CHAPITRE XIII
Chaque chose dans la nature arrive en sou temps J et au terme marqué. Le fruit laisse échapper la graine, quand elle est mûre et propre à la reproduction, et la mère met son enfant au monde, quand son heure est venue et que le nouvel être est suffisamment organisé pour vivre.
Ainsi du produit spirituel que l'orateur porte dans son entendement. Il y a un moment où l'idée tend à sortir de sa retraite ohscure, pour descendre dans le monde de la lumière, paraître au grand jour et s'y déployer.
Seulement il y a cette différence, que cette produc- j tion étant intellectuelle dépend jusqu'à un certain point de la liherlé de l'esprit; que par conséquent le moment de l'enfantement n'y est pas fatal ou nécessaire, comme dans l'ordre physique, et qu'ainsi la volonté de l'auteur peut le retarder ou le hâter à son, ; gré, et l'un ou l'autre, souvent au détriment du fruit . et de son développement.
L'émission hâtive, c'est-à-dire quand on veut ré-
duire en plan une idée qui n'est pas mûre et dont ■^ l'organisalion est encore vague, peut amener un avortement, ou tout au moins un enfantement malheureux, dont le produit n'est pas viable, ou ne vivra que I dans de mauvaises conditions. C'est ce qui arrive ' souvent aux jeunes auteurs trop pressés de produire.
A Mais, d'un autre côté, trop de retard dans la com- \ position du plan, quand l'idée est à point et demande ' à se faire jour, est aussi préjudiciable à l'œuvre, qui peut s'étioler, dépérir et même être étouffée dans l'entendement faute de l'air et de la lumière qui lui deviennent indispensables pour vivre, et que le passage au grand jour peut seul lui procurer.
Il y a des hommes qui ont toutes les peines du monde à accoucher de leurs pensées, soit par un manque de vigueur pour les pousser au dehors et les revêtir de la nouvelle forme qui leur convient, soit par une paresse naturelle qui ne peut se résoudre à faire des efforts incessants ; semblables à ces femmes d'une complexion molle et d'un tempérament relâché qui ne savent point s'aider dans ces dernières extrémités, et auxquelles il faut arracher avec le fer le produit de leurs entrailles, au risque de tuer la mère et l'enfant.
Celte lenteur, ou plutôt cette incapacité de produire quand le temps est venu, est un signe de faiblesse d'esprit, d'une sorte d'impuissance. Elle indique dans tous les cas un vice notable dans la constitution intellectuelle, et ceux qui en sont affligés écriront peu.
écriront difficilement, et ils ne pourront point par- ' 1er d'abondance en public; ils ne seront jamais ornteurs.
Cependant, même en celui qui est capable de le J devenir il y a quelquefois de l'inertie et de la paresse. Nous avons naturelletnent liorreur du t»avail, et le travail de la pensée est le plus difficile et le plus pénible de tous ; en sorte que, souvent sans autre raison que d'éviter le mal qu'il faut se donner, on garde longtemps dans sa lête une idée mûre et qui ne demande qu'à sortir. On ne peut se décider à prendre la plume pour rédiger son plan ; on remet d'un Jour à l'aulre, sous le vain prétexte qu'on n'a pas assez lu, assez réllécbi, que le moment n'est pas encore arrivé, et que l'œuvre gagnera par des études prolongées. Alors, par ce relard intempestif le fruij languit dans ^ l'entendement, faute de nourriture; il^s'atropliie peu à peu, perd de sa vitalité et meurt avant de naître. Beaucoup d'excellentes idées périssent ainsi dans leur j germe, ou sont étouffées dans leur développement par la paresse ou la faiblesse des esprits qui les ont conçues, et qui sont restés impuissants à les mettre au jour. Le don de Dieu est perdu par la faute de l'homme.
