CHAPITRE XXVIl
DE l'art de parler DANS LES ASSEMBLÉES DÉLIBÉRANTES OU DU DISCOURS POLITIQUE.
Dans nos anciennes rhétoriques on divisait l'éloquence en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire. Cette division me semble exacte, autant que ces distinctions peuvent l'être, et je la conserve en la précisant jiar quelques explications.
Nous comprenons dans le genre délibératif tous les discours où un parti à prendre est discuté dans une assemblée ou une réunion d'hommes appelés à donner leur vote ou à décider la question par leurs suffrages : donc les discours politiques dans les assemblées législatives, puis, à des degrés inférieurs, les discours tenus dans les divers conseils de la hiérarchie administrative, où les conclusions se prennent à la majorité des voix, conseil d'État, conseil départemental, conseil communal, commissions instituées par l'autorité sur tel objet, ou enfin réunion d'affaires discutées devant les intéressés dans toute entreprise faite en commun ou par actions.
Le genre judiciaire est le mieux déterminé par sa
position et par son nom. C'est l'éloquence devant un tribunal quelconque, s'efforcanl d'obtenir un jugement favorable à sa cause.
Le genre démonstratif a des limites assez élastiques. En prenant ce mot dans toute son extension, il s'applique à l'exposition oratoire d'une vérité ou d'un fait, par conséquent à l'enseignement de toutes les sortes, celui des vérités et des choses de la religion dans l'église, ou celui des vérités scientifiques, littéraires, historiques dans l'instruction proprement dite, ou même encore les mercuriales et les discours de rentrée des tribunaux, soit enfin les oraisons funèbres, les éloges et les discours de réception dans les académies. Il y a donc infiniment de choses dans ce genre, qui en outre se mêle sans cesse aux deux autres.
Nous allons nous occuper d'abord du genre délibératif, qui excite le plus d'intérêt de nos jours.
§ 1. Du discours politique en généraL
Les assemblées délibérantes ont toutes cela de commun au fond que les hommes y sont réunis pour prendre une résolution, par le consentement général, dans une affaire qui les intéresse. Il s'agit donc de gagner des suffrages à son opinion pour la faire prévaloir au milieu de la variété ou de la conirariété des opinions de la multitude, et à cette fin il faut agir sur l'esprit ou le cœur des auditeurs, de manière à les convaincre , sinon par les meilleures raisons au
moins par les plus spécieuses; ou bien, ce qui arrive le plus souvent avec le peuple, d'enlever son assentiment en frappant ses sens, son imagination et en excitant ses passions.
Or, il est clair que plus l'assemblée sera nombreuse ou populaire, plus il sera facile de lui faire illusion par les grands moyens de la rhétorique, les phrases pompeuses, les images brillantes, l'ampleur de l'action oratoire, le fracas de la voix, tout l'attirail d'une éloquence Imaginative, sentimentale et passionnée. Comme aussi, quand il faudra réfuter les arguments de ses adversaires ou détruire l'effet produit par leurs discours, ce n'est pas tant à la logique qu'on devra recourir, bien qu'il ne faille jamais l'offenser, au moins celle du bon sens, mais on se servira surtout de l'cxagéraiion qui pousse à l'extrême les inconvénients des opinions adverses, de la plaisanterie qui les discrédite par le ridicule, et de l'ironie qui jette de la défaveur sur ceux qui les soutieiment.
Pour faire tout cela au milieu du tumulte d'une grande assemblée, et surtout sur la place publique, qui dans ces cas est comme une mer agitée, il est évident qu'il faut avoir la parole en main, parler d'abondance, comme le moment l'exige, et surtout parler fort, sinon toujours juste.
