‹ LettresChapitre 37 sur 42 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

*A MADAME LA COMTESSE d'uAUSSON VTLLE (mère).

Paris, 17 juillet 1840.

Madame, Je me suis empressé de remettre et de recomman-

der la demande de madame M***, qui m'avait été exactement apportée par une personne de votre maiso«. J'espère que la pauvre dame verra se réaliser son roman et qu'elle sera admise à goûter les charmes de la Salpétrière. C'est un singulier problème dans le monde que ces vies qui aboutissent à désirer vivement une place à l'hôpital. Si j'étais destiné à finir ma vie à l'hôpital, je demanderais un lit à l'hospice de Sorrente. On m'écrit sur Sorrente en été des pages d'admiration. Madame la vicomtesse d'Haussonville s'y est établie pour quinze jours dans une jolie villa. Le congé arrivera pour les porter des orangers de Sorrente sous les vieilles murailles du Coiisée. Je ne sais lequel vaut le mieux et je regrette l'un et l'autre... Je désire bien savoir que votre rhume est terminé. Tous ces bords de la Seine sont, le soir, d'une sé7'é~ nité désagréable; mais les habitants d'Étiolés n'en croient rien et assurent que c'est le lieu le plus sain de la terre. Je me suis laissé convaincre sur ce point, puisque je compte y aller passer quelques jours à dater de samedi. Nous n'avons point de nouvelles ici. Tous les chemins de fer ont passé très vite et très bien. Je souhaite que les wagons aillent aussi rapidement que les discussions. On n'a pas de lettres d'Afrique sur l'expédition que M. le maréchal Vallée a tentée vers Milianah. M. de Lamoricière est ici. Hier, chez M. le président du conseil, tous les yeux étaient attachés sur ce jeune officier qui a déjà traversé tant de dangers. 11 sera certainement nommé maréchal de camp, et fort justement... Vous aurez dû être bien scandalisée des dernières séances du Parlement anglais. Je croyais qu'il n'y avait de semblables scènes qu'en Amérique. C'est une eff*royable histoire que ce coup de pistolet sur cette pauvre petite

reine de vingt ans. J'espérais que c'était l'action isolée d'un fou. On commence à croire qu'il pourrait bien y avoir une société secrète au fond de cette terrible affaire, mais il n'en faut pas beaucoup croire les premières impressions.

Je ne sais si vous avez lu une petite protestation de « Sa Majesté » Louis-Napoléon contre la remise que le général Bertrand a faite au roi des armes de Napoléon. Il est fort impertinent pour le Roi qu'il traite d'usurpateur rentré à la suite des vainqueurs de Waterloo. Il devrait parler avec plus d'égards d'un usurpateur qui ne l'a pas fait pendre après son entreprise sur Strasbourg. Le jeune homme n'a pas l'air reconnaissant, mais il me parait fort déclamateur, ce qui est toujours mauvais signe.

Voulez-vous bien, madame, être assez bonne pour me rappeler au souvenir bienveillant de M. d'Haussonville et pour agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.

* A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.

Broglie, samedi 18 juillet 1840.

Êtes -VOUS toujours dans la lune de miel de votre séjour à Rome ? Je ne sais plus rien de vos impressions de voyage et je crois que c'est ma faute ou plutôt la malice des choses qui se sont arrangées pour me faire paraître dans mon tort. La vérité est que j'ai eu, ce mois-ci, mille petites affaires désagréables par-dessus la vie, qui est la grande affaire désagréable. — Nous voilà à Broglie. Rien n'a changé dans I. 11

l'aspect de la maison. J'avais peur que le nouveau toit et toutes les réparations nécessaires n'eussent altéré la forme du passé, mais la vie passe encore plus vite que tous les signes les plus fugitifs qui étaient auprès ; seulement, tout cela ne parle plus le même langage. Je n'aurais jamais supposé que je verrais une solitude pareille à cette solitude. Il vaut mieux n'en pas parler aujourd'hui.

Nous ne savons rien sur vos plans définitifs et vos dates précises de départ de Rome. J'aurais bien voulu, ma chère Louise^ lire votre journal ou, plutôt, savoir ce qui a passé dans votre esprit pendant ces courses qui ne sont pas pour vous, comme pour Eudore, d'une curiosité dangereuse. Avez-vous éprouvé ce que je crois vous avoir dit déjà, que toute la mémoire de son passé à soi se mêle à ces tristes et tranquilles débris? Je ne sais plus, réellement, en quel temps de ma vie je n'avais pas entendu le grand bruissement de la fontaine de Trévi. Probablement que toutes les formes de la grandeur qui erraient confusément devant nos yeux prennent là une précision définitive qui a une sorte d'effet rétroactif dans nos souvenirs. Ne vous figurez-vous pas avoir visité Rome avec tous ceux qui ne sont plus ici?... Monsieur votre père va tout à fait bien. Il s'est établi dans le salon du fond, ce salon si gai et si plein de lumière autrefois à toutes les heures de la journée. On y a laissé votre portrait de SchefFer et replacé ces gravures de Claude Lorrain, la M ait, le Jou7% le Soir. Elles sont tristes et ont l'air de parler de la succession du temps. Le matin, voire père lit la prière dans la chambre de votre pauvre mère. Il a fait sa chambre à coucher dans l'ancien petit salon de votre tante, qui a été une fois l'appartement de madame Guizot. Nous sommes

trois dispersés dans cette grande maison... Je suis bien pressé aujourdliui. Môme ici les affaires nous poursuivent. Voulez-vous m'excuser auprès d'Othenin et lui dire que je lui écrirai demain. J'ai grand tort avec lui, mais il est impossible que nous soyons jamais brouillés... J'ai passé la semaine dernière trois jours à Étioles chez madame du Parquet. J'ai dîné une fois chez madame de Sainte-Aulaire avec M. et madame Lutteroth. Madame de Sainte-Aulaire a été d'une bonté parfaite. Je l'ai vue assez longtemps ces trois jours. Sa maison est bien abandonnée. C'est comme une volière où il ne reste plus que quelques oiseaux tout tristes, mais tout ce monde dispersé se retrouve souvent. L'entrée de la maison est, à présent, défendue par deux chiens furieux qui se précipitent de droite et de gauche de la grille à six lignes des jambes des passants et madame de Sainte-Aulaire, la mère, regarde paisiblement de sa fenêtre comme les chiens font bonne garde.

XG.

A MADAME DU PARQUET

Broglic, 19 juillet 1840.

11 faut se défendre de son mieux contre toutes les impressions pénibles ; il en reste toujours ce qui est nécessaire et par delà. Je voudrais bien savoir où en est votre plan d'études. Ne voulez-vous pas essayer des plaisirs de la persévérance en fait de travaux intellectuels ? C'est dans les Mille et une Nuits, je crois, qu'un berger, en cre isant la terre à quelque profondeur, trouve un palais enchanté. Ce n'est pas

seulement dans les Mille et une Nuils que les choses se passent ainsi. Il n'y a plus rien depuis longtemps à la surface des choses dans ce singulier monde. Il est comme enveloppé dans un grand lieu commun qui abat et attriste les imaginations d'un ordre distingué. Tout est usé jusqu'à la corde ; tout a passé à l'usage des esprits les plus vulgaires, et les grandes idées mêmes qui se mêlent à cette masse commune sont méconnaissables et n'agissent plus sur l'âme. Il faut aller chercher des sources lointaines, des eaux qui ne soient pas troublées et ternies par cette grande populace qui s'agite au bord. On n'a pas fait cent pas dans une étude quelconque, que le bruit des lieux communs finit, que tout prend un aspect nouveau, que la pensée se sent comme renouvelée et prend de nouvelles forces. Je suis assuré que M. le curé de Saint- Roch ne dirait pas mieux ni plus sérieusement. Il me semble que c'est déjà le second discours que je prononce sur ce texte, mais je ne me le reproche pas, et je ne garantis pas que je n'y revienne encore si vous ne me le défendez.

