CHAPITRE m
DES DISPOSITIONS SPIRITUELLES POUR PARLER EN PU- BLIC QUI PEUVENT s'acquérir OU ÊTRE FORMÉES
PAR l'Étude.
Après les dispositions naturelles de l'esprit, viennent les dispositions acquises, ou qui peuvent être formées par l'étude.
Nous appelons dispositions acquises certaines aptitudes de l'esprit, dont le germe est, sans doute, fourni par la nature, mais qui peuvent être excitées et développées d'une manière notable par l'enseignement au moyen de l'exercice et de l'habitude, tandis que le talent purement naturel, bien qu'il puisse aussi se perfectionner par l'art, ressemble jusqu'à un certain point à l'instinct, qui atteint son but du premier coup. Il peut même arriver qu'une disposition acquise remarquable, comme, par exemple, l'art de parler disertcment, ait peu de racine naturelle, c'est-à-dire peu de talent au fond, et qu'elle ne produise quelque chose de saillant, qu'à force d'art, d'exercice et de travail, Il est vrai que si le fond naturel lui manque, toutes belles que ses œu-
vres paraîtront d'abord, on y sentira bientôt l'arlifice et le défaut de vie.
Les dispositions acquises de l'esprit sont : Vart ou la méthode de la pensée, et Vart ou la maiiière de dire. Mais avant de les considérer, nou5 dirons quelques mots sur l'acquis de l'orateur, qu'il ne faut pas confondre avec les dispositions acquises.
S L De l'acquis nécessaire à l'orateur.
L'acquis de l'orateur est la somme de science et de connaissances qui lui est nécessaire pour parler pertinemment sur un sujet quelconque, et la science ou la connaissance ne s'improvise point. Quoique la science ne donne point le talent de la parole, cependant celui qui sait bien ce qu'il doit dire, a beaucoup de chances de le bien dire, surtout s'il le conçoit nettement.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
C'est donc une excellente préparation à l'art de la parole que l'étude persévérante, non pas seulement de la chose sur laquelle on doit discourir, — ce qui se fait toujours plus ou moins avant de parler en public, à moins d'être présomptueux ou insensé, — mais l'étude générale de toutes les matières, qui font partie d'une éducation libérale, et qui composent l'instruction commune des hommes destinés aux professions intellectuelles et morales. C'est ce qu'on ap-
pelait autrefois les études classiques, et elles comprenaient avec la grammaire, les humanités, la rhétorique et la logique, une certaine portion de littérature, d'histoire, de sciences mathématiques et physiques, et la connaissance de la rehgion. Les études classiques se perfectionnaient et se complétaient par les cours supérieurs des facultés ou des universités.
Avoir fait de bonnes études, comme on dit communément, est un immense avantage , parce que c'est dans l'enfance et l'adolescence qu'on apprend le plus de choses, et qu'on les apprend le mieux, en ce sens que les connaissances acquises à cet âge sont les plus durables. Elles sont même ineffaçables, et elles constituent un fond indestructible, une sorte de béton spirituel sur lequel s'élève l'édifice de l'instruction et de l'éducation, et ce fond, par la manière dont il est posé dans l'esprit, détermine la solidité et l'étendue de l'existence intellectuelle et morale de chacun.
On ne peut apprécier rigoureusement l'influence des premiers enseignements reçus par l'homme : elle dépend de la vertu de la parole qui l'instruit, et de la manière dont il la reçoit. C'est une espèce de fécondation, dont les fruits sont quelquefois lents à mûrir et paraissent tard. Comme l'action vivifiante de l'enseignement ne peut s'exercer que par les mots et les signes du langage, souvent la forme l'emporte sur l'esprit, et beaucoup ne retiennent guère que la lettre ou les mots, qu'ils reproduisent très-
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facilement par la mémoire. C'est ce qui fait la plus grande partie des succès de l'enfance et des gloires du collège.
D'autres au contraire, profondément atteints par l'esprit de la parole, conçoivent de bonne heure des idées fécondes, qui seront les idées mères de toutes leurs pensées ultérieures. Par cela même que leur esprit est plus impressionné, plus occupé au fond, il paraît moins vif, moins brillant au dehors. Il porte confusément en lui des idées qui le dépassent et dont il ne peut encore se rendre compte; et plus tard seulement, quand il aura la puissance et le temps de la réflexion, il saura reconnaître, exploiter et mettre au jour les trésors enfouis dans son âme.
De là deux sortes d'acquis ou de ricbesse intellectuelle, fruits de l'instruction et provenant de la manière dent elle a été donnée et reçue :
1° Un acquis de mots, de phrases, d'images, de faits, de pensées superficielles, de lieux communs, de choses convenues et rebattues, en un mot de tout ce qui frappe les sens, excite l'imagination, et s'empreint aisément dans la mémoire. On ne peut nier que ce bagage intellectuel, si léger qu'il soit, aniiissé pendant plusieurs années et disposé avec un certain ordre, ne puisse servir à parler facilement dans l'occasion, mais à parler à la manière des rhéteurs, c'està-dire à composer au moment une espèce de harangue plus ou moins élégante, où il y aura de la phrase, mais peu d'idée, et qui pourra encore donner aux auditeurs un plaisir passager, sans les tou-
cher ni les instruire. En maintes circonstances, des discours de ce genre sont de mise ou suffisent. C'est un rôle qu'on joue dans une situation donnée, une portion de programme qu'on remplit, et c'est assurément un avantage désirable, que de s'en tirer avec honneur ou même sans encombre.
2° Mais l'acquis sérieux est dans les idées et non dans les phrases, dans la suite ou l'enchaînement des pensées, et non dans les séries de faits et d'images. Celui qui a acquis de cette manière n'est point aussi prompt à parler, parce qu'il y a en lui une véritable pensée, une pensée propre avec laquelle son esprit se débat pour l'étreindre, la posséder et la manifester, quand il l'aura pénétrée et ouverte jusque dans ses entrailles. Celui-là ne parlera point de souvenir ou d'imagination seulement, mais toujours par un travail de l'entendement qui enfante au moment môme, et qui ressent aussi les douleurs et les efforts de l'enfantement. Mais alors il produit quelque chose de vivant et qui fait vivre : ce qui distingue l'orateur du rhéteur.