Un sophiste soutenait que les mauvaises raisons sont les meilleures, parce qu'elles font gagner le plus de procès. On peut en dire autant de la plupart des discours populaires, ou qui transportent le peuple. Il est sinon convaincu, au moins entraîné,
parce qui lui plaît, l'excite et le passionne. Il se met en mouvement suivant l'impulsion qu'on lui donne. Les raisons profondes, tirées des entrailles de la question , ne le touchent point, parce qu'il ne les comprend pas; à peu près comme les enfanis qui écoutent volontiers ceux qui les amusent ou les flattent, et restent inaccessibles aux plus fortes preuves. C'est pourquoi Phocion, parlant un jour au peuple d'Athènes sur la place publique et s'en voyant très-applaudi , se retourna vers l'un de ses amis lui demandant naïvement : « Est-ce qu'il m'est échappé une sottise? ^>
Il y a cependant des circonstances où le bon sens du peuple est d'accord avec la passion ; et l'orateur, qui a la chance ou l'adresse de tomber sur l'une de ces bonnes veines, en tirera des trésors d'éloquence et des triomplies de parole.
C'est ce qui est arrivé souvent à O'Connel parlant à ses Irlandais, peuple facile à émouvoir, à passionner; et, ce qu'il y a de plus admirable dans ses discours et de plus habile dans sa conduite comme chef de ce peuple et agitateur de son pays, il est resté raisonnable au milieu des émotions de la multitude, faisant toujours prévaloir la vérité et le droit sur la passion, et agitant le peuple pacifiquement, c'est-àdire l'excitant à revendiquer et à poursuivre ses hbertés politiques et civiles sans violences ni désordres, mais en se maintenant toujours dans la légalité ; allant jusqu'à la limite extrême de la loi, mais ne la dépassant jamais, pour ne pas compromettre la justice de sa cause. Il a obtenu ainsi l'émancipation des ca-
Iholiques après vingt années de luttes oratoires et en empêchant les révoltes.
C'est peut-être le plus beau triomphe de la parole politique > justement parce que, à rencontre de ce que fait trop souvent l'éloquence, elle s'est employée ici à maintenir les passions au lieu de les exciter, ou du moins elle les excitait d'une manière utile et conforme à la raison , ce qui les rend très-efficaces pour le bien. Puis cette heureuse influence a duré trente ans, toujours maîtresse d'elle-même et du peuple qu'elle conduisait; et quel peuple! le plus remuant, le plus passionné peut-être de tous les peuples de la terre.
Après l'Évangile qui a conquis le monde par la parole seule et contre toutes les violences des hommes (mais c'était la parole de Dieu), je ne connais rien de plus admirable que l'empire exercé si longtemps par le libérateur de l'Irlande sur ses comi)atriotes et leurs adversaires.
Qu'il y ait eu au milieu de cet éclat des obscurcissements et même des taches, je l'ai entendu dire, mais je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. Il y a de ces choses partout où il y a des hommes.
Quoi qu'il en soit, ce que O'Connel a fait par sa parole est prodigieux, et je ne puis m'expliqucr ce triomphe si persévérant de son éloquence, avec son génie et le concours des circonstances, que par l'inspiration de sa foi catholique si sincère, si ardente, si dominante dans toute sa conduite, et qui lui avait mis au cœur qu'un chrétien doit rendre le bien pour
le mal, et qu'il ne lui est jamais permis de faire un petit mal même pour amener un grand bien. Toute la vie et toute la puissance d'O'Connel ont été dirigées et soutenues par cette conviction.
Une assemblée populaire, où l'on délibère, est comme un champ de bataille, et il n'y a rien de plus chanceux, de plus exposé aux vicissitudes que les combats, surtout quand ils se passent sur un vaste terrain. A chaque instant la scène change, et il survient des accidents imprévus, qui déconcertent ou contrarient les plans les mieux conçus, et auxquels il faut faire face au moment même : ce qui n'est pas toujours facile , surtout si l'on n'a pas de réserve, ou si celui qui commande faiblit ou perd la tête.
Dans les luttes de la parole, s'il faut attaquer avec vigueur, il faut aussi se défendre avec énergie, quand on est attaqué, et l'on ne peut manquer de l'être dans les discussions des assemblées délibérantes. Il faut donc là aussi avoir sa réserve, c'est-à-dire des pensées, des connaissances, des suites d'idées formées et amassées par l'étude sérieuse de la question, qu'il faut savoir amener les unes ou les autres sur le terrain au moment critique pour répondre à l'offensive de l'ennemi. Il faut en un mot manœuvrer plus ou moins habilement par la parole, et pour cela savoir la manière de toute façon, à tort et à travers en quelque sorte : ce qui suppose l'assurance d'une longue habitude, ou une grande facilité naturelle que donne le talent.