XGI.

A M. RAULIN

Broglie, 31 juillet 1840.

M. de Broglie est allé passer quarante-huit heures à Paris, où il est encore. Ses amis lui ont demandé de venir pour causer de cet Orient qui est tout rouge des feux de la guerre future. Ce n'est pas que je croie pour ma part à cette guerre ; mais k)rd Palmerston est un singulier homme de nous jouer de ces farces-

là. Quoi qu'il arrive, il reste toujours quelque chose d'avoir été si près de se brouiller... Alger va commencer à apparaître sous son véritable aspect. Ce sera un grand cauchemar que cet Atlas sur la poitrine durant la guerre; on en perdrait un peu la liberté de ses mouvements.

Je suis bien aise de voir que vous êtes de mon avis sur les considérants de ces gens de Brives-la-Gaillarde. Je crois bien comme vous que Platon n'aurait pas souffert cela dans sa répubUque, mais c'est la sévérité chimérique d'un gouvernement idéal. Tout ce monde de Platon ressemble à ces images que vous ne sauriez dessiner et qu'une musique rêveuse fait passer devant vos yeux. La réalité se nomme messieurs tels et tels...

A la date de votre lettre, je vois que vous n'avez pas la moindre idée de guerre. Vous ne saviez pas que nous allions retourner sur les anciens champs de bataille des croisades et sur les traces du vainqueur des Pyramides. Peut-être que la Providence a résolu que l'Europe devait se ranimer par la guerre. Il faut qu'elle en sache plus long que nous là-dessus, car la guerre est un drôle de moyen de perfectionnement, quoi qu'en ait dit dans ses leçons de philosophie ce grand guerrier qu'on nomme M. Cousin. Il est vrai que le règne des avocats n'est pas beaucoup plus favorable au développement des qualités supérieures de l'âme que le règne des sergents et des adjudants sous-officiers. Bonjour, mon cher ami. Écrivez-moi un peu par ce grand vent et ces tempêtes politiques. Qui est à Paris? Qu'est-ce qu'on craint, qu'est-ce qu'on croit, qu'est-ce qu'on médite? Qui est triste, qui est résolu, qui est incertain, qui a tort, qui a raison, qui parle, qui se tait?

A MADAME DU PARQUET

Broglie, 3 août 1840.

Vous êtes bien bonne d'écrire à de pauvres gens qui habitent une petite montagne au-dessus d'une vallée silencieuse de Normandie. Ce n'est pas la mode de Paris de correspondre avec qui n'a pas de nouvelles i\ nous donner. Il ne serait pas bien intéressant pour le monde de Paris de savoir qu'après une journée un peu chaude, vers le coucher du soleil, les grives causent entre elles d'un arbre à l'autre ; que, vers sept heures, il se répand une teinte d'un rouge vif dans la cime des bois ; que le brouillard se lève comme un voile léger sur la vallée ; que le froid gagne en haut et apporte avec lui une tristesse qui ajoute à toutes les tristesses ; qu'on entend mille bruits assez doux autour de soi de tous ces milliers d'êtres qui s'arrangent pour passer encore une nuit en paix; qu'après viennent les chauves-souris qui décrivent de grands cercles autour des acacias devant le château. Pas un mot de Syrie oudelordPalmerston parmi toutes ces pauvres bêtes. A peine si les hirondelles, qui volent ce matin au-dessus de la Gharentonne, se rappellent la citadelle de Saint-Jean d'Acre oh, peutêtre, elles avaient leurs nids l'année dernière. Voilà toutes nos nouvelles.

... Vous sentez-vous bien fière d'être l'alliée perfide du pacha d'Egypte ! C'est dommage qu'il ne reste pas de livres à la bibliothèque d'Alexandrie, car je demanderais à en être bibliothécaire. Dans ces crises

politiques, n'est-ce pas toujours la première idée qui se présente de se demander s'il y aura une place vacante quelque part? C'est une partie de ce qu'on appelle le goût de la guerre. Dans cette émotion que donnent le bruit des pièces d'artillerie qui passent au galop dans les rues, les drapeaux qui s'agitent comme animés par le souffle d'une pensée, le fantôme de la gloire qu'on voit passer rapidement dans le feu et dans le tumulte de la bataille, il y a cette idée fondamentale : il y aura bien du monde tué et je serai peut-être officier. J'espère que vous ne me reprocherez plus de mal parler de la nature humaine.

XGIII.

A M. RAULIN

Broglie, 5 août 1840.

Cette lettre vous trouvera certainement au fond de l'eau, je l'espère môme, attendu l'excessive chaleur. Ce sont les derniers jours de l'été. Je n'aime pas h voir partir les longs jours. Je suis beaucoup plus maussade dans ce grand entre chien et loup que vous appelez l'hiver.

Parlez-moi de la convention de lord Palmerston. Voilà une surprise, non pas pourtant pour notre ambassadeur au moins, qui savait bien qu'il se préparait quelque coup de ce genre; mais qu'y avait-il à faire? Ce que nous faisons :

De mes quarante dents vois la ligne effroyable.

Nous portons nos dents à cinq cent mille, ce me semble. C'est un joli râtelier. Sachez bien que l'historien

de la Révolution et du Consulat est parfaitement ferme et raisonnable dans tout ceci. On convient unanimement que le roi a pris une excellente attitude. On dit que ces pauvres diables d'ambassadeurs allemands et slaves sont dans leurs tout petits souliers avec lui, et que même ils préfèrent ne pas aller aux Tuileries, de peur qu'il ne les secoue rudement, comme il a déjà fait à l'un d'eux. Ces vieilles races robustes, qui ont vu beaucoup d'hommes et beaucoup de choses, ont une énergie très efficace quand elles s'en mêlent; nous sommes criquets et nerveux en comparaison. Je tiens que les races d'hommes qui viendront après nous avec cette enveloppe nerveuse, délicate et subtile, ne seront plus bonnes qu'à disserter sur an clnmœra bombynans in vacuo. Je parle déjà comme Nestor. Ce n'est pourtant pas, mon cher Raulin, que j'aie connu des hommes qui valussent mieux que nous; sous ce rapport, je ne puis pas parler comme Nestor, mais vous faites exception.

M. de Broglie a eu du chagrin de ne vous avoir pas vu à Paris. 11 vous croyait toujours au pied de la statue de Racine, à la Ferté-Milon. J'aurais voulu savoir encore comment s'écoulaient vos journées dans ce fond de province. Mais je suis sûr que le temps y passait vite pour vous :

Au midi de mes journées.

Je touchais à leur couchant.