I Ce dernier peut charmer par le langage, mais il ne communique pas la vie; et ainsi rien ne naît dans l'esprit de l'auditeur, rien n'y est engendré. C'est une musique agréable qui réjouit un instant l'oreille et ne laisse rien après elle ;
Sunt verba et voces, prMereaque nihil.
L'autre engendre dans l'âme qui l'écoute ; il y pro- "^ duit des sentiments, des affections, des mouvements
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des idées. Il la renouvelle, la transforme et la fait pour ainsi dire à son image, et comme Dieu a tout créé par sa parole, ainsi le véritable orateur anime tout par la sienne, et fait vivre de sa vie ceux qui l'entendent. Mais là comme ailleurs la vie ne se transmet que parla vertu divine. C'est le feu sacré qui échauffe la poitrine de l'orateur, c'est l'inspiration d'en haut : jjectus est quod disertum facit. Sans ce feu qui vivifie, les plus belles phrases du monde ne sont qu'un airain sonnant, une cymbale retentissante.
L'acquis, que doivent amasser ceux qui se destinent à parler en public, est donc un trésor d'idées, de pensées, de connaissances bien conçues, fortement liées, '^ élaborées avec soin, en sorte que dans ses diverses études l'esprit n'admette rien, autant qu'il se pourra, qu'il ne comprenne à fond, ou du moins qu'il ne se soit approprié jusqu'à un certain point par la méditation. De cette manière la science se réduit singulièrement et tient peu de place dans l'entendement. Elle n'encombre plus la mémoire. C'est l'essence ou la ^ substance des choses ramenée à sa plus simple expression, et renfermant dans cette expression simplifiée toute leur vertu concentrée. C'est une goutte d'huile J de rose, extraite de mille roses, et toute pleine de leurs parfums ramassés ; c'est la puissance fébrifuge d'un quintal d'écorce de quina dans quelques grains de quinine. C'est en un mot l'idée dans son intellectualité, dans sa pureté métaphysique en face des faits et des images multiples, dont elle a été abstraite, ou qu'elle domine. Voilà ce qu'on ne comprend pas assez
de nos jours, où la matière est si prédominante, où la lettre l'emporte sur l'esprit, en sorte que dans l'instruction et dans les choses spirituelles, comme dans le reste, on vise plus à la quantité qu'à la qualité.
Sous le prétexte spécieux de préparer de bonne heure les hommes à leur profession future dans la société , et d'en faire ce qu'on appelle des hommes
J spéciaux, on les applique dès l'âge le plus tendre à des phénomènes, qui occupent les sens et l'imagination sans exciter la pensée, et surtout sans ramener l'esprit dans son intérieur et sur lui-même , pour lui apprendre à se connaître, à se diriger, à se posséder : ce qui assurément vaut bien la connaissance et la possession de toute autre chose. On matérialise l'in-
I struction le plus qu'on peut, et par cela même on sensualise l'éducation. On la précipite dans cette voie, qu'on reproche aux arts d'aujourd'hui, dans le naturalisme, dans le réalisme. On ne veut plus qu'une instruction positive , qu'on nomme professionnelle, c'est-à-dire qui mène directement au gagne-pain de ce monde. On forme les hommes dans une seule vue, celle de les rendre aptes à exploiter la terre et à s'y faire une position confortable. On oublie que l'homme véritable est, comme sa pensée, une idée encore plus qu'un corps ou une lettre, et que ce corps, cette lettre, ne valent que par l'idée qui l'anime et qu'elle doit exprimer. On a peur de l'idéal aujourd'hui, ou plutôt on le méconnaît , on ne l'apprécie plus, parce que le regard est tout absorbé par le réel , et qu'on cherche les joies des sens plus que celles de l'âme.
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Voilà pourquoi les sciences naturelles et physiques, qui étudient la matière, et les mathématiques, qui en sont les auxiliaires, parce qu'elles mesurent ce qui est fini, sont si fort en honneur de nos jours. Là en effet tout est positif, matière, forme, lettre, nombre, /i poids, mesure, et comme la fin de ces études est l'amélioration ou l'embellissement de la vie terrestre, la multitude se jette volontiers de ce côté, et l'esprit devient le serviteur ou plutôt l'esclave du corps.
Toute science aujourd'hui, qui ne répond pas directement ou indirectement à un besoin ou à une jouissance matérielle, c'est-à-dire à quelque chose de positif, comme on dit, est méjDrisée, honnie, ou au moins délaissée. La philosophie en est un triste exemple. Il est vrai qu'elle l'a bien mérité par ses déportements et ses extravagances des derniers temps: ce qui du reste lui arrive toujours, quand elle affecte l'indépendance et ne veut plus relever de l'autorité divine.
Il en est de même de la littérature, des beauxarts, de tout ce qui sert à humaniser les hommes, et à faire prévaloir en eux l'être divin, fait à l'image de Dieu , sur J'animai formé à l'image du monde. Toutes ces grandes choses sont abandonnées comme inutiles ou peu importantes aux besoins et au bonheur de la société actuelle. La religion seule reste encore, grâce à son dogme immuable et à sa divine origine qui la mettent au-dessus des entreprises humaines et des vicissitudes de la terre. Sans le roc de la parole de Dieu, sans la pierre fondamentale de
l'Église, sur laquelle elle est bâtie, sous le prétexte de la rendre plus utile ou plus positive, plus accommodée aux besoins et aux lumières du siècle, on l'aurait aussi abaissée, naturalisée, matérialisée, et alors le dernier lien qui unit l'humanité au ciel eût été rompu , et tout l'homme spirituel enterré dans la boue de ce monde , enseveli dans l'animalité.