Dans ces cas celui qui ne sait que lire ou réciter un discours écrit sera désarçonné du premier coup. Après une passe d'armes il sera mis hors du champ clos, c'esl-à-dire hors de la question et à côté de la discussion, et si les deux adversaires en font autant, la plupart du temps ils passeront l'un à côté de l'autre sans se toucher. La lutte n'avancera pas.
L'improvisation est indispensahle pour la réplique soudaine et au milieu des interruptions si fréquentes dans les assemblées populaires.
La première condition pour s'y maintenir, et surtout pour y vaincre, est de ne pas se troubler, de ne pas se laisser démonter, comme on dit vulgairement, de manière à pouvoir écouter ce qui vous est dit afin d'y répondre pertinemment et à propos. Mais qui est sûr de n'être pas saisi par le trouble, et peut-on répondre de rester toujours maître de soi, principalement en face du mensonge, de la mauvaise foi ou de l'injustice? Il faut cependant y arriver pour devenir un orateur populaire, et quand on a reçu les dons naturels que cette sorte d'éloquence exige, et ils sont nombreux, l'exercice donne la puissance de les développer plus sûrement. Ils se consolident par l'expérience; comme le jeune soldat s'affermit sous les armes, et devient solide dans le danger et prêt à tout après plusieurs campagnes; comme le chasseur novice, qui tire d'abord au hasard de peur de manquer son coup, prend plus tard tout le temps de viser et réussit.
Une chose bien importante aussi dans le discours
du genre délibéralif, surtout devant le peuple, c'est d'être clair, limpide, exposant nettement son sujet, le divisant simplement, de manière à ce que chacun puisse en retenir le plan; et alors allant d'une partie à l'autre, faisant à la fin de chacune un court rappel ou un résumé succinct de ce qui a été dit, et dans la conclusion ramenant toutes les raisons, tous les motifs, Ions les arguments comme en une seule masse pour en appuyer son opinion et ébranler ou emporter par un dernier coup la conviction de l'auditeur. ~
Puis, tout en suivant exactement son plan , lequel cependant, si bien arrêté qu'il soit, doit toujours laisser place à ce qui peut survenir au moment même, ne pas être trop long dans les explications, éviter les digressions et les répétitions : défauts les plus ordinaires de l'improvisation, qui, diffuse et^ filandreuse de sa nature, se prête aisément aux redites, au remplissage, et au rabâchage.
Tant qu'on sent l'auditeur intéressé, attaché, suspendu à la parole, on peut aller de l'avant : car il vous suivra, si vous l'entraînez. Mais dès que vous apercevez les corps qui se remuent, les toux qui arrivent, les mouchoirs qui s'agitent; dès que vous entendez un léger murmure, une sorte de bourdonnement se répandre dans l'assemblée, qui se partage alors en conversations particulières, il faut se hâter de finir; car on parle en vain, si l'on n'est plus écouté ; les paroles frappent l'air et retombent à terre. C'est une grande faute d'être trop long, quand on
parle en public. Les hommes ne vous pardonnent guère de les ennuyer, et cela leur suffit pour être d'un autre avis que le vôtre. Le pire de tous les genres est le genre ennuyeux.
§ 2. Le discours populaire.
Si maintenant nous considérons en particulier chaque espèce de discours du genre délibératif, pour reconnaître rapidement et signaler ce qu'il a de propre, nous remarquerons d'abord que les variétés se différencient surtout par l'auditoire auquel on l)arle et par l'objet dont on l'entretient. Ou ne parle point à un peuple sur la place publique ou dans un club ou un meeting, comme à un sénat, une chambre des pairs ou de députés, ou aux membres d'un conseil ou d'une assemblée d'actionnaires. Le discours doit aussi singulièrement varier eu raison de l'objet qui est en question.
Il n'y a pas lieu de faire du pathétique et d'employer les grands mouvements oratoires dans une question de théorie scientifique ou de spéculation d'intérêt, quoique dans ces cas il y ait aussi une manière adroite de s'emparer des esprits et de les disposer favorablement.
