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V. la lettre du 19 mars précédent

termes de la loi actuelle, madame Racine serait morte de faim les vingt dernières années de sa vie. On dit que les nièces de Descartes n'avaient pas de quoi s'acheter des rubans pour aller au bal en Bretagne chez madame de Sévigné. On dit que le génie est un champ dans lequel il est naturel de recueillir ce que l'on a semé. Monsieur votre père trouve que c'est une propriété comme une autre qu'un manuscrit, et que, dès qu'on le vend sans conditions restrictives, on le vend avec la faculté d'en tirer des copies à l'infini. On a donc poursuivi la comparaison d'un manuscrit avec un champ, avec un mouton, avec un petit cochon, et on a établi tous les principes de l'économie politique et du droit naturel qui régissent les moutons, les cochons, les manuscrits considérés comme propriété matérielle. Qu'est-ce que vous en pensez? Qu'en pense monsieur votre mari, qui peut avoir un jour comme législateur à s'en occuper? Dites à ce législateur futur qu'il manque beaucoup ici. Voilà les jours des départs qui approchent. Je n'ai plus aucun goût à traverser le Jura, ni à voir cette descente de Saint-Gergues, et puis cependant pour moi, c'est plutôt dans ce cadre des montagnes et du lac que partout ailleurs que je vois le passé.

31 7nai. Je n'avais pas fini ma lettre hier que votre mari est arrivé. Ce qu'il est venu faire ici, Dieu le sait ! je crois qu'?7 a fait le coup y pour parler comme les grands de la terre. Je ne sais pas si quelqu'un ici sait ce qu'il a fait, mais personne ne sait ce qu'il fera. Votre père ne sait s'il partira le 5, le 10, le 15 ou le 20. Votre mari n'a pas l'air beaucoup plus décidé sur les dates. Il a seulement l'air très actif. Il monte et descend de cheval, de cabriolet, de diligence ; il interroge et n'écojute pas la réponse ; il s'écrie par-

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fois : 4« moment oh je me présente à cette tj'ibune, et puis il prend l'air embarrassé. J'augure qu'il y a (luel- (jue chose UVdessous.

Adieu, ma chère Louise. Voilà des jours d'été comme ceux de l'année dernière et qui ne sont plus ceux de Tannée dernière. Je ne vous ai pas dit que je vous trouvais bien bonne pour moi, mais je le trouve. Mille tendres respects.

A M. RAULIN

Coppet, 10 juin 1839.

Mon cher ami, voilà un mois, ou près d'un mois que j'aurais dû vous écrire. J ai de plus reçu de vous une lettre amicale et spirituelle et de quatre pages, à laquelle il eût fallu répondre, quand bien môme je n'eusse pas dû vous donner d'abord des nouvelles du voyage. Mais, que voulez-vous I j'ai perdu jusqu à la faculté d'écrire dix lignes raisonnables. Quand vous me conseillez de végéter, sachez que je végète suffisamment. Je ne pense point, je n'écris rien et je lis très peu, sauf un petit traité de métaphysique kantienne que je déchifl're en commun avec Albert. Cette métaphysique m'ennuie. Toute métaphysique m'ennuie. Il faut que mon intelligence soit profondément atteinte, car je n'ai jamais eu de goût et de capacité que pour la philosophie. Je commence à découvrir que les abstractions sont des abstractions. Les prétendues solutions des sciences philosophiques sont des noms nouveaux donnés aux insurmontables difficultés que se fait l'esprit. Pendant un siècle, plus ou

moins, on imagine que ces mots nouveaux cachent un sens satisfaisant, et puis l'on s'aperçoit que l'on est toujours au bord du vide. Ces eaux noires et profondes qui nous cernent de tous côtés n'ont pas baissé d'une ligne depuis que l'œil des premiers hommes les a contemplées avec crainte et avec tristesse. Il est venu des gens qui prenaient gravement plein une écaille d'huître de ces eaux et qui se flattaient d'avoir mis le gouffre à sec. Cela est pitoyable.

Vous avez donc des bruits de guerre et d'émeute et l'on croit donc que la République veut secouer ses chaînes et délivrer ses prisonniers? Ce seraient des efforts inutiles, mais ce parti est bien assez fou pour faire un effort inutile. On fera bien de se tenir en garde de notre côté. Le séjour de Paris, depuis une dizaine d'années, n'est pas sans danger vraiment, mais une balle de plus ou de moins dans les rues n'ajoute pas beaucoup à la terrible fragilité de la vie. Mon pauvre ami Grouchy vient de mourir soudainement à Turin. Je suis consterné de cette mort. Il paraît qu'il y a un point de la vie où le chemin descend tout à coup et s'enfonce dans l'ombre. Il n'y a plus que des tristesses à attendre. Je n'attends guère autre chose. L'esprit s'éteint peu à peu, les forces déclinent et Taspect de ce monde prend quelque chose de tefne et de vacillant.

Je m'aperçois bien que je vous ennuie, mon pauvre Raulin. Vous voyez que, quand vous me conseillez de végéter, c'est inutile ; même pour végéter, il faut quelque énergie. Je me sens fort au-dessous du moindre arbrisseau. Bob est de beaucoup mon supérieur de toutes les manières, mais c'est pourtant la seule société qui me convienne. La pauvre bête n'est pas exigeante, et, pourvu que je lui donne de

temps en temps un petit coup d'amitié sur la tôte, Bob me tient pour suffisamment animé et spirituel. Vous autres hommes, vous exigez toujours davantage, même les meilleurs et les plus indulgents d'entre vous.

Demain, je vous écrirai peut-être quelque chose de moins sombre. Je vois que, dans ces montagnes qui sont devant moi, il se fait de temps en temps de petites éclaircies à travers la pluie. Mais je n'ai pas de raison pour me comparer à une montagne. Bonjour.

AU MÊME

• Coppet, dimanche 29 juillet 1839.

Pendant que je vous écris au milieu du grand calme des grandes montagnes, vous êtes dans toute l'exaltation des souvenirs de Juillet; vous avez les pompes' du carré de Marigny, l'enthousiasme des revues, et le soir, s'il fait beau, le feu d'artifice. Les joies de la liberté sont plus vives que le spectacle sévère de la nature. Du caractère dont vous êtes et avec les opinions que je vous connais, vous devez être aujourd'hui dans l'ivresse; mais, quand ma lettre arrivera, vous serez un peu refroidi; les grands souvenirs qui vous agitent à présent auront fait place aux préoccupations ordinaires de la vie. Je crois vous entendre d'ici chantant la Marseillaise avec les gardes nationaux de votre compagnie, dansant en rond avec eux dans une sorte d'enivrement guerrier, mêlant les cris de » Vive le roi ! » à ceux de « Vive la liberté! » Ne vous fatiguez pas trop et rentrez de bonne heure, car l'air du soir, même

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dans les pays libres, donne des rhumatismes. Quelle différence de vie à cent lieues seulement de distance I Quand le jour tombera, je verrai, au milieu d'un grand silence^ les Alpes noyées dans la pourpre et l'opale que le soleil jette sur leurs sommets avant de disparaître. Vous, vous allez vous acheminer à travers les illuminations du gaz, entre un million d'hommes libres qui vont presque tous se coucher, joignant votre forte voix à la forte voix de la grande cité, et disant : Peuple français, peuple de braves; pensant aux magnificences de la revue et à cette pompe royale et populaire : puis, un peu fatigué, mais le cœur content, vous vous direz, en vous mettant au lit, après avoir suivi tout le jour le char de la liberté :

Quuni juga demcret Bobus fatigatis, amicum Tempus agens, abountc curru.

