A MADAME LA VICOMTESSE D ' II A U SS ONVILLE
Paris, 22 mars 18iO.
Je vous ai écrit à bâtons rompus durant la crise ministérielle, et notre correspondance régulière en a été interrompue. Je puis vous affirmer que pourtant j'aime cette régularité. Vous aurez le l'^' du mois une belle lettre, d'une plus belle écriture que la vôtre, qui partira d'ici. De plus, le rhumatisme m'a trotté par la tête et m'a démoralisé, et, quand je suis démoralisé, je dis beaucoup de sottises, mais j'en écris peu, par un reste de prudence... Vous voulez que je vous donne de petites nouvelles. Cela veut dire que vous ne voulez pas de grandes et maigres idées, ridées et vieilles, comme il m'en vient trop souvent. Sachez donc que M. Duchâtel a donné l'autre jour un bal. Les 221 y dansaient comme un seul homme. Mademoiselle Rachel y était confondue dans la foule comme une petite pensionnaire bien tranquille, n'ayant plus rien d'IIermione ni de Monime. Il me semble pour
tant que, si je dansais avec elle, je ne pourrais pas m'empêcher de lui demander s'il y a longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de Mycènes, du Pont, de la Cappadoce, ou comment se portent Agamemnon et son petit bonhomme d'Oreste.
Autre nouvelle ; on me dit que vous avez un joli, joli petit, chien qui fait l'envie de ce pauvre petit misérable Paul. Je vous prie de le donner à Paul , pourvu qu'il ne le morde qu'à l'état de santé. Voyez, Paul n'a ni de beaux cheveux blonds, ni une taille élégante; il n'a pas du tout l'air de la nymphe des bois. Gardez vos cheveux blonds et donnez-lui le chien.
I Pour ces Lettres d'un voyageur, je les ai lues une à iine autrefois et'j'y trouvais certainement du talent, mais, directement ou indirectement, c'est une tentative de créer la poésie du mal, et cela a pour devise ; Le Diable n'est pas si noir que vous croyez! Et toutes les séductions de la nature sont employées à démontrer ou à déguiser cette thèse. Les fleurs de la vallée, — les rochers des Alpes, — les chamois qui effleurent la neige de leur course légère, — les magnificences de la nuit et sa mélancolie, — le grand silence des bois, — la tristesse mystérieuse des ruines, — Venise et la Jungfrau, tout est appelé en témoignage. Au fond, c'est l'entreprise du temps présent de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et d'essayer de parer cette figure un peu repoussante du mal de tout ce qu'il y a dans l'écrin étincelant de l'imagination. Voyons si ce bandeau n'irait pas bien sur son front? Voyons si ces perles n'iraient pas à ses longues oreilles, ces fleurs des champs dans ses cheveux plats? Mais il n'y a pas de femme de chambre assez habile pour déguiser la lai-
deur secrète de cet arrogant animal. Du reste, je me souviens indistinctement de ces Lettres dunvoyageui\ mais je crois bien ne pas me tromper sur l'esprit secret qui les inspire. Je les relirai pour vous en mieux parlei*/]
Vous demandez des détails sur la vie intérieure que nous menons. Le fil délié de nos journées est d'un poids terrible. Hormis Albert, nous avons un laisser aller sinistre, qui finira par nous annuler. Je vous assure qu'Albert est charmant et fait de son mieux toujours et ne se décourage pas. Je ne sais quelle étincelle est restée là de l'esprit doux et persévérant qui animait tout autrefois. Il est huit heures du soir, aujourd'hui dimanche. M. de Broglie s'est mis à écrire à madame de Staël; Albert, de son côté, est allé vous écrire et me voilà dans ma chambre à vous le raconter. Tout à l'heure peut-être que l'excellent et exact Kaulin viendra. Si vous voulez le nommer le meilleur des hommes, tenez qu'il n'aura pas volé son nom. Il dîne à cette heure même chez ses deux amis 0?'se/et Perrin^ deux peintres qui ont du talent et qui ne sont point charlatans. Ils auront bu beaucoup d'eau et de vin et disserté sur le réel et l'idéal, parlé peu et avec vivacité de politique devant ces madones immobiles de l'école byzantine, soupiré pour l'Italie, pour la simplicité des vieilles mœurs et le génie profond et confus du moyen âge. Tout à l'heure donc, je tracasserai un peu Raulin sur ces sujets, dans ce pauvre petit salon qui tient au billard. S'il arrive quelque doctrinaire égaré dans ses courses , on échangera quelques soupirs sur la dureté des temps, on recomptera les voix de la Chambre des députés sans beaucoup d'exactitude, et l'on conclura que tout va mal et qu'il faut prendre patience, et puis onze heures vien-
dront et j'irai lire dans ma chambre un peu triste comment Germanicus est mort du côte d'Antioche, car je me suis mis à relire Tacite pour avoir encore pied sur la terre dTtalie. Ce Tacite a l'air du Jérémie des historiens de Rome. Tout Tempire romain est déjà tendu de noir. Ce n'est plus cette fête héroïque racontée par Tite-Live. Depuis que j'ai entrevu Tltalie, j'ai un certain plaisir à relire et à remettre chaque chose en son lieu, suivant mon savoir. A votre place, je ne quitterais pas ces lieu?[-là sans avoir tressé ensemble dans mon imagination les souvenirs du passé avec cette beauté muette du présent. Lisez, pour abréger, dans les traductions. Allez vile, mais ne partez pas sans avoir vu en esprit les trirèmes de Tibère aborder dans les anses de Capri, s'il y a des anses, au milieu de ce rouge ardent dont le soir couvre les rochers, avant que le soleil ail passé de l'autre côté du Pausilippe. Je remarque que ce coucher du soleil est pour moi une manie. Je vois tout dans le coucher du soleil, comme Malebranche croyait voir tout à travers l'essence divine.