Au contraire, dans une assemblée populaire ou devant une multitude c'est à l'imaginalion, aux passions, au cœur qu'il faut surtout s'adresser, parce qu'on n'entraîne les masses qu'en les touchant, en les frappant. Il n'y a rien de contagieux comme le
sentiment, quand il est bien exprimé; il fait vibrer à l'unisson les cordes les plus vivantes du cœur et de la conscience. C'est pourquoi les femmes, qui sentent plus qu'elles ne pensent, sont plus faciles à persuader que les hommes. Il faut les émouvoir pour les convaincre, et quand une fois elles ont senti et que leur volonté est gagnée par l'impression sympathique, elles appartiennent à ce qu'elles aiment et elles se dispensent volontiers des raisons , qu'elles ne comprennent pas toujours, et dont au reste elles n'ont pas besoin. Aussi elles y sont inaccessibles, quand elles sont contraires à leur manière de sentir et de voir, et principalement à leurs désirs.
Les assemblées les plus vastes, les plus agitées, les plus vivantes, celles par conséquent qui ouvrent à l'éloquence la plus belle carrière mais aussi la plus périlleuse, sont les réunions du peuple sur la place publique, ou ce qui en approche le plus, les clubs, les meetings, ouverts a tout le monde et où se traitent ordinairement les affaires d'un intérêt général pour un peuple, soit les questions de son régime intérieur et de sa législation, soit ses relations extérieures avec les autres nations par la paix ou la guerre.
Dans les répubhques démocratiques, comme à Athènes, et en partie à Rome dans les plébiscites, les lois se confectionnaient de cette façon. C'est aussi là que l'éloquence populaire a le plus brillé.
Chez les modernes, où l'esprit monarchique ou aristocratique a toujours plus ou moins prévalu,
même dans les républiques, le champ n'a jamais été aussi libre, et quand il a été élargi et ouvert à tous par les révolutions, comme en Angleterre et en France, les résultats, plus ou moins éclatants, n'ont pas été assez bienfaisants, assez salutaires, pour se faire aimer ou regretter. Les désordres amenés aussitôt par la liberté de la parole dégénérée en licence l'ont discrédilée ou mise en suspicion.
C'est en Angleterre qu'il en reste le plus à caiise de la constitution politique du pays et surtout du caractère des habitants. Là, à chaque renouvellement d'élection à la Chambre des communes, il y a de droit des assemblées populaires, où le vote se donne publiquement. En outre, à propos d6 toute question ou événement qui intéresse le peuple, ou à quoi les partis veulent l'intéresser pour former une opinion publique qui pèse sur le gouvernement et sur les chambres, on convoque la multitude à tel lieu, à telle heure, pour entendre des orateurs. La foule s'y rend et s'y établit en assemblée délibérante, à moins que la police ne s'y oppose, ce qui amène des colhsions et des contusions.
Mais en affaires d'élection le champ est libre. On dresse des hustings sur la place publique, et les partis opposés y amènent leurs électeurs en procession et à grands frais. Les candidats doivent paraître devant le peuple pour obtenir ses suffrages, et souvent, dans cette exhibition de leurs personnes sur les tréteaux électoraux, ou dans les rencontres des rues pour y arriver, il se passe les choses les plus ridi-
cules, les plus inconvenantes, les plus violentes. Nonseulement les prétendants sont hués par leurs adversaires en même temps qu'applaudis par leurs partisans; mais on leur jette du sein de la foule toutes sortes de projectiles plus ou moins ignominieux ou dangereux, et rarement une élection se termine sans une bataille , par conséquent sans blessures , sinon sans morts.
Franchement, on ne peut pas dire que l'éloquence ait beaucoup à faire au milieu de ce tumulte et de ces désordres. Le peuple à moitié ivre , s'il ne l'est pas tout cl fait, est peu disposé à écouter et surtout à comprendre. Il a son parti pris; on lui fait son opinion en l'amenant sur place et en lui donnant à boire et à manger tout son soûl, si même on ne lui donne pas autre chose. D'ailleurs, il y a trop de cris et de tapage pour que les orateurs puissent être entendu et sous ce rapport, ce sont assurément ceux qui ont les poumons les plus robustes et la voix la plus retentissante qui doivent l'emporter.
