I.ETTUES. 21 ;i
beaux jours d'une grande histoire ? Qui sait sur quels détails fiigilifs de cette première jeunesse s'arrêtait alors la mémoire du vieillard à genoux ? Pendant que les déclamateurs répétaient alors les noms de Lodi et de Rivoli, une parole d'affection qui lui sera revenue il la pensée, quelque circonstance insignifiante, en -apparence, de leur vie commune aura détendu cette âme rude. Au fond de tous les grands drames, les <^motions vraies partent de quelque source inconnue, et, dans les récits qui font pleurer les soldats d'Austerlitz, on s'étonnerait bien de ce qui émeut chacun dans le secret de son imagination.
Quoi qu'en disent les journaux, il y a eu peu de cris contre M. Guizot dans le cortège. Dans chaque légion, quelque cinquantaine de personnes criaient nonchalamment : A bas V homme de Gand ! C'était plutôt une plaisanterie de mauvais ton qu'un dessein de lui faire un mauvais parti. On avait eu quelques inquiétudes pour les hôtels d'Angleterre et de Russie, mais on avait sagement placé des bataillons d'infanterie à portée. Au fait, il n'y a eu aucune tentative d'insulte. Quand une grande cérémonie se prépare, il n'y a rien de triste comme l'intérieur des coulisses... On s'est indigné beaucoup de ce que, parmi les statues qui faisaient la haie devant le cercueil de l'empereur, on ait placé celle du grand Gondé à cause de la condamnation du duc d'Enghien et en effet, on avait donné l'air tout désolé au vainqueur de Rocroy attendant là, au passage, le vainqueur d'Iéna.
Vous ai-je dit que les trois volumes de M. de Lamennais n'avaient pas le sens commun ?
Ni moi non plus.
A LA MÊME
Paris, 2 janvier 1841.
Toujours est-il que je vous supplie très instamment de ne pas me prendre en déplaisance pour toutes les sottises découragées que je suis capable de dire. Je tâcherai d'en dire moins à l'avenir. Les idées déraisonnables finissent par fatiguer les esprits les plus élevés et les plus indulgents, bien que ce soient ceux-là qui par bonté et par étendue s'en fatiguent les derniers...
Il faut vivre continuellement dans ce vilain monde, sous peine de n'y rien comprendre, ce qui n'est pas une grande peine. Nous venons de passer la semaine dernière dans une grande dissipation de dîners en ville — chez madame de Boigne, chez M. Guizot, que sais-je encore ! Mais nous rentrons exactement à neuf heures pour ne pas décourager le petit nombre de ceux qui viennent le soir, c'est-à-dire M. Duvergierde Hauranne,M. Piscatory, M. deRémusat, M. Rossi, M. de Lascours, M. de Vandeuvre, M. de Ganouville. J'ai presque tout dit. C'est jeudi que nous avons dîné chez M. Guizot. Il n'y avait que la famille, sauf un membre du Parlement d'Angleterre, M. Milnes, du parti conservateur... Il y avait bien longtemps que je n'avais revu la salle à manger et le salon de la rue des Capucines. Rien n'y est changé, bien que six années se soient écoulées par toutes ces chambres. Nous avons eu l'autre jour, chez madame de Boigne, de petites discussions théologiques, M. Piscatory et moi. Gomme
deux mauvais sujets que nous ne sommes pas, nous disions, avec douceur, que l'homme n'était peut-être pas mauvais au fond. M. de Lascours semblait avoir quelque idée de nous faire un mauvais parti pour prouver le contraire ; madame de Boigne et madame de Ghastenay disaient dans un esprit chrétien, qu'après tout, il y avait beaucoup de bon dans la nature humaine. Quelqu'un les fit souvenir du péché originel qui leur revint en mémoire, mais qu'elles avaient oublié. N'en concluez rien contre leur orthodoxie, mais ce fait leur avait momentanément échappé, et, d'ailleurs, elles avaient étourdiment pensé que le baptême en finissait avec le péché originel. M. Sainte- Beuve écoutait dans un sentiment de conciliation. Du reste, il a conservé, je crois, beaucoup d'impression de son séjour dans le canton de Vaud. Il a causé sérieusement et très spirituellement sur le christianisme avec M. de Broglie et vous auriez été de l'avis de tous les deux.
Si je ris, ce n'est assurément pas par excès de gaieté. Je suis habituellement très en colère ou très découragé. Ce sont deux états peu aimables. Voilà les jours qui croissent et l'été qui vient au petit pas, mais il viendra probablement, et avec lui Goppet.
GVI.
A M. A. W. SCHLEGEL
Paris, 12 janvier 1841.
Cher monsieur.
Vous êtes bien bon de vous apercevoir de mon silence. Il est malheureusement déterminé, à mon I. 13
grand regret, par une atonie notable de l'intelligence, laquelle résulte d'une petite névralgie obstinée dans la tête. Vous comprenez que, me sentant stupide, je deviens encore beaucoup plus timide à vous fatiguer de moi ; mais, puisque vous voulez bien me supporter tel quel, je me propose d'abuser à l'avenir de votre permission.
En voyant nommer M. Victor Hugo de l'Académie française, vous aurez été ramené à penser que vous n'aviez pas la conscience bien nette sur tous les écarts de son imagination, et je dois vous avertir qu'il faut le traiter avec quelques égards, puisque, après tout, c'est vous qui avez mené à mal toute la génération romantique. C'est un très grand péché, mais je reconnais que vous pouvez plaider des circonstances atténuantes, à peu près comme Mirabeau pourrait plaider devant la postérité qu'il n'avait pas fait les violences absurdes de la Révolution. Toutefois, quand on a imprimé à son temps un grand mouvement, on est responsable, je dois vous le redire, de tout ce qui se passe dans le monde en vertu de ce mouvement. Pardon d'inquiéter si vivement votre conscience. Vous n'aviez peut-être pas pensé qu'un jour viendrait où l'on vous demanderait compte d'Hernani et de Lucrèce Borgia, mais il faut y regarder à deux fois avant de faire de grandes révolutions. Vous êtes dans le monde une demi-douzaine de révolutionnaires qui serez un peu embarrassés de vos descendants devant l'avenir. Bacon a fait tous les petits observateurs crottés qui trottent par le monde avec des monographies sur ceci et sur cela; Descartes, avec sa Méthode^ a émancipé une foule de beaux esprits qu'il valait mieux laisser sous le joug de l'autorité; je ne voudrais pas être à votre place, malgré la gloire qui vous re-
viendra d'Être la cause première de toutes les énormités littéraires de notre temps.
J'imaginais que le dernier été ne se passerait pas sans que vous fissiez une petite excursion en Normandie ou en Suisse; mais on me dit que vous entretenez d'autres desseins et que vous méditez un voyage à Berlin. Ce n'est pas le compte de tous vos amis, qui voudraient vous voir au milieu d'eux; mais ils finiront, j'en suis sûr, par aller à Bonn vous chercher, puisque vous ne voulez pas de l'air de France, qui n'est pas si malsain que vous croyez, pourtant.
GVII.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, samedi 23 janvier 1841.
Cet hiver de Genève est d'une inexprimable tristesse. Vous ôtes tout environnée de malades. Vous n'avez pas un moment de tranquillité ni de repos. Genève doit vous être aussi lamentable que la città dolente.
Il m'a fallu m'exécuter, hier vendredi, et aller à ce grand raout de madame d'Haussonville. J'en suis sorti avec un mouvement de joie extrême, m'en sentant quitte au moins pour quinze jours. Ce n'est pas que rien y soit plus ennuyeux que le monde luimôme, mais je n'ai jamais pu me faire aux inconnus, si souvent que je les voie.
... Je ne discute plus guère, tout le monde étant devenu orateur. 11 y a autour de moi une fièvre de conférences où l'on s'exerce à l'art de la parole.
Albert est d'une conférence, Othenin d'une conférence, Raulin d'une conférence. On joue, dans ces conférences, à la Chambre des députés. On discute sur le-s fortifications, sur les enfants des manufactures. On frotte l'ombre d'un carrosse avec l'ombre d'une brosse. Ces messieurs rentrent chez eux soucieux ou rayonnants, selon qu'il leur semble qu'ils ont eu un succès ou un échec. Non seulement Othenin est d'une conférence, mais il est d'une sous-conférence où l'on se prépare à bien parler à la conférence, pour, de là, bien parler à la Chambre des députés. Il faut que tout le monde s'amuse.
Qu'ai-je vu hier au grand cercle de madame d'Haussonville la mère? D'abord M. et madame Eynard et M.Ch.Eynard. — Madame Eynard en robe de velours rouge, très jolie pour tout vous dire. — Madame Anisson, madame de Lascours, madame de Langsdorff. Madame de Sainte-Aulaire était retenue chez elle par la migraine; mademoiselle Paule ; M. de Vandeuvre ; M. Rossi ; mais, tout autour, la rivière charriait les glaçons du faubourg Saint-Germain, que le soleil des révolutions n'a encore qu'à demi fondus. On parlait de quoi? Du bal de l'hôtel de ville, qui avait été bien brillant, et du bal du soir même à l'ambassade d'Angleterre ; du discours du maréchal Soult et des éternelles fortifications de Paris : « Engloutir un milliard sous des fossés ! mais c'est absurde ! Une ville comme Paris livrée aux horreurs d'un siège ! — Fi (lonc ! — Mais vraiment, c'est très dangereux. — On peut avoir l'idée de se défendre quand on est fortifié. — De mauvaises têtes pourraient avoir la pensée de refuser la porte à l'ennemi, et alors les bombes, les boulets rouges, les fusées à la congrève qui tomberaient sur tous ces petits Dunkerques qui sont dans
LETTHES. 221
ma jolie maison ! Le maréchal Soult, qui s'y connaît, vous le dira, etc., etc. — Allons prendre une glace.»
A LA MÊME
Paris, samedi 30 janvier 18 'il.
Nous devons bien vous ennuyer avec nos fortifications. Nous ne sommes pas encore sur le point d'en finir. Jl vous aura bien fallu vous faire une opinion là-dessus, malgré tous les termes de balistique qui s'y mêlent. Si vous avez une opinion, vous êtes assurément plus avancée que le ministère, lequel étonne beaucoup de monde par la modestie de ses incertitudes. Le maréchal Soult a un avis qui est contre le projet de loi qu'il a présenté, mais il déclare en même temps que le projet lui paraît fort bon et développe alternativement ses deux idées. M. le duc d'Orléans est des plus vifs pour l'adoption du projet tel qu'il est sorti de la commission. Le roi aussi. Les aides de camp de la maison royale sont également pleins d'ardeur. L'honorable bourgeoisie de Paris pense tout autrement.
Je ne suis guère du monde, car je ne compte pas pour la vie du monde un jour comme dimanche où, chez M. de Sacy, j'ai dîné avec deux abbés et un jeune jésuite fort doux et fort éclairé et fort fanatique en même temps ; mais, de ces deux abbés, l'un est M. de Feletz, de l'Académie française, un ancien rédacteur du Journal des Débats, qui se ferait scrupule de brûler le moindre philosophe de peur de se roussir un peu lui-môme. Je vis au sein du catholi-
cisme, comme vous voyez. Par compensation, j'ai lu toute la semaine ces Mémoires de philosophie que M. de *** a l'envie de publier prochainement ; ceux-là n'ont rien d'ecclésiastique. Vous liriez ces deux volumes, si jamais il se résout à en faire deux volumes, avec grand plaisir. C'est Descartes et Kant mis à la portée des plus faibles intelligences ; il suffit, pour comprendre, d'avoir beaucoup d'esprit et pas du tout de science. Vous avez certainement une de ces deux qualités. Bien que ces Mémoires soient intéressants et instructifs, ils me semblent déjà passés de mode, et pourtant il y a dix ans à peine qu'ils ont été écrits et sur des sujets immuables de leur nature. Dites-moi pourquoi il y a une mode même en philosophie. Il y en a bien une en musique. La mode dans les sensations les plus confuses et dans les idées les plus profondes, cela est singulier, mais, après tout, cela s'explique. La musique provoque des pensées embrouillées qu'on se fatigue enfin de ne pouvoir démêler, et on demande un autre air. La philosophie résout des doutes qui sortent du grand océan que nous regardons sans cesse, mais l'un de ces doutes n'a pas plus tôt disparu sous le joug de la réflexion qu'il en sort un autre, et ainsi de suite à l'infini. C'est ce passage d'une inquiétude à une autre qui fait aussi la mode en métaphysique. Je vous avertis que je sais aussi pourquoi les femmes changent la mode de leurs bonnets et la coupe de leurs robes ; mais ceci est une autre paire de manches et j'y reviendrai une autre fois. Voyez-vous que les jours allongent? Êtes-vous sensible à ce plaisir de vous sentir portée vers l'été ? C'est un des plaisirs les plus vifs que j'aie à présent, ce qui ne suppose pas une existence bien animée. La Tie est un peu décolorée quand un de ses plus grands
événements est la place qu'on occupe dans le zodiaque. Tout s'éteint successivement au dedans de soi ; aujourd'hui une lumière, demain une autre, jusqu'à ce que la nuit arrive à sa perfection. Il n'y a plus que la lumière qui ranime un peu. Quand la fille du roi est jeune, sa joie comme sa beauté vient du dedans ; quand la pauvre fille vieillit, le peu de joie qui lui reste vient du dehors.
Je n'entends parler ici d'aucun livre qui mérite de vous être envoyé. Il ne paraît que des plans de Paris fortifié. Avez -vous lu les lettres faussement attribuées au roi? Je parle de celles qui datent de sa royauté. Cela s'est, dit-on, fabriqué en Angleterre par une madame Ida Saint-Elme, auteur des Mémoires d'une contemporaine, qu'assurément vous n'avez jamais ouverts. Cette estimable personne a été, soit simultanément, soit successivement, attachée au général Moreau, à M. de Talleyrand, etc., etc. Elle imite les écritures des grands personnages avec une certaine industrie. On assure que le dernier chefd'œuvre lui a été acheté 50,000 fr. par MM. ***. Si,' par suite du procès, ils sont condamnés à 50,000 fr. d'amende, ce sera 100,C00 fr. bien employés, j'espère.
A LA MÊME
Paris, samedi G février 1841.
J'ai éprouvé un grand plaisir à savoir que votre portefeuille était retrouvé. Il doit ôtre salutaire de revenir sur tous les mauvais soupçons qu'excitait la disparition de ce portefeuille. Je pourrais faire sur
l'art de soupçonner son prochain un très joli discours, étant un des êtres vivants les plus soupçonneux ; aussi, toutes les fois que je lis cette vérité qui se trouve un peu partout : Les grandes âmes sont inaccessibles au soupçon, je rougis de honte, et je pense que j'ai une toute petite âme.
Cette petite âme a été très sensible au grand succès de la loi sur les fortifications. M. de Broglie parlera, j'espère, à la Chambre des pairs. Il le doit à ses amis, comme à ses adversaires poUtiques ; mais il entre depuis deux jours dans les voies du découragement, disant que tous les arguments sont usés, qu'il n'y a plus rien à dire, pas d'objections à réfuter ; j'espère que c'est une impression passagère qu'il a là. Ce serait donner sa démission de tout si, dans sa situation et avec l'attitude qu'il a prise dans les conversations sur ce sujet, il laissait passer la question devant lui sans rien dire. Je le trouve plus triste que de coutume encore ces jours-ci. Vous n'avez pas idée des efforts qu'il a faits tout cet hiver pour rendre la vie aussi douce que possible autour de lui. C'est la sagesse et la bonté appliquées à bien faire autour de soi avec une admirable persévérance. Cela est très beau et très triste, dans un si grand isolement.