Il y a une petite vie animale assez douce, qu'on peut mener une quinzaine de jours, et puis, quand vient de Paris quelque grand bruit de guerre, on sent redoubler la tranquillité de ces rues de province qui avoisinent les églises par exemple. Dans toute ville de province, il y a une rue des Chanoines. On voit passer

un personnage grave qui, de loin, a l'air respectable; il entre dans une petite maison où tout a l'air du repos; par-dessus la muraille du jardin, pendent des clématites et s'élèvent des touffes d'acacias et de sorbiers rouges ; des petits rideaux blancs qui s'entr'ouvrent et qui laissent entrevoir un joli profil ou des cheveux blonds; de l'herbe dans les rues; les heures qui sonnent distinctement et mélancoliquement ; tout cela vous fait passer devant les yeux des images d'un repos poétique; mais je pense bien qu'il n'y faut pas regarder de trop près de peur que cette poésie ne tourne en une prose assez vulgaire, non pas toujours, assurément, mais souvent.

Ces pauvres Syriens mènent probablement une vie plus troublée que celle-là. Si cette nouvelle de la pacification de la Syrie se confirme, c'est pour le coup que, comme dit Louis XIV, lord Palmerston sera enfoncé.

Je vous avertis que vous n'aurez guère le temps d'écrire à d'Haussonville. Il a dû partir de Rome à la fin du mois dernier. Ils s'arrêteront pourtant quelques jours à Gènes. Je ne vous ai jamais assez parlé de Gênes. Vous n'avez nulle idée de ces beaux jardins d'arbres qui sont h\, tout en haut, sur la colline et regardent, dans un triste repos. Gênes qui descend vers la mer avec ses beaux palais et toutes ses rues encombrées de fleurs, la mer, et au loin la mer encore. De là, ils iront à Turin ; mais, sauf les tableaux, il n'y a rien à regarder là quand on revient d'Italie, car, quand on entre par là, un rayon de soleil, une mouche qui passe, quelques dorures dans une église, vous prenez tout cela pour l'Italie. Ce nom d'Italie colore toutes choses. Nous sommes de grands enfants, à commencer par les esprits les plus positifs.

Ce nom de Gênes m'a rappelé les jardins de M. Pal-

lavicini, de grands jardins abandonnés sur la hauteur. Il y a là un grand palais désert, et des appartements où la lumière entre à torrents et qui sont d'une impression triste pourtant. On se figure que des gens heureux y seraient très heureux, mais il n'est pas habité, et cela se conçoit. Les gens heureux ne courent pas les rues, et ne se trouvent pas sous le pas d'un cheval. A propos de cheval, mon chien va mieux. Pour qui me prenez-vous de lui être moins dévoué parce qu'il a la gale ?

XGIV.

A M. LE VICOMTE d'h AUS SONVILLE.

Broglie, 8 août 1840.

Mon cher ami, vous avez trouvé la France chantant l'air guerrier PaiHant pour la Syrie. En attendant, Méhémet-Ali ne s'abandonne pas lui-même et il a donné un pied de nez aux quatre puissances qui croyaient le surprendre. La conduite du gouvernement est parfaitement bonne. 11 est certain que les journaux français ont le tort d'agacer l'Angleterre au lieu de faire ressortir l'énorme sottise de lord Palmerston; mais qui peut mettre un frein à la langue des journaux? Nous apprenons aujourd'hui le second acte des folies du successeur d'un héros. Ce successeur d'un héros est un méchant fou. J'espère bien qu'on va le lier et le mettre dans une citadelle. Je ne sais quels sont ces généraux Voisin etMontholon dont on rapporte qu'ils accompagnaient ce maniaque dans son expédition. Il est bien pressé. J'aurais pensé qu'il

aurait pris patience jusqu'à l'arrivée des cendres de son oncle.

XGV.

A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.

Broglie, 12 août 1840.

Vous avez la bonté de me dire dans vos dernières lettres que je suis probablement fâché contre vous. Il n'en est assurément rien, mais je vois bien que, si je ne suis fâché, je devrais l'être. Je vais faire une petite enquête sur ce sujet et je m'irriterai dans la mesure convenable, s'il y a lieu.

Le silence de la villa Aldobrandini et le chant de ses oiseaux dans ce silence vous manqueront beaucoup dans la rue Saint-Dominique. Les vociférations politiques qu'on nomme la conversation, ne peuvent pas être comparées à l'éternel murmure de vos fontaines qui s'écoulent dans la solitude des jardins de Rome. C'est bien aimable et bien raisonnable à vous d'avoir quitté tout cela. La première fois que je retournerai à Gênes ou à Pise ou à Rome ou à Sorrente, on n'entendra plus parler de moi en France, où, à la vérité, on n'en parle guère dès à présent. J'ai dit â M. Raulin votre admiration pour Stratonke ; il en a pleuré de joie. Je lui ai dit votre estime un peu froide pour le Giotto; il a serré les poings et les dents et est demeuré quelque temps dans un sinistre silence. Pour moi, je suis fort de votre avis; mais vous auriez trouvé là-dessus de bien jolies choses dans cette Italie de Quinet que je vous ai laissée et que vous lisez trop peu. Il a quelques emportements d'imagination, mais cela ne l'empêche pas d'avoir un sentiment pro-

fond de la partie mystérieuse des arts et de la différence des époques. Il a l'air de déclamer, mais il est très réellement ému. Il a les défauts de quelquesuns des écrivains les plus distingués de la fm du xviii® siècle. Les idées fines sont cachées sous la pompe du langage. C'est comme un voile de pourpre où les broderies les plus délicates seraient aussi en soie pourpre. Il faut regarder de près pour les bien discerner ; mais même ce luxe d'imagination tout animée de la confusion des souvenirs de l'histoire, toute triste comme après une longue vie, toute jeune comme si tout la frappait pour la première fois, cette imagination, dans sa bizarrerie, a quelque chose d'analogue à l'Italie. Comment avez-vous été satisfaits de votre compagnon de voyage qui devait aller jusqu'en Suisse avec vous ? Il m'a plu modérément pour le petit nombre de fois que je l'ai vu. Vous vous êtes donc promenés deux jours durant dans la tristesse de Civita-Vecchia ? J'aurais bien voulu passer un peu de temps dans une ville de province d'Italie et voir l'intérieur des familles, et comment les hommes sont réellement modifiés par ce climat et tout ce passé qu'ils ont. Il ne me reste pas dans l'esprit une figure de connaissance vraiment italienne dans toute l'Italie. Pour vous, vous avez vu Civita-Yecchia, commentée et expliquée par un illustre écrivain ^ qui voit tout à travers des paradoxes assez vulgaires. Qu'il y a loin de là à la candeur et à l'enthousiasme spirituel et mélancolique de mon excellent Quinet! Ne voyez-vous pas que c'est Faust, savant, triste, éloquent, comme avant cette mauvaise rencontre qu'il fit de Méphistophélès?

l.^M. Beyle (de Stendhal), alors consul à Civita-Vecchia.

Je remarque que ma lettre n'est pas bien instructive. Je commence à ôtre comme les femmes de chambre de madame ***. C'est toutes vieilles choses que je sais, que je dis.

XGYI.

A MADAME DU PARQUET

Broglie, 16 août 1840.