Qu'on considère du reste ce qu'est devenue la religion, en dehors du cathohcisme et de son autorité divine, et l'on comprendra de quelle dégradation l'Église sauve encore le genre humain. Elle est le dernier refuge de la liberté, de la dignité de l'esprit contre la force matérielle. Partout ailleurs l'enseignement religieux, sans foi ni règle, est à la merci de la science humaine et par conséquent de la puissance du monde, qui en fait l'instrument de sa domination.
Qu'on me pardonne cette digression, échappée à un cœur profondément attristé par l'affaiblissement de nos études, par la décadence de notre éducation, qui amèneront dans ce siècle une nouvelle espèce de barbarie.
Je reviens à mon sujet, c'est-à-dire à l'acquis que doit former en lui celui qui veut parler en public.
Je dirai donc aux jeunes gens qui me liront, si toutefois ils me lisent; je dirai au moins à ceux qui se sentent portés parleur nature au noble exercice de la parole : Mes jeunes amis, avant de parler, tâchez de savoir ce que vous avez à dire, et pour cela étudiez, étudiez beaucoup. Instruisez-vous avec persévérance, d'abord de tout ce qui se rapporte aux études clas-
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siques ; puis que chacun travaille avec ardeur dans la jDartie où sa vocation le pousse. Quoi que vous étudiiez, faites-le solidement, consciencieusement. Appliquez tout votre esprit à l'objet que vous voulez connaître , et ne le lâchez pas sans l'avoir pénétré, dominé, embrassé, afin de le comprendre, de le concevoir en vous, d'en avoir l'idée et de pouvoir en rendre compte à vous-mêmes et aux autres. Il n'y a qu'un temps pour acquérir, et c'est le temps de la jeunesse. Les abeilles ne butinent que dans la saison des fleurs; elles vivent plus tard de leur cire et de leur miel. Dans le jeune âge toutes les facultés sont admirablement disposées pour recevoir et retenir, et l'esprit est avide de ce qui lui vient du dehors. C'est le moment de faire les provisions, de ramasser la moisson et de mettre en grange. Plus tard on bat les gerbes, on sépare le grain de la paille; on moud le grain et on le transforme en une pure farine, on pétrit la farine, et on en fait un pain nourrissant. Mais il n'y aurait ni pain , ni farine , ni grain , si l'on n'avait point récolté, et que récoltera-t-on, si la semence n'a pas été jetée, si la terre n'a pas été ouverte et préparée? Ensemencez donc le champ de votre esprit le plus que vous pourrez; cultivez-le, arrosez-le de vos sueurs, pour que la bonne semence y fructifie, et moissonnez avec courage au milieu de l'ardeur du jour, ou de votre vie, pour remplir les magasins de votre entendement. Alors, quand vous aurez à nourrir un peuple affamé du pain de la parole, vous aurez sous la main de riches épis que vous bat-
trcz, un froment généreux, dont vous extrairez une pure substance , et de celte substance pétrie dans votre esprit avec un peu de levain du ciel, qui lui communiquera son ferment divin , vous pourrez composer un pain spirituel , plein de goût et de solidité, qui donnera à ce peuple la nourriture de l'intelligence et de l'âme, comme le pain matériel lui donne l'aliment du corps.
§ 2. Que pour savoir parler, il faut commencer par apprendre à penser.
Nous passons maintenant aux dispositions acquises proprement dites, à savoir, l'art de penser et la manière de dire, qui peuvent s'apprendre par l'étude et se former par l'exercice bien dirigé.
Quoique nous pensions naturellement, il y a cependant un art de penser, qui enseigne à faire plus facilement et plus sûrement ce que notre nature d'êtres raisonnables nous porte à faire sî)ontanément. Dans tout ce que l'Iiomme opère volontairement la liberté a sa part; et la liberté, qui est inséparable de l'intelligence, est partout la source du progrès et du perfectionnement. L'bomme apprend à penser , comme il apprend à parler, à lire, à écrire, à chanter, à mouvoir son corps avec grâce, à user de toutes les puissances de son esprit et de son corps.
C'est la logique qui enseigne l'art de penser. Il faut donc que l'orateur soit bon logicien, non dans le sens théorique, mais dans la pratique. Il ne s'agit pas
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pour lui de savoir disserter sur l'origine et la formation des idées, ni sur les quatre opérations de la pensée. Ce n'est point la didactique, mais l'usage de la logique qui lui est nécessaire, et cet usage prompt et habile, il ne l'acquerra que par des exercices multipliés, sous la direction d'un penseur expérimenté, d'un artiste de la pensée, qui lui enseignera à faire aisément ce qu'il sait faire lui-même.
Nous regrettons, sous ce rapport et dans une certaine mesure, la méthode syllogistique de l'école; car ^ nous avons la conviction qu'apphquée à propos et dirigée sérieusement, elle donne à l'esprit de l'agilité, de la subtilité, de la netteté et quelque chose de sûr et de feTme, qu'on trouve rarement dans les penseurs d'aujourd'hui. On péchait peut-être alors par un excès de dialectique, et il y avait souvent dans le style de la sécheresse, de la pesanteur, et une apparence de pédanterie. Mais on savait poser une question et la traiter; on savait par où l'attaquer pour la développer €tla résoudre, et la marche du raisonnement, nettement tracée, menait droit au but et à une conclusion.
Aujourd'hui, on pèche par l'absence ou le défaut de méthode. On reste longtemps devant son sujet sans savoir par où l'entamer, si môme on en comprend bien les termes. Ce qui amène dos préparations interminables, des prolégomènes diflus, et, en général, une exposition confuse , un développement désordonné, et finalement, point de conclusion, ou du luoins rien de décisif.