Je me figure que M. de Broglie vous parle de la politique du pays, ce qui fait que je vous tiens extrêmement peu au courant là-dessus. Pour le moment, le vent ne souffle pas ; on n'a sur le bâtiment que ce petit mouvement qu'il fait sur lui-même quand il s'arrête. L'Orient se rendort.
LETTRES. 22o
ex.
A LA MÊME
Paris, samedi 13 février 1841.
Je voudrais vous aller voir dans votre petit salon bleu. Paul vous tire, j'espère, quelquefois, de vos tristes pensées. Le pauvre petit est l'avenir en personne. Je serais volontiers de votre sentiment et de l'avis de M. Koekdorfer sur les exercices de la mémoire. Je les tiens pour très fatigants quand ils sont sérieux et pour très délayants quand ils sont faits négligemment. L'enfant barbôtle quelques mots, regarde en l'air, rêve à mille fantaisies, se répète encore quelques mots ; il finit par ne rien savoir, ou bien il s'enfle outre mesure les artères de son misérable petit cerveau sans grand profit pour l'ensemble de l'intelligence et au détriment probable de sa santé. En tout cas, il y a une méthode d'apprendre par cœur, et il faut l'enseigner aux enfants quand on veut à toute force qu'ils apprennent par cœur. 11 faut que ce soit à très petites doses, phrase par phrase, et en désignant b. leur attention soit le tour particulier de la phrase, soit un mot singulier, enfin quelque chose qui les frappe assez pour que, le livre fermé, il y ait un petit clou dans leur tôte où soit accroché le passage à retenir, mais cela est toujours fatigant pour eux. Je crois qu'il ne faut pas se laisser tromper sur la durée du travail et la longueur des leçons dans les collèges. L'enfant échappe par l'inattention complète à ce fardeau. 11 répète mécaniquement sans penser. A la longue, il reste quelque chose, mais on n'exige
heureusement pas d'eux Ténergie de l'attention... Les enfants débutent en tout par les questions auxquelles il n'y a pas de réponse ; jusqu'à ce qu'ils se soient accoutumés au joug des traditions en tout genre, ils sont aussi curieux et aussi impertinents que les plus hardis métaphysiciens.
Je ne sais d'où vous vient votre impression sur le style de M***. Ce que j'ai entendu de lui ne m'avait pas frappé ainsi. En admettant votre façon de le juger, elle se peut très bien expliquer par le milieu littéraire dans lequel il vit. Pour chaque pays, il y a une foule de locutions, de formes de pensées, d'habitudes d'images qui vous prennent dès la première enfance et qui ont leur origine dans tout le passé de ce pays. Il est certain que la théologie, par exemple, a, en Suisse, un peu de jargon particulier, quelque chose de raide et de sentimental tout ensemble qui blesse l'oreille, on ne sait pourquoi, mais qui provient sans doute d'un état d'émotion et de lutte où la société religieuse a été tenue longtemps par la guerre et la persécution. Quand le principe de ces formes de langage a disparu, l'habitude persiste et tout cela a juste la bonne grâce d'un tic nerveux après une grande secousse. Je crois que l'on trouverait à expliquer par là beaucoup des disgrâces du style là où l'air ne s'est pas souvent renouvelé depuis les grands combats de la Réforme. Pour échapper à cela, il faut se désorienter, vivre jusqu'à l'habitude dans les grandes littératures nées sous une autre étoile, vivre avec Bossuet, avec Massillon, avec Pascal, non pas pour savoir leurs pensées, mais pour parler involontairement ce langage plus simple. Je ferais plus, si j'étais prédicateur, ce qu'à Dieu ne plaise et ce qui ne plairait pas à Dieu ; j'étudierais le
style des plus grands adversaires du christianisme pour prendre un peu de cet esprit nouveau qui doit animer les vieux enseignements, non pas que je voulusse prendre, comme l'a fait M. de Maistre et son école, l'insolence, l'orgueil, la violence et l'arrogance logique de mes ennemis, de manière à défendre l'humilité chrétienne avec le dédain superhe de l'esprit philosophique, je parle de quelque chose de plus profond, caché dans ces écrivains que le docteur Gbalmers appelle ks infidèles ; le sang jeune et actif, qui répand la vie dans tout ; la sobriété et la force, et l'émotion contenue de la Profession de foi du vicaire savoyard. Le christianisme peut parler ce langage et l'accommoder à ses pensées. D'ordinaire, les discours de la chaire, quand ils n'ont pas, comme ici, l'air à la dernière mode, qui est choquant, ont je ne sais quoi de caduc dans l'expression qui rappelle l'air d'une chambre dont les fenêtres n'ont pas été ouvertes depuis des années. Conseillez à M*** de vivre dans l'intimité de Bossuet et de J.-J. Rousseau. S'ils se battent devant lui, qu'il les laisse faire ; tous les coups sont bons pour lui qui est calviniste, mais la jeunesse de ces grands esprits éveille des idées nouvelles et on peut détourner ces belles eaux sur de meilleures terres.
Tout va comme de coutume ici. Je vois que je ne vous donne aucune nouvelle. Aussi bien n'y en a-t-il pas.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 18 mars 1841.
Pour le moment, je suis hanté par mes fanto-
mes. J'en ai toujours une demi-douzaine au fond de mon imagination ; mais, comme sur un vaisseau bien ordonné, il n'y en a guère qu'un des principaux à la fois qui est sur le pont comme pour faire son quart. Dès que celui-là part, un autre sort de l'entre-pont et vient se mettre au pied du grand mât. J'ai passé d'ailleurs ma vie ainsi, et je crois bien que, à tout prendre, je suis une des plus misérables créatures du monde, sans qu'il y paraisse beaucoup, et malgré une sorte d'égalité d'humeur assez agréable au dehors, à ce qu'on dit. Si je faisais le compte de mes jours et de mes heures un peu exactement, le dénombrement des moments agréables ne me donnerait aucune envie de rire. Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela, car ce ne vous est pas un grand agrément de me savoir cet insupportable malaise. Mais on a des amis pour leur faire de la peine, n'est-il pas Trai ? Il y a pourtant une mesure, et je finis.
Je ne sais rien de l'article de M. Sainte-Beuve que ce que vous voulez bien m'en dire, et votre ingratitude est très grande de n'avoir pas vu que je n'avais pas même coupé les feuillets pour vous envoyer plus tôt le livre. C'est peut-être un défaut que vous ne vous connaissiez pas. C'est la compensation des défauts dont vous vous accusez sans les avoir. J'ai déjà remarqué que vous vous jugiez très mal, et les autres aussi. Seulement, la bonne part est pour les autres dans vos jugements. Cela s'appelle avoir beaucoup de quant aux autres, si je ne me trompe. N'en sommes-nous pas déjà tombés d'accord ? J'ai vu jeudi au soir les petites Sainte-Aulaire. Étioles sera ménagé, s'il y a jamais un déluge, car il serait possible d'y trouver une demi-douzaine de personnes en qui il n'y a guère que du bien et pas un mauvais instinct. Cela
est extrômemcnt rare partout ailleurs que dans la vallée d'Étiolés. Je voudrais savoir alors pourquoi la fièvre court là comme ailleurs. (Prenez garde à l'air du soir !)
Savez-vous que je ne reçois plus du tout de nouvelles de Suisse ? Je crois que je vais déclarer la guerre à ce pays. J'ai quelque idée que tous mes amis finiront par me prendre successivement en guignon, pour une raison, pour une autre, ou sans raison. C'est le déclin assez naturel de la vie. Une lumière s'éteint, puis une seconde, puis viennent les grandes ombres, et puis l'obscurité totale. Je vois poindre cette obscurité qui me menace aussi du côté de***, et je n'en puis rien dire, sinon que c'est très triste. J'espère que tout ce petit bavardage mélancolique ne vous arrivera qu'à Paris.
GXII.
A LA MÊME
Paris, mardi IG avril I8U.
Qu'ai-je fait depuis mardi? Mais pas grand'chose. Je suis resté d'abord jusqu'à six heures chez mademoiselle Blanche, et je ne me souviens plus d'un mot de ce que nous avons pu dire. Probablement un peu de métaphysique autour du prochain, mais je n'en sais plus rien. Nous n'avons dit ni bien ni mal d'aucun de nos amis, cela est certain. Mademoiselle Blanche n'en dit jamais de mal, et moi jamais de bien. Je suis rentré dans ma tanière vers six heures et j'ai lu. Quoi ? Je ne sais plus, non plus. Vous savez que je lis un peu comme les autres se chauffent ou se promè-
lient, sans y penser. Puis est venue la soirée, qui ressemble à toutes les soirées, qui passe lentement et qui est vue oubliée. Pour dimanche, j'ai eu, vers deux heures, une petite visite de Louise, que j'ai obligée à entendre les plus belles pages du voyage de notre Edgar en Grèce. Elle a montré plus de goût que bien d'autres, et a trouvé charmante la description de la demeure d'une famille grecque se composant d'un homme, d'une femme, de deux gros lévriers et d'un enfant.
(Ici, je suis interrompu dans ma lettre par un excellent homme qui tient beaucoup plus à ce que son neveu soit recommandé à M. Guizot qu'à me laisser continuer de vous écrire. 11 reste chez moi deux heures entières à me dire qu'il abuse de ma patience.)
Donc, Louise a trouvé charmante cette maison perdue dans des bois d'oliviers, non loin des ruines de Sparte. Puis elle a quitté M. Quinet pour aller entendre un sermon de M. de Bonnechose, lequel, dit-on, ne valait pas grand'chose. Le soir, M. Raulin et mademoiselle Blanche sont venus dîner, et aussi Louise. On s'est moqué d'un grand rapport de M. de Lamartine sur la propriété littéraire. Vous êtes priée de le trouver mauvais. Tout l'esprit du monde n'empêche pas qu'on ne fasse les erreurs les plus énormes en fait de jugement, quand on est à la campagne, et à propos d'esprit et d'imagination, vous devriez écrire quelque chose, mais sans vous fatiguer. Pourquoi n'essayeriez-vous pas, après avoir lu quoi que ce soit, de le critiquer d'après vos propres impressions ? Vous me montreriez ce petit travail, et je vous ferais une critique sur votre critique. J'attacherais un peu de plomb à cette gaze. Vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'imagination élégante et inconnue de vous dans ce que vous écrivez.
Me voici à lundi. J'étais allé, j'oublie de le dire, dimanche, vers cinq heures, à votre porte, demander si mademoiselle Blanche Pomaret était chez elle, mais il me fut répondu qu'elle était au sermon. Hier lundi, écrit ù madame de Staël, et à Naples, à M. de Lutteroth, puis allé au fond de la rue de Clichy, chez M. Grandpierre, pour lui parler des femmes Bechuanas, qui habitent au nord de la Cafrerie, et dont il s'agit de faire imprimer les poésies à l'Imprimerie royale. Puis, rentré chez moi, outré de fatigue et d'une humeur de chien. Heureusement je n'ai rencontré personne sur qui faire tomber cette humeur. Je me suis donc stupidement couché et endormi, quand on est venu m'annoncer mademoiselle Blanche qui venait me charger d'une affaire étrangère. Puis, rentré dans mon sommeil, dans un coin du salon. Réveillé de nouveau par une visite de M. Léon de Laborde. Dîné chez madame de Sainte-Aulaire, avec Louise et Albert. Le tout sur un grand fonds de fatigue et un petit mal de tête.
Voilà le très fidèle journal de ma vie extérieure. Au dedans, je pense très peu et je vis dans un grand découragement et une très raisonnable dose de tristesse.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, samedi 22 mai 1841.
Vous n'avez pas dit. si vous aviez reçu les volumes du Dictionnaire d'histoire naturelle, ni s'ils vous convenaient. C'est, je crois, très exactement ce que vous désiriez, et Paul y trouvera bien des singes, et des
ours, et des serpents ; j'entends dire qu'il tient de ces trois sortes d'animaux et qu'il a de commun avec eux tous de ne pas écrire lisiblement.
Tout le monde déserte Paris. M. Raulin voudrait bien vous écrire, mais il prétend qu'il craint de vous ennuyer; je l'ai rassuré de mon mieux. C'est une affection très précieuse que celle de M. Raulin ; elle n'est pas susceptible de variation ; il plongera sur-lechamp pour aller chercher une épingle, si l'on tient le moins du monde à cette épingle, et il ne demande pas qu'on lui en sache gré. Il n'est point soupçonneux; s'il lui arrivait de blâmer durement ses amis, ce serait après y avoir -regardé longtemps, et point par distraction ni par un mélange d'emportement fantasque et de négligence à y regarder de près... A le voir si bienveillant et si occupé des autres, je suis plus convaincu que jamais qu'un peu de vivacité morale guérit toutes ces agitations maladives qui attaquent les esprits. Il n'est ni orgueilleux, ni amateur de lui-même ; il aime la vérité, qu'il la trouve ou qu'on la lui offre; il cherche le Beau et le Bien. Je crois bien pourtant que les figures élégantes de Raphaël lui paraissent plus conformes à la volonté de Dieu que celles qu'il pourrait à présent rencontrer à la Chapelle ou à Saint-Thomas d'Aquin. Il aime autant le Beau que le Juste, ou à peu près, et, s'il devait voyager avec le Beau en l'absence du Juste, je crois bien qu'il faudrait mettre un ange sur le siège de la voiture pour avertir à chaque relais le pauvre Raulin de ne se pas laisser aller à un seul principe.
M. Piscatory a écrit de Toulon à M. de Broglie. Il est à présent à Athènes très probablement. Il y a quinze ans qu'il parcourait.ce pays le fusil sur lépaule, conduisant des recrues de la Morée aux chefs de l'in-
SLirrection. Il a vieilli depuis. La lumière et les montagnes vont lui rappeler tristement sa jeunesse écoulée. 11 faut bien que la vie ne vaille pas grand argent puisque le temps où on espérait quelque chose est si triste pour tous sans exception ; triste pour ceux qui sont seuls, triste pour ceux qui restent seuls, triste pour ceux à qui demeurent encore tous les biens de la vie. 11 a laissé en France une jeune femme bien aimable et deux enfants; il est très honoré dans son pays; il sera probablement un jour quelque chose comme ministre; il n'a rien à souhaiter, et pourtant il doit y avoir bien loin de cette vie facile et heureuse à tout ce qui lui passait par la tête à vingt ans, quand il allait rêvant à l'avenir, de Napoli à Argos, entre la mer et les montagnes. Je remarque que je ne parle jamais que du passé, et cela s'appelle radoter.
A MADAME DU PARQUET
Paris, 25 mai 18 il.
Je voudrais bien vous trouver un peu en train du travail sur Chalmers. Ce serait une belle et bonne action que de le bien traduire. Je suis tout prêt à y mettre une préface extrêmement spirituelle ; je dis spirituelle dans le sens spirituel, afin de ne pas confondre. Si votre traduction avait le degré de clarté de mon langage, ce serait un beau-chef-d'œuvre, n'estil pas vrai?