Vous ne sauriez me dire trop de mal de Paris. J'y rentre avec une humeur de chien. Pourquoi dit-on une humeur de chien ? Les chiens ont beaucoup d'égalité de caractère, sauf Fingal, qui est un mauvais chien. Je n'entends pas grand'chose aux arrangements de mademoiselle Blanche, qui partie 25 pour arriver le 13; elle va donc passer quinze jours à Nevers chez les Visitandines? C'est pure méchanceté de sa part; mais, quand on ne se trouve pas bien dans ce monde, je crois qu'on devient méchant. Je lui pardonne ; mais peut-être que, malgré elle, nous la retrouverons à Paris. Cela dépendra de la tournure que prendra le procès de ce petit aiglon qu'on a pris du côté de Boulogne. N'avez-vous pas un peu de pitié de ce pauvre oiseau élevé sur les hauteurs, qui a les ailes faibles et la vue trouble, et qui a voulu prendre des airs comme il avait vu faire?

Votre dernière lettre m'est arrivée toute mouillée des eaux de Versailles, des grandes eaux de Versailles. J'aime assez ces pompes et ces magnificences, mais tout cela n'est pas encore assez en ruine. Les grands monuments ont besoin d'ôtre ruinés, sans quoi ils sont incomplets ; ils parlent de la grandeur de

rhomme sans rien dire de sa fragilité. C'est pour cela que la plus petite maison en débris autour de Pompéi en dit plus que les plus grandes cathédrales les mieux conservées, et puis, pour tout dire, je préfère le plus petit arbre au plus beau temple. Je me plais à voir les ronces, les lierres, les giroflées couvrant les murs qui s'écroulent. J'ai entendu un petit oiseau chanter triomphalement au soleil sur les plus hauts étages du Colisée ; j'en ai gardé plus de souvenir que de toutes ces masses de pierres. La nature est encore meilleure enfant que l'homme, bien qu'elle ne vaille pas grand'chose non plus. Vous ne sauriez croire avec quelle peine je vois ce petit bourg voisin de la maison et le bien-être de ses habitants. La grâce naturelle et triste de cette vallée s'efface sous les pieds, sous les grands pieds des filateurs de coton, des fabricants de lacets, etc., etc. Les sentiments que j'entretiens à cet égard ne me feront jamais nommer d'un conseil municipal. Je suis fâché que vous vous soyez enivrée de cette eau de Versailles. Le moindre petit ruisseau qui coule librement sous les arbres ferait bien mieux mon affaire, et pourtant, je suis bien aise que vous ayez eu un petit moment de plaisir, au moins, — ce que j'en dis, du reste, est pour rire, ou plutôt pour pleurer. Si René est resté insensible, je ne lui en veux pas et je crois que votre explication est bien dans le vrai. Il a été mis une digue aux impressions des enfants, pour que l'équilibre de leur intelligence ne fût pas rompu.

Il est bien vrai que la mort de M. Huyot m'a fait de la peine. J'ai pensé d'abord que ce serait un chagrin pour vous, et puis, rien que d'avoir causé deux fois avec quelqu'un est un petit lien. C'est plus quand on a trouvé de Tesprit, et aussi, cet esprit, on s'ima-

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gine toujours que c'est une défense contre la mort et que la mort y regardera à deux fois. Il n'en est rien pourtant, à coup sûr.

Comment se porte le château enchanté défendu par cent grilles et deux chiens féroces? Paule a l'air qu'il faut pour être ainsi détenue dans le milieu des bois. C'est le commencement d'une histoire des Mille et une Nuits. Ces deux dames semblent là sous les verrous d'un magicien. On aurait dit au xvni° siècle qu'elles-mêmes ont Tair de deux enchanteresses, mais nous ne parlons plus de ce ton aujourd'hui. Tout, je veux dire presque tout le beau monde de Plombières va être rappelé par l'affaire des aigles vivants. Si j'étais pair et qu'on inventât de me faire revenir d'une vallée des Vosges pour la vallée d'ennuis qu'on nomme Paris, je donnerais ma démission.

A MADAME D 'h AU S SON VILLE.

Paris, samedi 29 août 1840.

Je VOUS ai donné un tout petit signe de vie le 12 du présent mois, encore ai-je peur qu'il ne soit pas arrivé jusqu'à vous, bien que je l'aie adressé à Coppet. Je vous jure que ce n'est pas un reproche détourné que je vous fais. J'ai été trop longtemps négligent dans ma vie pour ne pas me souvenir un peu de mon état. Celui qui n'a pas été paresseux, que sait-il ?

Tous allez voir arriver M. Raulin, qui pense encore plus aux arts qu'à la politique. J'ai peur que l'émotion qu'il a ressentie à la vue de StraUmice ne le rende aussi malade (lue ce pauvre jeune homme du tableau.

Je n'ai pas encore vu tout ce luxe de TOrient. Le tableau est à Saint-Gloud pour quelques jours. Il est fort admiré ici. J'ai vu hier dans l'atelier de M. Orsel une belle esquisse d'un tableau destiné à l'église de Fourvières de Lyon. C'est le choléra etlaguerre civile arrêtés par la Vierge et les saints du pays. La Vierge est très noble et les saints sont très beaux. La Vierge n'a rien des petites grâces mondaines qu'on lui donne aujourd'hui. Si elle était au balcon de l'Opéra, on verrait bien qu'elle est d'un autre monde, et cette beauté sérieuse intimiderait tous les gens à la mode. L'ange qui repousse le fléau le repousse sans effort, avec une certitude de sa puissance qui est vraiment chrétienne. Dans la mythologie, les dieux ont raison de gesticuler de leur mieux pour agir, parce que leur force a encore quelque chose de matériel; mais la puissance paisible et invincible de l'esprit n'a pas besoin de s'agiter.

Tibi rident aequora ponti, Placatumque nitet diffuso lumine cœlum.

Raulin, voyant que la tableau me plaisait, était animé aussi d'un esprit vraiment chrétien, le plaisir de voir le succès des autres ; il se frottait les mains silencieusement et prenait dans l'atelier un air modeste et assuré. Du reste, il ne touche plus terre depuis que Sh^atonice est ici.

Pour moi, qui n'ai pas \uStra(om'ce, je touche terriblement terre dans ce grand Paris et dans cette grande maison; mais je ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis, quoique vous soyez assurément très bonne; je le dis très sincèrement. Vous avez vu, n'est-ce pas, mademoiselle de Pomaret ? La mobilité de ses projets donne le torticolis à ses amis. On dit : a Elle est là ? »

— Non ! — Parici? — Non! «Elle reste? — Nonîla voilà qui part ! — Avec M. et madame Lebrun? avec M. d'Eclepens? » Du reste, c'est un des privilèges de l'homme, et aussi de la femme, d'être très indécis. Pour mon compte, je ne suis pas indécis, parce que celasuppose un projet ou plutôt deux projets au moins, et que je n'en ai aucun. Je ne conseillerais, pourtant, ce régime à personne. Ce n'est ni raisonnable, ni agréable et, si j'avais à me refaire, il est très certain que je m'y prendrais autrement, mais ce qui est fait est fait.

XGVIII.

A MADAME DU PARQUET

Coppet, 25 septembre I8'tO.

