‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 38 sur 45 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Il semble que tout soit dit quand le discours est achevé, et cependant nous ajouterons quelques mots dans l'intérêt physique et moral de l'orateur. Nous lui indiquerons plusieurs précautions, qui paraîtront peut-être futiles à certaines personnes, et qui pourront être utiles à d'autres. Du moins nous nous sommes toujours bien trouvé de les avoir prises.

Quand on quitte la chaire, la tribune, ou quelque lieu que ce soit où l'on a parlé longtemps et avec animation, il faut tâcher de se tenir tranquille pendant un certain temps, pour se rasseoir peu à peu et laisser tomber l'espèce de fièvre qui vous exalte et vous brûle. La tête surtout a besoin de repos; car rien ne la fatigue plus que l'improvisation, qui met en jeu toutes les facultés de l'esprit, les tend jusqu'à l'extrême, et ainsi fait affluer abondamment le sang au cerveau.

Puis le système nerveux, qui en dépend, est fortement ébranlé. Il a besoin de se calmer, et avec lui tout le corps, qui a été violemment agité par l'action

oratoire, demande du rarraîcliissement et du repos : ce qu'un léger sommeil, s'il est possible de l'obtenir en un pareil moment, lui procurera mieux que tout le reste.

Les organes de la voix, qui viennent de fonctionner avec excès, doivent être tenus dans l'inaction. Il faut donc bien se garder alors, si toutefois on peut l'éviter, de recevoir du monde et de soutenir des conversations. Au point de fatigue où l'on est arrivé, tout effort nouveau, si petit qu'il soit, est funeste et ôte plus de forces que les plus violents en toute autre occasion.

La première chose à faire dans cet état, quand on peut faire quelque chose, c'est de rendre grâce à Dieu du péril échappé et du secours reçu, même quand on ne croit pas avoir obtenu le succès qu'on désire, La parole en public est quelque chose de si chanceux, qu'on ne sait jamais comment on en sortira, et là plus qu'ailleurs on a besoin d'une assistance supérieure.

Celui qui sent l'importance et le danger de la parole, celui qui comprend un peu ce que doit être l'orateur, tout ce qui lui est nécessaire pour accomplir sa tâche, les obstacles qu'il a à surmonter, les difficultés qu'il doit vaincre, et combien, d'un autre côté, il faut peu de chose pour le faire tomber ou le paralyser, celui-là conçoit aussi qu'il a besoin d'un souffle d'en haut pour lui donner l'inspiration, la lumière et le feu, qui rendent le discours vivant et efficace. Car toute vie vient de Celui qui est la vie

même; la vie infinie, éternelle, inépuisable, et la vie des esprits encore plus que celle des corps, puisque Dieu est esprit. 11 est donc juste de lui faire hommage de ce qu'il a bien voulu nous donner, et de lui rapporter le plus tôt possible le fruit et la gloire de ce que nous avons reçu. Cela est d'autant plus à propos, que rien n'est i)lus enivrant que le succès de la parole, et que dans l'exaltation que donne sa puissance, par la conscience de sa force et par la vue de l'influence qu'on exerce sur ses semblables, on est naturellement porté à s'élever en soi-même et à s'attribuer directement ou indirectement, en tout ou en partie, l'effet produit. Il faut se tenir en garde contre ces tentations de l'orgueil, contre ces illusions de la vanité, qui sont toujours funestes au vrai talent.

Après cela il est permis de se réjouir jusqu'à un certain point de ce qu'on a fait, au milieu de l'extrême soulagement qu'on éprouve après avoir parlé. Je ne connais rien de comparable à ce soulagement, surtout quand on croit n'avoir pas été au-dessous de sa tâche, si ce n'est l'angoisse ressentie avant de prendre la parole. L'un est la suite de l'autre; car les plus grandes joies de ce monde sont toujours produites par la cessation des plus grandes douleurs.

Il y a d'abord une sorte de joie enfantine d'être délivré d'une tâche difficile ou débarrassé d'un lourd fardeau. Le travail pèse à tous les enfants d'Adam, même à ceux qui en sentent le mieux la nécessité, et

instinctivement nous nous y dérobons le plus qu'il nous est possible. Puis le repos après une grande fatigue est délicieux, surtout dans les travaux de l'esprit.

Socrate, fils d'une sage-femme, disait qu'il continuait le métier de sa mère parce qu'il faisait accoucher les esprits par ses interrogatoires et sa dialectique, et de là la méthode éristique. On peut donc dire avec le plus sage des Grecs, que l'émission d'un discours en public est un véritable accouchement, et c'est un grand bonheur, quand il ne donne pas un enfant mort ou peu viable. Concevoir une idée, l'organiser dans un plan fortement médité, et porter plus ou moins longtemps dans son entendement ce fœtus spirituel; puis, quand il est muret que son temps est venu, le mettre au jour au milieu des angoisses et des périls de la parole, c'est bien un enfantement qui produit aussi un immense soulagement et une grande joie quand il réussit. Aussi, comme on se sent léger après avoir parlé, et comme tout se relâche et se remet délicieusement dans l'esprit et dans le corps après cette tension extrême qui a forcé tous les ressorts et épuisé tous les efforts de la vie ! Celuile seul qui l'a éprouvé peut le comprendre.

Vient ensuite un sentiment plus élevé, plus profond, celui du devoir accompli, d'une tâche honorablement remplie. C'est une des joies les plus douces de la conscience.