Pour vous rendre compte de notre temps à Paris, je vous avouerai que je suis allé au Salon lundi, et puis encore hier samedi, avec M. Raulin et M. Rossi ;
lundi, avec M. de Langsdorff. Le lundi est un des jours les plus privilégiés de la semaine, et il fallait voir avec quel juste sentiment d'orgueil on se promène dans ces vastes salles, qui pouvaient d'un moment à l'autre être visitées par des princes et des princesses. A propos de princesses, j'ai eu l'autre jour occasion d'entendre le récit de l'arrivée, au ministère de l'intérieur, de l'infortunée donalsabella de Bourbon. Je ne sais s'il faut l'attribuer à l'illusion que produit l'éclat des couronnes, mais elle a paru très aimable et assez jolie à ceux qui l'ont vue ce jour-là. Elle a toute la décision d'un petit page. Elle raconte en riant qu'elle a fait une grande peur au bourgmestre de Namur en lui présentant le canon d'un pistolet qui était sur la table de M. G... Elle comptait malicieusement sur ses doigts tous les désagréments arrivés à son excellente mère depuis une quinzaine de jours, l'évasion de sa fille, l'arrivée de la reine Christine à Paris et la régence d'Espartero à Madrid. Elle disait, d'un air consterné et moqueur : « Figurez-vous que ma mère voulait faire un régent de mon pauvre père ! » Enfin on l'a trouvée fort gentille. Malheureusement il y a tout à parier qu'elle sera fort malheureuse de son mariage. On l'a expédiée sur Bruxelles avec son chambellan et une camériste. Sa mère n'a pas voulu la voir, et son père n'a pas osé, par crainte de sa mère, qui est excessivement résolue.
J'oubliais le Salon et Y Eve de M. Raulin pour cette princesse fugitive. Je crois que dona Isabella ne se serait pas laissé séduire par ce petit serpent, qui a une déplorable tournure; mais l'Eve est belle, quoi qu'on en dise universellement. Le malheur est que le pauvre peintre l'a mise dans un paysage et au milieu de couleurs qui sont plus singulières qu'idéales. Il a
voulu donner au monde antédiluvien une autre forme que la beauté de la nature d'aujourd'hui; mais, dans ce qui est de formes déterminées, l'imagination ne doit pas beaucoup inventer, sous peine do ridicule. Il ne faut pas vouloir rêver beaucoup plus haut que la réalité. L'espritn'a pas possibilité de créer d'autres fleurs sous d'autres cieux. Il est bien entendu que je ne parle que du monde matériel. C'est l'entreprise de refaire les rayons du prisme. Vous ne' m'avez pas dit assez de bien du grand pastel qui représente un jeune homme qui tient une fronde. J'aime beaucoup cette fierté rêveuse et toute sauvage. On dirait qu'il s'est enivré de la senteur des bruyères et des pins. Le petit docteur qui est en face me plaît moins; il a passé ses examens à la faculté des lettres... Ce petit sauvage qui a tué une corneille doit plaire à M. Jouffroy. On devrait rencontrer de ces fîgures-là dans les montagnes autour de Besançon, mais je n'y ai jamais vu, sauf M. Jouffroy, que des visages très civilisés. Ils ont l'air de penser beaucoup plus au prix du seigle qu'au vent qui souffle sur les hauteurs et à l'aigle qui s'en va vers les Alpes par-dessus les lacs qui réfléchissent son vol silencieux.
A M. LE PRINCE DE BROGLIE
Paris, vendredi 4 juin 1841.
Mon cher ami, h mon premier rayon de santé, je me lèverai certainement à l'horizon de Gurcy. Gurcy et tous ses habitants me manquent depuis longtemps ; mais, pour le quart d'heure, je ne puis avancer, et il n'y a pas un souffle d'air dans la petite voile déchirée
qui pousse ma petite barque en temps ordinaire. Vous pourrez rire tant que vous voudrez. Celui qui n'a pas mal à la tête, que sait-il?
Je t'avertis que j'ai reçu une lettre de Louise, beaucoup plus bienveillante que la tienne. Elle est autrement pitoyable que toi. Apropos, au Théâlre-Français, on comprend très mal la signification de pitoyable. Pitoyable veut dire accessible à la pitié, et non digne de pitié. On ne dirait pas bien : « M. *** a un air pitoyable à la tribune, » on dit alors piteux; mais il est familier, à ce que dit l'Académie. Et qu'est-ce que vous avez pensé du discours, à l'Académie, de M. Victor Hugo? Pour vous dire l'opinion de tout le monde, il n'a eu aucun succès... Je n'ai pas encore lu le discours de M. de Salvandy, je n'en parle que par ouï-dire; mais il est généralement reconnu qu'il était d'une modération pléthorique qui a touché aux larmes les conservateurs. Le pauvre Victor Hugo en a été pour son émotion. Ayant lu son discours, j'ai quelque penchant à y trouver du talent. Pour vous tous, et pour moi peut-être, les idées sont communes; mais lui ne les a vues que dans des images, et par là il échappe à la vulgarité. Tout cela s'est transformé sous le soleil et. dans les ombres de l'imagination. C'est comme une vieille maison de plâtre, vieille et non ancienne, qui serait toute couverte delà triste et éclatante végétation qui pend sur les murs cyclopéens de la Messénie.
Veux-tu dire à Louise que madame la duchesse d'Orléans a paru plus belle dans son petit chapeau blanc, garni au dedans de roses pâles, quele bon sens de M. de Salvandy et que l'imagination guerrière et rêveuse de Victor Hugo ? M. le duc d'Orléans entrant à l'Académie fut reçu par le secrétaire perpétuel,
qui lui dit: « Il me semble, monseigneur, que c'est la première fois que Votre Altesse royale vient à l'Institut. » A quoi Son Altesse royale répondit que ce n'était pas la première fois qu'elle avait eu le désir d'y venir. Je crois que ce ne sera pas non plus la dernière. Adieu, mon cher ami. J'écrirai demain à ceux qui valent mieux que toi.
GXYI.
A MADAME LA VICOMTESSE d'h AU SS ONVILLE.
Paris, 11 juin 1841.
C'est très bien de répondre vite, madame. Si j'avais pu trouver un cœur qui me répondît, j'entends parla uniquement quelqu'un qui répondît exactement à mes lettres, j'aurais déjà le nom d^exactineû, qu'avait autrefois Albert ; mais on n'est pas plus tôt empressé avec les gens qu'ils vous négligent, et pas plus tard que demain je n'aurai pas de réponse de vous. Vous verrez si je n'ai pas raion.
Pourquoi me dites-vous que vous trouvez que, malgré toute sa grâce et son esprit, *** a quelque chose d'un peu affecté qui vous plaît de moins en moins ? Je ne lui ai jamais trouvé une ombre d'affectation. On prend trop vite pour affectation un petit effort pour laisser ses pensées dans l'ordre, une volonté un peu persévérante pour gouverner des facultés. Si l'on n'y tient la main, il y a toujours une faculté qui l'emporte, dont le développement est toujours plus facile et plus agréable ; quand on lui laisse tout envahir, l'harmonie est détruite. C'est à savoir, si l'on veut un beau jardin bien cultivé et bien aéré, avec de belles
fleurs et de grandes eaux; — pour cela, il y faut du soin; ou si l'on préfère un grand arbre et, au loin, sous son ombre, des broussailles et un joli petit marais : pour cela, il n'y a qu'à laisser faire la nature, car la nature, comme on l'entend, est un des plus mauvais sujets de la terre.
Vous êtes en verve, obère madame, et, après avoir horriblement traité ce pauvre ***, voilà que vous trouvez madame A... d'une intolérance révoltante à propos de cette question que vous avez débattue sur la philosophie et la religion. Je suis assez de l'avis de madame A... sur ce point, mais gardez pour un autre l'expression dont vous vous servez contre elle ; un esprit comme la ligne ^ tout en longueur ou, si vous voulez, en hauteur. La forme est très spirituelle, mais elle n'est pas applicable. Il y a peu d'esprits plus doux et plus compréhensifs que celui de madame A. . . 11 se trouvera pourtant qu'une fois dans ma vie je serai plus bienveillant que vous. Pour le fond même de la question, je suis contre le Dieu des bonnes gens. C'est un Dieu qui n'entre pas très avant dans l'imagination. Il n'habite réellement que dans la déclamation. Il ne se révèle dans sa douceur et sa bonté qu'à ceux qui ont bu du vin de Champagne. C'est même un argument décisif contre ce Dieu, qu'il n'ait guère jamais suffi qu'à ceux qui ne pensent à lui que très rarement. Ceux qui voudraient vivre en intimité avec lui lui trouveraient d'énormes défauts : égoïste, distrait par les grandes affaires, se plaisant dans l'éclat et dans l'orage ; si vous le cherchez dans l'ombre, il n'y est pas ; son image disparaît de l'esprit quand ses œuvres se cachent ; ne parlant que par lois générales, dures et inexorables comme des roues d'acier emportées par une volonté d'airain ; mais tous ces petits défauts
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s'oublient quand on le chante sur un air animé, par un soir d'été et tandis que toutes les images de la vie passent et repassent devant vous dans un beau jardin, s'il ne fait pas humide, si l'on n'a pas mal à la tête ou aux dents. Donc, madame A... a raison.
Je vous supplie de ne plus me parler sur ce ton de Walter Scott. Il est pour moi ce que Raphaël est pour M. Ingres. Pourquoi faites-vous, en vous-même, cette réflexion désobligeante, que M. Ingres es't encore plus près de Raphaël que moi de Walter Scott? Est-ce que l'admiration n'élève pas jusqu'à l'objet admiré ? Je l'ai souvent entendu dire. Il est vrai que je n'en crois rien.
GXYII,
A MADAME DU PARQUET
Paris, 23 juin 1841.
On me dit que toute la vallée d'Étiolés va se jeter aujourd'hui, de six à huit, dans les bras du clergé. Je ne me figure pas bien un dîner ecclésiastique. Le menu en a-t-il été réglé dans le concile de Trente? Ce sera tout un concile que ce dîner. M. l'archevêque de Paris n'y sera-t-il pas? M. le garde des sceaux ne viendra-t-il pas mêler ses grâces laïques à toutes ces fleurs mystiques ? Je donnerais beaucoup pour assister à celte assemblée et je suis bien certain qu'en ma qualité de profane, je semis tout scandalisé et que j'aurais tort d'être si scandalisé. Enfin, je vous prie de me raconter comment se passe un dîner entre de belles dames et de grands évêques. Est- on reçu en descendant de voiture par des enfants de chœur? N'allez pas, je vous en conjure, trouver mauvais cet
enfantillage de questions. Ne vous ai-je pas déjà dit que j'aimais assez les personnes ecclésiastiques? Ils regardent le monde par un autre côté que le reste du troupeau des hommes. Ils ont de graudes vertus et de petits défauts. Ils ont de la douceur et de la patience avec les travers de chacun. Ils ne sont pas superbes, médisants, envieux, amateurs de querelles. Ils croient que l'homme n'est pas tout d'une pièce et qu'il peut changer et s'améliorer. Ils n'ont pas tous ces insolents partis pris de chacun sur chacun. Voyez cependant ; je n'en suis pas très sûr, j'aime mieux attendre vos nouvelles de demain et savoir si l'on n'a pas mangé le prochain entre brebis. Nous mangeons ici très peu de prochain, surtout moi qui ai mal à la tête. Depuis que je ne suis pas allé à Gurcy, tous mes amis s'imaginent que ce mal de tête est un prétexte pour ne pas bouger. On ne croit pas possible dans ce monde actif qu'un homme soit malade plusieurs années de suite. Il n'en est pas moins vrai que le rhumatisme m'annule absolument et que je suis obligé de me conformer à toutes ses fantaisies. M. de Langsdorff a dîné hier ici. Il se préparait aussi à dîner aujourd'hui en Paradis terrestre... au siège épiscopal d'Évreux.
GXVIII.
A LA MÊME
Paris, vendredi 25 juin 1841.
J'ai lu avec un extrême intérêt le récit dnconvivium relijiosum. Il y a dans Érasme, si je m'en souviens bien, un dialogue entre des personnes d'I-^glise qui viennent passer un dimanche à la campagne, mais
ce ne sont pas d'aussi grands dignitaires que dans votre fùte de l'autre jour, et certainement il n'y a pas de belles dames. Je ne me rappelle pas non plus qu'il se trouve parmi les convives un archevêque ayant la migraine, bien moins encore une jeune femme qui cherche à faire tourner la tête d'un précepteur de rois. Ceci n'est pas du tout correct, et il paraît bien que le diable se glisse partout et sous toutes les formes. M. T... est un homme grave, qui est arrivé à faire son salut à la Cour, ce qui est difficile. Il n'est pas du tout joli, quand il regarde aux choses éternelles, de vouloir lui faire tourner la tête d'un autre côté. 11 ne faut pas troubler le repos des pauvres philosophes échappés des limbes du xviu® siècle. L'archevêque, son secrétaire, l'internonce et les ecclésiastiques qui l'accompagnaient vous auraient dit la même chose. Nouvelle preuve que, si l'on peut faire son salut partout, on peut aussi partout faire le contraire. Je vois bien que, comme vous me le dites, iont s est passé gaiement. M. l'internonce n'a pas l'air mélancolique. La paix de l'âme donne la santé. Je.suis presque sûr qu'il ne se prend jamais à soupirer au souvenir de la grande tristesse des horizons romains, et je ne serais pas étonné que les notes plaintives de VAve Maria, qui descendent sur Rome au coucher du soleil, lui rappelassent seulement l'heure du souper. Sérieusement, c'est un bon et excellent homme, et personne n'est obligé à la mélancolie, laquelle produit une grande quantité de sots qui n'ont ni la bonne santé ni l'esprit de l'internonce. Je ne puis pas vous cacher que ce n'est pas bien à un maître de maison de mettre sur la table au premier service la question de savoir pourquoi la gourmandise est un péché mortel. 11 semble que les âmes dé- I 14.
licates ont dîné quand on les agile par de pareils problèmes. Un morceau de pain sec, un verre d'eau et cette question-là, en voilà pour suffire chrétiennement aux trois services. J'espère que le cuisinier de monseigneur ne se livre pas exclusivement à cette polémique un peu sèche. Ce n'est pas la peine de pendre sa crémaillère pour ne mettre que cette idée dans sa marmite. Maintenant, s'il faut tranche?' la question, il est clair que la gourmandise est un péché mortel parce qu'elle arrête l'essor de l'esprit, et qu'elle concentre, d'une manière plus ou moins durable, l'activité de l'âme sur des satisfactions vulgaires qui n'ont aucun rapport avec le monde supérieur. Nulle part n'éclate davantage ce qu'il y a de fugitif dans les plaisirs de la terre. Le serviteur qui distribue par ordre de son maître les vins encore tout embrasés des feux qui brûlent Samos ou Chypre, n'a pas plus tôt fait quelques pas autour de la table, que, regardant à travers le cristal transparent, il ne voit plus que le vide, ce vide qui est au fond de tout, et il dit : Je n'ai fait que passerait n était déjà plus. « François, demandez d'autres bouteilles ! » Mais celles-là aussi disparaîtront à leur tour, et le cœur agité de l'homme ne saurait rien trouver qui comblât ses désirs. En vain, M. Moët, en vain, etc., etc.
