‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 39 sur 45 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Ce livre a excité plusieurs sortes de critiques : les unes superficielles et peu bienveillantes, comme nous l'avions prévu, et de celles-ci l'auteur lient peu de compte, parce qu'elles viennent d'un parti pris. N'étant pas fondées sur un examen sérieux des choses, elles ne tendent point à éclairer l'auteur ni à améliorer son ouvrage. On peut donc les laisser passer ou tomber avec les passions et les intérêts qui les produisent.

Mais il y a eu d'autres observations faites dans un esprit contraire et dont nous devons profiter, autant qu'il dépend de nous, parce qu'il y a toujours de la vérité dans la sincérité, même quand elle se trompe, et que le désintéressement seul amène un véritable bien.

C'est à CCS critiques honiiêles que nous allons tâcher de satisfaire dans celte troisième partie, en ajoutant quelques développements demandés sur plusieurs points de notre élude, et des applications plus spéciales sur les divers genres de l'art de parler en

public. Qu'on nous permette seulement une remarque

préalable.

En général il est bien difficile qu'une autre personne entre exactement dans l'idée de celui qui a composé un livre. Une idée, et tout livre bien fait doit être l'expression d'une idée, a toujours quelque chose de personnel; car si elle a son objet hors de nous, c'est nous-mème, notre esprit ou notre moi qui en est le sujet.

Notre entendement est comme la mère de nos idées. C'est en lui, dans sa capacité lumineuse qu'elles sont conçues et développées, comme dans une forme maternelle dont elles sortent, quand il en est temps, par la manifestation de la parole ou l'expression de la pensée. Un ouvrage bien fait est une idée réalisée ou objectivée, ou pour parler plus simplement, une production intellectuelle mise au jour par le discours ou par l'écriture.

Or, généralement parlant, nous approuvons dans les autres ce qui est conforme à nos sentiments, à nos goûts, à notre pensée. Le critique sera donc plus ou moins favorable dans son jugement au livre examiné, qu'il se rapprochera davantage de sa manière de voir, et qu'il y retrouvera plus du sien. Cela est

ainsi, et il ne peut en être autrement dans une certaine mesure.

S'il n'y a pas dans la nature deux feuilles parfaitement semblables, à plus forte raison deux idées. C'est pourquoi les honunes, quoi qu'ils fassent, ne s'entendent jamais qu'à peu près dans leurs communications d'esprit et de cœur. L'individualité de chacun est comme un prisme à travers lequel passent et se refrangent diversement suivant sa composition tout ce qui entre dans l'àmc humaine et tout ce qui en sort; en sorte qu'on peut dire en vérité qu'il y a autant de spectres solaires, et de nuances dans leurs couleurs principales, que de prismes où ils se forment.

Ainsi, en ce qui concerne notre petit traité ou notre étude sur l'art de parler en public, un critique bienveillant, et qui paraît compétent dans la matière, a exprimé le regret que l'ouvrage ne soit pas plus complet, et qu'il semble composé presque entièrement pour les prédicateurs, au détriment des orateurs politiques, des avocats, et des professeurs.

Cependant, pour juger notre œuvre incomplète, il faut d'abord en apprécier et en déterminer l'intention et la lin, et c'est justement en cela que nous ne nous accordons pas, mon honorable critique et moi. Il paraît croire que j'ai voulu composer un traité sur l'éloquence et ses divers genres, et, parlant de ce point de vue, il a cent fois raison d'accuser mon livre d'insuffisance et d'y signaler des vides regrettables et des lacunes importantes.

Mais heureusement je n'ai point eu la prétention de faire ce qu'il demande, et ma visée n'a pas été si lointaine ni si haute. J'ai dit en commençant que par l'art de parler, j'entendais l'art d'improviser en public, et non de réciter ce qu'on a écrit, et je n'ai voulu donner des conseils que pour cette manière de faire, dont j'ai la longue expérience, puisque je l'ai pratiquée toute ma vie.

Mon but n'a point été d'enseigner à mes lecteurs à écrire ni à réciter un écrit, mais seulement à prononcer dans telle circonstance de la vie politique, judiciaire, académique ou rehgieuse, un discours dont la forme soit composée au moment même, comme dans une conversation, bien que les pensées et leur enchaînement soient préparés soigneusement à l'avance ou doivent l'être.

Or, je n'ai parlé des divers genres d'éloquence qu'à ce point de vue, et pour montrer comment l'improvisation peut être mise en usage dans chacun. Il me fallait donc montrer ce qu'il y a de commun sous ce rapport entre eux, c'est-à-dire la manière de préparer et de prononcer un discours improvisé dans toute situation donnée.

Car enfin, si le discours est sérieux, si l'on ne veut point frapper l'air de sons retentissants et d'une cymbale sonnante, il faut, quand on parle, savoir ce qu'on veut dire, et chercher à le dire de manière à le faire comprendre aux autres pour les convaincre ou les toucher, les persuader et les entraîner. Donc si nous avons à parler dans les assemblées délibérantes, au

barreau, dans l'enseignement ou dans la chaire, il y a d'abord un travail identique de la pensée pour discerner et préparer ce qu'on a à dire, et ensuite un exercice de la parole, qui doit énoncer soudainement, au moment marqué et aussi adéquatement que possible, les sentiments qu'on désire communiquer aux autres ou les idées dont on veut les convaincre.

C'est ce double travail, avec tous les moyens nécessaires pour atteindre son but, que nous avons essayé d'expliquer dans notre étude, et cela pour tous les genres d'éloquence, sans nous inquiéter de ce qu'ils sont en eux-mêmes ou les uns par rapport aux autres, ni des autres manières de faire qu'ils peuvent employer avec plus ou moins de succès.

Notre dessein a donc été beaucoup plus humble que notre honorable critique ne l'a supposé, et c'est pourquoi il nous a trouvé incomplet, c'est-à-dire ne faisant que ce que nous voulions faire, et non pas ce qu'il aurait voulu que nous fissions.

Néanmoins, comme une critique sincère nous touche toujours, surtout quand elle est aussi éclairée que celle dont il s'agit, nous avons lu et relu les observations à nous adressées, afin de bien comprendre ce qu'on nous demandait et de l'introduire dans notre petit traité, s'il était possible. Malheureusement, après bien des efforts, et malgré notre bonne volonté, nous n'y avons point réussi, justement parce que, comme nous venons de le dire, ce qu'on exigeait de nous ne cadrait pas avec le plan de notre ouvrage.

Il eût fallu composer un autre ouvrage, dont nous nous sentions incapable , un traité complet sur l'éloquence.

La taille de notre petit livre et ses proportions modestes se refusaient à cette réforme grandiose. Il aurait fallu le mettre en morceaux pour le refaire, et le jeter dans la cuve de Médée pour lui redonner une nouvelle existence.

Le courage nous a manqué, parce que nous n'en avons point vu l'utilité, et nos mains paternelles sont tombées plusieurs fois devant le sacrifice qu'on nous demandait et dont nous n'espérions pas le succès.

Bis patrice cecidere manus.

Néanmoins, pour témoigner de notre bonne volonté envers une critique aussi spirituelle que bienveillante, désirant mettre à profit ses indications, tout en laissant notre ouvrage dans sa vie native et dans sa forme originale, nous nous sommes décidé à y ajouter, dans une troisième partie, des considérations pratiques sur les divers genres de l'art de parler, dans les assemblées délibérantes, au barreau, dans l'enseignement, et enfin dans la chaire chrétienne.

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