Lundi matin, 23 mars.
Raulin est venu hier soir en effet, mais pas de député doctrinaire, ni de député d'aucune sorte. M. de Bussières après Raulin et personne d'autre. M. de Bussières avec son intarissable entrain, riant de tout et disant que tout est bien sérieux. Vous êtes, au moins, au courant de cette soirée du dimanche. Tous les autres jours sont des dimanches, avec deux ou trois personnes de plus. Le' thermomètre ministériel a un peu baissé ces deux jours...
L'article de M. Cousin sur Kant est clair. Les mé-
LETTRES. l.iO
moires de M. de Rémusat sur ce sujet sont snpétiours à mon sens, et Kant est supérieur à tous les deux. L'an dernier, Albert et moi, nous avons lu dix fois le texte de la Raison pure sans y rien comprendre, mais, à la fin, nous avons vu le grand édifice sortir du brouillard, un grand édifice baroque, hardi, mais posant solidement sur terre et s'élevant dans le ciel pour quelques parties, et puis, çà et là, des corps de logis comme suspendus en l'air et habités par des lutins un peu moroses. Les mémoires de Gœthe continuent-ils à vous plaire? Ne Irouvez-vous pas que, dans ces récits intimes des étrangers, on sent que l'imagination est aussi étrangère que la langue ellemême ? Mais peu à peu on s'accoutume et notre imagination se fait allemande, quand elle est encore assez jeune.
Cette lettre est monstrueuse. Vous voyez que je réponds à vos lettres. Il y a des échanges de lettres qui ne sont pas des réponses, mais des monologues c\ deux parties, comme les discours écrits à la Chambre des députés répondent aux discours écrits. Je ne le dis d'aucun, d'aucune de vous trois. La correspondance de votre mari est fort estimée au département. Ne le lui dites pas. L'amour-propre vient tout à coup. C'est un monstre qu'il ne faut pas développer, et, quant à vous, sachez que la beauté passe, que l'élégance de l'esprit n'est qu'une fumée colorée par un soleil d'un jour, que les idées sont des étincelles qui s'éteignent et nous laissent dans l'obscurité, et que les plus jolies lettres du monde ne sont rien si l'on n'en écrit de plus en plus. Si je me répète? Je le crois bien !
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, dimanche 22 mars 1840.
Si VOUS faites cet établissement pour les affligés, je ne serai pas fâché d'en faire partie, mais je pourrais bien, si vous n'y prenez garde, me pendre à la porte de l'établissement, ce qui préviendrait peu en faveur de l'institution. Voilà que les tristes jours d hiver iirent à leur fin et que les tristes jours d'été commencent. Autour des maisons de Paris où il y a de petits jardins, on entend le piaillement des oiseaux qui annoncent le printemps. Le jardin de madame d'Haussonville est tout plein de ces cris. Les oiseaux de la Chambre des députés crient beaucoup plus fort encore. On prétend que le rapport de M. Berville donne un bien mauvais terrain à la discussion sur les fonds secrets, et que les gens tranquilles seront tout épouvantés de ces accents révolutionnaires. D'autres disent que ce rapport est innocent et un peu bête et qu'il ne fera obstacle à rien. On tient pour con- «ommmée l'alliance entre M. Mole et M. le maréchal Soult ; M. Mole prenant les affaires étrangères et laissant la présidence et la guerre au maréchal; mais tout cela est douteux, quoi qu'on dise. D'ailleurs, deux personnes ne suffisent pas à former un ministère. M. Dufaure et M. Passy ne pensent pas à cette alliance; M. Villemain, quoique en colère, est incertain; M. Duchâtel, quoique triste, est incertain. Le regret du passé est tempéré par la crainte de l'avenir. En attendant, M. de Rémusat est tout sérénité, tout activité, tout politesse dans son salon que je n'ai pas vu.
LETTRES. lOi
Je désire beaucoup q-u'il y reste. C'est un des hommes dont je souhaite le plus le succès. Mardi commence la discussion. C'est un spectacle pour lequel on demande beaucoup de billets. M. de Lamartine y paraîtra porte sur un nuage et enveloppé dans un brouillard. M. ïhiers le tirera par les pieds d'une manière triomphante. Je hais ces prétentions de M. de Lamartine au lini et à l'infini, et je ne veux pas qu'on serve ainsi deux maîtres ; il est vrai qu'il a deux qualités qui répondent à ces deux termes, l'infini de l'amour-propre et le fini «n fait de talent... M. Duchâtel a donné l'autre jour un bal. Mademoiselle Rachel y jetait un grand éclat. €'est une révolution sociale qu'une jeune tragédienne dansant ainsi dans un salon de Paris, dansant €omme une autre et venant se rasseoir auprès de sa mère la danse finie. 11 paraît qu'elle n'entend pas que sa mère soit traitée comme sa suivante. L'autre jour, elle était invitée avec père et mère à je ne sais quel bal ; elle écrivit, que ses occupations ne lui permettaient pas de s'y rendre, mais que son père et sa mère auraient certainement cet honneur. Cela est bien et mal, fier et peu sensible, car, si son pauvre père et sa pauvre mère ont été bien reçus, c'est que les maîtres de la maison étaient des gens d'esprit certainement.