Yoici ce que je suis chargé de vous dire : Si vous pouvez disposer de quinze jours enlre le l'""" août et le 15 septembre et que vous vouliez bien passer ces quinze jours entre les Alpes et le Jura, en vue du mont Blanc et aux bords du Rhône, il n'y a point d'endroits où vous ayez chance d'ôtre reçu avec plus d'empressement et de plaisir e! de bonne amitié qu'ici. Ainsi, allez faire, je vous prie, votre déclaration à M. le garde des sceaux; diles-lui qu'à votre grand regret, vous avez besoin de le quitter pendant trois semaines; que cela vous perce le cœur, mais qu'enfin il le faut. Embrassez le sur ses deux maigres joues pour votre compte, et marchez-lui sur le pied pour mon compte à moi. Laissez là le contentieux pour quelques jours, vous ne l'en retrouverez qu'avec plus

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de plaisir. Vous verrez les cygnes qui volent tranquillement au-dessus du lac; vous entendrez le tonnerre qui roule d'échos en échos à travers les chemins de montagnes; tout autour de vous des paysages d'une douceur charmante, et, au loin, des régions couronnées de lumière où l'orage ne saurait arriver, où les ailes de l'aigle ne sauraient le porter. Cette face dos choses vaut bien le visage de la plupart de vos collègues. Notez que ce n'est pas moi qui vous dis tout cela, sauf ce qui regarde la comparaison entre les Alpes et le conseil d'État, dont je suis responsable.

Sachez que M. de Sismondi pense le plus grand bien de y Histoire de Louis XIII de M. Bazin. 11 a tout à fait voix au chapitre sur ces questions. Où en est la Revue française? Elle était un peu triste et fort raisonnable. Le monde n'aime pas cela. 11 lui faut les petites orgies de G**, afin d'avoir le plaisir de se scandaliser en lisant. C'est un grand bien de se scandaliser pour beaucoup de gens. La vue du mal ne leur déplaît pas, et, pour peu qu'ils se choquent de certains passages, ils se croient vertueux, et par là on satisfait au besoin généra'ement senti, à savoir, de jouir et de s'indigner de ce qui n'est pas bien.

Tout cela est bel et bon, mais je vous avertis que vous me trouverez peu en train et aussi peu animé que la Revue Française. Tout exercice me fatigue horriblement et loutes choses m'ennuient. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Demandez un congé, un passeport et une place à la diligence. La malle-poste va un train du diable jusqu'à Dôle, et un petit char de montagnes prend des lettres et des voyageurs à Dôle pour porter tout cela pêle-mêle, avec des secousses terribles, jusqu'à Genève. On voyage vite par ce proT cédé : on est ici, on est 7'endu ici en quarante-huit

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heures; mais, si vous n'avez jamais couru au trot dans un fourgon non suspendu en compagnie avec des boulets de canon, ne faites pas cette entreprise; vous arriveriez en morceaux, et, quoique les morceaux soient bons, il vaut mieux faire aller le tout ensemble. La route est affreuse jusqu'aux montagnes, je vous en avertis. Cette Bourgogne est horrible, plate, desséchée, monotone, sale. Les bosquets de Montbar, où le grand Buffon a dessiné avec tant de grâces le buffle et le rhinocéros, ont l'air d'une guinguette mal tenue des environs de Paris; mais, une fois dans le Jura, vous oubliez Buffon, et la nature commence à reprendre sa grandeur naturelle.

Bonjour, mon cher ami. Je vous écris peu et je vous prie de dire à tout le monde que je ne vous écris pas du tout.

A M. POIRSON

Coppet, 6 août 1839.

J'ai peur parfois, mon cher ami, que nous ne vieillissions un peu, à voir comme nous nous dégoûtons de notre temps. Je fais quelquefois effort pour surmonter ma propre impression et voir si tout ce dégoût que j'éprouve ne tient pas à ce que les habitudes de ma pensée sont devenues trop impérieuses avec le temps pour comprendre les habitudes de cet esprit nouveau, si esprit il y a. En y regardant bien, je ne puis pas méconnaître que je m'irrite à bon droit de ce ton vide et déclamatoire, de ces fanfaronnades d'idées qui ne reculent devant rien, de ce mépris de toute distinction entre le bien et le mal, de tous* ces sentiments impossibles qu'on fait semblant d'éprou-

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ver, de toutes ces passions coniradictoircs qu'on suppose dans le même être, de cette langue pédante, forcenée, de ces couleurs et de ces images si vives pour traduire des pensées si froides, de ce manque de mesure, d'harmonie, de bon sens, de convenance en tout genre qui rayonne dans la littérature. Toutes €es accusations sont fondées sur une évidence irrésistible; et, si l'on était pendu pour tous ces crimes, bien des écrivains devraient se préparer. Il ne reste qu'une chose; peut-être que, dans cette diable de chaudière où les sorcières font leur effroyable brouet, il y a un brin d'herbe qui n'est pas uniquement malfaisant. Un seul point de vue qu'on entrevoit dans ce dédale mérite d'arrêter les yeux. Toutes les littératures que nous admirons sont simples et harmonieuses ; tous les traits sont distincts, nets et brillants ; mais ces littératures sont romanesques en ce sens qu'elles isolent dans une région idéale et lumineuse l'objet qu'elles veulent peindre, et que, dans cette contemplation excessive, elles oublient tous les rapports que cet objet soutient avec ce qui reste en dehors du cadre. Aujourd'hui on paraît possédé de la rage de montrer que tout agit surtout; qu'une chaîne continue unit tous les êtres et toutes les choses; on n'écrit pas une ligne où l'on ne tâche d'enfermer l'histoire du monde. Avez-vous jamais vu la mer en colère? Chaque vague sur cette plaine irritée tient sa forme du mouvement de toutes les vagues qui l'environnent, depuis les grèves de Bretagne jusqu'aux glaces du pôle. G'estun elfort pour exprimer ce contrecoup de tout sur tout qui fait les grimaces de la littérature d'à présent. De \h ces formes tendues, où chaque mol joue un rôle; de \h toutes ces couleurs du prisme prodiguées à tout propos; de là cette pré-

lention de chaque phrase à être comme l'écho de tous les bruits du monde. A Tétat actuel, tous ces essais malencontreux pour agrandir Tangle sous lequel nous regardons le monde ont un air profondément absurde. Je crois même qu'il faut être absurde pour ne pas se décourager de ces premiers bouillons d'une pensée confuse; mais il est possible qu'un jour, après l'agitation du chaos à laquelle nous assistons, quand les eaux se seront éclaircies et apaisées, elles deviennent comme un miroir plus vaste où la réalité viendra se réfléchir dans de plus grandes proportions. Ceci est bien désintéressé de ma part, car je hais cordialement les rudiments de ce nouvel art; mais je le dis pour l'acquit de notre conscience. Il faut tâcher d'être juste envers son temps, même quand on ne l'aime pas.

A M. RAULIN

Coppet, mercredi 27 août 1839.

Yenez quand vous pourrez ; la tristesse de ces anniversaires ne vous découragera pas et vous la partagez trop pour la craindre. Yenez donc. Je serais parti fort affligé de ne vous avoir pas revu avant d'aller errer durant ces trois mois d'hiver.

Je lis le premier volume de ce docteur Strauss, traduit par votre ami M. Littré. Ce livre montre l'état singulier des esprits en Allemagne. C'est la terrible démangeaison d'innover sans fin dans toute sa force. J'ai entendu parler avec assez de légèreté de ce livre. Je le trouve plus redoutable qu'on ne semble le

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craindre. Cet homme n'a guère la tournure d'esprit d'un séminariste. 11 a l'air audacieux encore aujourd'hui où il n'est pas facile de dire des choses hardies. Je ne crois pas l'ouvrage dangereux pour Mgr 1 archevêque de Paris; mais, pour les esprits un peu exercés, cette érudition, travaillée par une logique froide comme l'acier, peut avoir quelque autorité, 'pour mon compte, je crois que, dans cette voie de la critique et dans l'immensité des conjectures et des explications historiques, on peut dire le oui et le non avec une égale force, mais la négative a toujours quelque attrait de plus, surtout quand elle prend les airs froids et compassés de l'impartialité. Mephistophélès doit conseiller à ses protégés la lecture de cet examen du christianisme. Je pense que la traduction d'Hippocrate sera plus utile au genre humain qui ne sait pas le grec, que la traduction de Strauss a ceux qui ne lisent pas l'allemand.