Gela arrive surtout à des hommes, distingués d'ailleurs et doués de rares qualités, mais qui craignent j les obligations du devoir et la pression des circonstances où ils peuvent s'engager. Sous le prétexte de conserver leur liberté, et effectivement pour satisfaire leur paresse, ils fuient la nécessité du travail.
avec ses exigences et ses fatigues, et ils se privent par là du stimulant le plus actif de la vie intellectuelle. .Livrés à eux-mêmes, et redoutant toute influence étrangère comme un joug, ils passent leur vie à concevoir sans jamais enfanter; à lire sans jamais produire; à réiéchir, ou plutôt à ruminer sans jamjiis écrire ni parler en public. C'eût été un bonheur pour ces hommes que d'être obligés de travailler pour vivre^; car leur esprit eût trouvé dans l'aiguillon du besoin un ressort qui lui a manqué, et la nécessité de subsister par son travail, ou la faim, eût fait en eux ce que l'amour de la vérité ou de la gloire n'a pu produire.
La meilleure condition pour celui qui a reçuje don de la parole, et qui peut faire un orateur, est donc d'être forcé de le devenir. Le travail de la parole et celui de la pensée, qu'il suppose, coûtent tant de peines et sont si difficiles, que, sauf quelques hommes d'élite poussés par leur génie ou par l'ambition, il ne faut rien moins qu'une nécessité physique ou morale pour y contraindre.
Mais si l'on est professeur, et qu'il faille faire son cours à un jour, à une heure marqués; prêtre et obligé de monter en chaire à tel moment; avocat et devant plaider au temps fixé par les juges; membre d'un conseil ou d'une assemblée délibérante, et qu'on ait pris l'engagement de parler dans telle affaire, il faut bien se trouver prêt, sous peine de manquer à son devoir, ou de compromettre sa position, sa réputation. Alors on fait des efforts, on secoue sa paresse,
on s'évertue soit pour étudier sérieusement la matière, ce qu'on ne fait jamais mieux que s'il faut écrire ou parler, soit pour la bien comprendre et la concevoir clairement, soit enfin pour l'exposer convenablement et de manière à convaincre et persuader.
Sous ce rapport encore nous pouvons dire avec l'Évangile : Beati pauperes. La pauvreté ou le besoin est l'aiguillon le plus vif de l'esprit et de la volonté. Il faut se remuer et s'ingénier afin de trouver des ressources; et dans la jeunesse surtout, qui est le temps le plus favorable pour s'instruire et pour acquérir, c'est un grand bonheur que d'être arraché parla néceesité à l'entraînement du plaisir, aux dissipations du monde, ou à l'inertie de la paresse. Il ne faut rien moins que cette espèce de violence, et la «i crainte qu'elle inspire, pour ramener à la réflexion, à la méditation et à l'exercice persévérant de la pensée une âme attirée au dehors par tous ses sens, altérée de jouissances, et entraînée par la surabondance de la vie, qui déborde à cet âge dans le monde extérieur, pour y chercher la nourriture et le bonheur qu'elle n'y trouvera pas. Notre jeunesse tout entière s'est passée dans cet état violent, dans cette lutte incessante entre l'instinct de la nature et l'obligation du travail. C'est pourquoi nous savons ce qu'il en coûte pour triompher et ce qui y aide le mieux.
Comment faut-il faire son plan?
Pour faire un bon plan il faut prendre la plume.
L'écriture est une litière, un laminoir, qui étend
merveilleusement les idées et exploite toute leur ductilité.
Dans une ci£Constance imprévue on peut sans doute, avec quelques moments de réflexion, dresser soudainement le plan de son discours, et parler convenablement, éloquemment. Ce qui suppose d'ailleurs qu'on connaît bien la matière, et qu'on a dans l'entendement des séries de pensées formées par des études et des méditations antérieures ; car on n'improvise jamais les pensées, au moins pour tout un discours.