... Pendant que madame Lafarge s'en ira à la réclusion, nous ne tarderons pas à oublier cette tragédie au milieu des bombes, des boulets, des levées en masse, des fortifications, des millions de fusils et des centaines de canons qu'on prépare. Je ne crois pas qu'on ait mis plus d'activité aux Gent-Jours h se préparer à l'invasion. Il n'y a là de quoi rire ni pour les étrangers, ni pour les contribuables. Tous ces bruits n'arrivent sûrement pas aux sommets des Alpes, que je vois d'ici lesjours où il ne pleut pas. Mais la vérité est que nous avons un petit déluge chronique depuis environ quinze jours. L'hiver s'établit majestueusement dans la vallée du lac. Il a beaucoup meilleur air que dans cet abominable Paris, où il arrive crotté jusqu'à l'échiné, dans un misérable cabriolet de place. Il vient ici avec des éclairs et des tempêtes et il s'assied sur les grands tapis de neige

des montagnes. Néanmoins, le froid, la pluie, les cris aigus du vent, les grandes bouffées de feuilles mortes, les eaux qui deviennent toutes noires quand la bise souffle, ne valent pas l'immuable repos et la tranquille lumière qui enveloppent Sorrente. Si j'avais les ailes de l'hirondelle, une des premières choses que j'en ferais serait d'aller voir Sorrente, après avoir pris vos commissions. Je suis bien aise que M. et madame Lebrun se soient trouvés bien ici. On a regretté que leur séjour n'y fût pas plus long; mais le tumulte des ouvriers ne laissait pas beaucoup de tranquillité au directeur de l'Imprimerie royale. Ces pauvres ouvriers ont fait beaucoup de bruit pour rien et ils ont bien fait de finir. Ils demandaient la solution d'un problème aussi peu soluble que celui de la quadrature du cercle. C'est une étrange fantaisie qui prend à tous ces gens-là d'être heureux et à leur aise. Cela ne s'est jamais vu et ne se verra probablement jamais. J'aurais bien voulu entendre ces joursci M. Dupin (Charles) sur un tel sujet. Bien qu'il soit indulgent, s'il vous souvient de ce qu'il disait récemment, il aura trouvé que c'était beaucoup trop de tuer un sergent de ville, que dis-je! deux sergents de ville!

M. Raulin va bientôt reprendre la route de France. Il retournera à Reims, par Baie, et peut-être irai-je l'accompagner, pour deux jours, jusqu'à Fribourg et Berne. J'ai déjà vu Fribourg, mais non pas Berne. Je me suis toujours représenté Berne comme un lieu charmant. Ses grandes maisons en forme de chalets, dont on voit des gravures coloriées, me font le même effet que les tentes des patriarches. Il est probable que la vie y est moins grave et moins noble que celle d'Abraham au milieu de ses troupeaux. Les patriar-

ches n'étaient pas moitié si jacobins que les Bernois d'aujourd'hui. Peut-être aurai-je quelque grand désappoinLcmcnt en entrant dans ces demeures si riantes en apparence ; et puis les grandes lignes des beaux paysages ne vont pas avec les institutions démocratiques. Tous ces petits hommes qui trottent menu au sein de l'égalité et de la médiocrité, ne sont pas en harmonie avec le dessin du pays. Il faut des grands châteaux ou de grands couvents au pied de grandes montagnes. Encore aimé-je mieux les grands châteaux. Pour le plaisir des yeux, je voudrais la féodalité aussi sur les bords des fleuves d'Amérique, mais il n'y a pas à y penser. Fribourg est encore, sous ce rapport, en assez bon état. La misère y est grande, avec de belles églises et de beaux couvents.

XGIX.

A M. LE VICOMTE d'hAUSSONVILLE.

Coppet, 28 septembre 1840.

• Nous sortons du déluge. Tout l'univers est mouillé. Ce n'est jamais une raison pour retourner à Paris. J'aime mieux la pluie de tout autre lieu que le beau temps â Paris, une fois que je n'y suis plus. Quand j'y suis, la force d'inertie l'emporte. Je suis très inerte, et je le deviens de jour en jour davantage. Je m'achemine à devenir une assez belle pétrification. Pour M. Raulin, il est vrai qu'il est plus en train que jamais ; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, l'anime. Quoique je n'aie pas vu grand'chose dans ma vie, ni pensé â grand'chose, je commence à me convaincre qu'il n'y a plus rien de nouveau sous le

soleil. Quand la lunette est détraquée, on ne voit plus rien à travers. Je tâcherai pourtant, pour le reste de mes jours, de ne pas me ranger dans la classe des ennuyés qui sont tous excessivement ennuyeux. Sans réprouver, je tiens qu'il y a toujours de l'intérêt dans la vie, si petit bruit qu'elle fasse et si terne qu'elle soit. C'est dans ce sens que les proverbes disent : Il y a beaucoup à glaner^ même dans le champ du pauvre. S'ennuyer est certainement un péché, beaucoup plus grand que d'ennuyer les autres, attendu que le dernier est involontaire.

Irez-vous voir le procès de Louis Bonaparte ? J'ai idée qu'il sera ennuyeux, et par sa faute, pour le coup. Racontez-m'en quelque chose. Dites-moi l'air de ce neveu d'Alexandre et l'aspect de la Chambre devant l'héritier d'un héros. Vous racontez merveilleusement bien, et je vous ferai narrateur en c/^e/" quand je serai roi dans quelque grande cour; mais ce ne sera pas de longtemps, à moins que, dans ce conflit de l'Orient, il n'y ait quelque petit coin vacant où l'on ait besoin d'un homme tranquille, qui aime médiocrement la liberté de la presse. Je suis de votre avis sur nos armements ; je les trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes pour faire sauter le monde entier, mais les gens raisonnables, soit dit sans vous irriter, prétendent que c'est bien fait. Seulement, si nous avons la paix malgré nos préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions; nous serons dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un soir que le bal de l'hôtel de ville avait été renvoyé. Quoique nous ayons ici assez promptement des nouvelles par Lyon, il y a bien des jours qu'il ne nous est venu quelque chose de Mehemet-Ali. A sa place, j'emploierais mes der-

niers jours à faire un tapage épouvantable dans Tunivers créé. J'aurais la fantaisie d'être sultan pour célébrer l'anniversaire de ma quatre-vingtième année ; mais les gens sensés disent que ce ne serait pas raisonnable. Les gens sensés sont insupportables.

Voulez-vous bien dire à Louise que j'ai enfin trouvé un admirateur sincère de mon Edgar ? Il n'aurait tenu qu'à vous que je disse notice Edgar, vous le savez bien. Enfm Raulin est venu qui, le premier dans Coppet, a senti l'élévation et la puissance d'imagination de Quinet, comme je le sens, comme tout esprit bien constitué le doit sentir. Il trouve qu'il a un admirable sentiment des arts; mais vous autres, qui êtes un peu secs, vous trouvez qu'on déclame dès qu'on s'anime. Si vous n'aviez pas une grande habitude du soleil, vous diriez que les couleurs du prisme sont trop vives et de mauvais goût.

A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.

Coppot, 29 septembre 1840.