Voilà donc que le gouvernement a mis un peu de sucre des colonies dans son vin. 11 va avoir affaire à toutes les hetteraves de France. On refusera, dit-on, l'impôt, et on jettera les betteraves à la tête de Vexacteur. La discorde civile rougira le sol de la France.

J'en reviens à Strauss, qui est un singulier personnage. Vous savez que sur la lecture de cet étrange apologétique du christianisme, les autorités de Zurich avaient jugé h propos de le nommer professeur de théologie de l'endroit. Les gens religieux ont senti les cheveux leur dresser sur la tête à cette nouvelle. 11 a fallu renoncera l'enseignement de ce diable de docteur, et, comme il est pourtant nommé et bien nommé, on l'a mis à la retraite avant qu'il eut commencé ses fonctions, et il jouit d'une pension a ce titre. Fruitur Dis l'ratis.

Savez-voiis qu'il y a cette année à Texposition de Genève de très beaux paysages que j'ai admirés l'autre jour en attendant la voiture qui devait me ramener ? 11 y a là aussi, par-ci par-là, des imitations des vieilles études avant Raphaël. Je demanderai qu'on vous les conserve, pour vous punir de votre admiration un peu traditionnelle pour cette barbarie affectée. Pardon, mais j'ai le goût assez sûr, ne me connaissant pas en peinture.

Adieu, mon cher ami. Vous me trouverez fort peu en train de quoi que ce soit. J'ai fait le compte de mes voies et je ne suis bon à rien et je n'ai de goût à rien. Je n'écris pas et je ne prends plus plaisir à lire. Je vous conjure encore de ne pas dire que je vous écris. Je me conduis indignement avec mes autres amis. Ne leur dites donc pas que je vous écris ; plaignezvous plutôt de moi. Il est vrai que je suis trop stupide pour écrire à d'autres que vous, et, si vous vous fâchez de ce que je vous dis là, vous serez encore plus stupide que moi, et je vous certifie que ce n'est pas peu dire.

LXYII.

A MADAME LA VICOMTESSE D 'h AUS SONVILLE. Coppet, mercredi 4 septembre 1839.

Il y a des temps infinis que je n^u reçu de lettres dequi que ce soit. Je remarque qu'il n'y a rien de si facile que de se faire oublier quand on s'y applique un peu. . . Vous avez régulièrement des nouvelles de iMathilde ; la santé de Mathilde est excellente. M. Vinet l'a regardée avec un air doux et bienveillant

et le sourire gigantesque que vous lui connaissez. Il a passé ici samedi, dimanche et lundi. Je suis allé l'entendre prêcher dimanche à l'église de Coppet. Il parle avec une grande douceur et une grande étendue d'esprit, et dans un langage cultivé quoique naturel, qui ne me semble pas tant à mépriser dans un prédicateur. La culture délicate que l'on montre dans le langage est un indice de science à un certain degré, et la science ajoute de l'autorité aux paroles, même quand on parle contre la science humaine. Du reste, lui n'a parlé que de l'amour du prochain, et il a réussi sur moi en ce sens qu'il m'a inspiré beaucoup de goût pour lui. Le soir, il a encore fait une instruction à la maison, et, dans cette forme d'entretien plus familier, il a une grâce charmante. Le reste du temps, il a causé librement et simplement, avec beaucoup de supériorité. Tous les ministres des environs s'étaient un peu abattus sur le château, pour l'entendre et lui être présentés. Je suis fâché que vous ne l'ayez guère vu. 11 vous aurait plu beaucoup. Je suis convaincu que votre mère aurait aimé cette nature d'esprit.

Vous êtes tous partis et je n'ai rien à vous dire pour m'avoir laissé là... 11 faut que chacun s'envole à son nid respectif. L'oiseau, qui n'en a guère, se promène les bras croisés devant la maison déserte, tâchant de se réchauffer un peu tout en marchant... Je viens de lire le premier volume du docteur Strauss. Cet étrange théologien n'a pas dû, en effet, inspirer beaucoup de confiance à ceux de Zurich qu'il venait évangéliser comme professeur de dogmatique. Il a l'air dégagé et tranquille dans son travail de destruction, comme s'il avait longtemps vécu avec Méphistophélès à Kœnigsberg, ou à Nuremberg, ou à Gœttingue. Les généralités du livre sont de nature i\ entrer

dans beaucoup d'esprits et à ravager passablement, quoique ces idées ne soient déjà plus neuves en Allemagne, mais ces grandes dissertations précises dans la forme et vagues au fond peuvent encore être des nouveautés en France pour quelques années. En France, le dernier érudit qui parle a toujours raison. Je finis par cette sentence, pour remettre ma lettre à Samuel qui me dit qu'il est l'heure. Mille respects.

A La même.

Coppct, 15 septembre 1839.

Il fait une pluie terrible aujourd'hui et les chemins doivent être bien mauvais. Gela fait que vous avez l'air beaucoup plus loin que vous n'êtes. Toutes les tristesses de l'hiver sont à la porte maintenant. Je rentre chez moi à sept heures à travers une grande obscurité, et je n'entends que la pluie qui bat contre mes fenêtres, et je ne vois au dehors que quelques moutons blancs que le vent pousse dans l'ombre sur ces grandes eaux, mais, après tout, je ne hais pas les temps tristes ; je les trouve bien en accord avec le fond des choses. On se trouve assez bien dans une chambre mal éclairée à côté d'un petit feu qui va s'éteindre.

Si vous êtes solitaires à Paris, nous ne l'avons pas été tout à fait autant ici ces derniers jours. M. Rilïiet et M. Hess y ont passé deux jours et sont partis jeudi. M. Hess était fort occupé de Zurich, sa patrie, qui venait d'accomplir son œuvre de violence. Voyez-vous comme les journaux de France sont dans l'embarras

<lcvant cette révolution. La souveraineté populaire qui s'insurge en chantant des psaumes et qui renverse les radicaux ! C'est faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère que renverser les radicaux au nom de la majorité ; et puis cette couleur religieuse gêne un peu les yeux accoutumés aux lumières du xvm** siècle, et môme pour les Lamennais, il est fâcheux de voir une révolution accomplie de cette manière par de pauvres calvinistes.

Ordonnez à votre mari de m'écrire, et, si vous vous apercevez qu'il n'est pas exact, faites-lui de sévères représentations.

A LA MÊME

Turin, mardi 15 octobre 1839.

