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Madame la duchesse de Broglie

leur cours ; les formes restent les mômes quand tout le reste s'est envolé. Madame d'Haussonville s'apaise un peu, mais ce pauvre jeune esprit reste sans mouvement, et le moindre effort pour le ranimer lui cause une impression douloureuse. Elle ne sait que trop tout ce qu'elle a perdu.

Vous avez lu, monsieur, la notice de M. Villemain dans le Journal général. Je crois qu'elle aura répondu ;\ votre impression. C'est un reflet doux et triste de ce que nous ne verrons plus.

Adieu, monsieur. Je voudrais vous dire ce qu'on fait et ce qu'on pense à Paris. Je ne le sais pas. Je serai bien content de vous savoir ici bientôt auprès de M. de Broglie.

A M. A.-W. SCHLEGEL

Paris, 20 octobre 183S.

Monsieur,

Je ne savais que trop quel sujet de profonde douleur serait pour vous le cruel événement qui vient de mettre le deuil dans la famille de M. de Broglie. Vous perdez une amitié précieuse dont personne plus que vous n'était capable de sentir le prix; vous perdez tout ce qui vous rappelait, tout ce qui faisait revivre pour vous un passé auprès duquel tout pâlit aujourd'hui. J'aurais voulu qu'il vous eût été possible de venir ces premiers mois d'été à Broglie; ces souvenirs vous seraient doux à présent. Vous y auriez trouvé dans tous, et surtout chez madame de Broglie, une I. 7

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amitié bien vive. Hélas! vous l'eussiez trouvée dans ces derniers temps plus animée, mieux portante, avec plus de sérénité d'esprit que vous ne l'aviez jamais vue. Celte funeste maladie, rien n'avait pu un instant la faire craindre. Rien, dans la tranquillité parfaite de la vie, ne pouvait laisser traverser l'idée d'un si affreux malheur pour tant de destinées.

Le 14, la maladie prit subitement le caractère d'une fièvre nerveuse, et sa violence ne fit que s'accroître jusqu'à ce dernier triste jour du 22. Il y avait beaucoup de fièvres adynamiques à cette époque dans diverses parties de la France; il yen avait en Normandie , mais elles n'avaient point ce caractère, Hélas! qu'importent aujourd'hui les causes déterminantes? Pourquoi se perdre à chercher ce qui a pu déterminer le malheur? U ne faut pas non plus. chercher dans les idées religieuses dont s'entretenait l'âme de madame de Broglie des préoccupations qui l'auraient attristée ou abattue. Jamais, je vous le disais tout à l'heure, jamais sa sérénité n'avait été plus complète. Les pensées religieuses calmaientpour elle toutes les agitations. Vous savez avec quelle anxiété elle s'occupait des moindres chances d'accidents pour les siens ; peu à peu, elle avait apaisé toutes ces anxiétés sous l'idée de la Providence. Son esprit aussi était animé d'un mouvement plus facile et plus charmant que jamais. H n'est point de malheur plus imprévu et qu'on puisse moins rapporter aune cause, à une influence quelconque.

Le pauvre Albert voyageait depuis quinze jours en Bretagne avec l'un de ses amis de collège pendant qu'il allait perdre une telle mère. On ne savait oii l'avertir durant cette course qu'il faisait sans itinéraire et sans but déterminés. H n'a pu trouver de

lettres qu'à Nantes, quand il n'y avait plus rien à espérer ni à craindre. Madame d'Haussonville était à Florence ; elle n'a pu, quelque rapide qu'ait été son retour, qu'arriver bien des jours après que sa mère n'était plus. Madame de Staël, partie de Coppet à la première crainte du danger, n'a atteint Broglie que deux jours après le dernier jour.

Que vous dire, monsieur, de l'état où reste celte maison désolée? Personne ne saura comment reprendre à cette vie que madame de Broglie animait de son esprit et de son âme. M. de Broglie a été souffrant plusieurs jours après son retour à Paris; sa santé se rétablit un peu, mais pourra-t-il se relever sous cette atteinte si profonde? Il suffira aux devoirs qui lui restent, mais l'intérêt de la vie est fini sans retour.

Je vous dirai souvent des nouvelles d'une famille qui est aussi la vôtre par l'affection.

M. de Broglie me demande de vous parler de son tendre attachement. Albert désire que je le rappelle respectueusement à votre souvenir.

A M. RAULIN

Paris, ? mars 1839.