Vous plaisez-vous un peu avec les rois mérovingiens? Il vient de me tomber un volume de Tacite sous la main. En le relisant, j'ai regretté de ne l'avoir pas relu entre Rome et Naples. Je revois tous ces anciens vivants marcher sur cette terre que j'ai vue. L'imagination de Tacite commence déjà à tourner à l'imagination moderne. C'est une illusion de plus.
Je ne vous écris qu'une lettre du dimanche et vous savez mieux que personne ce que c'est que le dimanche. On est pressé ; la poste part de bonne heure.
Avec un charme de douceur incomparable, il y a comme une petite ombre d'humeur sur les traits les plus aimables. Je ne parle pas de moi qui ai une grande égalité de caractère.
Hier soir, 21, sont arrivées vos lettres du 8. Gela est venu comme un rayon de soleil dans Tobscurité. Nous étions là, au coin de la cheminée, fort solitaires, ne disant pas grand'chose et ne nous souciant pas d'entendre grand'chose les uns des autres, j'en ai peur.
A LA MÊME
Paris, 1" avril 1840.
J'envoie aujourd'hui par Marseille les livres pour Paul. Peut-être tirerez vous parti de miss Edgeworth. Je lui ai déjà lu ces hhstoires de Frank l'an dernier ; je doute qu'il les reconnaisse ; Bob lui-même ne m'a pas reconnu, ou il a feint de ne me pas reconnaître, à ce qu'on me disait pour me consoler de cette mésaventure. J'ai tardé pour ces livres, parce que j'ai consulté le tiers et le quart; mais, en avançant dans la vie, je remarque que le tiers et le quart n'ont pas la moindre invention pour vous tirer d'affaire sur rien. Yous ne vous figurez pas, j'en suis sûr, le plaisir que m'a fait cette nouvelle que vous aviez lu les trois quarts de ce gros premier volume des Mémoires de Gœtke, mais je prends la liberté de vous prêcher la sobriété. Je vous enverrai des numéros du journal de la Société de tempérance. Il ne faut lire de plus que ce qui vous amuse; l'effort est moins grand. 11 faut vous imposer un amusement très vif en fait de lectures; c'est là qu'est la sagesse. A la fin de ces Mémoi-
LETTRES. \(y.i
res de Gœlhe, il y a un voyage en Italie ; vous devriez peut-ôtre prendre cette fin avant tout, pendant que vous avez l'Italie sous les yeux. Ne trouvez-vous pas que cette imagination de Gœthe est singulière? Cela est vif et froid tout ensemble. Elle ressemble au soleil d'hiver ; il y a dans son caractère très peu d'individualité, et beaucoup de personnalité. Je n'ai jamais pu bien accorder Werther et Gœtz de Berlichingen avec Gœthe lui-môme. Peut-être que chacun met beaucoup du sien entre tous ces traits un peu généraux du roman.
Paul montre de bien bonne heure un esprit judicieux s'il croit à l'éternité de la matière. Il entrevoit bien qu'il n'y a que ce moyen de tourner la contradiction flagrante entre la toute-puissance et le désordre du monde physique, le péché originel ne suffisant qu'à rendre compte du .désordre moral ; mais Paul fera bien de ne pas parler trop souvent de ces questions un peu théologiques pendant qu'il est en Italie où la puissance ecclésiastique est plus ombrageuse encore que chez nous. Je ne sais pas si le pape a défendu à mademoiselle de Pomaret de m'écrire, mais je ne le concevrais pas, et il ne saurait y avoir d'empêchement dirimant à écrire à un homme qui n'a jamais été à l'Index de la chancellerie romaine.
Le ministère va très bien^ h^ès bien. Il a tout a fait l'air de vivre. La tête est un peu penchée à gauche, mais c'est un défaut imperceptible, et beaucoup trouveraient que cela lui sied bien. Madame d'Haussonville est à Gurcy. Ce mercredi qui nous manque nous a tout troublés. Nous avons dîné chez madame Du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons-nous parlé? mais, en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On
id'k LETTUES.
a causé de l'Institut ; de M. Royer-Gollard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix : « Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit; » du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un parent des grands prosateurs du xvii° siècle; vous pensez bien que M. Yillemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin; ce sont comme les Siamois de la gloire; puis est venu l'éloge de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une place à l'Académie française; alors vint un éloge de M. Mole parM. Lebrun... Vous savez toutes mes nouvelles littéraires. J'ai vu, dimanche dernier, madame Guizot, mais je n'ai pas causé bien longtemps avec elle; il y avait là bien du beau monde et surtout madame de Lieven. M. Guizot fait à Londres la pluie et le beau temps. Personne ici ne fait le beau temps. 11 me semble qu'on s'ennuie, mais il est possible que l'ennui de la fille du roi vienne du dedans. Je voudrais bien que le séjour, que cette fin de séjour à Naples vous fût douce. Je voudrais bien vous savoir un peu contente de cette vue nouvelle de l'Italie, au printemps, avec sa robe de lumière et de fleurs. Toutes ces collines vont devenir bien belles et je suis fâché de vous voir partir. Passé cent lieues, on ne compte guère avec les distances ; de l'autre côté des Alpes ou de l'autre côté du Jura, c'est loin et c'est la même chose.