Il y a vraiment, de nos jours, très-peu d'hommes
qui sachent penser, c'est-à-dire poser, disposer et développer un sujet, de manière à instruire et à intéresser ceux qui les lisent ou les écoutent. Comme en toutes choses on a horreur des règles ou de ce qui gène, et qu'on a à peu près enlevé toutes les barrières qui maintenaient l'activité humaine et la garantissaient, en l'obligeant de s'exercer dans des voies mar- (juées, la liberté est devenue le désordre, on divague pour marcher à son aise, et loin d'y gagner, on perd une grande partie de sa force et de son temps à chercher un chemin, qui serait indiqué dès le commencement, si l'on voulait accepter une discipline et se laisser conduire. Pour penser à sa manière ou avoir ^ de l'originalité, on pense à peu près au hasard, comme les idées viennent, s'il en vient, et l'on ne réussit, le plus souvent, qu'à produire du vague, du bizarre et de la confusion. C'est l'époque du vague ou de l'a peu près. Tout le monde veut parler de toutes choses, comme chacun veut se mêler de tout. Il en résulte qu'au milieu de ces flots de pensées, de paroles et d'actions divergentes ou contradictoires, les esprits ballottés flottent incertains, sans savoir où ils vont, selon le vent qui les pousse ou le courant qui les entraîne.
Je voudrais donc, pour ceux qui se destinent à parler en public, un cours de logique, plus pratique que théorique, où l'esprit fût fortement exercé à diviser et à combiner les idées en des matières intéressantes et instructives. Ces exercices seraient écrits ou oraux.
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Tantôt ce serait une dissertation sur un point de littérature, de morale ou d'iiistoire, et il faudrait s'habituer à composer avec ordre et méthode, en indi- ** quant, à mesure qu'on avance, les parties du dis- i cours, les degrés du développement, les moyens de preuve, en un mot tout ce qui sert h traiter convenablement un sujet.
Tantôt ce serait une discussion entre plusieurs interlocuteurs, avec tout l'appareil et les règles sévères de la disputation dialectique et sous la direction du maître, et il ne serait point permis de procéder ni de conclure sans réduire sa pensée dans les formes de l'argumentation syllogistique : ce qui donne un peu de longueur et même de lourdeur au discours, mais aussi plus de clarté, plus d'ordre, plus de sûreté.
D'autres fois la discussion pourrait être improvisée, et là, dans la soudaineté du discours et par tout ce qu'il fait jaillir de rintelligence, se montreraient les esprits distingués, qui savent s'emparer tout d'uç coup d'une idée, la pénétrer, la diviser et l'exposer. A toutes les positions ou thèses, il y aurait des oppositions ou antithèses, et quelqu'un pour les soutenir; car il y a des raisons pour et contre en chaque sujet. On apprendrait ainsi à envisager les choses sous plusieurs aspects, et à ne dûs se laisser absorber par un seul point de vue, ou par une opinion préconçue.
Mais il faut que cette gymnastique de la pensée soit ] menée par un maître entendu, qui ne se laisse pas / dominer lui-même par la forme ni envahir par la routine. Il faut qu'on pense réellement sous toutes ces
formes de disputation et d'argumentation, et que la lettre du discours n'en tue pas l'esprit, comme il arrivait souvent dans les anciennes écoles. Car alors ce ne serait plus qu'une affaire de mémoire, et la vie de l'intelligence s'évanouirait.
Je suis convaincu, — et j'en ai fait l'expérience pendant de longues années à la Faculté de Strasbourg, où j'avais institué ces exercices, qui ont été très-fructueux; — je suis convaincu que des jeunes gens qui s'occuperaient ainsi pendant un ou deux ans à manier et remanier beaucoup de questions, à remuer beaucoup d'idées, et qui à cette fin écriraient et parleraient beaucoup, toujours avec ordre, avec méthode et sous une bonne direction, deviendraient d'habiles penseurs, et s'ils étaient doués d'une haute intelligence, des hommes très-forts par la parole ou par l'action, ou par l'une et l'autre à la fois, suivant leur capacité, leur caractère et leur nature.
§ 3. Qu'on peut apprendre à bien dire et comment.
Cependant, il ne suffit pas de penser avec méthode pour bien parler, quoique ce soit déjà une grande avance; il faut encore savoir exprimer ou dire, en d'autres termes, au fond ajouter la forme.
Il faut donc apprendre à parler comme on apprend à penser.
Ici encore la pratique fait plus que la théorie, et l'exercice de tous les jours vaut mieux que la didactique. C'est la rhétorique qui enseigne l'art du lan-
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gage, c'est-à-dire à parler ou à écrire avec élégance, pendant que la grammaire apprend à parler et à écrire correctement. Il est évident qu'il faut avant tout connaître et observer les règles de sa langue; mais la correction ne donne ni l'élégance, ni la grâce, qui sont les qualités les plus nécessaires à l'orateur. Com> ment les acquérir?
Il y a d'abord un fond naturel qui ne s'acquiert pas, c'est la nature qui en fait tous les frais. Les femmes en sont un exemple remarquable. La grâce, dont la nature les a douées, se répand en général dans leur langage, et il y en a qui parlent et môme qui écrivent admirablement sans aucune étude, et par la seule inspiration du sentiment et de la passion. Il faut tenir compte sans doute du milieu où elles sont placées, de la société où elles vivent, et qui forment comme une atmospbère morale, où leur esprit si impressionnable et si ouvert, quand il ne veut pas se fermer, absorbe avidement toutes les influences, et reçoit une sorte d'éducation et de culture spontanées. Comme les plantes, qui portent dans leurs germes les trésors cacbés des fleurs les plus éclatantes et les plus parfumées, aspirent dans le sol où elles sont fixées et dans l'air qui les entoure les sucs les plus grossiers et les fluides les plus subtils, qu'elles transforment merveiUeusement en se les assimilant; ainsi ces âmes délicates tournent en leur substance tout ce qui les touclic, les impressionne et les nourrit, et elles le manifestent par un doux rayonnement, par une efflorescence gracieuse dans leurs mouvements, leurs
actions, leurs paroles, dans tout ce qui émane de leur personne.