Gomment vous trouvez-vous de votre repos de Reims et de votre solitude? Vous restez bien longtemps et vous me manquez beaucoup, mon cher ami. En attendant, je lis Burke. Je le trouvais autrefois déclamateur, mais il ne me produit plus la même impression. C'est une grande imagination

dans une forte tête, ce qui n'arrive pas communément. D'ordinaire, l'imagination mine les poutres du bâtiment ; chez lui, c'est un beau et grand feu dans une cheminée bien solidement construite. A peu d'exceptions près, nous restons bien en deçà des Anglais pour la puissance oratoire. C'est la même chose dans la polémique des journaux. Swift est plus vif et plus véritablement passionné que M. Emile de Girardin. Bonjour, mon cher ami. Étes-vous raisonnable? modéré dans vos discours? N'avez-vous point d'accès d'emportement dans la discussion? Ne prenez-vous pas plaisir à exagérer une idée jusqu'à ce qu'elle soit devenue insoutenable ? Que lisezvous? Avez-vous fini d'écrire M. de Rancé? Vous avez oublié de me rappeler M. Jouffroy. Il me semble que vous vouliez peindre cette disposition particulière de l'esprit où le monde apparaît comme un ennemi, la nature comme un piège, la réflexion comme une vaine témérité, la vie comme un mauvais pas qu'il faut franchir les yeux fermés ? Gela est bien décrit dans M. Jouffroy, mais vous pouvez bien trouver tout seul la réfutation de cette doctrine.

Bob vous dit bien des amitiés. Il aime votre style et vos ouvrages, et il n'est pas le seul.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, dimanohe 19 mars 1839.

Notre insurrection i de dimanche dernier est déjà

1. Il s'agit ici de l'insurrection où furent arrêtés Barbes, Blanqui et leurs principaux complices.

loin ; elle commence à s'enfoncer dans la nuit des temps. Quoique le coup ait été assez violent, on en a gardé peu de souvenir et le public en parle peu. La cour des Pairs seulement est obligée d'y penser. On a maintenant en prison à peu près trois cents de ces aimables étourdis. Il est vraisemblable que rinstruction durera plusieurs mois ; les plans de M. de Broglie d'ici à trois mois ne seront donc pas changés. Le nouveau ministère marche. Les nouveaux ministres se trouvent bien où ils sont ; plus ils se regardent dans la glace, plus ils se trouvent figure de ministre et on est généralement de leur avis. Le gouvernement a fait quelques nominations à ' droite et à gauche, et les dernières surtout sont très bien prises par l'opposition.

Pour la politique extérieure, le ministère anglais reste. M. Peel a voulu renouveler la maison de la reine, et, la reine s'y étant refusée, lord Melbourne reste. Les radicaux reviennent et lord Palmerston et lord John Russel feront, dit-on, place à des radicaux. Une pauvre petite reine de dix-neuf ans se . laissant conduire par la main par cet esprit violent du radicalisme, ce n'est pas un spectacle rassurant. J'aimerais encore mieux lord Wellington pour veiller à la porte de ce gynécée royal. 11 ne faut pas laisser les diamants de la couronne au pouvoir des radicaux.

Pour revenir à nos moutons, ils disent tous, à peu près uniformément, qu'il est bien vrai qu'ils ont été pris les armes à la main, mais qu'on leur a mis de force leur fusil ù la main, en les menaçant s'ils ne s'en servaient pas. A les entendre, on n'en devrait envoyer aucun aux galères. On dit que ce sont les membres de la section des Bras nus qui ont donné

dimanche dernier. On dit encore que ces sociétés secrètes sont divisées en escouades de sept hommes dont six portent le nom d'un jour de la semaine et le chef le nom de dimanche (voilà qui est honorer le sabbat). Quatre escouades font un mois dont le chef se wovamo, janvier, février ; q{(^. ; trois mois font une saison dont le chef se nomme le Printemps, rÉlé,e[,c., etc. Les chefs de saisons seulement sont admis au conseil supérieur. Vous voyez que, pour peu qu'il y ait une vingtaine de printemps et d'étés qui veillent au bien-être de la société, les choses vont supérieurement.

Adieu, madame; je vous donne les détails politiques qui pourront peut-être intéresser un moment monsieur votre père.

A LA MÊME

Paris, dimanche 5 mai 1839.

J'ai peur d'écrire plus que vous ne voulez, mais je ne prétends pas à beaucoup de réponses. Une lettre qui ne demande pas de réponse n'est pas à moitié si ennuyeuse qu'elle pourrait l'être autrement. Je m'entête à cette forme de lettres jour par jour, qui vous rend un peu mieux ceux que vous avez laissés ici. Un résumé de huit jours ne ressemble pas à chacun de ces huit jours. C'est même pour cela que l'histoire est souvent fatigante. Notre histoire n'est pas très riche aujourd'hui. On compte que mercredi on ne sera pas plus avancé qu'aujourd'hui et qu'hier. Je suis allé ce matin chez madame Guizot. En entrant dans la cour, j'ai vu tout de