A MADAME LA VICOMTESSE d'h AUSSONY ILL E.
Paris, 10 avril 1840.
Vous êtes des plus plus admirables, puisque vous
LETTHES. iC.v
lisez Kant tout en faisant les affaires d'un aussi grand pays que le nôtre. Le Kant français fait aussi à merveille son oflice de ministre de l'instruclion publique. Il fait règlement sur règlement... Je ne sache que moi qui trouve qu'on nous réglemente un peu trop... J'ai eu, depuis huit jours, l'honneur de voir plus d'un ministre du roi. J'ai d'abord dîné vendredi dernier chez M. de Rémusat. M. Duvergier était de ce dîner, toujours courageux, indépendant, désintéressé, et, par désir de conciliation, mettant un peu de vinaigre aux gonds des portes dès qu'elles crient tant soit peu.. Second ministre que j'ai vu, M. Thiers. Il dînait ici lundi. 11 a parlé sur l'Afrique avec une vivacité qui a charmé Albert entre autres, disant que c'était le seul instinct un peu désintéressé, un peu héroïque qui restât au pays ; montrant cet Atlas comme une sorte de séminaire guerrier où se formaient aux périls, à la vigilance, au sang-froid, tous les officiers de notre armée ; démontrant par tous ses souvenirs militaires qu'il n'y avait pas de meilleures troupes que celles qui avaient combattu longtemps contre la cavalerie légère. On voyait, dans ses discours, les Arabes descendre, bride abattue, toutes les collines de l'Afrique^ et l'infanterie française, immobile, dissiper cet orage qui vient des montagnes avec ses feux réguliers ; puis les souvenirs de l'armée d'Egypte, et les sabres recourbés et les turbans des Mamelucks, et les noms d'Héliopolis et des Pyramides, et la légion romaine contre les cavaliers numides. M. d'Haubersaert n'avait pas l'air ému le moins du monde, et il persistait, malgré les Numides, malgré les journées d'Héliopolis et du Thabor, à compter sur ses doigts combien nous avions de soldats en Afrique; combien nous en avions perdu depuis dix ans par la fièvre ; combien dans les
routes de Constantine et de Mascara; et M. Thiers ramenait contre lui, avec une sorte de furie française, toutes les armées invincibles formées en Afrique, avec leurs beaux étendards déchirés dans les batailles, sous ce brillant soleil, et tout le chœur des âmes héroïques formées par la guerre; — et M. Duvergier reprenait que cette école militaire était formée sur un bien grand pied ; — et toute cette musique guerrière rapprochait de moment en moment M. de Lascours de M. Thiers, et lui faisait trouver que l'Afrique n'était pourtant pas si déraisonnable. 11 avait l'air du cheval de Job un peu maigre, battant du pied au bruit du clairon. M. de Canouville écoutait tout ce tumulte en silence, et, après le départ de M. le président du conseil, il me dit : « C'est singulier, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles de l'empereur les jours où il n'était pas très raisonnable. »
Après cette furieuse bataille, je suis allé me coucher, tout couvert encore de la poussière du désert soulevée par les pieds des soldats et la course des chevaux. J'ai trouvé chez moi le premier volume de Y Histoire de Port-Royal^ par Sainte-Beuve. Cela faisait un grand silence. Plus de chevaux, de drapeaux, de canons. La solitude du cloître et toutes ces fleurs pacifiques qui croissaient dans le petit jardin de M. Lemaistre et de M. de Sacy; Pascal, Racine et Arnauld, au lieu de Desaix, de Kléber et de Napoléon ! Je vous enverrai ce Port-Royal, qui vaut bien la peine d'être lu. Le Jourdain, vu de Port-Royal, a l'air encore plus profond et plus mélancolique et plus poétique que quand Bonaparte y vient faire tout ce bruit d'un jour sur ses rives. Cet excellent M. Sainte-Beuve
sert très bien la messe de M. de Saint-Cyran. Il marche sur la pointe des pieds dans cette église silencieuse; il allume les flambeaux ; il sonne les cloches; il va se promener discrètement au bord de l'étang qui est là devant Port-Royal ; il fait, en passant, un profond salut à la mère Angélique; il pense un peu à madame de Longueville ; mais M. Nicole dit de lui qu'il est de ce grain jeté sur une assez bonne terre, mais que les oiseaux du ciel emportent avant le temps. Demain , son imagination s'en ira , avec M. ïhiers, chercher les Arabes au désert. Les échos de l'Atlas, renvoyant le bruit du canon, lui plairont autant que le chant des psaumes se perdant dans les bois qui environnaient Port-Royal-des-Ghamps. Après cela, tout homme est un peu Sainte-Beuve. Quand les Juifs ont traversé d'Egypte en Palestine, ils ont changé cent fois d'idoles suivant le hasard, la couleur du temps, et la bonne ou mauvaise société qu'ils rencontraient dans cette route difficile qu'ils suivaient. L'imagination est comme les Juifs et comme Sainte-Beuve, qui n'est pas Juif.