Puisque vous êtes à Paris, à la bonne heure, je vous écrirai à Paris, mais, une fois qu'on en est sorti, je ne comprends pas qu'on ait la fantaisie d'y retourner... Je suis sûr que vous voudriez bien aller voir par le trou de la serrure juger le prince Louis Bonaparte, mais vous n'en verrez rien, et c'est bien fait. C'est une horreur que cette curiosité. Votre mari a-t-il fait ma commission auprès devons ? Vous a-t-il redemande de relire saint Augustin ? Les différences sont très grandes d'une traduction à une au-

tre. Ce passage où il s'entretient avec sa mère à Givita- Yecchia ne m'avait pas frappé auparavant. Il n'a fallu à M. Girardin que quelques tours un peu plus vifs que ceux des anciens traducteurs pour rendre à ce récit toute sa tristesse et toute son éloquence. Il y a beaucoup d'idées nouvelles dans les vieux livres, mais les mots déroatent. G'est un travail de reconnaître sous un langage vieilli la vivacité des impressions. Si vous leur rendez l'élégance convenue de la langue d'aujourd'hui, elles reprennent leur beauté pr^emière. Prenez une pauvre fille de quelque village de Toscane et mettez-lui les cheveux en bandeaux et ces chapeaux que vous faites faire à Paris, et vous reverrez toute la beauté des filles de l'Etrurie. On pourrait essayer d'habiller à la dernière mode des chapitres entiers de saint Augustin. Ge serait des Méditations de M. de Lamartine d'un ordre supérieur. On pourrait aussi tenter l'inverse et traduire, dans un idiome humain et naturel , comme celui du xvm" siècle, les singularités des Fortoul et des Fouinet. La peau du lion s'en irait probablement.

Voulez-vous me dire si vous vous êtes remise à faire quelque chose ? Vous me pardonnerez ma manie de vous guider dans vos lectures. Je suis toujours pour les plans sans bornes et les grandes entreprises et leslectures les plus multipliées sur les mêmes sujets. Je tiens toujours qu'il faut savoir s'ennuyer pour finir par s'intéresser. Vous avez là-dessus de moi les morceaux les plus intéressants sur la nécessité de l'ennui. Vous direz que j'ai donc l'air de prêcher pour mon saint, mais il n'importe. L'effort et, finalement, l'intérêt se tiennent, comme le disait Socrate de la douleur et du plaisir quand il se frottait la jambe que ses fers avaient serrée. Si vous prenez un maître

d'allemand, lisez avec lui toute une série chronologi(jue d'écrivains allemands. Je voudrais savoir, par exemple, par quelles gradations est venue l'imagination de Gœllie en Allemagne et par quelles dégradations elle s'est exaltée et affaiblie jusqu'à la littérature d'aujourd'hui, qu'on dit assez déplorable. Adieu, madame. Je vous écris en courant, avec un petit accompagnement de fièvre que j'ai prise par la belle pluie dont nous jouissons; ce n'est pas la peine d'en parler, mais c'est une excuse de l'ennui que je vous cause avec ces quatre sottes petites pages. M. Raulin se prépare au martyre en soutenant ici de temps en temps les institutions catholiques. J'ai fait acheter deux cordes de bois pour l'arrêter s'il va trop loin. Adieu.

A MADAMli: DU PARQUKT.

Goppet, 1 1 octobre 1840.

Je dis comme Bonaparte : « Cette vieille Europe m'ennuie. » La voilà qui fait un bruit d'enfer sans qu'on sache pourquoi. 11 n'est guère possible de croire au perfectionnement de l'espèce humaine en voyant lord Palmerston, pour une lubie, mitrailler un millier de malheureux qui ne lui ont jamais fait le moindre tort. Bien que cette affaire de Beyrouth soit la conséquence naturelle du traité du lo juillet, on y a mis une précipitation passablement insolente. Je ne puis pas discerner à travers le bavardage des journaux ce que fera ou ce que veut faire le gouvernement français. Ce que je vois assez clairement,

c'est qu'on assemble les Chambres le 28 octobre. Mon intelligence politique va jusque-là et pas plus loin. Mais je ne suis pas curieux. Je voudrais seulement qu'on pût mettre lord Palmerston au château de Ham avec ce petit nigaud impérial que la Chambre des pairs vient d'y envoyer. Ce va être un grand agrément pour cet hiver que le bavardage et les émotions plus ou moins factices de tout le monde sur la paix et la guerre. Est-ce que vous n'abhorrez pas le grand sérieux de tous les esprits légers qui vont déclamer et débiter des sentiments? Mon horreur pour Paris s'accroît de jour en jour, et je voudrais bien ne pas passer la barrière. M. Raulin se promène tranquillement par les villes de la Suisse pendant que l'on s'agite en France. Nous ne l'avons, Albert et moi, accompagné que jusqu'à Vevey. Je serais allé jusqu'à Fribourg et à Berne si nous n'avions pas compté sur le retour très prochain de M. de Broglie. Visiblement, nous comptions sans notre hôte. Enfin, nous avons vu Vevey et ses environs, le château de Chillon et l'église de Montreux, tout le théâtre de la Nouvelle Héloïsc. Je dois cette justice à mes compagnons de voyage qu'ils se souciaient très peu de l'ombre de Julie, qu'on entrevoit, de l'autre côté du lac, dans les rochers de Meillerie. Albert n'a pas encore lu YHéloïse et M. Raulin est plein de préjugés contre Rousseau. Du reste, ce pauvre Rousseau n'est pas très honoré à Vevey, malgré l'illustration qu'il a donnée à tous les noms de ce pays. Comme je voulais obhger M. Raulin à relire les descriptions du lac et tous les accidents du roman qui se rattachent à quelque localité, nous sommes entrés chez un libraire. « Mademoiselle, avez-vous un exemplaire de la Nouvelle Héloïse? » Elle a cherché parmi la Cuisinière bourgeoise

et les livres de civilité et nous a dit : « Oui, monsieur. C'est-à-dire non, nous n'en avons que deux volumes dépareillés, mais tout neufs. Il faut que les deux autres aient été vendus pour autre chose. » Il paraît qu'on n'y regarde pas de si près à Vevey, et j'ai peur que ces deux funestes volumes n'aient été achetés pour un livre de civilité, ce qui serait d'un très grand inconvénient, je l'avoue. Tant bien que mal, nous avons pourtant assorti tous les tomes de l'ouvrage et M. Raulin a disparu à nos yeux, s'enfonçant dans les montagnes qui vont vers Fribourg tout en lisant les aventures de Saint-Preux. De loin, vous auriez dit un sage rêvant sur un livre de philosophie religieuse.

Le château de Chillon est encore bien triste et bien sauvage, quoiqu'on lise sur les colonnes de la prison les noms les plus ennuyeux de Paris. J'en excepte assurément celui de M. Jouffroy très bien gravé d'une belle écriture. Voici déjà que le souvenir de Byron a effacé celui de Rousseau. Les rêves de l'imagination ne durent pas beaucoup plus longtemps que les vivants. Une génération chasse l'autre. L'église de Montreux est toujours charmante. Les murs sont à présent tout enveloppés des branches d'une grande vigne vierge qui de loin, par ce temps d'automne, forment comme un grand manteau de pourpre. Nous sommes revenus ici, malgré toutes les beautés du paysage, un jour plus tôt que nous n'étions attendus, et nous avons trouvé la maison déserte, madame de Staël et Paul étant à Carra. Nous méditons à présent sur notre retour. J'aime assez ce chemin de fer entre Étioles et Paris qui abrégera les distances. Il vaut mieux que cet affreux bateau qui se traîne dans cette vase qu'on nomme un fleuve. Tout le monde de Genève est dans une grande anxiété et I. 12

diins une grande attente de ce que la France va décider. On ne me paraît pas souhaiter le moins du monde que la paix de l'Europe soit troublée. J'ai quelque idée que les Chambres ne seront pas non plus très guerrières. Il est assez agréable de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie en pensant à ce que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel, c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu qui bout doucement ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas en même temps la fureur de la déclamation et de ne jamais menacer de loin les murailles de Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très pardonnable.