Vous ne devez pas être loin de Naples à cette heureci. Quant à nous, on vous aura dit déjà par quelles vicissitudes de la température nous avons été forcés de renoncer au Simplon et de revenir sur nos pas au bout de quatre jours de captivité à Tourtemagne, oîj le Rhône nous gardait à vue et étendait ses longs bras en avant et en arrière pour nous empêcher d'avancer ou de reculer, le tout avec des rugissements et un fracas terribles. Vous souvenez-vous de Tourtemagne? C'est à deux relais en deçà de Brigg. Une grande vallée d'une grande tristesse, et, suivant moi, d'une grande beauté, mais quatre jours passés là, à l'ombre de la Gemmi et dans un pauvre village, c'était, j'an conviens, peu agréable. Nous y avons rencontré monsieur et madame Lutteroth, qui ont été de très aimables compagnons de captivité. Ils étaient rêve-

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nus sur leurs pas après un déplorable accident. A quelques vingt minutes au-delà de Tourtemagne, l'inondation s'est trouvée telle, que madame Lutterotb n'a pas voulu qu'on traversât cette route couverte d'eau; un des postillons, insistant pour qu'on passât^ a détaché son cheval et s'est avancé pour sonder le gué, malgré les avertissements. Le pauvre jeune homme s'est noyé à deux cents pas, sans qu'il fût humainement possible de le secourir, sans qu'on pût même le tenter, puisqu'il avait disparu au moment qu'on le croyait en sûreté à l'autre bout de l'inondation qui occupait trois ou quatre cents pas de la chaussée. On passa trois terribles heures à chercher ses traces. Ce fut, au retour, une grande désolation dans le village où le malheureux jeune homme était fort aimé. Pour monsieur et madame Lutterotb, qui, assurément, n'étaient pour rien dans ce malheur, qui même avaient fait ce qui dépendait d'eux pour l'éviter, c'était pourtant une cruelle chose d'avoir été si près de cette tragédie. Ce sont d'excellentes gens, qui en étaient désespérés. Enfin, nous sommes revenus lous ensemble sur Genève, aussitôt que le chemin a été dégagé. Nous avions un peu l'impression d'oiseaux qui s'échappent d'une loge où ils s'étaient laissé enfermer mal à propos. En revenant à Coppet, j'avais bien envie de ne pas quitter ce lac qui me plaît plus qu'à vous. Je vieillis trop pour avoir beaucoup de curiosité. Enfin, nous venons de passer le mont Genis. Gelui-là est fort doux, mais maussade. Quand nous l'avons quitté hier, j'ai entrevu que ce côté d'Italie devait être fort beau, mais il se hâta de s'envelopper des pieds à la tête d'un grand manteau de brouillards et nous arrivâmes à Suze, trempés comme des canards. Je puis vous garantir que je n'ai pas joui du

tout de ce premier sourire de l'Italie dont parlent souvent ceux qui descendent les monts. La pauvre ville de Suze était là toute misérable et toute crottée, barbotlant dans son torrent de la Doria, et je n'y ai rien vu qui annonçât le pays où fleurissent les orangers.

Nous arrivons aujourd'hui à Turin par une pluie également bien nourrie. J'ai pourtant déjà vu ici des choses qui valent la peine. Dans la galerie de peinture, des figures de Carlo Dolce que je trouve charmantes, et puis de belles églises déjà. J'aime assez ces églises excessivement ornées, quoique cela manque peut-être de gravité. Si on pouvait arranger ses plans à volonté, je voudrais bien voir tout cela avec vous et avec Othenin, mais vous allez vous établir tranquillement dans votre petit ménage, regardant le Vésuve et la mer et berçant votre petite fille. — Ceci soit dit pour faire effet.

M. de Broglie et Albert se portent très bien. Nous avons couru et admiré chacun comme quatre aujourd'hui. Demain, nous nous dirigerons vers Milan. Y trouverons-nous des lettres de vous ?J'ai bien de l'ennui de ne plus vous voir ni l'un ni l'autre, et je languis de vous revoir.

Mille tendres respects pour vous seule, ma chère Louise, et mille tendres amitiés pour vous deux, en oubliant Mathilde parce qu'elle est encore bien petite pour que je pense autant à elle qu'à vous autres.

A M. LE VICOMTE d'hAUSS ONVI LL E.

Florence, vendredi 25 octobre 1839.

Vous voyez, mon cher ami, que notre itinéraire a I. 8

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beaucoup changé en route. La faute en est toujours à ces diables d'inondations. J'écrivais le 16 de Turin à Louise que nous comptions aller sur Milan. Il a bien fallu y renoncer parce que la route, au delà d'Alexandrie, était barrée tout comme la route par Verceil. Vous conviendrez que c'est assez bizarre d'être ainsi poursuivis par l'eau. Le courrier pense que tout ce tracas tient à être parti un vendredi. Je ne le crois réellement pas. Aujourd'hui, en entrant dans une église de Florence, il m'a été expliqué qu'il y avait dans la chapelle de la Vierge un tableau que l'on ne découvrait que dans les grandes calamités et que, récemment, à cause de la sécheresse, on l'avait découvert. Le sacristain qui me disait cela ne savait pas qu'il parlait à un malheureux mouillé depuis près d'un mois par suite de ce miracle. Les Florentins auraient bien dû ne pas demander de la pluie sans savoir si elle convenait à tout le monde. Quoi qu'il en soit, nous n'irons pas à Venise, pas à Milan, pas à tous ces lacs dont il s'agissait au commencement de notre pèlerinage. Je vois tous ces changements d'itinéraire sans regret. Venise, peut-être, me laissait quelque curiosité, mais l'image de ce qu'on n'a pas vu a bien aussi son mérite. Il me restera donc dans l'esprit une Venise de fantaisie. Nous allons passer ici huit ou dix jours avoir la galerie, le palais Pitti et le Palazzo-Vecchio. Nous revenons de Gênes, où nous avons passé trois jours. C'est une charmante ville. Gênes a l'air d'un jour de fête, avec un peu de tristesse pourtant. J'aime deux ou trois jardins d'une tristesse mortelle qui sont en haut de la ville et qui regardent comme en silence tout cet éclat, tout ce bruit et tout ce soleil. Il y a dans Gênes une église de l'Annonciade peinte de haut en bas, qui est d'un effet

charmant et qui m'explique toutes les sottises coloriées qu'on a essayées en France dans ces dernières années. J'aime toutes ces prodigalités du luxe et des arts dans un lieu où l'on doit prôcher les doctrines sévères du christianisme. C'est comme ce vase contenant un parfum de grand prix que la femme de l'Évangile vient briser aux pieds du Christ. J'entends bien l'un des deux systèmes : ou ces pompes du monde apportées là comme un trophée, ou bien le grand silence et la grande obscurité des églises du Nord, où l'œil ne sait où s'arrêter et où l'esprit s'abîme dans la pensée du Dieu invisible. Une église gothique et sévère comme celle de Cologne irait fort mal avec les habitants de ces palais rouges, bleus, verts, où l'or et les peintures de Raphaël se réfléchissent dans le marbre poli et les glaces de Venise. Quant à nos églises où une demi-douzaine de méchants tableaux courent le long des murs les uns après les autres, que l'on badigeonne soigneusement à Pâques ou à la Trinité, cela me semble fort peu sensé, et il faut dire comme le maréchal Lannes : «Donnez-moi un lit de velours d'Utrecht ou une botle de paille. »

A M. RAULIN

Florence, 3 novembre 1839.

Mon cher ami, ce serait assurément fort mal à moi de quiter Florence sans vous écrire. Il n'est déjà pas bien beau d'avoir été si longtemps sans vous rien dire, mais vous savez que je suis sujet à de petits accès de silence, après lesquels je rentre volontiers dans ma belle exactitude. Je ne sais rien non plus de

VOUS depuis bientôt deux mois. Sans doute que vous avez repris votre collier de misère et que vous avez recommencé à charrier administrativement toutes les grandes affaires soumises à la sagesse du conseil d'État. Pour nous, nous n'avons pas encore fait beaucoup de chemin, ni vu grand'chose, quoique nous soyons partis depuis près d'un mois. Nous avons été poursuivis par les grandes eaux qui ont fermé le Simplon et qui nous ont encore tracassés du côté de Turin, après que nous avions passé le mont Cenis. Nous avons dû renoncer à la Lombardie, et nous voilà depuis près de huit jours à Florence. J'ai déjà fait tous vos compliments à Gimabue et au Giotto. Je vous avoue que Raphaël, Andréa del Sarto et Fra Bartholomeo continuent à dominer sur eux dans mon esprit. Du reste, consolez-vous si je ne suis pas de votre avis. J'ai lu dans le dernier ouvrage de M. Quinet, intitulé De V Allemagne et de r Italie^ un chapitre Florence qm entre parfaitement dans vos idées. Je trouve beaucoup d'esprit, quoique beaucoup de déclamation, dans cet ouvrage de M. Quinet. Il faudrait dix fois plus de temps que je n'en puis mettre avoir tous ces tableaux et tous ces marbres et tous ces monuments. Peut-être que, dans le loisir de la mémoire, tout cela s'arrange, et qu'en se souvenant, on retrouve une impression semblable à celle qu'on aurait en regardant longtemps. Les vivants d'autrefois étaient, à coup sûr, plus vivants que nous. L'abondance, la facilité,l'ardeur, la simpHcité ou le calcul profond et ignoré de celui-là même qui s'y livre, tout cela est visible dans tout ce qu'ils ont laissé. Le grand fleuve semble s'être desséché, et nos pauvres petits artistes semblent pêcher de petits poissons dans les mares, là où l'on voguait à pleines voiles sur des eaux profondes.