Le bonheur des gourmands comme un torrent s'écoule ! ,
N'est-ce pas à peu près ainsi que cette partie de la morale a été traitée pendant la soirée de jeudi? J'aurais bien voulu voir comment M. de Langsdorff s'est comporté au couvent. Comme il est très sympathique, il n'a pas besoin d'être du tout hypocrite.
Vous ne me dites pas votre avis sur l'esprit de M. T... C'est assurément un esprit distingué, mais
sans flexibilité et sans beaucoup de tact. Une colonne vertébrale en cuivre recouverte d'une peau de chagrin. Je l'ai connu avec une intelligence libre et altière. Il avait l'air d'un jeune loup sortant des bois, altéré de nouveautés et de paradoxes audacieux. D'ailleurs un loup très honnête et très rangé. 11 habitait deux jolies petites chambres très propres, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève. Il rêvait au Dante et à Françoise de Rimini ; il traduisait Jacopo Ortis ; il était libéral, romantique et je crois esprit fort, parce que toutes ces opinions étaient dans leur fleur. C'étaient comme les lilas de cette époque. Les pauvres gens qui avaient des opinions plus modestes nous paraissaient alors fort à plaindre et à mépriser; et puis toutes ces innovations ont vieilli, et, depuis que nos opinions d'alors ont perdu la beauté du diable, M. T... s'est fait ermite. Sans trop le savoir, j'ai idée qu'il est resté un peu fanatique de ses nouvelles pensées, comme nous étions fanatiques de nos doctrines incrédules et indociles. Les beaux arceaux des églises, l'éclat des Cours, la simplicité savante des archevêchés, le luxe des maisons royales, les surplis blancs des prêtres, la pourpre des uniformes, ont remplacé dans son imagination la liberté sous les forêts d'Amérique, la simplicité de Washington, l'orgueilleuse pauvreté de Rousseau, les armées héroïques et déguenillées de la République ; et les petites homélies de l'évêque de Maroc ont succédé aux brochures de M. Benjamin Constant. Tout cela est très sincère et très naturel, — et voilà comme je serai dimanche.
H'ti , LETTRES.
*A MADAME LA COMTESSE d'hAUSSONVILLE (mÈRe).
Paris, samedi 2G juin 18il.
Madame, M. de Broglie compte avoir l'honneur de vous voir demain. Vous aimeriez à l'entendre parler de Gurcy, parce qu'il en a emporté un grand désir d'y retourner. Je ne sais trop s'il n'y a pas à présent prescription contre moi. J'ai pourtant grand désir d'accompagner M. de Broglie, et, bien que je fisse mieux de garder ma chambre que de courir la poste, je ne résisterai probablement pas à l'envie qui me saisit tous les jours de prendre la diligence de Donnemarie, •ou de demander à M. de Broglie une place dans sa voiture. Voudrez-vous bien, madame, ne pas me fermer la grille de Gurcy, bien que j'arrive à moitié maussade et à moitié stupide. Ce n'est pas très bien à moi, car on dit que rien ne ressemble moins à un hôpital que Gurcy et toutes ses magnificences.
Albert reste ici et se prépare pour son premier ■examen de droit qui sera dans huit jours. Il ne parle plus que de procédure et je ne voudrais rien avoir à ■démêler avec lui pour l'instant, de peur qu'il ne me traduisît sur-le-champ devant les tribunaux, afin de voir l'effet des articles du Gode sur un être vivant.
On n'a ici aucune inquiétude sur les funérailles de M. Garnier-Pagès. Il est malheureux qu'il soit mort parce qu'il vaut mieux qu'un parti, bon ou mauvais, soit mené par un homme d'esprit que par un sot ; il ne tente pas, du moins, l'impossible. Si les vivants Teulent faire du bruit aujourd'hui autour de son cer-
LETTllES. 2i^
cueil, il suffira de montrer beaucoup de soldats sous les armes pour empêcher de malheureuses tentatives d'émeutes. Au convoi de M. Dulong, il y a quelques années, toutes les chances de désordre ont été ôtées, par le seul fait que la garnison tout entière était sur pied. Ainsi, madame, si vous entendez gronder le canon, tenez pour certain que ce n'est pas une émeute qui éclate à Paris. Je ne réponds pas qu'il n'y ait beaucoup de discours déclamatoires et déraisonnables prononcés sur la tombe de Garnier-Pagès, mais cette éloquence ne tue personne .
J'ai mis à part, pour vous être portés à Gurcy, deux nouveaux volumes de M. de Balzac et aussi un volume de M. X. Marmier racontant la suite de ses excursions dans le nord de l'Europe. M. Marmier est un homme d'un esprit distingué et qui n'a rien de l'insolence emphatique de la nouvelle école. Pour M. de Balzac, vous ne le connaissez que trop, mais, dans ce Curé de village que l'on vous apportera dimanche, il y a, dit-on, et, cet on, c'est M. Jouffroy et M. Dubois, membre du Conseil royal de l'instruction publique, il y a, dit-on, vingt pages admirables. 11 est vrai qu'ayant lu le livre, je n'ai pas trouvé ces vingt pages, mais je m'en rapporte à plus habile que moi.
M. de Sainte-Aulaire ne sera reçu que le 8 à l'Académie. M. Roger se sent tout bête et tout malade, et il demande un peu de temps pour avoir beaucoup d'esprit, mais M. de Sainte-Aulaire est tout prêt.
Adieu, madame ; je suis bien pressé d'aller vous dire tous mes regrets d'avoir été si désagréablement retenu ici fort longtemps.
douzaine de pies qui dissertent ai du jardin. Je ne serais pas éton:
aussi sensées que nous et qu'ellei que nous en savons.
Eh quoi! mon cher Raulin, vou une idée qui me revient toujours, envoyé à Fribourg par vos supéri vous. Je suppose que vous aurez u des beaux-arts. Nous ferons de 1 nous promenant sur les bords de sait? peut-être que vous serez apj tre général. C'est là ce que je ne carrière, car d'être au conseil d'I M. Macarel disserter sur la puiss Providence n'a pas créé l'homme louerai une petite chambre sur auprès du de propagandâ fide ; n'c votre communauté? Il fait un ve place et voici pourquoi : Le diable avec le vent visiter la maison, dit dre à la porte, et le vent est toujo le diable n'en sort jamais. Pardi j'oubliais l'habit que vous portez.
GXXI.
A M. LE PRINCE DE B
moi, un prix de vertu. .. Nous passons les s le curé. Pourquoi M. Raulin n'est-il pas ici? sonville joue au piquet avec curé, et Louis avec moi. On lit un peu tout haut, et je comment j^ai pu consentir à lire tout haut pour la gloire de J.-J. Rousseau. Nous l'autre soir le retour de Saint-Preux à Gla son voyage autour du monde ; je crois réel ni M. Fouinet ni M. Soulié ne feraient ; J'ai découvert un Montaigne, que je lis av veau plaisir. Je tiens pour certain que le a détruit la vraie langue française. Il er demoiselle toute d'une venue , serrée da set, parlant toujours du même ton ; tar pauvre fille , au xvi° siècle , était vive, si rant dans les prés, cueillant des fleurs, les courir après les oiseaux. Tantôt riant, tî rant sur tous ses petits chagrins, elle disait lui passait par la tête, et toutes ses paroles riées et colorées comme ses pensées. Son traits n'étaient pas plus mobiles que la i son langage, suivant la diversité de ses ii • Mais MM. de Port-Royal, ayanteu lebonhi quer la géométrie à la langue française, eu l'élégante correction de M. de Jouy,
M. d'Haussonville sont très gentils de taille à poursuivre M***, si M. F prendre cette chasse.
Bonjour, mon cher enfant.
As-tu vu, au Musée, un tableai Champaigne, qui d'ailleurs est be sente une religieuse malade? G'^ langue française au xvii° siècle. IVl tenue, le teint jaune et plombé par
Quand je dis ça, c'est que j'exag
A MADAME DU PAR
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M. d'Haussonville sont 1res gentils. Ils seront bientôt de taille à poursuivre M***, si M. Raulin veut entreprendre cette chasse.
Bonjour, mon cher enfant.
As- tu vu, au Musée, un tableau de Philippe de Champaigne, qui d'ailleurs est beau, et qui représente une religieuse malade? C'est l'image de la langue française au xvii° siècle. Morne, grave, contenue, le teint jaune et plombé par les austérités.
Quand je dis ça, c'est que j'exagère.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, dimanche 11 juillet 184l.
Vous êtes à présent à Étioles, et j'espère, chère amie, qu'il ne souffle pas sur vous le vent froid et violent que nous avons ici. Ce sont vraiment des jours d'hiver, un peu plus longs que d'autres. Pendant que nous courions les grands chemins, vous serez allée admirer M. Ingres avec M.- Raulin. Je dis admirer, parce qu'il n'y aurait pas sûreté à faire autrement avec votre guide. Bien que vous ayez plus de hauteur et de franchise que personne, je crois bien que, dans ces extrémités, la prudence vous aura dicté des paroles conciliantes, si vous n'étiez pas de l'avis de M. Raulin. Du reste, je lui sais bon gré de cet enthousiasme un peu plus net que de raison . L'admiration fait trouver le bien avec autant de promptitude que la malveillance fait trouver le mal dans les choses. L'un et l'autre se trompent quelquefois, mais la moisson de l'homme bienveillant est
beaucoup plus agréable à la vue que la moisson de celui qui a l'œil malin. J'espère que je vais voir arriver aujourd'hui mes papiers et mes livres par la diligence. Je m'en suis séparé, parce que nous voyageons dans des voitures où il n'y a de place que pour les personnes et rien pour les choses. Aussitôt mes malles venues, je commencerai à tailler le petit arbre théologique du docteur Ghalmers. En sortant de mes mains, il sera un peu moins brillant et un peu plus symétrique que vous ne me l'avez donné. Je conviens que cette imagination éclatante, enfermée dans les bornes rigoureuses du syllogisme, n'est pas tout à fait assortie, comme traduction, à l'esprit élégant et rapide d'une femme. Vous devez avoir par moments, contre lui, ce genre d'impatience que causaient à Marie Stuart les longues dissertations de Knox, mais il faut respecter aussi cette forme, qui fait partie de Toriginalité de l'écrivain. D'ailleurs, vous et le docteur Ghalmers, vous valez infiniment plus que Marie d'Ecosse et le théologien du xvi" siècle. Si vous menez ce travail à bonne fin, ce sera un :grand service à rendre que de le publier. C'est un livre curieux, poétique et pratique tout ensemble. Ces formes étranges ne sont pas mauvaises, au contraire; elles rendent à la vérité l'air de nouveauté qu'elle perd dans ces prédications vulgaires, oii on ne l'habille qu'avec de vieilles formes et de vieilles idées. Les conseils moraux, dans les livres ordinaires de piété, ont l'air de lieux communs cent fois réfutés par l'expérience. 11 faut laisser à la vérité l'air de puissance et d'éternelle jeunesse qu'elle a quand on la regarde de près. Le talent, et quelquefois la singularité d'un écrivain, rendent ces traits plus distincts pour les yeux de la foule. La morale, comme
on l'enseigne communément , a l'air d'une vieille femme des Incurables, faible, fatiguée, usée, radotant, n'ayant de commerce qu'avec de vieilles gens rabâchants et abattus comme elle.
GXXIII.
A LA MÊME
Broglie, 15 juillet 1841.
Madame de Lascours et mademoiselle de Pomaret sont arrivées avant-hier à huit heures du soir. Elles ont fait lestement la route, eu égard à leur lenteur naturelle à toutes les deux. C'est une singulière idée de venir à la campagne par un hiver aussi rigoureux. Il ne neige pas encore, mais il fait un temps î\ ne pas mettre un chien à la porte. Quand je parle si légèrement du chien, c'est pour me conformer à l'usage, car je laisserais plus volontiers pleuvoir sur les trois quarts de la race humaine que sur le moindre barbet. Bob me prie de vous faire ses plus respectueux compliments. S'il avait lu l'article de Janin sur M. Ingres, il l'aurait, en chien de bon sens, trouvé souverainement absurde. M. Ingres doit en être souverainement révolté. M. Raulin a l'impudence de me dire qu'il approuve cet article. Je ne sais qu'un bel article sur ce tableau, c'est la fin de votre lettre. Gela est écrit et senti comme probablement le tableau a été composé. Mais ces deux lourdes pattes déclamatoires et crottées qu'il plaît à M. Jules Janin de poser, en forme d'admiration, sur ce tableau, me font horreur, même de loin. M. Raulin aurait dû trouver que la religion y est traitée avec peu d'égards et dans un langage un peu pro-
fane. Si la pauvre Vierge de M. Ingres sait lire, et si elle lit le Journal des Débats^ elle tombera dans une grande tristesse et dans une grande confusion.
Je viens de relire quelques contes d'Hoffmann dont nous parlions l'autre jour. Le merveilleux de ces récits ne me fait plus rien du tout et ne me laisse plus ce petit malaise assez agréable de la peur du surnaturel, mais j'y découvre à présent beaucoup d'esprit. 11 y a sur Gluck, dans une petite histoire qui porte le nom môme de Gluck, une explication des procédés de l'imagination d'un compositeur qui a plus de sens et de vérité que beaucoup de dissertations en apparence plus raisonnables ; mais tout se perd dans un nuage d'extravagances. Le pauvre Hoffmann s'était perdu l'esprit à force de l'exalter facticement. H n'en sortait plus de flamme continue, mais encore de vives étincelles. C'est la rage de ce temps-ci et des dernières cinquante années de vouloir penser et sentir au delà de sa force. Le pauvre faiseur de contes a été une< des premières victimes de cette manie. Coleridge en est mort en Angleterre. Ce. n'est plus la végétation lente, tranquille et puissante de la pensée dans des époques moins pressées, mais tout se monte à présent au régime des chemins de fer (je ne dis pourtant pas de mal de celui d'Étiolés). La génération actuelle lutte contre le temps, mais cet animal sournois fait ses petites affaires lentement. H vous usera imperceptiblement tous ces esprits qui se hâtent. Je préfère beaucoup à toutes ces petites salades qui viennent sur couche en un clin d'oeil un joli petit chêne qui a mis une centaine d'années à croître et qui tient sa tête du lever au coucher du soleil dans la lumière, tandis que la salade s'en va bien vite à la cuisine.
GXXIV.
A M. RAULIN
Broglie, vendredi IG juillet 1841.