C'est donc, en général, une caricature d'éloquence populaire, où l'art oratoire a peu à gagner. Cependant, il s'est trouvé des orateurs qui ont su exploiter la situation, trouvant moyen de se faire entendre au milieu des vagues furieuses de la multitude, comme Démosthènes sur le bord de la mer et devant le mugissement des flots.
Les choses se passent avec plus d'ordre et de calme dans les meetings en dehors des élections. Le public,
DANS LES ASSEMP.LEES DlilLIBÉRANTES. 257
n'étant pas surexcité par les passions électorales et tout ce qui s'ensuit, écoute volontiers les orateurs; et alors il se produit parfois de magnifiques discours, toujours un peu ampoulés et exaltés, à cause de la multitude qu'il faut impressionner, mais où il y a vraiment de la haute éloquence. C'est dans ces occasions que la parole de Daniel O'Connel avait le plus d'éclat et de puissance.
En France, nous n'avons connu et pratiqué ces choses qu'en temps de révolution, et comme elles se sont trouvées associées à tous les désordres, à toutes les calamités de ces époques, cela ne leur a pas porlé bonheur et leur a laissé une mauvaise réputation. Aussi n'attachons-nous pas grand prix, en général, à l'espèce d'éloquence populaire qui s'y est manifestée. Tout ce qui nous rappelle les clubs de 93, qui ont eu tant d'inllucnce sur les déplorables événements d'alors, nous semble odieux ou ridicule.
On a vu reparaître ces scènes ou au moins leurs caricatures en 1848 avec 1»î fantôme de la république, quoiqu'il y ait eu moins d'odieux, parce que le peuple, n'y ayant plus foi comme auparavant, n'osait point s'abandonner aux excès de la passion. Le ridicule s'en est peut-être augmenté, parce qu'il y avait moins d'horreur, et qu'on semblait jouer une tragédie ou une tragi-comédie plutôt que prendre part à une réalité.
Telle est au moins l'impression qui m'en est restée, et comme j'ai été mêlé à cette singulière afîaire
d'une manière active, et justement dans ce qui se rapporte à l'éloquence populaire, c'est-à-dire dans les clubs et les réunions préparatoires aux élections des représentants, je puis en parler de visu, en témoin bien informé.
Un court récit de la manière dont les choses se passaient alors ne sera pas hors de mon sujet, et pourra intéresser le lecteur ou au moins l'amuser. Car, s'il était terrible de voir le pays, ou plutôt son gouvernement, abandonné aux opinions et aux velléités de chacun, au nom de la liberté confondue avec la licence, comme un vaisseau sans pilote au milieu d'une mer orageuse, il y avait aussi un immense ridicule dans l'importance que se donnaient les gouvernants d'alors, et c'était à peu près tout le monde, chacun voulant prendre part à l'administration de la chose publique et mettre la main au gouvernail.
Je ne rappellerai que ce qui se passait dans les assemblées électorales pour la nomination des représentants. Les candidats, après avoir imprimé ce qu'on appelle leur profession de foi, devaient comparaître devant les clubs du département, pour se faire connaître aux électeurs et gagner leurs voix, d'un côté en exposant publiquement leurs sentiments politiques et tout ce qu'ils se proposaient de faire pour la prospérité et surtout la liberté du pays, de l'autre en répondant comme sur la sellette à toutes les questions et interrogations qu'il plaisait au premier venu de leur adresser. On voit que la
lice était toute grande ouverte à l'éloquence poiDulaire, et ce n'est point la faute des circonstances, si tant de tribunes improvisées, tant de forums de tous les degrés, n'ont point fait sortir de la terre de France des Démoslhènes, des Gicérons et des Brutus.