Raulin écrit-il? Il est joliment mondain. Il n'y a pas un bruit de clarinette quelque part qu'il n'y coure. Je l'engage à entrer au service de Naples pour entendre le bruit des mortiers sur Chiaja, l'éclat des bombes , les cris des Anglais vaincus, et le concert qui aura probablement lieu quand leurs vaisseaux démâtés seront ramenés en triomphe dans la baie de Naples. Toutes vos lettres sentent la poudre. Je ne suis pourtant pas inquiet, mille bombes!
A M. LE VICOMTE D 'hAUSSONVILLE.
Paris, 11 avril 1840.
Mon cher ami, si vous êtes admirable pour le contenu des lettres, vous avez quelque infériorité dans Tart de les cacheter. Le 10 de ce mois, c'est-à-dire hier, il arriva à M. Desages une lettre de vous qu'il lut avec grand plaisir. Puis, sous une autre enveloppe, encore à son adresse, plusieurs lettres à divers, cachetées, plus une lettre de vous, encore tout ouverte et commençant par ces mots : Mon cher monsieur, et finissant par ceux-ci : est vnpeu ombrageux. Rien dans le contenu de la lettre n'avertissait trop M. Desages qu'elle n'était pas encore pour lui, sauf une phrase sur ses amis de Naples, où il ne connaît pas un chat. La lettre fut soumise à l'examen de M. de Viel-Caslel, qui pensa bien qu'elle lui allait, sauf les amis de Naples. On me l'envoya enfin, et je décidai que vous la destiniez à monsieur votre beau-père, à qui je l'ai fidèlement remise. C'est singulier qu'une lettre de famille puisse laisser dans cette incertitude. S'il y avait eu : Je vous dois avertir que votre fille m'a battu encore la semaine dernière, cela eût mis sur la voie, mais rien, rien aumonde.
Votre correspondance satisfait au moins la direction politique. Je ne sais pas si exactement les sentiments des autres, mais je me figure qu'ils sont analogues. Les vaisseaux anglais vont-ils tenter de faire main basse sur les bâtiments napolitains? J'en ai quelque idée. M. de Serra-Gapriola doit arriver ici très prochainement; le duc de Montebello n'attend
que sa présence ici pour causer un peu avec lui, et il ira sans délai vous prendre votre place. Il me semble que vous aviez pris goût à l'ouvrage. A mon premier ministère, je vous fais ambassadeur, sans rémission. D'autres ministres le feront certainement, à défaut de moi, mais, à votre place, je serais plus flatté de mon suffrage que de tout autre. M. de Broglie a fait et lu à la commission et lit à cette heure même à la Chambre son rapport sur les fonds secrets. Il est écrit dans toute la pureté des principes, avec une grande mesure de langage. Vous en serez satisfait, mais peutêtre que vous ne pensez plus à cette politique tranquille depuis que vous entendez rouler des pièces d'artillerie sur les pavés de lave. Notre ministère va bien, aussi bien que son état de ministère le comporte. 11 me semble que ses amis commencent déj;\ à lui mordre un peu les jambes, ce qui est un signe de bonne santé. Pour vous parler de moi, puisque vous l'exigez : 1° pour ma santé, je n'ai pas un quart d'heure du jour où je ne sois désagréablement affecté; 2° je suis, ou plutôt mon chien est malade. Comme il a un peu la gale, j'aurais dû l'envoyer en Sicile, où toute la poussière du soufre, soulevée par l'Angleterre, lui aurait fait grand bien. Je m'étais fait des romans sur Bob ; je m'imaginais que nous ne nous quitterions jamais ; il avait l'air de penser comme moi sur tous les sujets; de plus, il est très naturel, et je hais l'affectation dans les autres. Je me suis brouillé avec la philosophie. Je n'ai pas ouvert un livre de métaphysique depuis bien des mois, et, dès qu'on m'en parle, je n'y comprends rien et je m'en vais. J'ai dit à la philosophie : « Ah çà, Scholastique, il faut nous séparer! A ne vous rien cacher, je vous trouve bavarde et déclamatoire, coupant en quatre le I. 10
peu de cheveux que vous avez; assez de discours vides comme ga.» A quoi Scholastique m'a repondu d'un ton sec et subtil que, puisque nous ne nous comprenions plus, elle savait où aller et ne coucherait pas pour cela dans la rue.
Je lis Port-Royal par Sainte-Beuve. J'entends matines et laudes, mais je ne suis pas non plus de ces gens de Port-Royal. J'ai quelquefois la pensée que les jésuites ont été calomniés; que ce terrible christianisme d'Arnauld n'a ni la grandeur, ni la lumière, ni le vaste horizon du vrai christianisme ; que plusieurs de ces pauvres diables d~e jésuites ont voulu sincèrement donner un peu d'air et de jour à ces tristes cellules où l'on tentait, à Port Royal, d'enfermer la pensée. Je voudrais faire une suite de biographies des grands jésuites, sages, à l'esprit ouvert et bienveillant. Je suis sûr qu'en cherchant bien, je trouverais de grands jésuites. Les épiciers de Paris croient que les jésuites enseignent les sept péchés capitaux. Je voudrais que le plus honnête des honnêtes gens qui croient cela ressemblât à un jésuite moyen. Nous gagnerions beaucoup en douceur, en patience, en modération dans les désirs, eu pardon des injures et même en vérité dans les discours.