Fisc, 7 novembre.

EL voilà que, quoi que j'en aie dit, je ne vous ai rien envoyé de Florence. Pise, où il n'y a rien, remporte de beaucoup sur Florence dans mon esprit. Je trouve cet endroit une solitude charmante où l'on vivrait bien volontiers. Le Campo-Santo m'a tout à fait gagné le cœur. Je ne sais rien de plus triste et de plus noble. C'est un vrai monument élevé à la mort. Il n'y a pas un détail qui ne soit d'une mélancolie profonde. Toutes les fresques effacées de Giotto sont encore là ; les pans d'une robe, un profil de femme, des figures de vieillards, le vent de mer a effacé tout le reste. Ne croyez pourtant pas que le Campo-Santo ait l'air d'une ruine. Il est un peu usé par le temps et le soleil et le vent, mais tout entier. Dans ce grand cloître sonore, où il ne manque pas une pierre, on ne serait pas étonné de rencontrer les esprits de ceux qui dorment là, tant il y a d'harmonie entre le monument et l'idée de la mort. Tout ce fond de la ville de Pise où se trouvaient réunis le baptistère, la tour penchée, la cathédrale, le Campo-Santo est d'un admirable silence. Il y a cinq ou six chevaux qui paissent dans de vastes gazons qui environnent tous ces monuments. Tout a l'air du passé. Point de ruines, mais une grande tristesse, un grand silence, un grand repos.

AU MÊME

Rome, 17 novembre 1839.

Mon cher ami, je suis honteux de la lenteur de ma lettre. Avec ma déplorable santé, quand j'ai fait quel-

que course, j'arrive tout exaspéré de fatigue et n'ayant pas la force d'écrire. Cet air et ce soleil me guérissent pourtant de ces maux de tête, qui, vous le savez, tendaient à me rendre imbécile. Je suis désolé de ne rien savoir de vous. Pourquoi vous fâchez-vous, comme vous en avez le droit ? Summum jus. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit du moins une lettre d'injures, poste restante à Rome ? Je voudrais pour beaucoup que vous fussiez ici. Rome est faite pour vous. C'est pour vous que Saint-Pierre a été bâti. C'est pour vous que de grandes et magnifiques ruines s'étendent à gauche de la voie Appienne jusqu'aux montagnes. C'est pour vous que le soleil à son couchant couvre d'une splendeur si triste tous ces longs murs d'Aurélien qui ferment encore la ville. C'est pour vous que les peintres du xiv'' et du xv"" siècle ont couvert les voûtes des églises de Vierges et d'Apôtres gigantesques qui prennent un air surnaturel quand le jour s'éteint. Je vous vois descendant dans les catacombes, regardant avec admiration les restes de Saint-Paul-hors-les-murs, grimpant sur les débris des thermes de Caracalla, montant en haut du Colisée, cueillant des fleurs qui se balancent au vent sur ces galeries solitaires, puis descendant dans l'arène et prêtant une oreille attendrie au sermon du capucin qui y prêche chaque dimanche, allant écouter les belles voix de femmes qui chantent à l'heure des vêpres dans la Trinité-du-Mont, suivant le pape dans les églises où il officie, saluant le Vatican, et parfois regardant passer sur la place du Peuple une fille d'Albano avec son corsage rouge et sa coiffure rouge et ses yeux noirs et ses cheveux noirs. Raulin, au lieu de tout cela pourtant, vous irez

LETTRES. 13î>

demain, î\ neuf heures et demie, dix heures, faire un petit bout de rapport sur un établissement insalubre dans l'enceinte de Paris.

Écrivez-moi à Naples. J'y serai jusqu'au 20 décembre et je vous écrirai plus souvent, à présent que je m'accoutume à la fatigue.

Mille tendres amitiés, mon cher ami. Je voudrais bien vous revoir. Tout le monde ici vous aime et vous dit bien des tendresses.

A MADAME LA VICOMTESSE d'h AUSSONVIL L E .

Rome, mardi 2G novembre 183^.

On me dit, madame, que vous avez eu la bonté de m'écrire i\ Florence, et j'ai bien envie d'aller à Florence chercher cette lettre qu'on ne veut pas me rendre. Notre colonie ne part pas aujourd'hui, mais demain... Vous avez, dit-on, beaucoup plus chaud au coin de votre Vésuve. Malgré cette température, je Voudrais passer un siècle ou deux à Rome, pour voir tranquillement. Quinze jours ne suffiraient pas. Cette hâte de touriste lait un contraste risible avec cette tranquille tristesse de Rome. 11 est toujours un peu drôle d'entendre dire : « Je suis bien pressé ! Il faut que j'aille à quatre heures et demie voir le Golisée, qui s'incline peu à peu sous la main du temps ; je serai à cinq heures cinq aux Catacombes. Il ne faut pas que j'oublie d'aller au Capitole. Ah ! voilà que le Circus-Maximus m'est entièrement passé de l'esprit. »

Vous ai-je dit, à vous ou à Othenin, que j'avais vu

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Tivoli, Tiburis timbra tui? L'un des derniers papes a fait déménager la grande cascade qui menaçait de miner le rocher sur lequel est bâti le temple de la Sibylle. La pauvre cascade est allée se loger en face; on l'a enfermée dans un lit bien régulier et elle tombe d'un air bêtement régulier qui aurait fait de la peine à Horace. 11 est visible que l'ordre de l'Église n'est pas l'ordre de la nature. Malgré cela, cette petite vallée est charmante quand on la regarde des ruines de la maison d'Horace et du haut du passé. Dites à votre mari qu'il a plus que personne le sentiment de l'antiquité. Les monuments qu'il m'a cités sont réellement ceux qui m'ont le plus frappé. La villa Adriana est ravissante. L'été, quand Varia cattiva s'y promène nonchalamment sur des fleurs, que l'on entend les oiseaux qui chantent sur les voûtes défoncées de la grande bibliothèque grecque, que la couleur à demi effacée des plafonds se mêle à la couleur des fleurs, ce doit être une image très vive de la vieille Rome. Nous avons rencontré là pour cicérone une pauvre petite fille de huit ou neuf ans qui habite une grande masure au milieu des jardins avec une mégère qui a 1 air de sa grand'mère. I.a pauvre fille a une charmante figure d'enfant et l'air d'une femme de ménage que prennent vite les enfants des pauvres. Elle nous conduisait à grands pas à travers les ruines, prononçant d'une voix fatiguée et indifférente ces noms de piscine^ naumachie, camp du prétoire, tout cela comme on fait le ménage ailleurs. Elle a déjà le teint de la fièvre, mais elle marche vite et parle haut, parce qu'il faut bien gagner le demi-paul qu'on lui donne pour ses explications.

Si on vous dit que je ne me soucie de rien de ce qui est beau, on se trompe et on vous trompe. On prend

LETTRES. i4i

la faiblesse de ma santé pour la débilité de mon esprit, mon impossibilité de marcher vite et longtemps pour une incapacité de comprendre. Ceci a pour but de répondre aux calomnies sur mon pauvre compte.

