opinion de mon extrême jeunesse, quand je ne trouvais rien de plus beau au monde q\ïQ,V Iphigénie en Tauride de Goethe, précisément parce qu'il n'y a là ni vérité locale, ni observation minutieuse des passions, et que ce sont presque des abstractions poétiques qui ont juste assez de formes pour ne pas échapper à la vue et rien de plus. Relisez cette Iphlgénie en Tauride. Si vous ne vous ennuyez mortellement, vous serez ravi, mais il faut un tact particulier pour y prendre plaisir, quelque chose de la seconde vue qui fait que les esprits d'élite
LETTRES. - iOo
voient des choses charmantes au fond du galinaatias double de saint Martin. Pour passer du mysticisme à l'éclectisme, avez-vous vu quelques hôtes du dîner de Champlâtreux? De quoi donc se plaint le cuisinier de M. le président du conseil ? Est-il vrai qu'il ait exigé rinsertion d'une note au Monitew\ qui établît qu'il avait présidé tout seul au dîner, et qu'il était faux que M. Chevet y eût mis la main. C'est un grand signe d'apaisement des partis que ces luttes où l'on ne se jette à la tête que VAlmanach des gourmands. Je voudrais savoir, néanmoins, et c'est ici une question constitutionnelle presque, je voudrais savoir si Ton a suivi, dans la confection de ce repas, la Cuisinièi^e hou7'geoise ou le Cuisinier royal. La garde nationale se le demande avec inquiétude.
Cette lettre est commencée depuis bien longtemps. J'ai eu mille choses à faire dans l'intervalle, mille choses que j'ai oubliées, mais qui étaient indispensables au moment même. Les jours et les mois et la vie s'en vont diablement vite. On n'a de temps pour rien. Je voudrais cependant en avoir pour vous écrire, parce que cela m'amuse. Que faites-vous dans cette criminelle cité de Paris, super flumina Babijlonis? \ous êtes homme à vous enivrer des eaux de cette Babylone. Étes-vous retourné à vos dossiers? Vous allez respirer cette poussière un peu sèche pendant tout l'hiver, pendant que M. et madame d'Haussonville s'en vont respirer la poussière humide des cascades de Tivoli Je leur envie ce voyage. Je voudrais avoir un prix de vertu de six mille francs ; je l'emploierais à aller visiter la maison de Cicéron et le petit champ et le petit bois d'ïlorace. Quant à Horace, il n'aurait pas eu le prix de vertu. C'est le pourceau d'Épicure avec de grandes ailes poétiques. Nous avons aujour-
d'hui beaucoup de pourceaux d'Épicure, mais les ailes manquent. Ils se vautrent en croyant voler.
Bonjour, mon cher ami. Méprisez cette terre et ne vous arrêtez pas supe?' fluniina Babylonis.
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
Broglie, 20 août 18-^8.
Cette lettre t'arrivera mardi, mon cher ami. Ce n'est qu'hier que l'on distribue les prix du concours. Permets-moi de t'annoncer que tu as :
Le premier prix d'histoire,
Le premier prix de vers latins.
Te dire comment je le sais, je n'en ferai rien. M. le ministre me ferait poursuivre comme complice de révélation en matière de secrets d'État.
Sérieusement, permets-moi de glisser cette lettre de félicitations entre tes mains à travers tous les lauriers qui te couvrent,
Et ces lauriers cncor témoins de la victoire.
Dis-moi comment était cette nouvelle pompe du concours sous les voûtes du Panthéon :
De cette nuit, Miénice, as-tu vu la splendeur ?
Cette pourpre, cet or, que rehaussait la gloire du ministre ? Est-il vrai que tous les premiers accessits seront admis pendant un mois au moins à assister aux délibérations du conseil des ministres, pour se former au grand art de la politique ?
T'a-t-on dit nos lectures de Wallenstetn? On a été
ici fort peu juste pour Schiller. Ta mère a seule protesté contre l'injustice de ces jugements. On dit que cela n'est pas vivant et on croit prononcer par là un arrôt de mort contre une tragédie. Il n'y a rien de moins vivant que la tragédie ancienne, et la tragédie ancienne est fort belle. Croyez-vous que, si vous invitiez Antigone à dîner, elle fût capable d'aller sur ses pieds du salon à la salle à manger, quand même M. Boissonade et M. Schlegel lui donneraient le bras pour la soutenir? Point du tout. On s'imagine que tout est dit contre un être créé par Tart quand on prononce qu'il ne serait pas capable de boire une demi-bouteille de vin de Bordeaux et de faire trois lieues à pied tous les jours. L'art vole et ne mange pas et ne marche pas. Où est le mal? C'est cette fausse théorie des êtres vivants qui nous a valu toutes les abominations de nos jours. J'aime incomparablement mieux que vous soyez de ce marbre blanc, immobile, éthéré, qu'on appelle l'Apollon, que si vous étiez capable de manger six livres de pain et un dindon rôti et de sauter un fossé de quinze pieds. 11 y a du dindon rôti au fond des principes nouveaux de Testhétique de nos jours.
Yoilà une lettre un peu folle, mais je suis bien content de tes prix de concours. Bonjour.
A. M. GUIZOT
Paris, 20 octobre 1838.
Monsieur,
M. de Broglie est bien comme santé. J'ai tardé un peu à vous donner de ses nouvelles parce que j'ai su
qu'il vous écrivait de son côté. 11 fait effort pour se promener exactement. Il s'en va vers midi faire le tour des grandes allées désertes du Champ de Mars. Il a repris un peu la faculté de dormir ; mais nous ne reprenons guère à la vie et il n'y a guère de raisons de le regretter. Quand un tel esprit s'est éteint ^ tout reste terriblement sombre autour de soi. Au fur et cl mesure que les jours passent, on voit mieux, on sent davantage ce qui manquera toujours et partout. L'effroi des premiers moments qui suivent la mort n'est pas si dur que cette irrémédiable conviction qui s'établit peu à peu sous toutes les formes que tout est bien fini, que personne, que rien au monde, qu'aucune force au monde ne peut rien là contre.
Albert est retourné au collège. Il est sous M. Garnier en philosophie. Je rehs le livre de M. Garnier pour savoir dans quel sens Albert sera conduit cette année. Ce livre a l'air sensé et d'un esprit très bien fait; mais, comme il y a beaucoup d'idées même raisonnables en circulation, cela ne dit pas beaucoup pour l'auteur d'en trouver beaucoup dans son ouvrage. Par ce temps-ci, il y a un fonds général d'extravagances toutes faites, de bon sens tout arrangé, d'imagination toute fraîchement peinte oii l'on peut penser longtemps, à son choix, sans touchera son propre fonds; mais on dit, M. Cousin dit, que M. Garnier est un excellent professeur et un homme d'esprit. Albert prend déjà bien à son enseignement, qu'il trouve clair et facile à suivre. Ce genre d'études d'Albert aurait bien intéressé sa mère. Elle voyait avec plaisir venir des idées dont elle pourrait parler avec lui. Toutes ces habitudes des années précédentes reprennent