Après cela, je ne tiens pas aux jésuites.
LXXXIY.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 13 avril 18iO.
J'aime beaucoup ces quatre sous qui sont dans la pauvre poche du pauvre Paul. J'ai vu le temps aussi
OÙ il avait une poche bleue et où il allait demandant : (lAvez-vousYu ma poche bleue?» C'est une charmante qualité que d'aimer à montrer sa poche bleue et d'avoir besoin que les autres partagent votre sentiment sur cette poche ; mais il y a des siècles que je n'ai vu personne dans cette disposition. Sainte-Beuve a fait, dans son Histoire de. P or t- Roy al ^ un grand chapitre sur votre évêque, saint François de Sales, qui devait avoir beaucoup de cette grâce communicative. 11 y a un certain enfantillage d'imagination qu'il faut garder toute sa vie. Serez-vous bien fâchée si je dis que vous n'en êtes pas exempte à beaucoup près, et que vous montreriez bien volontiers votre poche bleue? Je hais la parfaite raison, sans luxe et sans fantaisie d'imagination, sans les tristesses et les joies, puériles si l'on veut, qui prennent tout à coup, tout cet inutile qu'on ne peut retrancher sans qu'un jardin devienne un potager. Voltaire (je le cite dans la semaine sainte, mais c'est innocemment). Voltaire dit : Qui n est que juste est dur, qui nest que sage est triste. En un certain sens, c'est une parole profonde que nous commenterons quelque jour quand, vous et Paul, vous m'aurez montré vos poches bleues. Pour le monde, j'ai achevé de le prendre cette année dans un mépris qui égale l'ennui qu'il m'avait toujours causé. Tous les petits défauts de chacun y deviennent des vices par une certaine contagion qui est dans toute grande réunion d'hommes, par le même principe qui fait naître le typhus dans un grand hôpital où chacun n'avait apporté qu'une petite fièvre innocente. Je pourrais prêcher sur le monde. Mettez un homme dans une jolie petite maison sur le bord de quelque vallée solitaire, avec une demi-douzaine de bons livres, il sera bienveillant, doux, secourable pour ses voisins de l'autre
côté de la vallée; il regardera, avec un serrement de cœur qu'il ne comprendra pas, la fumée des habitalions éloignées, le jour qui baisse, la neige qui tombe ou les fleurs qui poussent. Amenez-le six semaines dans un salon de Paris, il deviendra médisant, dur, hautain, s'il est le plus fort, bas, s'il est le plus faible ; il pensera jusqu'au fond de son âme ce qu'il est de mode de penser; il lui faudra dix ans de solitude pour lui rendre, et à peine, l'indépendance et la paix de son esprit. Je ne doute pas une minute que le diable et le monde ne soient la même chose, identiquement, aussi ai-je trouvé le monde ennuyeux comme lô diable.
Si vous lisez le Port-Royal de Sainte-Beuve, vous verrez de singulières choses. Il dit que tout dépend des temps dans la destinée des hommes et que la sœur d'Angélique Arnauld serait aujourd'hui peutêtre Lélia. Or, cette sœur fut de son temps l'exemple de Port-Royal ; mais, comme il compare l'imagination de M. de Lamartine à celle de saint François de Sales, tout est proportionné.
A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSON VILLE.
Paris, 5 mai 1840.
Vous a-t-on raconté le mariage de madame la duchesse de Nemours ? On la dit parfaitement belle. Nous voilà en mesure de dire : Ces yemourssi touchantes. Les députés les plus récalcitrants disent qu'ils auraient accordé les 500,000 francs de rente s'ils eussent vu cette princesse. On aurait dû distribuer un
portrait avec le rapport... Madame la duchesse d'Orléans va mieux de sa rougeole. N'allez pas croire qu'elle soit effacée par cette beauté nouvelle. Nous n'en sommes pas encore à savoir comment va l'expédition d'Afrique. Tous ces pays d'oatre-mer sont des chiens de pays, Naples y compris. Est-ce que vous voudrez lire Cosima? Ce n'est pas encore imprimé, mais c'est déjà détestable. Le talent de George Sand lavait absolument abandonnée dans cette œuvre dramaticoraalencontreuse. Tous me croyez à tort injuste pour elle, mais il est sûr qu'elle tente l'œuvre du diable en ce monde. Ah mais ! je trouve d'assez jolis vers de Victor Hugo dans le Journal des Débats d'aujourd'hui. On a déjà dit cela, mais cela peut se redire. M. de Lamartine en a déjà parlé, mais autrement. 11 y a dans ce Victor Hugo des traits nides et des couleurs ardentes qui manquent à M. de Lamartine. Victor Hu£^o est un Michel-Ançe en terre cuite, tandis que l'autre Michel-Ange, le véritable, taille dans le marbre blanc et pur et solide de la grande imagination. Nous aurons donc à vous envoyer ce Victor Hugo et aussi M. de Tocqueville, son élégie en deux volumes sur les ^nséquences funestes et irrésistibles du principe démocratique. Tout le mouvement de la société moderne est expliqué par ce seul principe et il me semble que c'est peu d'un seul principe en pareil cas. Hormis l'unité de Dieu, je ne crois pas à ces explications qni partent d'un seul principe. Dites-moi comment vous avez trouvez l'éloge de M. de Sacy. H a eu ici beaucoup de succès, même parmi ceux qui l'avaient lu dans le Joiinmi des Débafs^ où on lisait : Cet honorable chréiieUf au lieu d'humble chrétien; Vacadémieen un corps exigu^ au lieu d'un corps unique; mais on lit vite de notre temps et
iO.
on n'y regarde pas de si près. Vous avez donc échappé au carnage dont les Anglais menaçaient le royaume des Deux-Siciles ? On me dit que votre mari a très bien mené cette affaire.