Mais je dois dire d'abord en peu de mots comment moi, ecclésiastique, je me suis trouvé eng.igé dans cette affaire, dont il semblerait que je devais être tout au plus le spectateur,
A cette époque l'opinion s'était établie dans le clergé qu'il devait prendre part au mouvement qui venait de se produire, afin de le tempérer et même de le tourner à bien, s'il était possible. La république proclamée avec la déchéance de Louis-Phiiippe paraissait un terrain neutre, oij toutes les opinions et tous les intérêts pouvaient se rencontrer et s'accommoder. Aussi vit-on, en effet, tous les partis y paraître et s'y coudoyer, les uns pour s'emparer du mouvement démocratique et le consolider, les autres afin de s'en servir comme d'un marchepied pour revenir à l'ancienne monarchie, La masse du clergé, dans cette occurrence, ne suivit ni les uns ni les autres ; mais elle se disait, et je crois avec raison, que l'Évangile et l'Église étant pour tous, on peut être catiiolique sous la république comme sous la monarchie, et qu'en définitive les hommes de tous les partis étant des chrétiens, ou devant l'être, et tous ayant besoin de bien mourir, les prêtres, qui n'avaient point fait la révolution, pouvaient s'y rattacher et la soutenir, si
elle voulait marcher avec l'Église ou au moins ne rien opérer contre sa constitution, sa discipline et ses commandements.
Les auteurs du mouvement républicain , surpris eux-mêmes de leurs succès et ne sachant où ils allaient, enchantés de ne pas être repoussés par le clergé, recherchèrent tout de suite son concours, qui semblait les autoriser dans leur voie nouvelle, et leur donnait un certain crédit auprès de la partie la plus respectable de la population. C'est pourquoi ils firent des avances au clergé, qui y répondit sans peine; d'abord parce qu'il n'avait pas été gâté sous le règne précédent, ce qui lui donnait à ce moment et par réaction une sorte de popularité ; et ensuite par conscience, par zèle, étant appelé à soigner les âmes partout où il les trouvait, et ne devant négliger aucune occasion de travailler à leur amélioration et à leur salut.
Toutefois, il faut le dire, pour rendre gloire à qui elle appartient, l'exemple de Pie IX, encourageant de sa grande voix la liberté de Rome et de l'Italie, avait électrisé le clergé français, et il ne craignit pas de marcher sur les pas d'un tel guide, ni de participer à l'esprit vraiment libéral qui l'animait. Voilà surtout ce qui lui a donné l'allure décidée avec laquelle il se joignit au mouvement de l'époque, et s'employa sincèrement à le faire aboutir.
Mais pour cola il ne suftisait pas de bénir des arbres de la liberté, et de prier pour toutes les victimes de la guerre civile. On pouvait penser qu'il fallait encore
se mêler plus activement au nouvel ordre de choses, qui semblait gros d'un avenir inconnu, afin d'aider le bien à en sortir.
On allait élire dans tous les déparlements des représentants du peuple à une assemblée constituante, afin de régulariser et d'alïermir la situation. Le clergé devait-il prendre part à cette opération importante, non-seulement en appliquant son infiuence aux élections, mais encore en faisant nommer quelques-uns de ses membres pour y représenter et y détendre les intérêts de la religion? Telle fut la question posée, et après une discussion assez vive, où il y eut d'excellentes raisons des deux côtés, il fut décidé qu'on prendrait une part directe au mouvement électoral, et que des ecclésiastiques se présenteraient comme candidats.
Je fus l'un de ces candidats. L'évêque d'un diocèse où j'avais de graves intérêts voulut bien m'engagera me mettre sur les rangs au nom du clergé de son diocèse, dont il me promit le concours, et il tint parole. Malheureusement nous étions dans un département où la religion et le clergé ont en général peu d'influence, bien que là comme ailleurs il y ait d'excellents chrétiens. Mais la masse du peuple a perdu, sinon la foi, du moins les habitudes religieuses, et c'est à cette masse que nous allions avoir atlaire par le suffrage universel.
Je me mis donc en campagne sans giand espoir de succès, à cause du terrain sur lequel nous étions placés, mais avec la confiance que donne à un chré-
tien, et surtout à un prêtre, la mission qu'il a reçue de son supérieur. Car, bien certainement, sans l'invitation de l'évêque, je ne me serais point présenté, et j'aurais décliné une tâche aussi pénible que hasardée.
