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CHAPITRE XIV

De la nature du plan dérivent ses qualités essentielles. Puisqu'il est le dessin de l'édifice du discours, il doit être nettement tracé, convenablement distribué dans ses parties et en de bonnes proportions, de manière à ce que d'un coup d'oeil l'architecte, ou tout homme intelligent, qui connaît ce genre de travail, aperçoive le but de la construction ou l'idée à réaliser, et les moyens principaux d'y arriver. Le plan est manqué, s'il ne suggère tout aussitôt ces choses à l'homme entendu qui le considère.

1° Le tracé dépend de l'esprit qui conçoit et pense et de la main qui crayonne. Un dessin sera toujours en raison de la manière de sentir, de concevoir et de reproduire ce qu'on voit dans la nature ou ce qu'on imagine; et quelle que soit la dextérité de la main, si l'âme ne l'anime, si l'intelligence ne la dirige, elle ne composera que des images sans vie et des copies exactes peut-être, mais sans expression. Dans un simple trait, dans un coup de pinceau, une àme tout entière peut se révéler, témoin

ce grand artiste qui en reconnut un autre à une seule ligne tracée par lui.

Quels conseils pouvons-nous donner à cet égard ? Tous les préceptes du monde n'apprennent ni à sentir ni à concevoir. Nous avons dit à peu près tout ce qu'on peut dire en parlant de la conception et de la formation de l'idée. Mais ce qu'on peut recommander à l'orateur novice, c'est de ne s'attaquer dans la construction de son plan qu'aux grands traits du sujet. C'est de tracer hardiment les lignes principales du '' discours, en négligeant les lignes secondaires ; c'est de dessiner largement, à coups de hachures pour -' ainsi dire, et de ne pas se mettre à pointiller, à se perdre dans les détails, quand il faut marquer les grandes voies.

Ce qu'on peut encore lui recommander, c'est de ne rien laisser d'obscur, d'hésitant ni de vague dans "^ l'ébauche, et de ne point mettre un seul trait dans son esquisse qui n'indique quelque chose d'important.

Il apprendra, par l'exercice et la direction d'un maître habile, à donner de ces coups de crayon puissants, qui expriment tant de choses avec si peu de matière : ce qui rend l'improvisation facile et féconde, parce que chaque point du plan devient vivant, et en le pressant au passage, le discours en fait jaillir la lumière de la pensée et l'abondance de l'expression.

Les esquisses des grands maîtres, aux yeux des artistes, sont quelquefois plus précieuses que leurs tableaux, parce qu'elles montrent plus à nu la pensée

de l'auteur et les moyens qu'il a employés pour la rendre. Ainsi le jeune écrivain étudiera avec fruit les plans des grands orateurs, pour apprendre à modeler comme eux, et ce qui lui sera encore plus profitable, il les lèvera lui-même dans leurs discours, et par la méditation profonde de leurs chefs-d'œuvre et le travail intelligent que ce relevé exige, il pénétrera plus avant dans leur pensée intime et pourra mieux apprécier les rapports de cette haute pensée à sa magnifique expression.

2" La bonne distribution du plan dépend aussi de la manière de concevoir son sujet et du but qu'on se propose dans le discours. Ici encore les préceptes généraux ont peu de portée dans la pratique. C'est du bon sens, de la sagacité et du tact qu'il faut avoir : du bon sens pour voir les choses droitement, dans leur vrai jour, ou par le côté le plus favorable, afin de ne dire que ce qui convient à la circonstance; de la sagacité pour fouiller son sujet, le pénétrer, l'analyser, le disséquer et l'étaler sur le papier d'abord et par le discours ensuite ; du tact pour parler à propos, laisser dans l'ombre ce qui ne peut paraître sans inconvénient, et faire ressortir ou mettre en lumière ce qui est avantageux, n'être ni trop long ni trop court, mettre chaque chose à sa place, et faire tout cela promptement, avec netteté, clarté, simplicité, en sorte que dans le nœud de l'exposition du sujet on aperçoive, on entrevoie au moins tous les plis et replis de la pensée principale, qui va se dénouer et se déployer par le discours.

L n plan mal conçu et mal divisé, qui n'établit pas tout d'abord l'auditeur au beau milieu du sujet et en possession de la matière, est un embarras plus qu'un secours. C'est un échafaudage ruineux qui ne mène à rien. Une fait qu'alourdir et déparer l'édifice, au lieu d'aider à l'élever.

3'^ La proportion et l'harmonie des parties contribuent à la beauté du discours. Le beau partout résulte de la variété dans l'unité et de Tunité dans la variété. C'est la nécessité de l'unité qui assigne à chaque partie son rang, sa place et sa mesure.

Souvent l'exorde est trop long et la péroraison interminable. Il ne reste rien ou peu de chose au milieu. C'est un monstre avec une grosse tête, une immense queue, et un corps grêle.

D'antres fois c'est un membre du discours qui s'allonge au point de faire perdre de vue le corps de l'œuvre, et il en résulte une difîormité choquante, comme chez un homme qui a de grands bras ou de longues jambes sur un corps chétif.

Il faut que l'idée principale ressorte au fond de chaque partie ; que l'auditeur y soit toujours ramené par le développement des pensées accessoires, si nombreuses qu'elles soient, parce que ces dernières n'ont de vitalité régulière que par l'inilux continuel de la première. Que si elles s'accroissent ou se gonflent outre mesure dans leur exposition, ce sera aux dépens de l'idée mère, et elles produiront une difformité, une sorte de maladie dans le discours, comme les excroissances monstrueuses qui dévorent les êtres

164 nUALITÉS DU PLAN.

animés, quand un organe se développe irrégulièrement ou avec excès par l'afflux anormal du sang, dont le reste du corps est privé.

C'est surtout quand on doit improviser qu'il faut mettre le plus de soin à diviser clairement, et à proportionner exactement toutes les parties de son plan; car un des inconvénients de l'improvisation, et le plus grand peut-être, c'est la diffusion, le délayement, la divagation, quand on se laisse aller à l'inspiration du moment, à l'entraînement du discours, dont on n'est pas toujours le maître au milieu de l'abondance de la parole et des excitations de l'imagination.

On obviera à ce danger, autant qu'il est possible, en arrêtant fortement à l'avance la proportion des parties, et cela d'une manière si nette et si tranchée, qu'on ne la perde jamais de vue en parlant, et qu'ainsi on y soit sans cesse ramené, et qu'on y ramène l'auditeur à travers les digressions, les épisodes et les développements soudains qui peuvent se présenter, et qu'il ne faut pas toujours exclure; quelquefois même au milieu des émotions de la sensibilité ou des emportements delà passion, où le courant de l'improvisation peut jeter l'orateur.

Que le plan du discours soit donc fermement tracé, distribué exactement et bien proportionné dans ses membres, et ce sera un immense secours pour l'orateur que la soudaineté et l'aventureux de l'improvisation agite et trouble toujours plus ou moins. Alors il s'abandonnera avec plus de confiance à l'inspiration,

au flot de la parole, s'il sent sous ses pieds un terrain solide qu'il connaît, dont il sait les avantages et les inconvénients, et s'il a toujours présents à l'esprit le but qu'il doit atteindre et le chemin qui y mène.

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