D'abord, mon cher ami, c'est vous qui êtes stupide de croire que votre lettre est stupide; mais c'est un cas très embarrassant en métaphysique, parce qu'il ne s'était pas encore rencontré un effet supérieur à sa cause. Vous avez bien raison sur le degré d'importance qu'il faut mettre à chaque chose, et vous dites bien quand vous dites qu'il ne faudrait pas apporter à la lecture d'un rapport du conseil le degré d'attention qu'on doit à un dialogue de Platon. C'est de l'attention perdue, parce que les mailles d'un rapport au conseil sont moins serrées que le tissu d'un dialogue de Platon... Mais, si vous avez besoin de regarder de près à toutes ces choses, rien ne vous en guérira. Je suis attaqué de la même manie; j'ai besoin de regarder à tous les détails. Il faut suivre sa pente, il n'y a de force que là. On userait inutilement sa vie à vouloir réformer les lois de son esprit. Il faut se résoudre à bien faire les plus petites choses, quand on s'y sent invinciblement poussé ; seulement, il faut relire un peu plus souvent Platon^ afin de ne pas s'abîmer sans beaucoup de fruit dans l'étude trop minutieuse ^ des délicatesses de langage de M. Macarel. Il faut savoir que les gens d'affaires et les gens de bon sens n'ont pas cette manie qui nous tracasse. Ils opèrent g7'osso modo. Grosso modo est le secret du succès en ce monde. Il faut parler, comprendre, agir grosso modo. La gr(»ssièreté de l'intel-
ligence est en harmonie avec les mouvements généraux du monde; j'entends le monde des hommes. De là les succès de M Scribe; de là la profondeur, la hauteur et la largeur d'esprit du même M. Macarel; de là la grâce, l'élcgance et la vive imagination de M. Horace Vernet; de là le succès de M. Roger à l'Académie l'autre jour. Pendant que vous regardez avec émotion et tremblement l'aile d'un papillon, tous ces cyclopes vous ont avalé dix ailes de poulets rôtis. C'est le monde. Votre part n'est pas avec eux. Faites bien et finement ce qu'ils font vite et grossièrement, et, pour récompenser votre zèle, on dira : « Ce pauvre Raulin a l'esprit diablement subtil ! )> et on aura raison. Le monde va vite et ne regarde à rien de très près. Quand ses grosses roues graissées d'huile de baleine rencontrent les roues délicates et légères taillées dans le diamant et qui tournent rapidement et sans bruit sur un axe poli, il y a secousse, mais les petites roues sont cependant de diamant et ne cassent pas. Leur mouvement est réglé sur une autre loi. Vous vous récupérerez dans l'éternité, là où l'aile d'un papillon sera tenue pour très supérieure à un jambon de M ayence ; mais, ici, c'est le règne des jambons de Mayence. Vous avez beau faire, vous ne mangerez jamais aussi^vite qu'un autre. Le jambon vous fera penser au sanglier, le sanglier aux forets, les forêts aux montagnes, aux neiges éternelles, aux fleuves qui se promènent en silence sur la terre, et, pendant ce temps, il ne reste plus que les os du jambon de Mayence, et vous restez pâle et un peu rêveur au milieu" de cette bande de gaillards bien portants, bien repus, qui se moqueront de vous à la première occasion. Laissez-les manger jusqu'à ce qu'ils en meurent.
Yous êtes aussi par trop exclusif. Que diable Mozart a-t-il affaire avec le diable ? En quoi aussi sa musique est-elle terrestre? Prenez garde cependant qu'à force de volatiliser toutes choses, vous vous trouviez tout ébahi dans le vide. Il y a aussi un bon sens et une mesure dans l'ordre supérieur, qui n'eât pas le bon sens des hommes, mais celui de Dieu même. Si vous vous attaquez à celui-là, vous n'aurez plus la folie respectable des esprits d'élite, mais une folie véritable qui ne répond plus à rien : inania régna.
M. Orsel est bien bon d'avoir pensé à moi à propos du dernier tableau de M. Ingres. M. Orsel se promène aussi dans la vie sur un petit char à roues de diamant, mais il n'y a pas d'autre voiture pour aller loin dans l'avenir. Tous ces messieurs qui vont au galop dans des charrettes, d'un train à faire croire qu'ils voiturent de la marée, tous ces messieurs s'arrêtent dans la cour de M. le ministre de l'intérieur. C'est là que finit la postérité pour eux. -Toutes leurs Vierges, qui sont des demoiselles des rues, mourront de consomption pendant que, çà et là, dans le silence, quelques autres figures monteront en souriant sur leurs "grandes ailes dans le ciel des arts, là où il n'y a pas de ministre de l'intérieur, de directeur des arts, etc., etc.
GXXV.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, 20 juillet 1841.
Depuis les dix jours de notre arrivée, les pluies
nous retiennent prisonniers. Je dis les plûtes, parce que je crois qu'il en tombe plusieurs à la fois. Les lettres qui vous arrivent d'ici doivent être mouillées. Les rivières débordent; mais, comme ces rivières ont six pouces de large en moyenne, le spectacle des inondations n'est pas bien afîreux. Toujours est-il qu'il n'y a pas le moindre souffle de l'été en l'air, et que nous vivons dans le feu, sans penser jamais qu'il s'agit du mois de juillet. On lit donc. On lit toujours. Je relis le voyage d'Italie de Lalande et je repasse par tous les lieux que j'ai visités. Je passe mon été à Pise et à Florence et à Gênes et à Naples. Le voyage de Lalande est d'un détail très aride, mais je mets aisément du bleu et du rouge où il en faut. En ma qualité de maniaque, j'ai repris aussi VAhasverus de M. Quinet. Le Juif errant n'est pas si bon qu'on dit. C'est une belle fantasmagorie au fond de la nuit des premiers temps de l'histoire. On peut rire si on veut de ces dialogues de Ninive, de Persépolis et de Babylone et des sphinx qui sont aux vieilles portes de Thèbes; mais, comme toutes ces fantaisies sont sorties d'une érudition assez profonde, on comprend mieux, autant qu'on peut comprendre, les hommes et l'esprit de ces premiers temps dans la folle imagination d'Ahasvérus que dans le pédantisme rachitique de MM. tels et tels, lesquels ne comprennent rien du tout à la moindre hirondelle qui voltige autour des colonnes de Palmyre. Il n'y a pas une momie qui voulût causer un quart d'heure avec M. Letronne quand même elle en aurait la facilité ; elle serait bien sûre de n'être pas comprise. Il ne saurait pas entrer par l'imagination dans les croyances, les chagrins, les plaisirs d'une pauvre fille née au bord du Nil, il y a quelque mille ans.
Est-il vrai que vous soyez allée à Paris tout exprès pour entendre le discoursde réception de M. Ancelot ? Ce discours devait être un bel hommage rendu par l'ignorance à la méchanceté d'un grand esprit philosophique. Je me représente d'ici les airs superbes de M. Cousin en voyant M. Ancelot s'embarquer sur la mer des abstractions.
A LA MÊME
Broglie, 25 juillet 18 il.
Il y a déjà trois jours que nous attendions madame d'Haussonville et que l'on étudiait dans la soirée tous les bruits qui traversent le grand silence de la campagne. Le moindre bruit du vent passait pour un son de chevaux de poste. Vous avez donc eu une terrible tempête qu'on ne pouvait pas confondre avec le grelot de la poste ? Tous ces arbres déracinés, toutes ces cabanes renversées, toutes ces branches lancées comme des feuilles dans la prairie ont l'air tragique... Où est donc M. Jouffroy ? Il ne m'étonne pas que ce qu'il vous écrit ait de l'éclat et de la tristesse : il a pour s'élever deux ailes de même grandeur qui sont la poésie et l'abstraction. Je dis de même grandeur parce que, quelquefois, dans certains esprits distingués, ces ailes sont de force inégale et le vol est alors peu élevé et peu élégant et l'on a l'air de faire des cabrioles dans les cieux ; mais je dis de M. Jouflroy : paribus se suslulit aîis.
Quand nous envoyez-vous notre évêque ? M. Raulin, qui a visité hier les églises d'Évreux, tremble que,
dans son activité et sa propreté, Mgr. Olivier ne fasse trop badigeonner toutes les vieilles murailles et ne tienne trop compte de l'utilité dans les réparations. Je crois bien que, dans les églises, il faut sacrifier l'utilité à la beauté. Il y a bien quelque chose de cela dans les églises de Paris. Il y fait froid, il y a des courants d'air, on y est à l'étroit, mais ce n'est pas cela que j'appelle la beauté. Il faut qu'une église ressemble encore plus à Marie qu'à Marthe. H y a des églises qui ressemblent à la cuisinière de Marthe, tant on y est à l'aise et tant on a tout sacrifié à l'agrément, comme la chapelle anglaise, par exemple.
Je ne sais pourquoi je parle tant des églises. C'est que je vois descendre toute la maison pour aller à la messe.
A LA MÊME
Broglie, 30 Juillet 1841.
. Que de courses pour la semaine prochaine ! N'en serez-vous pas hors des gonds? Pourquoi un sacre et un mariage dans la semaine prochaine ? L'éveque et les fiancés n'auraient-ils pas pu s'entendre pour ne pas entasser ainsi les cérémonies les unes sur les autres. Si M . l'éveque d'Évreux est si impatient d'être sacré, les futurs n'auraient-ils pas pu prendre patience encore une huitaine de jours ?
5 août. N'est-ce pas aujourd'hui le sacre de M. l'évoque d'Évreux ? Youlez-vous bien me dire si cette cérémonie est bien imposante? On prêche quelquefois dans ces circonstances, car il me semble que l'un des seuls sermons de Fénélon est à l'occasion du
sacre de l'archevêque de Cologne. Quand fait-il son entrée dans son diocèse, je ne dis pas l'archevêque de Cologne, car celui-là n'est pas assez soumis, pour mon goût, aux puissances, mais l'évêque d'Évreux, qui respecte beaucoup plus l'ordre des sociétés tel qu'il a plu à Dieu de les ordonner ? Je ne haïrais pas d'être son grand vicaire ni d'administrer avec lui : il est spirituel, bienveillant, régulier, actif^ impérieux ; nous nous querellerions tout le jour sur les nuances, étant d'accord sur le fond. Quand je dis tout à fait d'accord sur le fond, c'est que je me suppose grand vicaire. Il y a ici un petit vicaire, ou, pour parler comme à l'Académie, il y en a ici un petit qui est extrêmement respectable et zélé. Il est grave, et pourtant très aimé de ses paroissiens. D'ordinaire, dans les villages, on aime les ecclésiastiques qui sont bons enfants, c'est-à-dire qui ne regardent pas de très près au bien et au mal, et qui, en fait de morale et de dogme, ne coupent pas un cheveu en quatre. C'est une race perverse et vulgaire. Celui-ci n'est rien de pareil, et je ne sais comment il s'est arrangé pour prendre de l'empire sur le cœur un peu épais des Normands de ces quartiers. Il cultive les lettres, ce qui est rare dans le clergé des villages. Il est agréable de penser que, durant les longs hivers, quand le vent souffle dans ces bois et que les loups se promènent dans la neige, et que les honnêtes mortels qui habitent ces vallées pensent au prix du cidre et au poids de leurs bœufs, il y a du moins une créature humaine qui voit passer devant ses yeux les images d'Homère et de Virgile, et qui mêle toutes ces couleurs d'une société supérieure aux pensées bienveillantes et désintéressées du christianisme. C'est ce que je trouve de plus aimable dans les villages d'Angle-
LETTUES. 261
terre, que je n'ai jamais vus. Une âme poétique est là, à côté de ces âmes un peu vulgaires qui sont le gros des sociétés. Le ministre rêve à Platon, à Job, à l'Italie, au désert de Syrie, au milieu de ce troupeau tout occupé des intérêts du jour. Il fait l'effet d'un lis ^ou d'un buisson de fleurs au milieu d'un jardin potager. Il représente le superflu dans le monde, sans lequel le reste est aride et misérable. Je me suis jeté tous ces jours-ci dans les Confessions de saint Augustin. C'est le plus charmant des livres. Je le lis pourtant dans une méchante tra- <luction d'un méchant académicien du xvn"^ siècle ; mais, sous ces herbes un peu desséchées de la traduction, on voit briller encore toute la vive lumière des pensées de saint Augustin. Je ne sais pourquoi je vois toujours chaque page de ce livre dans le cadre éclatant des paysages d'Afrique ou du midi de l'Italie. Elles sont pour moi comme ces missels du moyen âge coloriés de toutes les teintes les plus vives des fleurs, des oiseaux, du bleu de la mer, du bleu du ciel, de l'éclat triste du couchant. Quand nous accusons ses pensées de subtilité, c'est, je crois, faute d'y regarder d'assez près. Il en sait autant et plus que nous, race insolente, qui pensons avoir inventé la clarté des pensées et l'enchaînement rigoureux des idées. Dans la sphère où plane son esprit, c'est bien voir que voir un peu confusément tous ces rayons de lumière qui se croisent, et se pénètrent, et se confondent ; cet immortel tissu qui s'éteint sous Toeil hébété de l'analyse, et qui ne nous apparaît dans sa force et dans sa vérité que quand il nous éblouit. Voilà, ce me semble, bien du bruit à propos'' d'un vicaire. Pardon, chère amie, de ce petit galimatias d'or et de pourpre.
A LA MÊME
Broglio, 10 août 1841.
Tout ce que vous me rapportez de la semaine passée à Paris en fait comme une semaine de géant. Vous êtes allée entendre des sermons à Franconi et voir des évêques sauter des barrières (je me trompe, mais vous le voyez bien) ; il est clair que les évêques ne sautent point de barrières, si ce n'est quelquefois les barrières qui séparent le temporel du spirituel ; mais ce n'est pas le cas de M. l'évêque d'Évreux. Dans Valliance que vous avez faite avec les torrents de tout genre, je vois M. P. de M... Ce torrent ne coule pas dans le même sens que M. l'abbé Olivier, et il va du côté de la perdition, dans un grand abîme dont le premier degré est l'ennui. Cette ville de Versailles prend des airs singuliers. On y cultive les sciences occultes, comme le magnétisme, par exemple. La mauvaise littérature y est en bonneur, comme M. P. de M..., par exemple. C'est par tous ces ordres de corruption qu'ont péri les grandes cités coupables, la magie et la licence des discours. Il est fâcbeux qu'il y ait un chemin de fer qui mène à Versailles ; c'est le diable qui l'a construit probablement. C'est pour dérangej ses combinaisons qu'a été fait le chemin de Corbeil ; celui-là ne mène qu'à des endroits approuvés, dans des lieux où l'on n'exerce d'autre magie que celle de l'esprit et de la grâce, et oii, à ma connaissance, on ignore la licence des discours. C'est Ébène qui aura fait le chemin de Versailles et Topaze le chemin de
Corbeil. Savez-vous ce que c'est qu'Ébône et Topaze ? Ce sont les deux principaux personnages d'un roman de Voltaire, Le Noir et Le Blanc, qu'on a lu l'autre jour ici, à l'édification de tout le monde ; madame de Lascours n'a rien trouvé à y blâmer et l'a laissé écouter à sa fille. Ces dames sont parties samedi, sous la garde de M. Raulin. Nous les regrettons tous. La tranquillité bienveillante et animée de madame de Lascours est très aimable. Elle a pris la bonne part en ce monde ; elle vit sans vanité, sans malveillance, sans envie, travaillant sans cesse sur elle-même pour mieux faire toujours et se rapprocher de plus en plus de la vérité, et cela sans plus de bruit que si elle faisait de la tapisserie ou de la dentelle. Il y avait donc peu de monde de la famille de M. *** au mariage de mademoiselle *** ? 11 faut que ce soient de bien grands princes pour ne pas approuver cette alliance. Les ultras me font toujours l'effet des animaux de première création qui ont pu survivre à un nouvel arrangement du monde. Ils devaient trouver tout de travers et ne savoir où mettre leurs longues pattes informes sur cette terre retravaillée par une sagesse supérieure. Heureusement que ces bêtes, dont l'origine se perd dans la nuit des premiers âges, deviennent de plus en plus rares. L'air est trop subtil, la lumière trop vive, l'eau trop limpide, pour leur constitution.