C'était dans le carême de 1848, et nous approchions de la semaine sainte. Comme j'étais très-connu dans le diocèse, les curés des paroisses où j'allais faire une station électorale me priaient de prêcher dans leur église, et je m'y prêtais volontiers, afin de rendre au moins mon passade utile selon Dieu, s'il était infructueux selon le monde.
Il en résulta que dans toutes les communes où je m'arrêtais, j'avais à parler deux fois, l'une à l'église, pour le service des âmes; l'autre à l'assemblée populaire, dans l'intérêt de ma candidature. Et comme on ne pouvait réunir la population que le soir à cause des travaux de la journée, il me fallait passer presque immédiatement de la cbaire chrétienne à la tribune du club, placée parfois en plein air. Je supportai d'abord assez bien ces fatigues redoublées avec toutes les inquiétudes et les embarras qu'elles entraînaient. La force m'était donnée dans l'esprit et dans le corps, et, comme il arrive ordinairement au soldat blessé dans la chaleur du combat, je ne senti» pas tout de suite les coups violents que je reçus. Mais quelques mois après d'autres fatigues de pensée et de prédication étant survenues mirent le comble au mal amassé, et le firent déborder par une longue maladie.
Il serait hors de propos de raconter ici mon odyssée électorale, qui a subi toutes sortes de vicissitudes de la part des hommes et des choses. Je ne veux en reproduire que quelques circonstances ou les traits les plus saillants eu égard à l'éloquence populaire.
La démocratie coulait à pleins bords, et ainsi tout devait s'embarquer sur ce fleuve et suivre son cours pour arriver. Il semble que sous un pareil régime la parole devait Jouir d'une liberté sans limites, et jamais peut-être elle ne fut plus restreinte à cause de l'opinion dominante du jour, qui ne voulait rien entendre en faveur de la monarchie, de l'aristocratie, ni de la religion, toujours suspectes de coalition.
Or, comme parmi ceux qui voulaient être élus il y avait très-peu de vrais démocrates ou de républicains convaincus, les hommes honnêtes et consciencieux ne pouvaient manifester franchement des sentiments qu'ils n'avaient pas, ce qui gênait singulièrement leur éloquence, s'ils en avaient; et les autres, qui jouaient à la république pour être nommés, tombaient par cela même dans des exagérations ridicules, produisant beaucoup de phrases et d'emphase et peu d'éloquence véritable.
Pour moi, qui ne croyais pas à la république et encore moins aux républicains, je ne me sentais pas au niveau de ces auditoires, et il me fut impossible d'en prendre les allures et même la langue. Ainsi le mot de citoyen ne put jamais sortir de ma bouche, tant j'avais à la fois d'admiration et de mépris pour
ce tilre, d'une si grande dignité dans les États libres et si déshonoré par la démagogie de 93. Je les appelais toujours messieurs pour ne pas mentir ou paraître un flatteur, et je cloute que le nom de la république ait passé sur mes lèvres , bien que je parlasse sans cesse du pays, de la France et de la patrie.
Les jours de séance étaient indiqués par des affiches ou par les journaux de la contrée, au moins dans les chefs-lieux d'arrondissement ou de canton, et au jour marqué on voyait arriver une foule de candidats, qui devaient paraître successivement à la tribune pour faire leur profession de foi et capter les suffrages du peuple souverain. En ce temps tout le monde à peu près voulait être représentant, et je me rappelle avoir eu pour concurrent le cantonnier, qui cassait les cailloux sur une route voisine de notre habitation. Cet homme, beau parleur dans son village, ne voyait pas pourquoi il n'aurait pas le même succès à l'assemblée constituante, et puisque tout devait se faire par le suffrage universel, il espérait être choisi tout comme un autre, et môme plus qu'un autre, par ses pairs, qui certainement avaient la majorité et devaient mieux sympathiser avec lui. Il ne fut cependant pas nommé, ce qui parut l'étonner.