Naturellement les femmes parlent mieux que les hommes. Elles s'expriment plus facilement, plus^ivement, avec plus de naïveté, parce qu'elles sentent plus rapidement et avec plus de délicatesse. De là la loquacité qu'on leur reproche, et qui est un effet de leur constitution et de leur tempérament. G'estpourquoi il y a tant de femmes qui écrivent agréablement, et même d'une manière remarquable, bien qu'elles n'aient fait ni rhétorique ni logique, et même sans savoir la grammaire ni l'orthographe. Elles écrivent comme elles parlent, elles parlent à peu près comme les oiseaux chantent, et leur langage en a aussi le charme. Ajoutez à cela la douceur de leur organe, la flexibilité de leur voix, la variété de leurs intonations, en raison du sentiment qui les anime, et, ce qui aide singulièrement à l'effet du discours, la mobilité de leur physionomie, le pittoresque de leurs gestes, et enlln la grâce de tout leur extérieur. Aussi, quoiqu'elles ne soient pas destinées par leur sexe et par leur position naturelle et sociale à devenir des orateurs, elles en ont dans leurs relations et dans le cercle de leur activité toute la puissance, tous les succès; car elles savent mieux que personne toucher, persuader, entraîner, et c'est bien là, je pense, le but et la perfection de l'éloquence.
Il faut donc que les hommes qui veulent acquérir l'art de parler, apprennent par l'étude ce que la plupart des femmes font si naturellement; et sous ce
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rapport, ceux qui se rapprochent le plus du tempérament féminin par une grande sensibilité , par une impressionnabilité plus vive, auront moins de peine que les autres et réussiront mieux.
Cependant, comme l'homme qui parle en public doit exprimer des idées plus hautes, des notions générales et des rapports plus profonds ou plus étendus, qui supposent la pénétration de l'intelligence, la fermeté de l'esprit et la force de la réflexion , qualités très-rares chez les femmes, jamais il ne pourra exposer de pareilles choses, qui sont le produit de l'abstraction et de la méditation, avec la grâce spontanée du sentiment et l'aisance naturelle du discours.
Il faut dans ce cas suppléer par l'art à ce que la nature refuse. Il faut, par un travail assidu, par des exercices multipliés à l'infini, assouplir son langage, discipliner, dompter la langue, pour qu'elle devienne un instrument docile qui, obéissant au moindre mouvement de la volonté, à la plus légère excitation de la pensée, leur fournisse tout aussitôt une élocution abondante, qui paraît couler spontanément, et qui est cependant le produit le plus subtil de l'art; comme ces fontaines qui, amenant à grands frais et avec magnificence les eaux des fleuves sur nos places pubhques, semblent couler d'elles-mêmes. Ainsi la parole de l'orateur doit, à force de travail et d'art et même quand il traite les sujets les plus abstraits, acquérir un cours limpide et facile, dont il s'occupe à peine et que son attention ne cesse cependant point de diriger, afin de mettre au jour les idées qui s'of-
frent à son esprit, les images qui naissent dans son entendement, et les mouvements qui viennent agiter son cœur.
Voilà le talent qu'il faut acquérir 1 Fit fabricando faber, dit le proverbe. Il en est ainsi de l'ouvrier de la pensée, du forgeron du discours. Il faut souvent battre le fer, surtout quand il est chaud, pour le façonner. Il faut aussi continuellement battre le langage, pour en devenir le maître et en faire façon, si l'on veut devenir capable de parler en public. Il ne suffit pas d'apprendre les règles du style, les tropes et les figures de rhétorique; il faut savoir en faire usage, les employer et les appliquer à propos, et c'est ce qu'on ne peut apprendre qu'en parlant et en écrivant beaucoup sous la direction d'un maître habile, qui sache lui-même écrire et parler ; car ici il faut à la fois le précepte et l'exemple, et l'exemple fait plus que le précepte.
Celui qui a la capacité de parler en public l'apprendra surtout en écoulant ceux qui savent parler, et il avancera plus en s'efforçant de les imiter, que par toutes leurs instructions; comme les petits oiseaux qui commencent à sortir du nid maternel, essayent d'abord leur vol novice à la suite de leurs parents, guidés et soutenus par leurs ailes, et ne s'aventurent qu'en les regardant, ainsi le jeune homme, qui apprend à écrire, suit son maître avec confiance en l'imitant, et dans ses premiers essais, s'attachant timidement à ses pas, il n'ose aller d'abord que jusqu'où on le mène, mais il tâche chaque jour d'aller
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un peu plus loin, entraîné et comme porté par son guide.
C'est un grand bonheur que d'avoir un homme de talent pour maître. Cela ~vaut mieux que tous les livres; car c'est un livre vivant, qui vous communique la vie, en même temps que l'instruction; c'est un flambeau qui en allume un autre. Puis, ce qui est inappréciable, à l'autorité officielle du maître, que le jeune homme est toujours plus ou moins porté à contester, s'ajoute celle du talent, qui le domine toujours. Il reçoit avec plaisir les conseils et la direction de l'homme dont il reconnaît la supériorité. Il faut cela pour dompter l'orgueil du jeune âge, abattre ou au moins diminuer sa présomption, sa confiance en lui-même. Il écoute volontiers le maître qu'il admire, et s'estime heureux d'en approcher.
J'ai eu ce bonheur, et j'en ai toujours été profondément reconnaissant envers Dieu qui me l'a procuré, et envers l'homme illustre qui a été pour moi l'instrument de son bienfait. Pendant près de quatre années, au lycée Charlemagne et à l'École normale, j'ai profité journellement des leçons et des exemples de M.Villemain, alors presque aussi jeune que ses élèves, et si je sais un peu parler et écrire, je le dis hautement, après Dieu, c'est à lui que je le dois.
§ 4. Que pour bien parler en public, il faut d'abord savoir écrire.
On ne sera jamais capable de parler convenable- "^ ment en public, si l'on ne devient maître de sa pen-
sée, de manière à la décomposer dans ses parties, à l'analyser dans ses éléments, puisa la recomposer au besoin, à la réduire et à la concentrer de nouveau par la synthèse. Or, cette analyse de l'idée, qui l'étalé pour ainsi dire devant les yeux de l'esprit, ne se fait bien qu'en écrivant. La plume est le scalpel qui dissèque les pensées, et c'est seulement quand on écrit ce qu'on voit intérieurement, qu'on parvient à distinguer nettement tout ce qu'il y a dans une conception, et à s'en donner la claire objectivité. Alors on se comprend soi-même et l'on peut se faire comprendre des autres.