A LA MÊME

Paris, 13 février 1840.

Je suis de deux jours en avance, d'après nos conventions, mais n'ayez pas d'inquiétude, je ne finirai ma lettre que le 15, jour de l'échéance. 11 fait ici très froid; il fait sombre tout le jour et il fait nuit de bonne heure. Si quelqu'un a envie de venir à Paris, dites-lui de n'en rien faire. Si vous me voyez rentrer un soir chez vous à l'heure du dîner, ne vous en étonnez pas trop. Avez-vous déjà su par Albert comment nous avions fait notre route par mer ? Pour éviter les deux jours perdus à Gènes, nous avons passé à Livourne de la Mape-Antoinette sur la Léonidas. On n'a pas le plus petit mal de mer sur le Léonidas. J'ignore si cela tient à la qualité de bâtiment de l'État. Marseille encore a trompé mon attente; il y avait tant d'années qu'en imagination je voyais tout autre chose que cela, quand je disais : Marseille^ colonie phocéenne. Les voyages dévastent l'imagination. A raison de vingt lieues .à peu près par jour, nous avons passé comme l'éclair à travers Aix, Orange, Vienne, Valence, Lyon, etc. J'ai vu l'arc triomphal d'Orange dans le crépuscule; j'ai vu à Lyon les quais du Rhône et de la Saône à la chute du jour; j'ai vu h la nuit tombante les beaux vitraux coloriés de la

cathédrale de Lyon. J'ai besoin de les revoir pour en parler sciemment Quant aux plaines charmantes de la Bourgogne, il m'a été donné de les contempler en plein jour et je pourrai faire, quand vous le souhaiterez, une description d'Avallon. Je voudrais bien faire quelque chose pendant mon séjour ici, écrire, ou, tout au moins, penser quoi que ce soit; mais je me sens de plus en plus incapable et fatigué de chaque petit détail de la vie plus que je ne puis dire. C'est un petit sort assez gentil, comme vous voyez, que de ne pas penser et d'être fatigué de la moindre action ! Quand je vois ouvrir ma porte, je prends en haine celui qui entre, soupçonnant avec raison qu'il me faudra lui répondre s'il me parle, ou faire quelque chose pour lui s'il me le demande. Il n'y a plus en moi un clou qui tienne et je suis réduit à ma plus simple expression. 11 n'est pas bien à moi de commencer ma correspondance d'une manière si tragique, mais cette vie de Paris m'assomme. Pour leur politique, je la trouve débile, hargneuse, bavarde. Il n'y aura sûrement pas de changement de ministère, et je ne crois même pas qu'on modifie le ministère. Tout le monde a l'air content de soi et un peu mécontent des autres, mais doucement et sans colère bien vive. On a été fort affairé sur la Turquie. On disait que la Russie et l'Angleterre allaient faire cause commune et faire leur petit paquet ensemble, mais ce nuage-là aussi se dissipe; on commence à parler d'autre chose. On va élire M. Mole fi l'Académie française, en remplacement de M. de Quélen. Ses adversaires, dans l'Académie, disent qu'il sera probablement élu à l'unanimité. On ne se hait presque plus. On dit qu'à la Chambre des députés toute la violence des partis est éteinte et que, dans la salle

des conférences, les lions et les brebis s'entretiennent doucement et familièrement ensemble... Tout se passe très bien à la surface. On prend ici si peu d'intérôt à la réception de M. le duc de Bordeaux à Home que j'en ai été un peu scandalisé. Si le jeune héros débarque un jour du côté de la Vendée, on ne parlera que de lui pendant quarante-huit heures. En attendant, M. Berryer ne sera pas de l'Institut; ce sera M. Victor Hugo; M. Lebrun me l'a affirmé. A proposd'Académie, je crois avoir vu Saint-Point dans 1-es environs de Mâcon. C'est drôle qu'il vienne des poètes sur ces coteaux de Bourgogne; mais peut-être que, quand ils voient dans leurs voyages une belle nature, leur émotion s'accroît par l'étonnement. C'est pourquoi les hommes du Nord sentent et décrivent vivement le Midi, où Nisida dort sur les eaux. Comment se porte Nisida? Je m'y suis attaché.

Samedi, 15 février.

Voilà la vraie date et vous verrez mon exactitude... Vous donnez donc des dîners et vous représentez avec éclat dans votre salon de papier doré ? Vous devriez bien m'inviter; il ne me faut qu'un prétexte pour retourner à Naples.

J'en reviens à mon point principal. La vie est terriblement triste. Je vous ai raconté que j'étais descendu à Rome dans les catacombes et qu'en revenant j'étais resté un peu en arrière, regardant au fond des souterrains l'ombre qui s'épanouissait à mesure quela petite lumière tremblante que portait notre guide remontait vers le jour. Ce fond des catacombes, c'est la vie que j'ai devant moi. Je suis devenu si progressivement stupide, que je ne me sou-

cie plus d'aucun genre d'études, que je ne comprends plus même la métaphysique. De temps en temps seulement je regarde flotter dans mon souvenir ces vues d'Italie qui m'ont frappé, et puis cela aussi se décolore bientôt et s'efface, comme quand il tombe un brouillard entre le golfe de Naples et vos fenêtres. Je chante toujours la même chanson, et je conviens qu'elle est triste et monotone. Je tâcherai de mieux faire une autre fois.

M. de Broglie a vu le roi, qui se montre fort satisfait du présent et sans inquiétude. L'Orient se civilise en effet. La reine d'Angleterre pense plus au prince de Gobourg qu'à l'empereur Nicolas.

A M. LE VICOMTE d'haUSSONVILLE.

Paris, jeudi 27 février 1840.

Je m'imagine, mon cher ami, que, durant la crise ministérielle, vous seriez bien aise de savoir, à peu près chaque jour, qu'il n'y a rien de nouveau. La crise ministérielle a donc déjà passé par deux phases ; elle en est à la troisième, et Dieu sait par combien d'autres phases elle passera encore. Vous savez déjà les deux premières évolutions. — Le refus de M. de Broglie a promptement terminé le premier acte. J'espère qu'il n'aura plus de nouveaux assauts à repousser et que le cours des événements ira d'un autre côté. — Le second acte n'a pas été bien loin non plus. M. de Broglie avait consenti à ménager la réunion, dans un même cabinet, de M. Thiers, M. Guizot, M. le maréchal Soult, M. Yillemain, M. Duchâtel, sans

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exclusion de M. Dufaure et de M. Passy. Cet essai, que le roi n'a point repoussé, a échoué par le refus de M. le duc de Dalmatie, qui ne voulait pas môme admettre l'idée de M. Thiers aux affaires étrangères. 11 est probable que, indépendamment de cet obstacle dirimant, M. Villemain et M. Duchâtel auraient décliné également la proposition». — Hier 20, les affaires sont entrées dans une nouvelle période. M. Thiers, à la suite d'un long entretien avec le roi, dont il est sorti fort satisfait, poursuit la tentative d'une administration dont il serait président avec les affaires étrangères. Dans cette administration entreraient, ou pourraient entrer : MM. Cousin, Rémusat, Jaubert, de Gubières, Vivien, Pelet, l'amiral Roussin, M. de Rémusat ayant le portefeuille de l'intérieur. On espère que, sous ce conseil, M. Guizot consentirait à rester à Londres. — Si cet essai est également infructueux, vous savez trop bien la règle des permutations pour ne pas voir déjà les autres arrangements dont on parlera : M. Mole tout seul, mais nul jusqu'ici ne pense à la possibilité de cette résurrection ; — M. Mole et M. Thiers; mais, pour cela, M. Thiers y semble avoir une répugnance extrême et bien des difficultés s'élèveraient contre dans les Chambres. — Reste que le ministère tombé se relève, après s'être fait arracher deux dents qui tiennent peu, la justice et la guerre, et les avoir remplacées par deux dents d'un émail un peu plus brillant. Les sages de ce monde ne sont pas éloignés par moment de croire que ce sera le dénouement. Vous êtes jeunes encore, messieurs et dames, mais il faut vous accoutumer à ces dénouements qui n'en sont pas. Ne voyez-vous pas qu'en tout, dans les histoires du monde, on raccommode l'habit de l'humanité, mais on ne lui en fait

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pas un neuf? Elle est habillée de pièces et de morceaux dont l'assemblage s'appelle la philosophie de l'histoire.