Puis un autre sentiment qui nous relève à nos propres yeux, tout en nous inspirant de l'humilité, celui

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d'avoir été rinstrument de la vérité pour la faire connaître aux hommes, autant qu'il dépend de notre faiblesse, et de lui avoir rendu un témoignage public au prix de quelques sacrifices, tout au moins de nos travaux et de nos sueurs. On n'est jamais plus près de la vérité qu'en l'annonçant avec conviction, avec dévouement. Quand on est appelé à la dire solennellement, elle se révèle ou se fait sentir d'une manière toute particulière, et, comme dit Bossuet, par des illuminations soudaines. Celui qui instruit les autres avec une parole chaleureuse et vivante profite encore plus que ceux qu'il enseigne, il reçoit plus de lumière qu'il n'en donne. C'est pourquoi on n'apprend jamais mieux qu'en enseignant.

De ces sentiments confondus résulte un état plein de douceur, surtout si l'on croit avoir bien fait, et ordinairement la conscience ne trompe point à cet égard. Cependant l'illusion est encore possible, soit en bien, soit en mal, parce que le véritable orateur, qui a toujours besoin d'inspiration, n'a jamais la conscience bien nette de ce qu'il a fait, ou plutôt de ce qui a été fait par lui. Dieu seul, qui l'inspire quand il lui plaît, éclaire les esprits de sa lumière et change les cœurs par sa grâce. Oc, Dieu se sert souvent des choses les plus faibles en apparence pour toucher les âmes, comme il a renouvelé la face du monde par ce qu'il y avait de plus infime et de plus insensé aux yeux de la sagesse humaine. C'est pourquoi tel discours, dont l'orateur est mécontent parce qu'il est resté au-dessous de son idée et de son plan, a fait

une impression profonde et a subjugué les esprits, tandis que tel autre, dont il a été enchanté et qu'il a cru très-efficace, n'a rien produit que sa stérile satisfaction et trop souvent un surcroît de vanité. Là comme ailleurs Dieu est le maître ; il se joue des volontés, des efforts et des opinions des hommes, et les fait servir comme il lui plaît à la manifestation de la vérité, à l'accomplissement des desseins de sa justice ou de sa miséricorde.

Que l'orateur ne s'inquiète donc pas trop de l'effet qu'il a produit et des résultats de son discours; qu'il les abandonne entre les mains de Dieu dont il est l'organe, et qu'il le prie d'en tirer quelque chose pour sa gloire, en cas de succès, ou s'il a eu le malheur de ne pas réussir, de faire sortir un bien de ce mal, comme il appartient à la puissance divine et à elle seule.

Surtout qu'il ne s'enquière point curieusement auprès de l'un ou de l'autre de ce qu'ils ont éprouvé en l'entendant, et de leur opinion sur son discours et sa manière. Toutes les questions de ce genre cherchent une pâture pour l'amour-propre plus que des renseignements utiles ; c'est une manière détournée de quêter des louanges, des admirations, et elle peut aller jusqu'à se rabaisser beaucoup pour se faire relever par les autres, et dire du mal de soi pour être contredit. Ruses, subterfuges de la vanité qui va mendier sa nourriture jusque dans les lieux les plus inférieurs, et qui, dans son désir extrême d'être flattée, provoque les applaudissements et arrache les

éloges! Ce misérable penchant est tellement inné à la nature humaine depuis le péché d'origine, que les plus grands orateurs succombent souvent à celte faiblesse, qui les rapetisse en diminuant leur mérite devant Dieu et devant les hommes. On s'expose aussi par là à de cruels mécomptes.

Enfin, quand l'orateur sera suffisamment reposé et plus calme, le lendemain, par exemple, qu'il revoie son pl;m, pendant que ses souvenirs sont encore frais, pour le corriger et le perfectionner en face de ce qu'il a dit, soit en rectifiant la suite des idées s'il y a lieu, soit en ajoutant celles qui lui sont venues en parlant. Ce sera un profit pour un second discours fait sur le même plan.

Si le discours a bieo réussi et qu'il s'y sente porté, qu'il écrive sur son plan comme il a parlé, et alors il composera un ouvrage de style après avoir fait une œuvre de parole. De grands orateurs ont ainsi écrit plusieurs de leurs oraisons après coup : Gicéron, Bossuet et d'autres. Dans ce cas, le plus sur est d'avoir un sténographe qui vous rapporte exactement tout ce qui a été dit, et dont on récrit la rédaction, de manière cependant à laisser au style tout ce que la parole a eu de vif et de saisissant.

C'est un travail que nous avons fait souvent, toujours avec fruit, et jamais sans un sentiment d'humilité. Car, à moins de l'avoir constaté, on ne peut s'imaginer combien l'improvisation la plus facile, la plus élégante, et qui a produit le plus d'impression au moment même, est triste à revoir sur le papier, tout

ce qu'elle laisse à désirer et ce qui faut de travail pour lui donner du style et la rendre lisible. Voilà pourquoi des orateurs distingués, et même du premier ordre, dont l'éloquence vibrante et pleine d'action remue des assemblées et les subjugue, s'évanouissent pour ainsi dire à la lecture, en sorte qu'en revoyant le compte rendu de leur improvisation, qui ne peut reproduire les accents de leur voix, le mouvement de leur physionomie, ni leurs gestes, on se demande avec étonnement comment un tel discours a pu produire un effet si merveilleux. C'est que parler et écrire ne sont pas la même chose; on n'écrit pas comme on parle, et souvent celui qui parle le mieux ne sait pas écrire, ou du moins écrit médiocrement, comme l'écrivain le plus habile n'est pas toujours capable de parler.

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