Raulin nous a menés voir les tableaux de Notre- Dame de Lorette avec M. le ministre de l'intérieur. Ses deux amis, Orsel et Perrin, sont vraiment des gens de talent. C'est un grand contraste avec toutes ces bacchanales religieuses que l'on nous barbouille à présent. Le diable, à présent, fait tourner toutes les Vierges, les Rébecca, les Judith, les Rachel, en demoiselles de l'Opéra. Eux ont résisté à cette inspiration. Cela est sévère, réfléchi, simple ; un peu froid, si vous voulez, mais comme les neiges éclatantes qui dominent votre Italie. J'ai fait toutes sortes d'excursions ces derniers temps. Je suis allé voir toutes les prisons de Paris avec M. Delessert. J'ai vu là beaucoup de grands criminels qui n'ont pas bien mauvaise figure. J'en ai pris beaucoup de défiance contre toutes les figures possibles. Je fais pourtant quelques exceptions, je vous assure. J'ai vu au dépôt de la préfecture de police, pas bien loin du salon de madame Delessert, le plus aff'reux assemblage qu'on pût imaginer, tous les hommes et toutes les femmes pris dans la nuit précédente. C'est la moisson de chaque jour. Parmi toute cette foule, un petit jeune homme élégant, de beaux cheveux bouclés, un joli pantalon blanc, une petite redingote noire serrée, de belles bottes vernies, un roman broché jaune k la main, et de l'autre, une grande cuiller de fer avec laquelle il mangeait, de très bon appétit, la soupe de l'établissement. Il avait un air indéfinissable de mauvais sujet vulgaire sous toutes ces jolies formes à la mode. Je l'aurais laissé pendre sans trop y regarder.
Gomment est Mathilde, avec ses yeux bleus ? VA votre petit chien ? Le mien est très malade, et je suis prêt à donner, sous quelques réserves, la vie de dix personnes, au choix, pour le conserver. Ce que je dis là, je le pense, malheureusement.
Bonjour, madame; vous êtes toujours bien aimamable, savez-vous?
A LA MÊME
Paris, 15 niai 18iO.
Savez-vous que, sur votre recommandation, j'ai relu les Lettres d^un Voyageur de madame Sand ? Je ^ vous en ai déjà parlé d'après mes souvenirs. Je n'aurai pas grand'chose à en dire de plus. Je trouve les sentiments faux, la nature du rhéteur habile, qui donne je ne sais quel air vivant à de prétendus sentiments et de prétendues impressions qui viennent sur couche et en serre chaude et qui ne pousseraient pas autrement. La littérature et la culture de lesprit produisent des millions de maladies morales qui s'infiltrent dans la nature et qui ne sont pas la nature. 11 m'est tombé sous la main, l'autre jour, une traduction nouvelle de VHermann et Dorothée de Gœthe. Cette pompe de langage homérique appliquée aux relations les plus simples, dans les conditions les plus humbles, a son ridicule assurément ; mais pourquoi cette poésie sérieuse ne serait-elle pas dans l'âme d'un aubergiste, d'une servante et d'un apothicaire, et d'un curé de village, comme dans l'âme de madame de Glèves? Quand les sentiments sont simples et primitifs,
quand c'est le respect pour son père, l'affection pour sa fiancée, la tendresse pour son fils, le dévouement pour ses amis, je ne vois pas pourquoi les choses ne se passeraient pas, sauf le raffinement des nuances, avec la même émotion sérieuse, et poétique par conséquent, chez un apothicaire que chez un grand prince ? C'est dans la région moyenne, dans les nuances de la société qu'est la différence, et alors, si un aubergiste parle comme le prince de Ligne, on fait tort à la vérité ; mais, pour aller combattre l'ennemi à la frontière, pour secourir ses amis dans la détresse, l'élan est le même, et le langage peut s'élever très bien sans contraste avec la condition. C'est une dernière insolence de l'aristocratie de ne vouloir pas que le fils d'un cordonnier, mourant sur un €hamp de bataille, parle le même langage qu'un prince de Saxe-Hausen, Holstein, etc. C'est dire €omme Voltaire : Un garçon pâtissier qui avait l'insolence d'aimer son pays. Relisez Hermann et Dorothée sous ce point de vue démocratique et vous verrez. Je n'approuve pas, seulement, que cet excellent Hermann n'aille pas aux informations sur Dorothée parce qu'il l'a rencontrée la veille et qu'il trouve tout d'abord qu'elle sera une excellente mère de famille. Son curé devrait lui représenter qu'il est bien vif et qu'il faut écrire au maire de sa commune pour avoir des renseignements. Cette prudence pourrait être homérique, comme le reste.