Je n'ai pas au même degré que vous la crainte des personnes silencieuses et réservées. J'ai toujours trouvé que l'on n'en pense pas beaucoup plus qu'on n'en dit, et, quand on ne dit rien, si l'on n'est Newton ou Descartes, j'en conclus qu'on ne pense pas beaucoup davantage, â moins d'une invincible timidité. Pour M. l'évoque d'Évreux, qui n'est pas invincible-
ment timide, j'aime cette vie abondante comme les arbres du Midi, qui portent des feuilles, des fleurs, des fruits avec une incessante activité. C'est peut-être la première fois qu'on a comparé un évoque à un oranger. Avez-vous remarqué ses armes ? Une branche d'olivier, et fera pacém pour devise. J'avais lu d'abord fe/ropacem ; mais c'eût été la devise de l'Inquisition, et certainement /ero pacem va mieux à Mgr Olivier, et lui va bien. C'est une bonne fortune pour un ecclésiastique que cette devise. Je ne sais s'il triomphera des préjugés de la bonne compagnie d'Évreux. Ce sont des êtres de première création, qui aiment mieux les grandes fougères que les arbres à fruits ; mais l'évêque a quelque chose d'un soldat, et il n'a pas pëur^du danger.
A M. RAULIN
Broglie, 12 août 1841.
Je vois que vous ne perdez pas votre temps. Vous n'avez pas plus tôt quitté Gluck, et Mozart, et Beethoven, que vous courez au Louvre voir Raphaël. J'avais bien raison de dire que vous êtes sur vos yeux et vos oreilles. Dans l'Enfer de Dante, vous verriez et vous entendriez de bien vilaines choses pour vous punir de cet attachement à vos sens. Après tout, vous avez raison, puisque vous êtes à Paris, de vous enfoncer dans cette solitude de la galerie du Louvre, du côté de l'école italienne. Quand je vais de ce côté, je me crois encore dans mes belles églises de Lucques et de Gênes ; il ne manque que des moines et du soleil ; mais
LETTRES. ÎO.')
VOUS nous rendrez les moines, et eux nous rapporleront-ils le soleil? Quoi que j'en dise, un moine me fait plaisir à voir ; il me rappelle le pont de Fribourg, ou bien les petites rues de Suze, au pied du mont Cenis, ou bien la grotte de Pausilippe. Ils se mêlent très mal à propos dans mon esprit avec le lac d'Albano €t la mer de Sicile, et le Golisée, et les safrans, et toutes les fleurs qui couvraient encore les pentes des montagnes qui descendent dans le golfe de Pœstum, quand je les vis à la fm de l'hiver. Des fleurs, des moines, des souvenirs de l'antiquité, la Niobé, les mouches luisantes, les vagues bleues qui se déroulent doucement sur les grèves solitaires ; telle est l'association des idées dans l'esprit de l'homme. C'est un drôle de chapelet, et, quand on en prend un grain, on ne sait trop celui qui viendra après.
Bonjour, mon cher ami ; toute la maison ne tarit pas en regrets sur votre départ. Voici l'ordre de mes associations : 1° Je vous regrette aussi ; 2° je passe à la cause de voire départ, et je vois une communauté religieuse ; 3° je pense, en conséquence, à Amalfi ; 4° je reviens à l'idée que vous devez vous y faire capucin ; 5° je viens à d'Aguesseau, que sa femme avait voué au blanc; 6° au conseil d'État, à cause du morceau que je vous ai lu l'autre jour; 7° à rien. Ex nihilo nihiL
GXXX.
AU MÊME
Broglie, 17 août 1841.
M. Raulin ne peut pas songer uniquement à nous écrire. Il est ù la campagne. Où? il n'en dit rien, mais
ce n'est pas chez un philosophe du xviii^ siècle, ni chez un curé constitutionnel, ni chez M. Isambert, ni chez M. Horace Yernet, ni chez M. Berlioz. Il s'élève quelque part vers le ciel sur les ailes un peu lentes et un peu sombres du plain-chant; il pense à Platon, à la chasse, à saint Augustin, à la pêche, et il regarde la beauté qui passe avec le ferme propos de la regarder uniquement sous le point de vue de l'art.
M. Orsel est bien indulgent de lire cet article sur Walter Scott. Priez-le pourtant de ne pas méjuger là-dessus. J'ai encore beaucoup plus d'esprit qu'il n'y en a là, et ce qu'il y en a là n'est pas digne de frotter la poussière des pieds de l'ange qui tient un glaive dans le tableau du choléra. Où en est ce tableau? Ne trouvez-vous pas l'univers stupide? Il va au Gymnase et aux Variétés ; il donne des bals et des dîners, il lit les feuilletons et les romans de F. Soulié, pendant qu'il pourrait contempler des trésors d'imagination sage, réfléchie, colorée. Pensez-vous à tout l'esprit, par exemple, qui dort immobile dans toutes les petites villes de l'Italie, sur les murs des cloîtres, à la voûte des églises, pendant que les pauvres vivants dansent lourdement des cachuchas ? Pourquoi m'appelez-vous païen et métaphysicien ? C'est vous qui êtes païen, puisque vous torderiez le cou à un homme pour un demi-ton de plus ou de moins dans un opéra. C'est vous qui êtes métaphysicien, qui n'avez que des principes à la bouche et qui méconnaissez la vertu dans M. Isambert parce qu'il aime mieux le contrat social que saint Martin.
Ah ! vous lisez M. Wiseman ! Cet homme est encore plus heureux que sage. Il professe la théologie à Rome dans le collège anglais. Il parle bien, il est savant, jeune, bien portant. 11 n'est point sceptique et il
médite sur l'éternité en regardant couler le Tibre; il est Anglais et il vit en Italie. Voilà bien des prospérités. Le pauvre diable de Courdaloue, que vous lisez aussi, n'a pas mené une vie si poétique. 11 y a longtemps que je n'ai assisté à ses sermons. Je lui trouvais autrefois très peu de cette logique pour laquelle il est vanté. Ce sont comme des eaux glacées qui coulent lentement, sans un arbre, sans une plante sur leurs rives. J'ai toujours mieux aimé Bossuet, môme dans ses sermons ; c'est là qu'il y a de grands arbres et toutes les montagnes du Liban, et des aigles qui planent et des sources qui jaillissent; mais, s'il eût été peintre, vous ne l'auriez point aimé, ni moi peut-être. Ce qu'il pense, ce qu'il peint, est inachevé. Il a besoin du demi-jour de la parole qui laisse à l'auditeur à donner les derniers coups de pinceau. Ce n'est pas Raphaël, cette glace immobile et limpide où tous les rayons de la beauté se fixent avec une admirable précision. La fièvre que vous donne un livre d'imagination vous met dans l'état de rêve; vous croyez voir le beau ; mais, comme rien n'est déterminé dans ces traits, peut-être que vous vous trompez grossièrement, comme quand vous vous imaginez en songe que vous avez trouvé un air magnifique et qu'au réveil les derniers sons que vous pouvez fixer dans votre mémoire vous paraissent ridicules; mais ces figures charmantes qui sourient dans une lumière éternelle sont là, devant vos yeux, et vous ne pouvez pas vous tromper.
Nous disputons très peu depuis votre départ ; à présent, nous discutons. Quand il fallait suivre ce cheval qui vous emporte, c'était tout autre chose. Bonjour, mon cher ami.
268 LETTUES.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Broglie, 19 août 1841.
J'étais inquiet pour vous de votre si grande solitude, car on a beau désirer la solitude et en sentir le besoin, on reste sociable malgré soi, et on ne tarde pas à y retrouver toutes les pensées qu'on croyait chasser. Paul commence donc- à parler comme les grandes personnes ? Est-ce qu'il commence à écrire? Mais il ne faut rien presser, assurément. Avec tant de ressources et de secours de tout genre pour apprendre, s'il était en retard d'un an ou deux pour le vulgaire, ce serait plutôt un grand bien pour sa santé qu'un grand mal pour son esprit. Ce qu'il faut d'abord obtenir, c'est le grand prix de santé. Les facultés grandissent toutes seules et, dans ces premières années, rien ne dépend d'un peu plus d'orthographe ou de chronologie. La nature se fortifie sous une petite discipline paisible qui se borne à empêcher le mal. Les qualités les plus précieuses même de l'esprit ne trouvent pas tant leur nourriture dans ces vilains petits livres élémentaires que dans les accidents et le repos animé de la vie de chaque jour. Entendre parler et penser autour de soi ; deviner peu à peu, en voyant et en écoutant, ce qui est juste, déUcat, élégant, simple, élevé; tout cela s'apprend de bonne heure ou jamais. Les études qui n'ont pas été pénibles au début de la vie, deviennent plus sûrement un plaisir pour les autres années ; elles se confondent dans le souvenir avec tous les plaisirs innocents et les
loisirs de l'imagination. Plus de gens aimeraient Virgile si on se souvenait qu'on en lisait les premières pages sans être bien pressé, ni bien grondé, pendant qu'un soleil gai i)rillait dans la chambre et que les abeilles bourdonnaient autour de la fenôtre et venaient se poser sur le livre où leur vie est racontée depuis deux mille ans. Pour que les esprits prennent de la force et de la vérité et de la couleur, n'est-il pas bon de les laisser un peu végéter d'abord, dans ce demi-sommeil si heureux où tout se confond, les afTections de la famille, le plaisir de vivre, d'apprendre, de ne rien faire? Plus tard, Paul se rappellera tout ensemble votre pas dans la chambre voisine, la gravité bienveillante de M. Hockdorfer, les montagnes de la Grèce qu'il lui montre sur la carte, le petit bruit du lac qui vient jusque dans la maison, ses lapins qui courent et l'histoire naturelle qu'on lui apprend. Tous les enseignements les plus sérieux comme tous les incidents les plus frivoles, comme les sentiments les plus vifs, se mêleront inséparablement dans la mémoire qu'il gardera de ces jours .si doux. C'est de ce fonds-là que tout sortira, imagination, moralité, direction des goûts. Des études pressées, le sentiment de la fatigue et de l'ennui détruiraient toute cette forte et aimable chaîne de souvenirs. Voilà bien des discours en faveur de la paresse, mais pourtant de cette paresse morale qui laisse croître tranquillement les arbres au bord des belles eaux, sans les secouer pour faire monter la sève. Je ferais volontiers passer aux enfants des examens d'ignorance dans les premières années. Si j'étais inspecteur des études, je tranquilliserais bien les maîtres, n'est-il pas vrai? « Mon petit, êtes-vous content? — Oui. — Êtes-vous souvent sage ? — Oui.
— Aimez-vous votre tante? — Oui. — Aimez-vous lire ou à entendre lire des choses amusantes ? — Oui.
— Avez-vous un gros chien ? — Oui. — Des lapins ?
— Oui. — La Grèce est-elle un beau pays ? — Charmant. — En quelle année les Doriens se sont-ils établis dans le Péloponèse ? — Je ne le sais pas. — En quelle année François 1" est-il né ? — Je ne sais pas. — Quelle est la racine carrée de... ? — Ah! je ne sais pas. — Très bien, mon petit : continuez encore quelque temps et le plus longtemps possible. » A'oilà un enfant qui un jour aimera très sincèrement l'étude, sans vanité, sans pédantisme, et il aura le prix de discours français à la première occasion.
GXXXII.
A MADAME DU PARQUET
Broglie, 23 août 1841.
Je ne tarderai certainement pas beaucoup après mon arrivée à aller inspecter la grande ville d'Étiolés, dont vous décrivez si vivement et si bien les entrechien-et-loup qui descendent sur la Seine. Je vois qu'il vous serait aussi facile d'écrire un livre charmant que de lire ce livre stupide de la Chartreuse. Je dis stupide de confiance, car je ne l'ai jamais ouvert, mais l'auteur et quelques-uns de ses autres livres ne me sont pas inconnus. C'est précisément le style et les façons que vous dites, un mauvais sujet au courant de tous les procédés d'imagination, ayant des recettes pour faire des pages plus encore que des idées. Ma conduite n'est pas à comparer à celle des per-
sonnes qui lisent d'aussi vilains livres. La pire de mes lectures est madame Riccoboni et ni plus ni moins que les lettres de mitady Calesby. Il y a des années sans nombre et quelque chose comme trente ans et plus que j'en ai lu les six premières lignes, ni plus ni moins. Je les savais par cœur, et c'était tout ce que je savais du roman. Aujourd'hui que je Tai achevé, je trouve ce talent très distingué, simple, élégant, avec de la finesse et de la pénétration. Dans les meilleures pages, cela ressemble à mademoiselle de Launay, avec moins de force et plus d'agrément. Les romans de madame de Riccoboni sont comme des cousines (je devrais dire des cousins) éloignées de madame de la Fayette , moins bien élevées , ayant moins vu le grand monde; mais, comme dans madame de la Fayette, il n'y a pas un brin d'herbe, pas un arbre ; toutes les scènes se passent visiblement dans un salon très peu meublé. Aux anciens écrivains il ne fallait qu'une table et six chaises pour les frais de premier ^établissement de leurs héros. A présent, c'est une effroyable dépense de fleurs, d'arbres, d'armes, de parfums, de chevaux, de chiens; des cadres de forets où la botanique savante est toujours prête à servir les rêveries d'un chacun ; des montagnes, des parcs admirables, des meubles bien plus beaux que tout Gurcy et tout Etioles. Môme en y comprenant ce que vous nommez le château, un romancier ne pourrait pas trouver à placer un seul de ces bahuts qui ornent les appartements de ce château. Ce n'est pas que je blâme tout dans ce besoin de peindre le dehors, mais il ne faut pas que ces peintures environnent une momie sèche, froide, immobile, ou bien qu'on fait danser lourdement au moyen d'une ficelle Relisez donc milady Catesby ; vous y trouverez quelque
chose qui est à la littérature d'aujourd'hui ce que le réséda est à l'ambre.
J'apprends de M. Raulin que M. d'Haussonville a passé quelques jours à Paris, mais M. le vicomte n'a encore jugé à propos d'écrire à personne. Il était pourtant bien portant, puisque M. Raulin l'a vu jouer à la paume avec un très grand succès. Il emportait de plus à Gurcy un millier de cailles pour le plaisir de les tuer au vol. Gela n'empêche pas que ce ne soit un homme parfaitement doux, que nous regrettons tous ici depuis son départ. Il est animé, spirituel, résolu et d'une bonté charmante. Quand les gens robustes s'y mettent, ils sont très distingués. Ce que je dis est sans préjudice des personnes d'esprit sujettes aux migraines et aux maux de tête. Ces personnes devraient se soigner mieux, mais pour cela il faudrait n'être pas extrêmement obstinée. Ceci soit dit sans application.
A M. RAULIN
Paris, dimanche 29 août 1841.
Nous partons irrévocablement mardi matin, et, si vous gardez votre bonne volonté de l'autre jour, revenez. Si vous ne la gardez pas, revenez encore ; car, s'il arrivait que vous n'eussiez pas envie de voir les gens, les gens ont envie de vous voir. Il n'y a rien de nouveau ici qu'un peu de soleil et une grande poussière. On entend le murmure des eaux qui sortent des bornes-fontaines au coin des rues :
Obliquo laborat Ljmpha fugax trepiday^e vivo.