Il faut donc commencer par apprendre à écrire, pour se rendre bien compte de ce qu'on pense, et avant de s'exposera parler. Les hommes qui ne l'ont pas appris d'abord, parlent en général mal et difticilement; à moins qu'ils n'aient cette malheureuse facihté, cent fois pire que l'hésitation ou le silence, qui noie la pensée dans des flots de paroles, dans une faconde torrentueuse, qui emporte la bonne terre, et ne laisse que du sable et des cailloux sur son passage. Que Dieu nous préseive de ces parleurs intarissables, comme on en trouve souvent dans les contrées méridionales, qui vous inondent, à tout propos et hors de propos, de la pluie dé leurs discours et des averses de leur éloquence ! La plupart du temps il n'y a pas une pensée raisonnable dans ce bavardage, où s'écoulent toutes les banalités et les lieux communs. Ces genslà, qui font si facilement un discours, et qui improvisent à tout bout de champ une harangue, une disser-
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talion, une allocution, ne savent pas composer une phrase passable, et je le répète, sauf les exceptions hors ligne, si on n'a pas appris à écrire, on ne saura jamais parler.
Pour apprendre à écrire, il faut écrire beaucoup, à l'imitation cTe ceux qui savent le faire, et sous leur direction, comme on apprend à dessiner ou à peindre sur de bons modèles et avec de sages avis. Il y a là un travail d'école, d'atelier si l'on veut, en grande partie mécanique, littéral et qui est indispensable au littérateur, comme le musicien doit assouplir, briser ses doigts, pour exécuter facilement et instantanément tous les mouvements nécessaires à la production rapide des sons, en raison de l'organisation de son instrument, comme le chanteur doit devenir maître de tous les mouvements de son gosier, et vocaliser longtemps et sans relâche, jusqu'à ce que la volonté amène sans effort les contractions ou les dilatations des fibres du larynx, qui modifient et infléchissent la voix à tous ses degrés et dans toutes ses nuances.
Ainsi l'orateur futur doit, par de longues études et par de fréquentes compositions de style, manier et remanier sans cesse tous les mots de la langue, toutes les constructions de la phrase, toutes les combinaisons de la parole, en sorte qu'elle devienne pour son esprit un instrument souple et docile, dont il n'ait plus à s'inquiéter en parlant, et qui se prête sans résistance à la moindre impulsion de sa pensée.
Dans les langues à inversions, où la phrase peut
avoir plusieurs tournures, cela est plus aisé. On peut, pour exprimer une pensée, prendre plus d'une voie, et ainsi il y a plus de chances, sinon de mieux s'exprimer, au moins de le faire plus commodément. Mais dans notre langue, dont le principal mérite est la clarté, et qui procède toujours directement, c'està-dire aussi logiquement que possible, — ce qui fait sa gloire, puisque après tout le langage est fait pour rendre ce qu'on pense, — il est plus difficile de bien parler et surtout d'improviser, parce qu'il n'y a qu'une seule manière de construire la phrase, et que si on a le malheur de manquer en commençant cette voie directe et unique, on s'engage dans une traverse sans issue, dont on ne peut sortir qu'en brisant les fearrières, ou en se sauvant à travers champs. Alors on bat la campagne, ou l'on s'embourbe : ce qui est fâcheux pour tout le monde, pour celui qui parle et pour ceux qui écoutent.
Il faut donc arriver à posséder parfaitement son instrument, si l'on veut en jouer devant le public de manière à lui plaire et à ne pas s'attirer de confusion. Comme le violoniste a le tact de tous les intervalles de la corde, et que ses doigts tombent justement sur le point à presser pour former un son juste, il faut que l'esprit de l'orateur tombe aussi précisément sur le mot propre, qui correspond à chaque partie de la pensée et qu'il saisisse l'arrangement le plus convenable des mots, pour exposer le développement de ses parties avec leurs rapports dans l'unité de la phrase et dans l'ensemble du discours. C'est un travail
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admirable, prodigieux par la promptitude et la sûreté du discernement qu'il met en œuvre au moment môme de l'improvisation, par le goût et le tact qu'il suppose; et c'est ici surtout, comme nous allons le montrer en passant, que se justifient la vérité, l'utilité des anciennes études littéraires et de la méthode qui y a toujours été employée jusqu'à nos jours : méthode qu'on semble mépriser «u au moins négliger aujourd'hui, au grand détriment de la logique et de l'éloquence.
Le but de cette méthode est d'exciter et de développer l'intelligence de l'enfant par la décomposition et la recomposition incessante du langage, c'est-àdire par un exercice continuel d'analyse et de synthèse. Pour que cet exercice soit mieux raisonné et plus efficace, il porte à la fois sur deux langues, étudiées simultanément, l'une ancienne et morte qui ainsi ne peut» s'apprendre par routine, l'autre vivante, et analogue à la première, autant que possible. Alors on oblige l'élève à se rendre raison de tous les mots de l'une et de l'autre et de leurs rapports dans des phrases données, afin d'établir entre eux le parallélisme le plus rapproché, la synonymie la plus exacte, et de reproduire par là, aussi fidèlement qu'il se pourra, la pensée d'une langue dans une autre. De là ce qu'on appelle les thèmes et les versions, désespoir des écoliers paresseux, nous l'avouons, mais qui servent très-efficacement à former, à perfectionner la logique naturelle de notre esprit, et qui, faits pendant plusieurs années et avec intelligence, sont la meilleure
manière d'initier la raison novice et faible des enfants à toutes les opérations de la pensée ; laquelle, en défmilive, procède toujours avec des mots et ne peut travailler et se manifester qu'avec les signes du
langage.
Les hommes superficiels ou positifs s'imaginent que le but de ce long travail, qui occupe les plus belles années de l'enfance, est d'apprendre le latin ou le grec, et alors ils s'écrient que ce résultat ne vaut ni la peine ni le temps qu'on y met, et que, langue pour langue, il y aurait plus d'avantage à enseigner aux enfants des langues modernes et parlées, qui pussent leur servir plus tard dans la vie. Ils auraient parfaitement raison s'il ne s'agissait que de cela. A coup sûr l'anglais ou l'allemand seraient plus utiles pour voyager, faire de la diplomatie, du commerce ou autre chose de ce genre.