Oserais-je vous demander où en sont vos travaux sur Bacon, puisque vous avez recommencé à travailler? Je remarquerai seulement qu'après avoir eu la fièvre scarlatine, il n'est pas très correct de travailler par un temps d'automne entre un feu allumé dans la cheminée et une fenêtre ouverte qui envoie des masses d'air froid, mêlé sans doute à la senteur du buis et du réséda, ce qui n'empêche pas l'air froid d'être froid. Pour moi, j'ai renoncé à parler de ce que je fais, ou plutôt de ce que je ne fais pas. Je commence à ne plus pouvoir lire sans avoir assez mal aux yeux. Je compte perdre la vue dans un an ou deux, si Dieu me prête vie. On ne peut pas appeler cela une perspective. J'ai pourtant lu quelques volumes de la correspondance de madame de Maintenon et la vie de cette excellente dame par la Beaumelle, et j'aime as-

sez cette nature arrangée, compassée, comptant tous ses pas et gardant toutefois un certain laisser aller gracieux dans le langage et dans les manières. Elle avait trouvé si peu d'aide et de bienveillance dans les autres à son entrée dans la vie, qu'elle s'est promis de s'occuper uniquement et le plus honnôtement possible de madame de Maintenon. Elle a fait son chemin doucement, sans bruit, avec une infatigable douceur et une invincible persévérance. Elle a feint d'abord toute sorte de bons sentim.ents qu'elle a fini par éprouver. A l'envers de ce qu'on croit d'elle communément, je suis sûr qu'elle valait mieux à soixante ans qu'à trente. Le monde, en ne voulant pas prendre intérêt à elle, l'avait forcée à se prendre exclusivement sous sa protection. Dès qu'elle a eu fait sa petite fortune royale, elle a vu que cela même n'en valait pas la peine et elle est entrée fort sincèrement dans la voie du détachement. Pour se détacher, il est nécessaire d'avoir eu sa part dans ce monde. Elle a commencé par se la faire à elle seule puisqu'on ne l'y aidait pas, et puis elle a vu qu'elle avait fait une œuvre qui trompe, et, comme un bon esprit qu'elle était, elle a cherché sa part ailleurs, d'un air un peu triste et sombre comme une personne fatiguée, qui a beaucoup et inutilement travaillé.

Voilà une justification perverse de madame de Maintenon. Je vous prie très instamment de ne pas me dénoncer à madem.oiselle Blanche, qui n'est pas du caractère de madame de Maintenon et qui n'a pas non plus sa douceur. Pourquoi est-elle donc si féroce à l'occasion du procès de madame Lafarge ? Je lui ai toujours vu prendre le parti de la férocité dans toutes les choses où elle ne pouvait rien. C'est théorique-

ment un tigre de justice. Vous pouvez bien le lui dire. Elle s'en fait une gloire. Elle se venge abstraitement de ce qu'elle ne pourrait pas faire du mal à un poulet réel.

Est-ce que la France sera comme mademoiselle Blanche? est-ce qu'elle ne voudra pas, après tant de bruit, faire le moindre mal à un poulet, quand ce poulet a bombardé des villes dont elle est un peu la protectrice ? Du reste, ne prenez pas cela pour un chant de guerre. Vous n'avez pas idée à quel point on ignore de quoi il s'agit quand on en est à cent vingt lieues. Vous me promettez donc le troisième volume de M. Jouffroy pour la semaine prochaine. Ce sera bien à lui de ne pas abandonner la métaphysique au milieu de tout ce fracas politique. Aussi bien la pauvre fille est bien délaissée. Je suis porté h croire que M. Cousin n'y pense plus. Peut-être que M. Damiron la traite mieux, mais ce sont des relations un peu froides. Adieu. Quoique je n'aie pas grand'peur des chemins de fer, il me paraît que vous devriez en laisser un peu faire l'épreuve pendant quelque temps, laisser les étrangers aplanir la route et ne commencer à voyager par cette voie qu'après qu'il sera arrivé un accident. C'est une théorie que j'ai inventée à moi tout seul, une théorie qui ne peut sortir que des profondeurs de l'égoïsme le plus forcené, mais, vous voyez, j'en fais part à autrui, puisque vous adoptez ce joli mot.

AM. LE VICOMTE d'hAUSSGNVILLE.

Paris, lundi novembre 1840.

Cher ami, comme il n'y a pas eu de Chambres de-

puis votre départ, il n'y a pas eu non plus de scandales. Les gens instruits disent que, bien que la majorité ait fait la petite bouche sur l'étonnant discours de M. ***, elle est satisfaite au fond de l'âme. Si j'étais majorité, je n'aimerais pas à me sentir de telles joies. M. Villemain est venu ici hier soir. Par un hasard heureux ou par un avertissement secret, l'esprit de l'opposition n'était pas dans le salon, et tout s'est passé en conversations littéraires, sur M. Daunou, sur le discours de M. Mignet, et sur les langues orientales.

Le Siècle prétend qu'on va faire grâce de la prison perpétuelle à Louis Bonaparte, à cause du retour de la grande ombre de son oncle. Je suis parfaitement décidé à ne m'étonner de rien et à tenir tout pour possible. On commence a ne plus parler que des préparatifs pour le 15 décembre. Je m'en rapporte au goût de M. le ministre de l'intérieur pour donner un grand caractère à cette pompe ; aussi, je ne crois pas qu'on veuille habiller un certain nombre d'hommes en soldats de l'Empire. La vue de tous ces uniformes usés par la victoire et que le temps a mis en poussière donnerait à la cérémonie un air trop prononcé de mélodrame. Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une grande impression unanime, profonde ; mais, avec l'infinie variété de nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrôtait fi la porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'empereur repris après une bataille â Sainte-Hélène, cela serait grand ; mais les statues de l'Éloquence, et de la Justice, et de l'Idéologie, et de la Guerre, et de la Paix, exécutées en

plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions tirées des vieux gardemeubles de l'Empire ne pourront pas supporter le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une nation de baladins, et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.

Je n'exagère pas quand je vous dis que je vous suis très tendrement attaché, mon cher ami.

' cm.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, vendredi i3 novembre 1840.

Vous êtes beaucoup trop bonne d'écrire si exactement. Bien que je ne sois pas d'une nature très désintéressée, cela me fend un peu le cœur de vous voir tenir tête à trois correspondants forts et bien portants, et répondre à chacun comme s'il était seul. Je vous supplie très instamment de me traiter un peu plus mal. C'est une preuve d'amitié qui ne vous prendra pas beaucoup de temps et à laquelle je serai très sensible. Quand on demandait au vieil Horace à propos de son fils: « Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? » il ne pouvait que répondre : « Qu'il mourût ! » En effet, si le jeune Horace écrit trois lettres pendant que ses ennemis n'en écrivent qu'une, le jeune Horace, qui est d'une nature délicate et irritable (quant aux nerfs), aura des maux de tête affreux; il sera obligé de se coucher et de prendre mademoiselle Jenny pour secrétaire. Je m'aperçois que je m'em-

brouille quand je vois mademoiselle Jcnny soignant le jeune Horace. C'eût été pour elle une formidable aventure ; mais enfin, il faut écrire moins. Voilà la conclusion de ma petite bomélie, qui est assez béroïque, et dont je vous prie de me savoir beaucoup de gré.