On entend aussi le murmure des conseils généraux qui approuvent de leur mieux le recensement; mais cette belle habitude de délibérer pourra bien ne pas porter toujours des fruits aussi doux pour le gouvernement. Je vous prie de reréfléchir à l'emploi de vos vacances. On ne peut pas vous désirer nulle part plus qu'en Suisse. Ceux qui vous diront le contraire sont des flatteurs. C'est vraiment là, d'ailleurs, que vous pourrez esquisser votre article sur les arts d'imitation, comme on nomme bêtement les arts. C'est vraiment là que vous pourrez mettre la dernière main à l'article sur l'administration romaine que vous n'avez pas encore commencé. Dites-moi un peu pourquoi vous ne faites pas, par-ci par-là, des morceaux détachés de vos articles? On commence par écrire sur les idées qui plaisent le plus ; on se livre successivement aux fantaisies et aux contradictions de son esprit ; c'est ainsi qu'on a vraiment de l'entrain, et puis, dans un dernier travail, on soumet toutes ces contradictions à une sévère unité ; car cette sévère unité est bonne enfant ; on y fait tout entrer, le oui et le non. Ce n'est pas une malle de bois qui casse plutôt que de céder; c'est un sac de nuit qui prête. Ceci sent bien l'homme qui voit faire des paquets. Je vais même en faire moi-môme et soumettre à l'unité d'un sac de nuit saint Augustin, un poignard, des chemises, ces deux volumes de M. Wiseman que je lis avec une indignation toujours croissante. Tenez, en fait d'unité, Tunité de l'Église vous montrera comment vous pouvez faire, avec des pensées détachées et contraires, un long discours qui a tout l'air de se suivre dans toute la rigueur logique. Il ne faut que beaucoup de gravité dans le ton et, par-ci par-là, les mots 0?', donc^ mais^ si^ car. L'esprit a besoin de cette
forme et il ne tient pas extrêmement an fond. Par moments, je crois que l'homme a besoin de paroles précises et de pensées vagues.
Je viens de soumettre cette idée à M. d'Haiissonville, qui me dicte les mots suivants : u M. d'Haussonville, avec cette droiture d'esprit et cette hauteur de vues qui le caractérisent, partage complètement cette opinion. Bonjour, mon cher ami. »
GXXXIY.
A M. RAULIN
Coppet, vendredi 2i septembre 1841.
Mon cher Raulin, ne vous irritez pas si je ne vous écris pas, attendu que je n'écris à personne. J'ai, comme les marmottes, mes époques d'engourdissement. C'est par bêtise que je n'écris rien. Vous me dites : Quand f aurai pris mon assiette, je vous écrirai mieux. Vous écrivez déjà parfaitement sans assiette, et, pour moi, toutes les assiettes du monde ne me tireraient pas de mon stupide sommeil. Ce n'est pas une vie de province que vous menez, puisque vous lisez Virgile et que vous jouez Mozart. Ce qu'on nomme vivre en province, c'est ne se soucier ni de Virgile, ni de Mozart, c'est vivre de commérages, comme on fait à Paris les trois quarts du temps. C'est à Paris qu'est la province. Messieurs les socialistes font donc du tapage à Paris? Je n'ai jamais vu plus de persévérance à mériter les galères. Reste à savoir s'ils obtiendront ce qu'ils méritent.
M. de Lascours s'en retourne à Lyon pour achever son inspection, et de là probablement à la Chambre
des pairs pour juger ce jeune enragé qui ne trouve rien de plus beau que de viser avec deux balles un jeune officier très brave et très spirituel, par l'excellente raison qu'il est fils d'un roi.
Puisque vous lisez, le soir, lisez Alonzo ; ce sont quatre des plus grands volumes in-8° que je connaisse. Vous êtes un oncle terrible pourtant de lire ainsi le soir. Si jamais un oncle m'avait proposé de me faire une lecture, je me serais senti un vif désir de l'envoyer lire dans un monde meilleur, là oii on peut plus facilement supporter deux heures de suite la monotonie de la voix humaine. Du reste, vous faites bien de lire à vos jeunes parents. Les temps sont durs ; il faut les dresser à la patience, à braver les périls, les intempéries, le mal de mer, la voix du lecteur et celle de l'exacteur. Comment supportezvous, dans Reims, les visites de l'exacteur? Êtes-vous déjà recensés? Pour sensés, vous Têtes, mais recensés, je n'en sais rien.
Ah ! Raulin, quelle peine j'ai éprouvée de ne pas pouvoir vous faire lire quelques passages du président de Brosses, dans son Voyage en Italie! Ils vous auraient causé un chagrin extrême. Il vous traite les peintres qui ont précédé la renaissance avec goût et avec vigueur, je vous en réponds. Il ne tiendrait qu'à vous de vous convaincre par cette lecture qu'Orcagna, que Cimabue, etc., etc., étaient des barbares. Cet homme a des expressions d'un mépris un peu aveugle qui vous perceraient le cœur. J'ai senti, en ne pouvant pas vous causer cet amer chagrin, combien l'absence était un grand mal ; mais je vous montrerai tout cela à mon retour.
Bonjour. Voilà une lettre bien courte, et je n'ai pas, comme vous, l'excuse de chercher mon assiette.
Je vous suis très attaché, monsieur, quoique je vous entende louer.
GXXXY.
A M. LE VICOMTE d'hAUSSONVILLE.
Coppet, 28 septembre 1841.
Le plus sûr serait de vous chercher une querelle d'Allemand, mon cher ami, car il me semble que j'ai de grands torts avec vous et qu'il y a près d'un mois que j'aurais dû vous écrire; mais je suis bon enfant et je vous pardonne tous les torts que je puis avoir à me reprocher à votre égard. Voilà qui est réglé. Yous avez donc dîné l'autre jour à la Grange? Vous allez devenir extrêmement suspect aux conservateurs. Le conservateur est un animal triste et défiant. Vous n'en avez pas moins bien fait d'aller dîner à la Grange, car l'ombre de M. de la Fayette vaut bien h elle toute seule presque toutes les réalités des temps actuels, mais enfin, aux élections prochaines, vous serez interrogé sur ce que vous avez mangé à ce dîner. Quand part M. ***? nous autres gens de lettres (car je m'arrête à ce titre degent de lettres), nous en avons reçu les plus flatteuses espérances. Nous en avons conclu qu'avec du bon sens, de la simplicité et de la clarté dans le style et dans les idées, on pouvait se flatter d'arriver à tout. En relisant... je me suis dit sans vanité : Tu seras roi. Je désire toutefois n'être pas roi constitutionnel, s'il est possible, puisque le jury acquitte le National quand il insulte un roi constitutionnel. M. Piscatory vient d'un pays où les rois sont beaucoup plus honorés. Il dit que ces pauvres diables de descendants de Miltiade ne
demandent qu'à adorer leur roi, et que môme ils l'aiment cl riionorent tel qu'il est. Il nous est arrivé ici samedi dernier. Il n'avait fait qu'un bond des montagnes du Pinde aux monts du Jura. Il parle avec admiration de l'activité, de l'intelligence et du bon sens des Grecs. 11 est évident qu'à ces latitudes-là, les hommes sont beaucoup plus raisonnables que sous la latitude de Paris. Je vous conseille de marier Mathilde dans quelque bonne famille ^ Hydra ou de TinQ8. Si j'étais fille, j'irais par la vapeur me marier à quelque beau Palicare ; je laverais le linge de mes enfants dans le Vasileio-Potamos et je ferais sécher ma lessive sur les dernières pentes du Taygète. C'est un sort plus glorieux que d'être la femme d'un souspréfet ou même d'un préfet, ou même de plusieurs ministres de notre pays.
Youlez-vous dire à madame d'Haussonville que je ne lui ai pas écrit tous ces derniers jours parce que j'étais stupide. C'est mon mal, et j'en mourrai quelque jour. Je ne me serais pas permis de vous écrire non plus si je n'avais senti tout à l'heure quelque retour de lucidité, mais c'était une lueur bien fugitive. Si je lisais quelque chose, je me dégourdirais, mais on ne m'écrit pas non plus. M. Raulin devient aussi un peu susceptible. Si on ne lui répond pas immédiatement, il attend paisiblement qu'on lui donne signe de vie. Il est là dans Reims, un Platon d'une main, et dans l'autre un verre de vin de Champagne ; il boit une petite gorgée et lit une petite phrase ; puis il rêve là-dessus ; il s'élève dans le monde idéal jusqu'à ce que la tête lui tourne un peu ; il voit passer devant lui les nombres de Pythagore, les Yierges de Cimabue et celles de M. Ingres. Il pense à l'unité de l'église catholique, aux solitaires de la I. 10
Thébaïde, à la musique de Gluck et au sourire des jeunes demoiselles de sa localité, le tout au sein d'une parfaite sagesse. 11 se sent sage et il craint de devenir orgueilleux. Voilà sa vie en province, s'il ne vous la raconte. Du reste, je ne fais que la deviner, car il n'est pas très communicatif cette année, et il a pris beaucoup de quant à soi. Pour M. Piscatory, le voyage de Grèce ne l'a pas changé. Il a été ici très spirituel et très bon enfant. Il s'est rencontré avec M. Vinet. On aurait cru que c'était le feu et l'eau, et je crois que madame de Staël redoutait un peu l'explosion de ces substances hétérogènes, surtout par un dimanche, mais tout a été supérieurement. Il est vrai que M. de Broghe a emmené le dimanche M. Piscatory chez M. Eynard par une pluie battante ; mais, au retour, il est allé entendre M. Vinet, et lui a trouvé une voix charmante et tout à fait l'air d'un homme d'esprit, malgré quelques obscurités; huit jours encore et peut-être qu'il serait parti d'ici un peu méthodiste. 11 n'en paraissait pourtant rien encore. Il continuait à fumer beaucoup et à avoir dans sa démarche ce quelque chose d'un peu brusque et altier que vous lui savez. Il a rempli sa mission de Grèce à merveille et a été reçu partout, depuis Athènes jusqu'au fond de l'Arcadie, jusqu'aux Thermopyles, jusqu'aux Gyclades, avec un grand empressement. Il raconte très bien tout son voyage et tout l'effort des Grecs pour faire le mieux possible en tout. Avez-vous su la mort de M. de Ghâteauvieux, que madame d'Haussonville connaissait bien? C'était un très aimable et très excellent homme. Il avait bien réellement fâii ce Manuscrit de Sainte-Hélène qnon a d'abord attribué à l'empereur, et qu'on avait ensuite attribué à M. Bertrand de Novion. Madame de Ghâ-
LETTRES. ^ 27i>
teauvieux avait depuis quinze ans le brouillon dans son tiroir. 11 n'avait jamais eula fantaisie de s'en vanter à personne, quoique ce livre eût fait beaucoup de bruit. Il prenait plaisir à l'entendre juger. Il avait vu M. Mole et M. iMonnier croire tout à fait qu'il était l'ouvrage de Napoléon, et il ne s'était pas senti le petit mouvement d'amour-propre qui laisse deviner ce qu'on est bien aise que les autres sachent. C'est bien lui qui vivait par curiosité, d'une curiosité bienveillante. Il aimait tous les genres d'études, depuis l'agriculture jusqu'à l'histoire et la politique. Il ne demandait rien que le plaisir de regarder et déjuger. C'est un des derniers témoins de la vie de Coppet sous l'empire, avec M. de Sismondi et M. Schlegel. Il semble voir s'éteindre dans la nuit les dernières lumières d'une grande ville.
Bonjour, monsieur. Vous savez que votre existence me plaît. C'est le plus tendre compliment que je sache faire ; ainsi tenez-vous-en pour très flatté.
J'écrirai demain sans faute, je veux dire sans remise, à madame d'Haussonville.
A MADAME LA VICOMTESSE d'hAU SSONVIL LE.
Coppet, 2S septembre 18il.
Vous parlez donc très mal de moi, de moi qui veux vous écrire tous les jours que Dieu fait, qui vous écris aujourd'hui, après avoir annoncé à votre mari que je vous écrirais demain ?
Vous êtes un ingrat , vous le fûtes toujours, e e
j'ai rejeté au second vers les deux e muets nécessaires pour faire une ingrate.
Vous êtes très dure pour moi. Vous ne permettez pas à Albert de me montrer les écrits que vous lui communiquez. Il dit que c'est fort spirituel, mais qu'il n'est pas autorisé à le laisser lire et que je ne le lirai pas. A la bonne heure ! Je vous réponds qu'à mon tour je ne vous montrerai rien non plus de ce que je compose. 11 est vrai que je ne compose rien absolument. Les brises du lac ne me portent pas à écrire, mais elles me donnent une extrême curiosité de ce que vous faites. Vous trouverez aisément des juges plus éclairés, mais point de mieux disposés à tout admirer. En attendant, je lis un peu du voyage d'Addison en Italie. C'est un esprit moins brillant que le vôtre, mais il n'aurait pas refusé durement à ses amis de leur laisser lire quelques pages d'un manuscrit. Il faut qu'on n'ait ni mis ni ôté un clou en Italie depuis cent ans et qu'il ne soit venu une idée nouvelle à personne depuis cent ans, car il me semblait entendre tout ce que disent ceux qui ont vu Portici, Pouzzoles, Rome, Naples et Florence. Je savais bien, par expérience, que les idées des hommes ne se renouvellent pas souvent, mais je croyais que les monuments, et même la nature, se modifiaient davantage. Le président de Brosses, qui est un peu plus récent, a vu ce que vit Addison, et l'homme peut bien dire : « Tout change, hélas ! dans la nature, mais mes idées ne changent pas. »
Pourtant, si ce président de Brosses n'était pas si singulièrement mal élevé, je vous dirais du bien de lui; mais je suis certain que vous ne l'avez pas lu. Il est très véhément contre toute école de peinture qui a précédé le Pérugin. J'ai envoyé soigneu-
sèment à M. Raulin un extrait des passages les plus injurieux contre les effrayantes figures d'Orcagna et de Cimabue. II ne me répond pas et je crois bien qu'il en est malade. Il estimait fort le président de Brosses comme ennemi de Voltaire, et ce lui aura été un rude coup.