Mais il y a un autre objet qu'ils ne voient pas, et c'est le principal. Il s'agit d'apprendre à penser à des hommes qui devront un jour travailler dans la société par la pensée. Il s'agit de former les ouvriers de l'intelligence aux fonctions intellectuelles, comme on forme des apprentis ou des manœuvres aux fonctions matérielles, aux ouvrages du corps. On apprend à ces derniers à se servir de leurs outils, et pour cela à les bien connaître et à les manier adroitement : de même il faut enseigner aux premiers à bien connaître aussi les instruments de leur état, l'outil de leur métier, afin de s'en servir habilement dans tous les cas possibles. Or, l'instrument nécessaire, l'outil
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indispensable de la pensée est le langage, et c'est pourquoi, bien qu'on parle naturellement et presque sans l'apprendre par cela seul qu'on vit en société , cependant si l'on veut devenir un ouvrier habile de la parole, et ainsi de la pensée, comme si l'on désire être un serrurier habile ou un bon maçon, il faut s'instruire des procédés de l'art, et s'initier aux règles et aux méthodes qui le rendent plus facile et plus efficace.
C'est ce qui se fait par le travail sur les langues, objet des études classiques. Depuis la classe élémentaire jusqu'aux humanités, c'est un cours continuel de logique par la grammaire comparée, et la seule logique dont l'enfance soit capable. C'est le noviciat le plus facile de la pensée par les mots, et à travers les mots qui en sont les signes sensibles. L'enfant s'exerce ainsi pendant plusieurs années à discerner les rapports des idées par les relations des signes, qu'il manie et remanie sans cesse, et en apprenant à former des phrases, toujours en vue d'une pensée qu'il faut expliquer et exprimer dans ses détails, il s'habitue à l'analyse et à la synthèse, il prélude par les humbles fonctions de la grammaire aux opérations les plus hautes de la science, qui, après tout, ne sont aussi que la décomposition et la combinaison des idées.
Qui ne voit tout d'abord quelle dextérité l'esprit acquiert par cette comparaison perpétuelle des termes et des locutions de deux langues, qu'il faut ajuster l'une sur l'autre, et combien la pensée s'affine et
devient subtile, quand, en face d'une idée qu'il faut dire, on mesure, on pèse sans cesse les expressions de deux langages, les comparant entre elles et avec l'idée, pour juger celle qui la rendra le mieux !
Oh I non, ils ne sont pas stériles les efforts de ces jeunes intelligences qui luttent ainsi chaque jour avec les pensées des écrivains les plus distingués de l'antiquité, pour les comprendre et les traduire. Quel bénéfice de participer tous les jours à la haute raison, aux idées élevées et au langage distingué de ces grands et beaux esprits! Quel fruit dans un pareil commerce, et comme il y a à gagner intellectuellement dans une telle société, et pour ainsi dire dans cette cohabitation journalière !
Puis, quel bonheur d'avoir rencontré un terme équivalent, d'avoir tourné dans sa langue, avec la même énergie ou la même délicatesse, ce qu'un auteur célèbre a dit dans la sienne ! Quel avantage dans cette collision entre les expressions, où jaillit souvent Tétincelle des idées ; dans cette lutte inégale sans doute, mais pleine d'une noble émulation, entre un jeune homme qui essaye la force naissante de sa pensée et un esprit d'élite dont les ouvrages éclairent et guident l'humanité.
Et enfin, en ce qui touche plus particulièrement notre sujet, quelle facilité de parole, quelle aptitude au discours improvisé ne doit pas donner cette habitude, contractée dès l'enfance, de manier et de remanier la phrase dans tous les sens, jusqu'à ce qu'on en trouve la forme la plus parfaite ; d'en combiner
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les termes de toutes les manières, pour leur donner l'arrangement le plus convenable à la manifestation de la pensée; d'en polir toutes les parties en effaçant les aspérités et adoucissant les liaisons ; de les balancer les unes par les autres, afin d'y mettre de l'unité, de la mesure, de l'harmonie, et comme une musique, qui la rende aussi agréable à l'oreille, quand on la prononce, qu'elle est lumineuse à l'esprit qui la médite !
Non, non, on ne formera jamais autrement les artistes de la parole, et si l'on veut s'y prendre d'une autre façon, comme on en a l'air aujourd'liui, au lieu V d'artistes on n'aura que des manœuvres. Les moyens [l doivent toujours être proportionnés à la fin. Si vous voulez des orateurs, il faut leur apprendre à parler, et vous ne leur apprendrez pas autrement qu'on a fait jusqu'ici.
Tous nos grands orateurs du dix-septième et du dix-huilième siècle ont été formés de cette manière, et je ne sache pas qu'il y ait jamais eu de plus grands écrivains dans le monde, et que cette gloire de la France ait été surpassée. Qu'on renonce à cette splendeur de la civilisation, à cette magnifique effiorescence de l'esprit par la poésie, les belleslettres et l'éloquence, qui ont toujours été la couronne la plus brillante de l'humanité sur la terre, sa plus belle auréole; qu'on y renonce pour les conquêtes, pour les richesses de l'industrie et du commerce, très-admirables sans doute aussi, mais qui, après tout, servent plus au corps qu'à l'àme, soit!
Nous en serons peut-êlrc plus savants en ce qui concerne la matière et assurément plus riches. Nous aurons plus de moyens de gagner de l'argent et d'en perdre ; plus de moyens de jouir de la vie terrestre, et par cela même de l'user et peut-être de la dégrader. En serons-nous plus heureux ? C'est douteux; en serons-nous meilleurs? C'est plus douteux encore. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que la vie de la société humaine, ou la civilisation, toute dorée qu'elle puisse être, en sera moins belle, moins noble et moins glorieuse.