Qu'est-ce que vous dites de ces cendres de Napoléon qu'on va rapporter à Paris ? Ce qui est certain d'abord, c'est que plusieurs ministres du passé se mordent les doigts de n'avoir pas eu cette idée et de la voir escamotée par M. Thiers. L'effet sur la majorité des Français ne me paraît pas douteux. Ils en seront
•charmés. On oubliera qu'il eût mieux valu que les «endres d'un grand capitaine revinssent par la guerre que par une correspondance diplomatique. Il eût fallu que cette ombre fût réveillée par des cris de guerre et du canon pour se préparer à ce retour aux bords de la Seine. On oubliera cela pour ne penser qu'à une chose, qu'il sera désormais sous la garde des Français. Des gens qui sont assis au banc des critiques font toutes sortes de remaniues. Ils disent qu'il sera bien difficile d'empêcher tous ces pâles cousins et frères de venir à ces grandes funérailles ; qu'il faudra, ou violer la loi qui les exile, ou donner un spectacle choquant si on les arrache par force de ce corlége où, peut-être, ils se présenteront. Les logiciens demandent que sa tombe soit à Saint-Denis, pour consa- «rer cette légitimité du vœu national qui lui a donné la couronne, à lui aussi. On voit déjà les codes reprenant le titre de code Napoléon, et la Légion d'honneur l'aigle et l'image de Napoléon, et la réhabilitation du maréchal Ney, et l'effervescence du parti bonapartiste et toutes les conséquences possibles qu'on en peut déduire. Je ne crois pas qu'on soit obligé à la conséquence logique en politique et je n'aurais pas •d'hésitation à faire reconduire le jeune Louis Bonaparte à la frontière par un escadron de lanciers, s'il se présente sur cette terre où on ne l'a pas fusillé. Les philosophes se récrient sur ce qu'on brise le cadre d'une grande épopée, sur ce qu'on supprime par une cérémonie vulgaire ce dénouement tragique, ce tombeau mystérieux dans les solitudes de l'Atlantique. Mais une nation n'est pas un philosophe ni un poète tragique. Elle n'aime pas que des sentinelles étrangères gardent le tombeau de ses grands capitaines. Quoi qu'il en soit, M. le prince de Joinville ira, sur sa
frégate, rechercher ces restes d'un grand empire. Mais M. le prince de Joinville a pris la rougeole et son départ sera retardé par là. Cette rougeole n'est heureusement pas dangereuse cette année. Madame la duchesse d'Orléans est à peu près complètement rétablie après l'avoir eue. Que dites-Yous de Port-Royal de Sainte-Beuve ? Peut-être ne l'avez-vous pas encore reçu.
Vous voilà en liberté. M. de Montebello vous a dépouillés de votre prestige de royauté. Je suis sûr qu'à présent que votre mari est retombé dans l'obscurité, il m'écrira, mais je ne ferai aucun cas de ses lettres. Décidément la vaine gloire agit sur lui. 11 en était tout enflé. Parce qu'il était généralement loué et approuvé, il négligeait ceux de ses amis qui ne sont pas du monde. Dites-lui que, n'ayant rien reçu du chargé d'affaires de France, je ne me soucie pas des lettres du secrétaire de légation. Chantez-lui: Deposuit pot entes de sede. C'est tout ce qu'il mérite.
A LA MÊME
Paris, 9 juin 1840.
Depuis que les beaux jours sont venus, vous gardez le silence. C'est le contraire des oiseaux. J'avais déjà appris par la voix publique que vous êtes allés à la Cava, à Salerne, à Pœstum, à Amalfi... Comment avez-vous été satisfaite de votre voyage avec mademoiselle Blanche ? Elle ne doit pas être difficile à vivre en route. Elle n'a pas non plus l'admiration rebelle et avec elle on est moins exposé qu'avec un au-
tre à être contrarié sur ce qu'on trouve beau. Je la soupçonne seulement de n'être pas assez païenne devant la nature. Quand elle regarde le monde extérieur, c'est à travers le kaléidoscope du spiritualisme ; elle y cherche avec préméditation des images du monde intérieur. C'est une disposition qui empêche de voir la forme originale des objets. Je lui en veux de m'avoir dit que Pompéi l'avait médiocrement frappée et que la grandeur de Rome lui parlait plus tristement et lui allait plus au cœur. Je ne sais aucune image plus douce et plus vive de la vanité de la vie que ces rues désertes de Pompéi.
J'ai vu hier le duc d'Harcourt qui revient d'Afrique, où il était allé voir un de ses enfants. 11 a profité de l'occasion pour se faire tirer des coups de fusil par les Arabes pendant une dizaine de jours. Il a suivi, en amateur, toute l'expédition à Mouzaïa, à Blidah, à Gherchell. Il raconte très bien la manière de combattre des Arabes, la promptitude et la sûreté &e leurs manœuvres pour harceler l'armée française, qui a l'air, dans le fond de ces ravins, avec son artillerie, ses mille mulets et ses lourds bagages, d'un taureau attaqué par des milliers de guêpes... Il faut que M. le duc d'Orléans ait une terrible détermination, car il était malade pendant toute l'expédition et n'en a pas moins montré une grande activité et un grand courage...