H n'est pas impossible non plus qu'on essaye encore, que M. Thiers essaye de ramener le maréchal, M. Duchâtel et M. Villemain à la pensée d'un conseil où il aurait les affaires étrangères et le maréchal la présidence. Ce serait revenir au deuxième moment delà crise, moins M. Guizot. M. Guizot est à Londres. On a de ses nouvelles par voie télégraphique.

Voilà nos nouvelles dans leur sécheresse et leur exactitude. Je tâcherai de vous tenir au courant ; mais j'aimerais mieux vous parler d'autre chose que de politique. C'est bien cette politique qui a l'air d'un conle répété cent fois. M.*** a fait une oraison funèbre du général Bernard qui a eu un succès prodigieux. Monsieur votre beau-père n'a aucun embarras à trouver cela beau. Je m'in mrge tout seul. Une réflexion de l'ilhistre orateur m'a cependant profondément ému par sa force mélancolique et sa profondeur un peu paradoxale; il s'est écrié : Un des sentiments les plus oubliés de nos jours et le plus moral peut-être^ cest le sentiment du devoir!

M. Thiers a été jusqu'ici et dans tout ceci la lumière et la raison mêmes, lia agi sans détours, avec cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son danger aussi, parce qu'il est mobile. M. de Broglie a été fort touché aussi de sa manière, et, s'il a refusé, pour des raisons personnelles, de s'associer à lui, il l'a aidé de bon cœur à faire réussir ce qui paraissait si raisonnable. Voilà donc cette corbeille royale où la Chambre des députés n'a rien voulu mettre, par un diamant, pas un rubis, pas une fleur. La belle princesse n'aura d'autre plaisir que de regarder

d'un peu loin celle couronne de France légère et rouillée par les intempéries des révolutions.

Raulin est là qui ne me dit pas de vous parler de lui, mais qui parle de vous habituellement avec son enthousiasme exagéré. Quand j'aurai fermé ma lettre, je lui dirai : «Vous auriez bien dû me faire dire quelque chose à ces gens qui vous sont très attachés, pourtant, Raulin...

LXXYI.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 7 mars 18i0. Samedi.

11 me semble que les lettres de Naples deviennent rares, et je vous assure que c'est un regret et non pas une plainte; je serais désolé que vous écrivissiez davantage, mais enfin cette vie de Naples s'éloigne tristement. Nous menons ici des journées qui ne ressemblent à rien. Si je fais le compte de mes journées, cela fait pitié. Si je rentre en moi-même, rien ne ressemble si peu que ce moi-même à une sallede bal. Je me déplais, et les autres ne me plaisent guère. Je ne suis pas en état déjuger avec indulgence tout notre tracas politique. 11 n'y a plus aujourd'hui qu'une loi bien reconnue dans la conduite des affaires publiques; chacun se tient pour un principe. Nous avions autrefois découvert ce beau sophisme que l'attachement aux mêmes personnes était la véritable vie des partis; que les personnes étaient des principes incarnés, etc. En conséquence, chacun a fait de soi son propre principe à soi-même, et ainsi nous avons gagné que tout homme qui se fait une bonne place croit com-

battre pour la bonne cause. C'est la grande conciliation de l'égoïsme avec la morale. Nous sommes si loin de toutes les pensées saines, que ces pauvres pensées, quand on les trouve dormant dans de vieux livres, ont l'air de déclamations. Une sagesse insolente et grossière a joliment changé tout cela...

M. Guizot reste à Londres; c'est la seule chose raisonnable qu'il eût à faire. J'ai vu une lettre du premier secrétaire de l'ambassade qui dit qu'il a été témoin de sa première conversation avec lord Palmerston, et que, assurément, il aura autorité; qu'il paraît imposer beaucoup par la gravité et la force de son esprit. Ses pauvres petits et sa mère sont restés ici comme vous savez; les petits très frais, grandis et grossis; madame Guizot paisible et bonne comme vous la connaissez. Dimanche dernier, la dernière fois que je l'ai vue, je lui ai pourtant trouvé l'air fatigué. Rien ne rappelait dans cette pauvre chambre les pompes de l'ambassade de Londres ; c'était toujours le petit bonnet avec une fleur piquée d'une grande épingle ; une immortelle à la dernière mode. Je suis si loin de la politique, que je viens de relire VHéloise. D'ordinaire, l'âge affaiblit l'impression de ces sortes de livres, mais c'est une grande épreuve pour celui-là de résister à cette force qui décolore tout. Les sentiments vifs, dans les esprits faibles, s'évanouissent en vaines paroles. Là, un esprit puissant les a peints avec un indestructible éclat. Ce sont les impressions vraies de l'homme commentées par un génie simple et brillant. Pour les reproches qu'on y peut faire, en comparaison de l'élat moral de nos jours, c'est la blancheur et la pureté des neiges des Alpes; et puis, à travers ce récit éloquent des passions, tout en avançant, on voit d'un œil distrait, mais charmé, çà et là?î une échappée

de vue sur les montagnes, une anse tranquille où dorment les eaux du lac, un oiseau qui passe non loin de l'église de Montreux; l'histoire des tristesses de l'âme dans le cadre admirable de la nature. Je vous prie de ne pas laisser lire cet éloge de Rousseau à Paul. 11 serait capable, la première fois qu'il lira couramment, de commencer par Rousseau. Tous ses amis de Genève lui jetteraient la pierre, les meilleurs et les plus éclairés. Je vous donne là peu de nouvelles de Paris, mais je ne me soucie point de Paris, ni vous non plus peut-être; ni vous non plus assurément. Je suis mal à l'aise ici, comme si j'avais passé ma vie dans le Midi, comme si j'étais devenu un oiseau des Tropiques. Ce n'est pas seulement le soleil de Naples que je regrette, cependant. 11 est probable qu'il y a un peu de moral dans ce grand froid que je ressens. Quoi qu'il en soit, je voudrais bien voir encore une fois les pompes d'un jour de Rome ou de Naples finir dans la sérénité de ce grand ciel, par delà les ruines, la campagne désolée et les montagnes. Ne trouvez-vous pas que les idées, d'abord nettes et précises, se confondent dans une méditation vague comme les nuages du ciel qui s'éteint? Les chagrins et l'illusion des espérances — le passé et les fantômes de l'avenir, — ce qui nous touche aujourd'hui et les lois éternelles qui poussent le monde, — le détachement de soi et l'insupportable besoin de bonheur, mélange confus de souffrance et de plaisir triste mais non pas sans douceur, tout cela est semblable aux ombres de cette nuit du Midi. Voilà bien des médisances. Pardon.

loO LETTRES.

A M. LE VICOMTE D 'h AUSS ONVILLE,

Paris, jeudi 12 mars 1840.