Nous avons recommencé avant-hier les dîners du mercredi chez madame d'Haussonville. Par grand miracle, on n'a pas parlé politique ; M. Raulin tourne volontiers aux arts et à la littérature. On a donc parlé de madame de la Fayette et de la princesse de Glèves, et non de la Fayette et de la Révolution française. De madame de la Fayette on en est venu au naturel dans les habitudes sociales et dans la littérature. Louise et moi, nous avons soutenu qu'il n'y avait pas de siècles et pas de sociétés plus naturels les uns que les autres ; qu'il y avait des gens naturels et des gens affectés, mais pas d'époques naturelles et d'époques affectées. M. Raulin a levé les yeux au ciel et le reste de la société a rendu grâce aux dieux de n'être pas paradoxal comme nous autres pharisiens.

La France, ne partant pas pour la Syrie, n'a pas cru devoir prier Marie de bénir ses exploits. Nous avons une commission de l'Adresse qui n'a pas l'intention de mettre le feu à l'Europe. Cette commission est pleine d'académiciens qui ne peuvent pas manquer de nous faire parler avec dignité. C'est toujours autant de pris sur l'ennemi ; des belles phrases qui ne coûtent point de pleurs et qui ne font point verser de sang. Pour moi, je m'occupe si peu de politique, que je me suis enfoncé en Orient. J'ai relu VJtinérawe de M. de Chateaubriand, relu M. de Lamartine et M. Michaud. Je suis obligé de revenir sur

mes premiers jugements ; V Itinéraire m'a paru un peu décoloré ; les yeux sont faits à présent à une palette plus éclatante. Cet ouvrage qui passait pour trop brillante, il y a quelques années, est la sobriété même aujourd'hui. A côté de M. de Lamartine, c'est le son doux et mesuré d'une flûte au lieu de tout le fracas d'un orchestre moderne avec toutes les cordes du piano et tous les cris des instruments de cuivre, et il est vrai qu'il y a plus d'idées, plus de couleurs, plus de mouvement, plus de richesse dans M. de Lamartine ; mais on dirait que tout cela ne sort pas de lui et que c'est le temps qui le lui prête. Un même esprit ne peut avoir ni toutes ces idées, ni toutes ces couleurs. Il est, pour ainsi dire, une dizaine de personnes à la fois. On perd en sincérité et en simplicité ce qu'on gagne en luxe et en profusions de tout genre ; dans la multiplicité de ses points de vue, il semble loucher sur les objets. C'est de notre temps qu'on a inventé en philosophie une raison impersonnelle, qui n'est ni Dieu ni l'homme et qui est comme un lustre suspendu au-dessus de la tê-te du genre humain ; eyi effet, l'imagination et la raison de chacun ont bien l'air d'une raison et d'une imagination impersonnelles. Toutes les croyances, tous les instincts, tous les caprices, toutes les prétentions, tous les préjugés, toutes les hbertés de Tesprit, tous les cultes sont réunis à un degré impossible dans chacun, et l'esprit de l'homme, dans cette conciliation des contraires, en est arrivé précisément à servir Dieu et Mammon.

Lisez, je vous prie, tour à tour, quelques pages de M. de Chateaubriand et quelques pages de M. de Lamartine. Lisez dans l'un et dans l'autre, par exemple, les courses au bord de la mer Morte et du lac de

Tibériade. Aujourd'hui donc, il n'y a pas un écrivain dont l'imagination ne se nomme légion. On a une certaine rage à vouloir s'emparer de toute la nature, comme on faisait dire à Marie Stuart. On a si peu de vie intérieure, qu'on tâche de se faire une gerbe de tout ce qu'on glane par les champs d'autrui. Cela inspire peu d'affection pour chaque auteur. Là où il n'y a pas de moi^ il n'y a rien. Dans l'Odyssée, quand ses compagnons viennent demander au cyclope quel est celui qui fait tant de bruit dans sa caverne, il répond: Personne. C'est la devise de la littérature moderne.

Avez- vous reçu le ballot littéraire? l'autre ballot littéraire, car il me paraît que je viens d'en faire un aussi. Avez-vous reçu Michelet, Fauriel, les Niebebmgen, sir Samuel Romilly, l'atlas, la lampe, le loto, les cartes? De toute cette littérature, la lampe me paraît ce qui met le plus l'esprit en mouvement. Quand la nuit vient, qu'il fait triste au dedans et au dehors et qu'on apporte la lampe, le cercle d'or qu'elle dessine sur la table ranime les pensées. Tous les temps qui ne sont plus, toutes les soirées qui ont disparu, semblent passer tristement, mais doucement, sous vos yeux dans l'éclat de la lumière. Malheureusement, je tourne à avoir mal aux yeux, et c'est un livre que je ne pourrai bientôt plus lire que les souvenirs du passé dans les rayons d'une lampe.

GIV.

A LA MÊME

Paris, 18 décembre 18'«0.

Paris est sans aucun intérêt à présent, s'il y a ja-

mais de Fintérêt à Paris. Les combats de l'Adresse sont finis et Napoléon est de nouveau rentré dans son repos. La cérémonie a été froide, au propre et au figuré, au dedans et au dehors. Je ne suis pas de ceux qui (rouvent que cette absence d'enthousiasme est, naturelle et de bon augure. Il est vrai que le luxe de papier doré qui a été déployé dans cette pompe ne parlait pas fortement aux imaginations. Vous avez vu que Victor Hugo n'a rien trouvé à dire que deux ou trois vers mélancoliques sur trois ou quatre cents mauvais vers :

Et la Diane, hclas ! cette voix de l'aurore, Ne le réveille pas I

On n'a eu des yeux que pour deux objets dans tout le cortège, le cercueil et le prince de Joinville. L'air hardi de. l'équipage de la Belle-Poule et la simplicité militaire de leur costume un peu sombre allaientmieux dans ces funérailles que toutes les aigles en papier doré qui s'envolaient de toutes les colonnes en carton. On dit, mais je ne l'ai pas vu, qu'au moment où on allait débarquer le cercueil sur le bord de la Seine, à Courbevoie, M. le maréchal Soult est allé sur le bâtiment, qu'il s'est agenouillé auprès du corps de son ancien général et qu'il a fondu en larmes. Pourquoi en serait-il autrement? Il a beau être préoccupé des intérêts d'aujourd'hui, l'imagination prend le dessus de temps en temps sur tous les hommes. La tête appuyée sur le drap funéraire, il aura rêvé à la mort qu'ils avaient vue, l'un et l'autre, passer si souvent d'un pas rapide auprès d'eux. Les souvenirs de la jeunesse ébranlent déjà beaucoup dans une vie ordinaire ; comment ne feraient-ils rien pour ceux qui étaient jeunes en Italie et en Moravie, dans les plus

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