FIN DU DISCOURS OU PÉRORAISON
ceux qui l'écoutent encore le suivent avec inquiétude, comme on regarde du rivage une barque qui veut J entrer au port et n'y peut aborder. Il y a moins d'inconvénient à tourner court et à finir brusquement qu'à louvoyer ainsi longtemps sans arriver. Le plus grand malheur de l'orateur est d'être ennuyeux.
L'auditeur ennuyé devient presque un ennemi. Il ne peut plus écouter, et cependant il est incapable en ce moment de penser à autre chose. Son esprit est comme un estomac surchargé qui a besoin de repos, et dans lequel on ingère encore de nouvelles matières, malgré son inappétence et sa répulsion. Il est prêt à se soulever, à se révolter et à rejeter audehors tout ce qu'il a reçu. C'est un véritable supplice qu'un parleur indiscret ou maladroit inflige à -^ ceux qui sont forcés de l'entendre, et cela peut aller jusqu'à donner la migraine ou une irritation nerveuse. Voilà l'état où un trop long discours, et surtout une péroraison qui n'en finit pas, jette l'auditoire. On peut juger par là des dispositions qu'il lui laisse et des fruits qu'on en retire.
Quelquefois l'orateur, et j'avoue humblement que j'en parle d'expérience, est encore plus malheureux, s'il est possible. Il voudrait finir et ne sait plus comment s'y prendre, comme un homme qui veut sortir d'une maison dans un danger et qui trouve toutes les portes fermées. Il court à droite et à gauche pour ^ chercher une issue, et va se heiu'ter à tous les murs. Cependant le temps s'écoule, et l'impatience du public se trahit par une agitation sourde, les uns se levant^
pour s'en aller, les autres se remuant sur leurs sièges pour se soulager, et un murmure confus monte jusqu'à celui qui parle, signe trop certain qu'on ne l'écoute plus et qu'il parle en l'air, ce qui le trouble d'autant plus et augmente sa perplexité. Enfin, comme tout finit en ce monde, il arrive au bout d'une manière quelconque et de guerre lasse, en se raccrochant soit à la conclusion banale de la vie éternelle, s'il prêche, soit, dans toute autre circonstance, à quelque période ronflante qui a l'air d'exprimer un sentiment ou une pensée, et qui le plus souvent remplit l'oreille de mots sonores et vides.
Et le pauvre orateur, qui pouvait mieux faire, et quia la conscience d'avoir mal fait, s'en va l'oreille basse et conkis, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendra plus.
Hélas! on l'y reprendra peut-être encore, même après la plus laborieuse préparation; car rien n'est journalier comme la parole. Il ne faut qu'un oubli, une distraction pour couper le fil des idées, et alors on est lancé dans le vide ou dans les ténèbres; on bat la campagne, ou plutôt on s'agite dans le chaos. C'est une véritable déconfiture, une débâcle oratoire,
^ et j'ai remarqué que cela arrive surtout, quand on se croit sûr de soi-même, et qu'on espère produire
^ le plus d'effet. Ce sont des leçons, que Celui qui élève les humbles et abaisse les superbes, se plaît à donner parfois aux hommes de la parole, toujours prêts à s'exalter par le succès et à s'en rapporter le mérite et la gloire. Heureux s'ils en profitent!
ou PÉRORAISON. 229
Il y a une manière de conclure, qui est la plus simple, la plus raisonnable et peut-être la moins usitée. -> Il est vrai qu'elle fait peu d'embarras et ne donne pas lieu aux phrases pompeuses, et c'est pourquoi beaucoup la dédaignent ou n'y pensent même pas. C'est tout uniment de terminer par un résumé rapide du discours entier, et de représenter sommairement ce qui a été développé dans ses diverses parties, en n'énonçant que les idées principales avec leur enchaînement : ce qui peutdonner lieu aune récapitulation vive et nerveuse, qui présente en raccourci sous l'œil de l'auditeur tout ce qu'il a entendu, et l'aide à le retenir et à en profiter.
Puis, comme on a parlé pour obtenir quelque chose, pour le convaincre et le persuader, et ainsi J mouvoir sa volonté par des impressions et des raisons et finalement par un sentiment principal, qui doit porter le dernier coup et l'entraîner à l'action, le résumé des idées doit être fortifié lui-même et comme ^ vivifié par quelques paroles touchantes, qui exaltent le cœur au dernier moment , en sorte que l'auditeur convaincu et ému soit prêt à faire ce qu'on lui demande.
Voilà, à mon sens, la meilleure péroraison, parce f qu'elle est à la fois la plus naturelle et la plus efficace. Elle est l'aboutissant direct du discours, et comme elle sort des entrailles mêmes du sujet et de l'intention directe de l'orateur, elle va droit h l'àme de celui qui écoute et les met tous deux à l'unisson en terminant.