Il y a encore un exercice qui contribue singulièrement à faciliter le langage et à en perfectionner la forme, c'est d'apprendre par cœur les plus beaux passages des grands écrivains, et surtout des poètes les plus harmonieux, de manière à les réciter tout d'un trait et dans les moments les moins occupés, comme pendant les promenades solitaires, où l'esprit divague si facilement. Cet exercice, en usage dans toutes les classes, est surtout utile en rhétorique et pendant les belles années de l'adolescence. A cet âge il est facile et agréable, et celui qui aspire à l'art de la parole ne doit point le négliger.
Outre qu'il met dans l'esprit toutes sortes de belles pensées, bien exprimées et bien enchamées, et que par là il le nourrit, le développe et l'enrichit, il a encore cet avantage de remplir l'entendement d'images gracieuses, de former l'oreille au rhythme et au nombre de la période, de lui donner le sens de l'harmonie de la parole qui a aussi sa musique, en sorte
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que les idées, même les plus abstraites, entrent plus facilement dans l'esprit et y pénètrent plus avant, quand elles sont présentées d'une manière agréable. A force de lii'e et de redire les beaux vers de Corneille et de Racine, les phrases majestueuses et si pleines de Bossuet, la prose si harmonieuse et si cadencée de Fénelon et de Massillon, on se forme peu à peu et sans effort un langage qui en approche, on les imite, comme instinctivement par l'attrait naturel du beau et le penchant à reproduire ce qui plaît, et l'on finit, en répétant cet exercice tous les jours pendant des années, par acquérir un goût raffiné des délicatesses de la langue, des nuances du style ; comme un palais habitué aux mets les plus recherchés n'en peut plus supporter de grossiers. Mais ce qui est un inconvénient pour le goût physique, au moins en certaines circonstances, est toujours un avantage pour le goût littéraire qui doit se nourrir, comme l'abeille, des parties les plus aromatiques des fieurs, pour en composer un miel savoureux et parfumé.
Par là se préparc aussi dans la partie imaginative de l'entendement une sorte de capacité pour la forme oratoire, pour la facture de la phrase, que je ne peux mieux comparer qu'à un moule, soigneusement disposé et tout rempli de linéaments délicats, de dessins variés, où le jet de la pensée, quand il sort plein de vie et d'ardeur d'une âme brûlante, dans le feu du discours ou de la composition, se répand et se fixe en se modelant, comme le métal en fusion devient instantanément une belle statue.
Ainsi la phrase oratoire doit être fondue tout d'une pièce, par un seul jet, afin de présenter une belle unité, une unité vivante. Mais pour cela il faut un beau moule, et le jeune orateur, qui doit d'ailleurs avoir reçu de la nature la puissance artistique, ne peut le former en lui qu'avec le secours des grands maîtres et par leur imitation. 11 n'y a ici d'exception que pour le génie; mais le génie est rare.
Les meilleurs professeurs de rhétorique, ceux qui sont vraiment des artistes de la parole, et qui en veulent former à leur image, recommandent et emploient beaucoup cet exercice, qui coûte quelquefois à la paresse, mais qui dcdom.mage amplement par ses fruits du travail qu'il exige. D'ailleurs il y a un moyen d'en adoucir la peine, c'est de lire et d'apprendre les pages choisies de nos grands auteurs en se promenant sous les ombrages d'un jardin ou au milieu d'une riche campagne, et quand la nature est dans tout son éclat. On les récite alors à haute voix au sein de cette belle nature, dont les impressions viennent se mêler délicieusement à celles de l'éloquence et de la poésie. Tout jeune homme qui a un peu de talent et de goût littéraire l'a éprouvé. Au priniemps de la vie oh est singulièrement charmé par le printemps de la nature, et l'exubérance de la vie nouvelle dans une jeune âme qui s'essaye à penser, à peindre et à chanter, se marie admirablement et par une sympathie instinctive, à cette magnificence de la vie du monde qui l'enveloppe, dont la vertu féconde excite son génie, en môme temps qu'elle ravit ses sens par les émotions
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les plus délicates, et enrichit son imagination de tableaux variés et de couleurs brillantes.
Ensuite, — et c'est un privilège de la jeunesse qui a ses avantages comme ses inconvénienis, — on ne goûte jamais mieux, c'est-à-dire avec plus de délices et d'amour, la poésie, l'éloquence qu'à cet âge, à l'aurore de la vie de l'âme, avec les prémices de l'imagination et la virginité du cœur, et dans le premier éclat de l'idéal, apparaissant à l'intelligence comme un soleil levant qui commence à tout colorer, à tout illuminer de sa splendeur et de ses feux. La beauté intelligible et la beauté physique s'harmonisent merveilleusement. Elles se rehaussent l'une l'autre et se fout ressortir; ou plutôt on ne sent, on ne comprend le beau sensible que par le reflet du beau moral, et que si la lumière de l'idée, qui jaillit de l'esprit, éclaire et transfigure les formes et la vie de la nature : comme la nature de son côté, en recevant avec amour le rayon de la pensée divine, le refrange magnifiquement dans ses prismes, et en multiplie les clartés en les reflétant.
Voilà ce que le jeune orateur, ou celui qui a la puissance de le devenir, sentira, éprouvera, chacun suivant sa nature et son caractère, en faisant redire aux échos d'une belle nature les plus beaux accents de l'éloquence ou de la poésie huniîiine. En même tenips qu'il les imprimera plus profondément dans sa mémoire, par le secours des lieux où il les apprend, qui ajouteront à ses souvenirs et les faciliteront plus tard, il s'inspirera sans s'en douter d'une double vie,
de la vie la plus pure, la plus glorieuse de l'humanité, et de cette grande vie de la nature, qui est la pensée de Dieu répandue dans la création. Ces deux grandes
•^ vies, celle de l'iiomme et celle de la nature, qui descendent de la même source et y remontent, mêlées en lui sans se confondre, animant et nourrissant sa vie propre, la vie de son esprit et de son âme, feront
vi sortir un jour de sa poitrine, de son cœur de poëte ou d'orateur, un fleuve d'éloquence ou de poésie qui jaillira jusqu'à l'immortalité.