Mais, si vous avez le temps de vous piréparer, ne prenez jamais la parole sans avoir mis sur le papier le cadre de ce que vous avez à dire, l'enchaînenient de vos idées, et cela pour deux raisons. La première
[i) et la plus grave, c'est qu'on possède mieux son su|et, et alors on parle plus pertinemment et sans risque
/ zy de divaguer. La seconde, c'est qu'en écrivant une pensée, on l'analyse. La division du sujet s'éclaircit, se fixe, et il arrive sous la plume, par le seul fait de renonciation successive, une foule de choses qu'on n'apercevait point auparavant, j Parler, c'est penser tout haut. C'est plus encore : c'est penser avec ordre et plus distinctement, en sorte qu'en parlant son idée, non-seulement on la fait comprendre aux autres, mais encore on la comprend mieux soi-même, en l'exposant à ses propres yeux et en la déployant parle langage.
^ L'écriture ajoute encore à la parole. Elle lui donne plus de netteté, plus de fixité, plus de rigueur, et
parce qu'il faut examiner de plus près ce qu'on veut écrire, et avec plus d'insistance, on en fait jaillir des rapports cachés, on pénètre à des profondeurs plus grandes, où se découvrent de riches filons ou des veines abondantes.
Nous pouvons affirmer qu'on n'a jamais toute la conscience de sa pensée qu'après l'avoir écrite. Tant qu'elle reste entermée dans l'intérieur de l'esprit, elle conserve une certaine obscurité. Ou ne la voit pas dans son déploiement complet; on ne peut la considérer par tous les cùlés, sous toutes ses faces, dans tous ses rapports.
D'un autre côté, tant qu'elle vole dans l'air ayecja parole, elle a quelque chose de vague, de fluide, d'inexact. Le dessin en est mal arrêté, les contours incênâîns, l'expression plus ou moins hasardée, et il y a toujours quehjue^cliqse à ajouter ou à retrancher. Ce n'est jamais qu'une ébauche. Le style seul donne à la pensée son expression juste, sa forme achevée, sa manifestaTion coiiiiilète.
Cependant, gardez-vous de chercher à mettre du j style dans la réduction d'un plan : il doit être comme le dessin du ])eintre, l'esquisse qui détermine par quelques traits intelligibles seulement à celui qui les trace, ce qui doit entrer dans la composition du tableau, et la place de chaque chose. La lumière et les ombres, le coloris et l'expression viendront plus tard.
Ou bien, pour employer une autre image, le plan ^ ■est un squelette, charpente aride du corps, qui a quel-
que chose de repoussant pour qui ne sait pas l'anatoinie, mais qui est pleine d'intérêt, de sens et d'indications pour celui qui l'a étudiée et qui a disséqué ; car il n'y a pas une arête , une proéminence, une dépression qui ne signale tout ce que cette construction doit supporter, et ainsi c'est tout le corps en abrégé, c'est l'organisme entier en raccourci.
Donc, aussitôt que vous sentez que votre idée est mûre, que vous la possédez dans son centre et dans son rayonnement, dans ses linéaments principaux, prenez la plume et jetez sur le papier ce que vous voyez, ce que vous concevez dans votre esprit. Si vous êtes jeune ou novice, laissez courir la plume et avec ^ elle le flot de la pensée. Il y a toujours de la vie dans f ce premier jet, et il faut bien se garder d'en briser ' l'élan et d'en refroidir l'ardeur. Laissez couler la lave i du volcan; elle se figera et se cristallisera d'ellemême.
Faites votre plan du premier jet, si vous yêtes poussé, et suivez votre inspiration jusqu'au bout. Puis laissez reposer pendant quelques jours, ou au , ^ moins plusieurs heures. Alors relisez attentivement ce que vous avez écrit, et donnez à votre j)lan une nouvelle façon, c'est-à-dire récrivez-le d'un bout à l'autre, n'y laissant que le nécessaire, l'essentiel. Éia- guez impitoyablement tout ce qui est accessoire ou surabondant, et tracez, burinez avec soin les traits principaux qui déterminent la configuration du discours et renferment dans leurs lignes les parties qui
le composeront. Tâchez seulement que lesj^i'aits principaux soient bien arrêtés, vivement accusés et fortement reliés entre eux, afin que la division du discours soit claire, et l'enchaînement des pensées serré.