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suite combien les temps étaient changés depuis les jours de la coalition. Quatre personnes étaient là qui causaient familièrement et amicalement : d'abord, et la moitié du corps dans la maison, M. Duchàtel, l'air conciliant ; puis un homme d'une cinquantaine d'années , l'air rude , un peu tanné par le soleil d'Afrique, le chapeau de côté, d'un visage habituellement provocateur ; c'était M. le général Bugeaud ; puis, en y regardant bien, on voyait, à l'ombre de M. Duchâtel, M. Janvier, l'air vif et tranchant comme un bon mot; puis enfin, et cela a confondu mon innocence, M. Quesnault, qui avait ouvert la discussion de l'adresse par le discours le plus offensant contre les doctrinaires et la coalition. Tous ces lions et ces agneaux bêlaient ensemble dans un parfait accord, et je me suis rappelé : Tu te py^omèneras sur l'aspic et le basilic.

Sortant de là, par le grand soleil qu'il fait, j'ai été savoir comment allait madame d'Haussonville la mère. Je n'ai pas eu à traverser d'avant-postes politiques comme chez M. Guizot. Elle était bien ; lisant un roman dans le salon rouge ; un peu inquiète de savoir si tout ceci pouvait amener une révolution ; sur quoi je l'ai fort rassurée. Ce serait vraiment dommage qu'une révolution vînt la faire sortir de ce beau jardin, de ce beau salon où l'on n'entendait que le chant des oiseaux et le bruit des ailes des pigeons qui s'ébaltont sur le gazon, de tout ce luxe innocent et bienveillant qui l'entoure, et de ce pauvre repos qui n'est pas bien animé.

Mai'di, 7. INI. de Broglie, Albert et moi, nous avons dîné chez madame Eynard, avec M. et madame Anisson et M. llossi. Madame Eynard est d'une grâce et d'une bonté charmantes. Elle est toute consolée

d'avoir une cinquantaine de fenêtres de pauvres maisons qui donnent à plein sur son jardin, en pensant que les ouvriers qui ne peuvent pas aller à la campagne, regardent avec plaisir de leurs chambres les fleurs et les gazons. Ce pourrait être un sentiment aff'ecté, mais on voit que chez elle c'est le vrai fond de l'âme que cette bienveillance. La Providence ne pouvait certainement pas mieux placer quelques millions que dans ses mains.

8 mai. Il n'y a rien de fait ni probablement rien de commencé en fait de ministère. Il n'y a plus même de curiosité sur ce sujet. On est honteux d'en parler, tant on a redit de fois la même chose.

A LA MÊME

Paris, jeudi 30 mai 1839.

Louise est partie ; mademoiselle de Pomaret est partie; on se réduit à sa plus simple expression. M. d'Haussonville reviendra ici le 2, et sa belle calèche neuve avec un train rouge les mènera vers Coppet. Je vois Goppet tout le jour ; surtout par ce grand soleil qu'il fait à présent; j'entends le bruit des fontaines; je vois l'ombre de tous les arbres ; rien ne garde plus pour moi l'empreinte du passé que ce lac et ces bords du lac. Il n'y a que la grandeur et la douceur de cette vue qui soit en accord avec l'image du passé... Reverrai-je moi-même Goppet? Il y a des jours oii j'en doute, et puis je ne sais pourquoi j'en doute. Je ne suis guère malade ; c'est plutôt mon esprit qui défaille que ma vie qui s'en va...

Le procès de la cour des Pairs ^ ne paraît pas se décider pour le mois de juin. La nature des crimes prend un terrible caractère de gravite ; on croit savoir ceux qui ont tué de leurs mains et avec guetapens des gens désarmés ; la gravité des peines devient alors presque inévitable et la lenteur de rinstruclion et du jugement devient encore plus obligatoire par là. L'Orient est un sujet d'entretien, mais on ne sait rien encore de bien clair. Rien n'établit que les hostilités aient commencé, et, quand elles auraient commencé, l'effort de l'Europe pourra bien encore, pour cette lois, empêcher ces deux chiens sauvages de se battre longtemps. Nous envoyons une flotte de guerre pour assurer la paix. Le ministère va très bien, très bien, mais pas davantage. Bien des petites oppositions recommencent, comme on voit poindre les mauvaises herbes.

A MADAME LA VICOMTESSE d'h A U S SONVI LLE .

Paris, 30 mai 1839.

Pour s'ennuyer, on s'ennuie de votre départ II se passera bien des jours encore avant qu'on revoie votre air distrait et bienveillant.

Nous traînons tant bien que mal notre pauvre existence, dissertant un peu sur l'Orient et sur la propriété littéraire. M. Lebrun, qui est venu hier soir, est d'une grande vivacité pour cette propriété littéraire. M. Guizot Ta défendue hier jusqu'à onze heures et demie du soir. On dit que madame Racine a survécu cinquante ans à l'auteur dWUiaiic et qu'aux

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