On dit que vos dernières pages ressemblent à de beaux châles de cachemire des Indes. Un tissu riche et des couleurs qui brillent comme d'un éclat un peu sombre. Quand vous déployez un beau châle, il vous passe devant les yeux quelque chose qui rappelle tout le luxe, tous les trésors, toutes les pompes de Golconde. La seule personne qui ait lu ici votre ouvrage paraît avoir reçu une impression semblable. Pour moi, j'aurais bien voulu regarder tout ce faste de l'Orient parle trou de la serrure ; mais la moralité d'Albert se promène en sentinelle et m'a dit : « Passez au large ! » Donc, je viens de me rabattre sur V Histoire de l' Instinct des aniinaux -çtàv M, Frédéric Guvier. Vous voyez si je soigne les transitions. Je vis, comme Adam, au milieu des bêtes, et j'étudie le jeu de leur intelligence. Qu'est-ce que vous avez dit de cet animnl féroce qui a tiré sur le duc d'Aumale ? Que dit-on de la date du procès ? Je n'imagine pas qu'il commence avant l'ouverture de la session; ce n'est pas une sinécure que d'être pair de France. Croyez-vous être député l'an prochain ? J'avais envie de faire à votre usage, pour le temps des élections, un Art de flatter les électeurs. Règle générale, et quoi qu'on en dise, il faut parler charbon à un meunier et farine à un charbonnier. Gela flatte un meunier qu'on lui parle de charbon. Si vous lui jetez tout de suite sa farine à la tête, il voit que vous le flattez et que vous ne faites pas cas de son étendue d'esprit. — Deuxième règle,
qui est une conséquence de la première, parlez aux électeurs de vos affaires et de vos sentiments et non pas de leurs affaires et de leurs sentiments. C'est un procédé qui n'a pas beaucoup de dignité, mais il a beaucoup d'efficacité. Dites-leur : « Albert est bon enfant, ou bien, il est difficile à vivre. — Ma tante a une grande fortune, ou une petite fortune. — Nous dépensons plus que notre revenu, moins que notre revenu. — J'aime le bleu et mon mari le rouge, etc. » Yoilàqui gagne les cœurs ; mais d'aller, d'un airdoucement bypocrite, dire à un charbonnier : « Bonjour, monsieur le charbonnier; votre femme se porte bien ? Votre demoiselle va-t-elle aux Tuileries ? Savez-vous lire ? Savez-vous écrire ? Allez-vous à la messe ? » Cette condescendance le gêne et l'offense.
Voilà ce que peut un pauvre misérable professeur d'esprit pour le succès de votre prochaine élection. Si vous suivez mes conseils et que vous ne réussissiez pas, vous aurez du moins la consolation d'avoir tout fait et d'avoir sacrifié toute dignité personnelle pour réussir. C'est là ce qu'on appelle aujourd'hui avoir de la force de caractère.
Adieu, madame ; j'aurais bien voulu lire votre roman ou votre dissertation, car je ne sais pas même exactement le sujet de ces œuvres que je ne puis pas lire.
A LA MÊME
Coppet, 8 octobre 1841.
Quand je vois que je n'ai encore reçu ici qu'une lettre de vous, j'ai honte de moi. J'aurais pu, en écrivant davantage, m'en attirer plusieurs. Pour votre
mari, c'est autre chose ; il écrit une fois et il rentre décidément dans son repos. 11 croit que cette première impulsion suffit pour mettre toutes les causes secondes en mouvement. Il n'a point de zèle. Estce une raison pour qu'il soit prochainement nommé à Londres ? Je le crois, mais, s'il n'a point de zèle, il ne sera point député. Pour arriver là, il faut suer sang et eau. Vous voyez môme, d'après ce que vous me racontez, qu'il est bon d'être calomniateur^ blasphémateur, menteur. Du reste, ces qualités sontuti-les dans presque toutes les carrières. En attendant, il cause de littérature, de chasse et de philosophie à Saint-Eusoge.
J'ai lu ce premier chapitre de la vie d'un artiste Tout cela est charmant, et brillant et spirituel, et je le dis si sincèrement que j'ajoute quelques critiques .** i"" M. P... a l'air décidément trop artiste et se sent aussi trop artiste. Le jeu du talent, son action, est beaucoup plus cachée et plus sourde, à ce que je crois. Elle se révèle dans mille circonstances étrangères à l'application directe du talent ; mais, pour M. P..., je le reconnaîtrais pour artiste à une portée de fusil, et il sait qu'il est tel, avec trop d'intensité. Un esprit poétique, quelle que soit la m.anière dont il se révèle au public, avec un violon, un ciseau, des pinceaux, un esprit poétique oublie son art les trois quarts du temps ; il regarde l'oiseau qui vole, la fumée qui s'élève des toits des villages ; il écoute le vent qui souffle ; mille tableaux passent et repassent au fond de lui-même et avec un éclat quile décourage plutôt delapratique de son art. M. P... a fait inscrire sur son passe-port : artiste^ et, si vous ne m'assuriez pas qu'il a du talent, je n'en croirais rien. N'allez pas prendre cette critique pour quelque chose de bien
28i LETTRES.
grave ; il suffit d'effacer quelques traits un peu trop prononcés. — 2° Les descriptions de la nature sont toujours un peu trop vives de couleur . Vous ne pourriez pas regarder ce monde-là sans lunettes vertes, tant il est éblouissant. Ce monde est d'une splendeur trop matérielle. Fiez-vous à votre imagination pour chercher derrière ces rideaux d'une pourpre enflammée qui sont comme le premier voile du spectacle de la nature, chercher des couleurs moins vives, mais plus belles encore, afin de ne pas vous fatiguer les yeux. Je prends un exemple dans le soleil. Si vous le regardez à son couchant, vous verrez au premier plan comme le rouge d'une fournaise; c'est déjà d'une grande magnificence, mais un peu plus vers le zénith, et, au second plan, vous verrez une tenture de couleurs bien plus douces et d'une harmonie charmante. On dirait qu'il règne au fond de cet horizon comme un grand silence, et que des esprits bienveillants s'y entretiennent à voix basse des destinées du monde. C'est toujours, ce me semble, sur ce second plan qu'il faut arrêter ses regards, et c'est là que l'on découvre sans cesse de charmants tableaux. L'œil du vulgaire n'y atteint pas. Pour tout autre, ce que je vous dis là serait confus, mais vous comprenez certainement ce que je veux dire dans sa générante.
Si vous concluez de ces deux pauvres observations que je ne trouve pas ces vingt pages charmantes, vous êtes indigne de tout conseil; et vous n'avez plus, vous enveloppant dans votre amour-propre, qu'à chercher les succès de MM. de Lamartine, Victor Hugo et cœteri, et cœteri.
11 paraît que M. Raulin compose, car il ne vient plus rien du côté de Reims. Je n'entends pas bien
quel sera votre ordre de travail. Si ce petit poème doit ôtre l'œuvre de deux personnes, il s'élèvera donc dans les airs sur deux ailes de dimensions inégales; ou bien, si l'un veut marcher et l'autre voler, établirez-vous la liaison au moyen d'une corde, comme un homme et son cerf-volant? Quoi qu'il en soit, je veux absolument voir la suite, et s'il n'y a pas de suite, vous êtes inexcusable. Votre Italie est charmante. Elle m'a donné envie de déserter le Jura, mais je n'ai pas la force nécessaire pour faire des sottises. J'envie bien l'ardeur et l'activité de M. Piscatory. 11 avait pour le moins visité l'Élide et.
Laissant le Tenare, Passé jusqpi'à la mer qui vit tomber Icare ;
il n'avait pas l'air plus fatigué que s'il revenait de se promener aux Tuileries. Il a été jusqu'à Gonstantinople, et j'ai la joie de vous annoncer que, puisque vous n'avez vu que l'Italie , même en été^ vous n'avez rien vu du tout. Ah ! ah !
Je vous assure que, si vous aviez mon intelligence, yous ne remueriez pas le monde, comme vous prétendez. Je suis si loin de remuer le monde, que je ne puis pas même remuer mes jambes. Je fais à peine le tour du Signal. Savez-vous encore ce que c'est que le Signal? Je regarde de là le bateau à vapeur qui fend de sa carène rouge le bleu du lac. (Voilà du premier plan dans le spectacle de la nature). Je regarde aussi le Jura, que je m'attriste de ne plus trouver ni si beau, ni si sombre. Le fond du lac ne me semble plus la mer sans bornes, et je nô prends plus pour le tumulte des vagues la petite colère du lac contre les cailloux roulés de ses rives. Voilà ce qu'on gagne à voir du pays. A mesure qu'on a vu, il faut de plus grandes
images pour vous rendre l'idée de l'infini ; et pourtant, devant cet infini, toutes les faibles images sont égales ; toutes les forêts des Alpes n'en approchent guère plus que le fraisier que Bernardin de Saint- Pierre contemplait sur sa fenêtre et qui lui parlait du grand secret du monde. Il vaut autant rester auprès de sa fenêtre et de son fraisier...
Vous dites que vous vivez comme à la Trappe, quand vous lisez Virgile et la philosophie de l'histoire et que vous faites de la musique plusieurs heures par jour. Vous avez plutôt l'air de Gircé dans sa retraite :
Dives inaccessos ubi solis filia lucos Assiduo rcsonat cantu, tectisque superbis Urit odoratam nocturna in lumine cedrum Argnto tenues percurrens pectine telas.
Ceci est, si je ne me trompe, au livre VIP de Virgile. Il y a pourtant des différences entre vous et Gircé, indépendamment de ce que vous ne faites guère de tapisserie et que vous brûlez des bougies.
Je reviens à mes critiques et je rabâche ainsi qu'il suit : Quand on peint un personnage, il faut que l'âme rayonne sur le corps. Il faut que les impressions, les pensées dudit personnage me fassent soupçonner sa forme extérieure. Quoi qu'on en dise, je ne crois pas que Galatée ait débuté par un corps en ce monde.
Prenez garde à votre collaborateur. Il profitera du premier moment où vous ne serez pas là, pour faire chanter un air de plain-chant à votre artiste. Vous entendrez tout à coup tous les échos des Alpes vous redire la grand'messe en musique. Mais, sauf ce penchant trop vif qui l'entraîne dans le plain-chant, il a sur les arts des idées fines et profondes ; il peut trans-
former ses impressions et ses sentiments en idées, et nous sommes convenus souvent que c'est la véritable source du talent.
Vous parlez supérieurement bien de Vltinéraire de Paris à Jérmalem. Le livre de M. de Lamartine n'est qu'une feuille de route emphatique, à côté de ces beaux dessins. Toutes ces lignes sont tracées au burin, sur le marbre du Pentélique ; l'autre travaille en papier doré et derrière un papier bleu pour faire les ciels. Pour madame Sand, c'est autre chose; il y a, en fait de style, des vices qu'elle n'a pas, il faut être juste ; mais ce mélange d'impressions vagabondes et contradictoires manque de vérité. Gela ne sort pas d'un foyer unique. C'est comme une collection de petits journaux de campagne ; un pour le bien ; un pour le mal; un pour la nature ; l'autre pour la colère contre la société ; aussi, point d'harmonie ni d'unité dans le style. Je parle de cette harmonie qui tient à ce que la même inspiration anime toutes les parties. J'aime bien mieux l'écrivain qui a dit : L éternelle vérilé s offre à l'hoînme, de siècle en siècle, sous des formes différentes, sans qu'il puisse jamais la contempler face à face^ en la dépouillant de ses voiles. Il y a, dans cet écrivain, que vous connaissez peut-être, une personne toujours la même sous la diversité de ses pensées.
Mais il me semble que ma lettre excède toutes les limites. Adieu, et mille tendres respects.
CXXXVIIL
A M. RAULIN
Coppet, 12 octobro 1S4I.
Mon cher ami, que vous a donc fait le pauvre pré-
sident de Brosses pour vous emporter contre lui avec tant de violence? Vous dites qu'au xyiii° siècle on ne pouvait ouvrir la bouche que pour dire une impertinence. Cette parole est bien décisive. Gomment vous portez-vous? Je ne vous avais pas encore ouï parler si durement de Montesquieu ; mais, après tout, la liberté de penser étant inviolable et sacrée, libre à vous de traiter légèrement Montesquieu. Yos amis peuvent s'affliger de cette vivacité un peu fébrile, et voilà tout. Si vous lisez à votre famille assemblée le dialogue d'Eucrate et de Sylla, vous verrez que ce n'est pas si méprisable que vous le faites. Pour mort, le xvm® siècle n'est pas mort du tout. 11 fera le tour du monde avant de mourir. Tous les esprits sages vous le diront comme moi, qu'ils s'en affligent ou s'en réjouissent. Ce que vous nommez le xvni'^ siècle, c'est la liberté de l'esprit. Je crois bien que le diable y trouve assez son compte, mais je n'y peux rien, et, pour dire plus, vous n'y pouvez rien. Je consens seulement de grand cœur à vous livrer cet enfant du xvm° siècle que l'on appelle M. Ledru-RoUin. Il a dit, en présence de la cour de cassation, plusieurs pauvretés emphatiques; mais son éloquence est comme la lance d'x\chille : elle proclame de mauvais principes^ mais elle en inspire l'ennui.
Je suis loin de vous blâmer si vous lisez Sophocle dans vos soirées d'hiver, et j'accorde que c'est une nourriture plus saine que M. de Balzac, de toute la différence qu'il y a entre le miel de THy mette et un verre de mauvaise eau-de-vie de grain, de toute la différence qu'il y a entre les flots bleus de la Méditerranée sous le soleil de Grèce et le tapis d'un billard d'estaminet sous l'éclairage du gaz. Es-tu content,
Coucy ? Pour Boileau, il reste de tout point supérieur au même Balzac ; mais, en regard de Sophocle, c'est un barbare grossier, un naturel rude et bourgeois, que le chant de Racine, avec toute sa douceur, n'a jamais pu attirer dans les régions supérieures.
Adieu. Malgré votre admiration pour Boileau, je vous aime pour votre esprit. C'est toute la différence d'un homme à un autre, soit dit pour vous fâcher.
AU -MÊME
Coppet, 4 novembre 18U.
Quand reviens-je à Paris? Soyez assez bon pour me le dire. Je ne comprends rien à Paris ; on n'y fait et on n'y dit et on n'y écrit que des sottises inintelligibles. Pendant ce temps, j'ai fait comme vous, mon cher ami. Je me suis mis à lire V Enfer dans la traduction de M. Fiorentino. J'ai de jour en jour plus de remarques à faire sur l'admiration sans limites qu'inspire le Dante. Je ne parle, bien entendu, que du fond et de la partie de la forme qu'on devine sans savoir délicatement l'italien (je ne veux pas dire non plus que je sache grossièrement l'italien, notez bien cela!). Je n'ose pas dire que, les trois quarts du temps, cela m'a l'air de caricatures énergiques et bizarres. Je ne peux mettre aucun nom dans ce fouillis de pensées, de sentiments, de personnages, et pourtant, j'avoue que c'est probablement ma faute, car les monuments de Florence contemporains du Dante ont un caractère de force et de grandeur simple, que le Dante devait avoir au moins comme un
autre, vu que, de son temps même, il ne passait pas pour un sot. Quant à l'engouement de notre temps pour lui, il ne pèse pas une once dans mon humble jugement. On a tant besoin de s'émouvoir et l'imagination est si complaisante, que, si Bob faisait demain un discours à la tribune, il y aurait des gens qui, voyant son grand air de chien de Terre-Neuve, lui trouveraient un rare talent et une profonde instruction poUtique. Quand le bon sens quitte un pays, les imaginations sont capables de tout. Nous l'avons dit cent fois. Je suis pour le moment en purgatoire et je conviens qu'il y règne un air plus doux et qu'on commence à entrevoir comme une lumière poétique qui vient d'en haut. 11 y a, çà et là, des vers charmants. Peut-être que je reviendrai à une admiration entière sur les hauteurs du paradis.
... Je suis toujours prêt à partir avec vous pour aller fonder une colonie à Sorrente. Je vous assure que l'homme n'est pas sorti des mains de Dieu pour être député et faire des saints aux bureaux de tabac et des commissions à ses électeurs.
Lisez les sermonnaires, ils parlent comme moi. Je me répète un peu, mais eux aussi.