‹ LettresChapitre 5 sur 42 · INTRODUCTION. VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. VII

il en avait horreur, et toute déclamation était impossible, parce que d'un mot il la faisait tomber à terre. Cette rigueur de logique qu'il mettait dans ses raisonnements, il l'imposait aux autres. Jamais homme ne se paya moins que lui de phrases si belles qu'elles fussent, ni de saillies si heureuse qu'en fût la tournure, lorsqu'elles ne faisaient pas avancer la controverse. Ce n'est pas qu'il ne sût, lui aussi, manier la phrase, et rencontrer à l'occasion des reparties incisives, mais il ne consentait à s'en servir que pour donner une forme plus vive à son argumentation. Dans le choc étincelant d'idées qui mettaient souvent aux prises tant d'intelligences d'élite, M. Doudan n'était inférieur à nul autre. Que d'aperçus nouveaux sur toutes choses il jetait alors comme en se jouant ! Que de jugements exquis rapidement portés en quelques paroles brèves qui ne sortaient plus de la mémoire ! Sur les graves sujets de la religion, de la morale, de la philosophie ou de l'histoire, quel soin scrupuleux à ne pas se laisser emporter par la chaleur de la dispute jusqu'à outrer les meilleurs thèses et à dépasser, si peu que ce fût, la mesure exacte de ses convictions! Dans les questions plus légères d'art oude littérature, quelle aisance et quel enjouement, puis soudain quels coups d'aile de haut vol dans les champs éthérés de l'imagination ! Si la matière s'y prêtait, quels jets continus de fme plaisanterie, et lorsque la contradiction l'excitait, quel redoublement de piquantes railleries qu'il aurait pu rendre cruelles si sa bonté naturelle ne l'eût toujours averti et arrêté à temps 1 On

vm INTRODUCTION.

aurait dit un feu d'artifice incessant tiré, non pour amuser les yeux, mais pour éclairer par des gerbes lumineuses les hauteurs cachées qu'il colorait pour un moment d'un éclat inattendu. — « Voilà, s'il voulait seulement écrire quelque chose, celui qu'il faudrait nommer à l'Académie et personne, depuis Voltaire, n'a certainement eu autant d'esprit, » disait volontiers, au sortir de ces conversations, un autre puissant causeur, M. Cousin, toujours un peu surpris d'avoir trouvé un champion aussi capable de lui tenir tête. Car c'était le propre de M. Doudan de ne jamais faire le sacrifice delà moindre nuance de ses opinions à ceux qu'il prisait le plus ou qu'il aimait le mieux ; ni le respect, ni l'aff'ection n'avaient de prise sur l'indépendance de ses jugements. Il mettait une sorte de fierté modeste à demeurer et à se montrer tel qu'il était, et les preuves de cette liberté d'esprit si complètement afi'ranchie de l'influence des idées qui dominaient autour de lui apparaissent presque à chaque page de sa correspondance.

Le trait distinctif de M. Doudan, c'était la sûreté de son goût. Comme il n'avait rien d'exclusif dans ses préférences, comme sa bienveillance était extrême, les auteurs se trouvaient mal à l'aise pour contester son jugement littéraire. Ses amis et ses connaissances, quand ils tenaient une plume, trouvaient plus commode de recourir à sa censure anticipée. Bien peu s'en sont fait faute, et tous ceux qui s'y sont soumis n'ont eu qu'à s'en féliciter. M. Saint-Marc Girardin n'a guère rien publié sans avoir d'abord envoyé ses

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