La situation du ministère reste toujours précaire jusqu'au vote des fonds secrets. Il me paraît que le ministère tombé, probablement avec M. Mole, se tient en embuscade pour lui donner un mauvais coup et pour lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre lui-même; les 221, à peu d'exceptions près, d'une grande colère contre le cabinet de M. Thiers et jurant de tout jeter parles fenêtres afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a dans la tête de tout le monde comme un charivari, et, depuis que je suis arrivé ici, je n'ai guère entendu que des sottises. On affirme, mais je ne l'ai point entendu de mes oreilles, que M. Yillemain se dit prêt à rentrer avec M. Mole. 11 dit que M. de Broglie l'a trahi, tandis que M. de Broglie lui a répété cent fois, dès l'année dernière, qu'il ne fallait nullement compter sur sa rentrée aux affaires. Ce sont des clameurs d'enfants, mais des jeux d'enfants autour d'un magasin à poudre. M. Duchâtel se disait certain que M. Guizot reviendrait de Londres . M. Guizot reste à Londres tant que le ministère suivra la via recta. Il n'avait rien dit en partant qui permît de croire qu'il s'en irait sur le seul vu de M. Thiers au ministère. Cette résolution eût été peu conséquente, après avoir consenti à faire partie d'un cabinet où il serait entré avec M. Thiers. M. Thiers lui a écrit, dès son entrée aux affaires étrangères, une let-

LETTRES. ioi

tre fort affectueuse à laquelle il a répondu par une lettre amicale.

Est-ce que vous vous êtes imaginé que vous alliez devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie eût pu disposer de son temps, et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites factions turbulentes, exigeantes. Ceci est mon avis très particulier et je crois être le seul qui manque assez de mesure pour parler ainsi de la Chambre des députés. Je suis convaincu qu'un mois après l'inauguration de ce cabinet dont beaucoup de gens disent qu'il eût été le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans les jambes auraient recommencé de plus belle. C'est aujourd'hui surtout qu'on peut dire qu'il y a autant et plus d'avis que de personnes. On a tellement travaillé à disperser les groupes dans la Chambre des députés, que, sauf la haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande dispersion ! 11 faut laisser faire cela au temps et aux événements.

A MADAME LA BARONNE A. DH STAEL

Paris, lundi IG mars 1840.

Le petit orage politique gronde toujours et l'incertitude du résultat est toujours à peu près la môme. Jusqu'après le défilé des fonds secrets, il n'est pas possible de rien prédire du ministère. C'est dans ce pas-

sage que son sort se décidera ; c'est là aussi qu'il sera forcé de prendre une direction déterminée et qu'il se liera pour l'avenir par ses paroles. Quelle que soit l'issue de cette affaire, M. de Broglie n'aura aucun nouveau parti à prendre avec lui-même ; si le cabinet présent demeure, il n'est point ministre, et, si ce cabinet, qu'il a contribué à former, est renversé, il ne sera point ministre. Sa situation politique est donc très bonne, au moins pour quelque temps. Quant à sa disposition personnelle, je le trouve toujours trop porté à donner sa démission de tout au monde, et à s'engager irrévocablement à ne se plus jamais mêler de rien activement. Je ne désire certes pas qu'il reprenne jamais cette redoutable activité des affaires ; il ne faut pas se faire des cbagrins de chaque jour, alors qu'on n'a plus rien qui les fasse oublier chaque jour ; mais je le détourne cependant de mon mieux de rien dire d'irrévocable sur cette question des affaires publiques. On ne sait jamais soi-même l'effet de telles paroles sur l'imagination. Quand les vœux sont prononcés, les grilles légères du couvent paraissent tout à coup pesantes et serrées, l'air semble ne plus passer à travers. Il est d'ailleurs de la prudence humaine la plus élémentaire de ne s'engager sur rien que dans la mesure du besoin de chaque moment. De plus, pour peu qu'on veuille conserver d'influence utile, si peu de devoir politique qu'on veuille continuer à remplir, il est bon pour cela seul de garder toute son autorité et toute la considération mondaine. L'importance et l'attention que les hommes attachent, par exemple, à un discours politique, se composent un peu de l'idée que celui qui parle pourra agir un jour et exercer le pouvoir. Dès que le prestige de l'avenir disparaît, les paroles perdent la moitié de leur prix.

C'est alors comme la lecture d'im livre dont l'auteur est mort, comme le sermon d'un religieux qui va rentrer au couvent ; tant que l'on continue à traiter avec le monde, il est nécessaire de garder quelques armes du monde. Se mettre volontairement et ostensiblement à la retraite, vendre ses éperons et son cheval, c'est s'exposer à ne plus compter pour ce qu'on vaut. L'homme est un animal si méprisable, qu'il écoute à peine celui dont il est sûr qu'il ne pourra plus attendre ni bien ni mal ; c'est parce que le talent mène à la puissance que le talent l'émeut. On ne sait pas non plus d'avance toutes les mille petites tristesses que vous cause le monde après qu'on lui a dit qu'on n'était plus de ce monde ; il se refroidit inévitablement, quand il n'espère plus rien de vous et qu'on n'attend plus rien de lui. On doit garder les apparences avec ce monde, qui est un chef-d'œuvre de bassesse et de dureté.

Ces considérations ne sont pas sans valeur, quand il s'agit d'une imagination si prompte au découragement sur tous les points. 11 faut bien toujours, tant qu'on vit, un mobile extérieur quelconque. La vie intérieure toute seule ravage et abat tout ensemble. On a besoin des distractions qu'on méprise; elles font revenir avec plus de force et de plaisir dans la solitude. En tout, mon impression est qu'il n'est pas désirable que M. de Broglie rentre aux affaires, mais qu'aussi, tout en se tenant avec soin libre d'engagements, il ne dise jamais un mot qui soit une renonciation absolue. Il est déjà bien abattu, bien ennuyé de tout plus que jamais. J'aime mieux qu'il lui reste le tracas du monde et qu'il s'en plaigne et qu'il en souffre, que s'il venait à sentir aussi que la solitude <^.st vide. L'ennui du monde fait espérer quelque chose

loi LETTRES.

de l'isolement; l'isolement face à face fait descendre encore plus avant dans les amertumes de la vie. Je vois par votre lettre que vous pensez comme moi sur ce sujet et je sais bien que vous ne verrez pas là une théorie d'ambition sous des formes réservées. Ce sont de simples règles de bon sens applicables aux mille souffrances contradictoires de l'imagination. Dans les maladies longues et désespérées, dès que le dernier remède est tenté, tout s'empire encore. Tout le temps qu'on attendait ce dernier remède, quelque impuissant qu'il dût être, on gardait une trompeuse mais précieuse espérance. On n'avait pas encore descendu ce dernier degré; on continuait à s'en prendre à quelque chose hors de son mal. Si l'on n'a plus à s'en prendre à rien, on perd un reste de force avec cette vague espérance qui s'est aussi évanouie.

On ne peut pas trop redouter son imagination. Il faudrait avoir la force de la tromper chaque jour... Je voudrais que vous eussiez un pauvre petit plan, une perspective nouvelle, un essai. Vous avez, entre autres choses, trop de répugnance, je crois, pour les grands ouvrages d'imagination. Cet air vif et léger du monde idéal s'arrange bien avec les souvenirs; il n'ajoute point à leur âpreté; il varie Thorizon monotone sur lequel ils se déroulaient. Il me vient souvent mille pensées sur cette gymnastique intellectuelle contre la souffrance ; je la mesure à toutes les délicatesses de votre santé... Je ne vous rendrai jamais en bons conseils tout ce que vous avez été pour moi; mais j'y pense du moins sans cesse.

J'ai au fond de moi-même une irritabililé maladive . qui s'exalte de jour en jour. Parler m'ennuie; parler sans produire le moindre effet m'est impossible. Albert me reproche de parler plus avec les étrangers.

LETTRES. ioT,

C'est que j'ai du moins la sensation qu'ils ont la curiosité de ce que je dirai. Dès que rien ne renvoie le son de vos paroles, on perd la force de rien dire. Après avoir renoncé à la parole, je m'achemine à renoncer h la pensée. Je ne comprends plus un mot de métaphysique. Cette pauvre métaphysique m'est en horreur. Qui m'eût dit qu'un jour viendrait où ce hei océan des abstractions , tout rayonnant de clartés vraies ou fausses, me paraîtrait une mare bourbeuse et sans fond !

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