Il y avait dans chaque assemblée un bureau et un président; c'étaient les savants ou les habiles de l'endroit, qui avaient trouvé le moyen de se nommer ou de se faire nommer. Ceux-là savaient lire, écrire et compter tant bien que mal, et encore toutes sortes de choses dont ils faisaient volontiers parade en certains
moments, surtout par les questions adressées aux candidats, soit pour lui donner occasion de manifester ses sentiments politiques et de déployer son éloquence, quand il était de leurs amis, soit pour le tàler, le tenter, ou l'embarrasser, si c'était un adversaire.
Ils exerçaient par leur position un certain empire sur l'assemblée, dont ils provoquaient aisément les applaudissements ou les murmures, même les huées, en donnant ou faisant donner le signal à propos. Quand cela leur convenait, ou plutôt quand le discours du candidat ne leur convenait pas, n'osant pas lui retirer la parole, ils excitaient du bruit, des clameurs ou des rires qui l'interrompaient forcément, à moins qu'il n'eût une voix de stentor capable de surmonter les mugissements de celte mer confuse. Je fus interrompu souvent de la sorte, d'abord parce que j'étais prêtre et en portais l'habit, [mis sans doute parce que mon langage était trop raisonnable et pas assez démocratique. Plusieurs fois aussi, ne pouvant lutter de cris avec l'assemblée, je persistais à rester à la tribune en me croisant les bras, jusqu'à ce qu'il y eût de nouveau moyen de se'faire entendre. J'y ai réussi deux ou trois fois, et ai fini par leur débiter tout ce que j'avais à dire.
J'ai entendu là des choses ineffables, dites non par des ignorants ou des hommes sans lettres, mais aussi par des savants ou des personnes qui devaient l'être. Ces messieurs s'évertuaient, s'exténuaient, ou, si l'on veut, s'anéantissaient pour se mettre au
niveau de la masse de leur auditoire, composé en grande partie d'ouvriers et de paysans, auprès desquels ils tâchaient de se faire pardonner leur supériorité sociale ou morale. C'étaient des flatteries, des flagorneries adressées au peuple comme jadis aux princes, et qui auraient diî soulever le cœur des uns et des autres ; ou bien, dans leur lyrisme républicain et pour renchérir sur leurs rivaux, il leur échappait les phrases les plus singulières qui ébahissaient le peuple, toujours porté à admirer ce qu'il ne comprend pas.
J'entendis un jour un magistrat, un procureur général, s'écrier à la tribune, devant des milliers de paysans et d'ouvriers, qui certes ne comprenaient rien à la métaphysique : « Citoyens, la République est fondée à toujours. Elle est assise sur des bases immuables, et rien désormais ne pourra l'ébranler ni la détruire. Oui, citoyens, je l'alfirme à la face du ciel et de la terre, la République n'existe pas, mais elle est; elle est, entendez-vous bien, et ne peut pas ne pas être. » Puis il s'arrête majestueusement, et alors part une salve d'applaudissements capable d'ébranler l'édifice.
Le pauvre homme, qui était cependant un homme d'esprit, est mort depuis et la République aussi. Elle n'est plus. Je demande s'il ne fallait pas là un professeur de philosophie comme moi pour apprécier cette distinction de VÉlre et de Yexistcnce si heureusement appliquée à la République, qui, quelque temps après, n'était plus et n'existait plus. Eh bien, je suis
porté à penser que cet orateur a cru dire une parole sublime, comme le qu'il mourût du vieil Horace, ou le moi, moi, dis-je et c'est assez de Médée; ou bien, s'il avait trop d'es|)rit pour le croire , il a eu la bonne fortune de le faire croire à la majorité de ses électeurs, et la preuve c'est qu'il a été nommé.
Dans presque tous les clubs, je rencontrai un monsieur, tout de noir babillé, avec une cravate blancbe, et des gants jaunes qu'il ne quittait jamais en parlant, et qui lui servaient à présenter au public un livret crasseux, pendant qu'il s'écriait en commençant son discours, et comme l'exorde le plus propre à lui gagner la faveur de son auditoire : « Citoyens, je suis un ouvrier comme vous, vous le voyez, car voici mon livret. Je sais ce que c'est que l'ouvrier, moi, car je l'ai été, et je puis mieux que personne sympathiser avec vous et vous représenter, puisque, comme vous, je suis un travailleur, et j'en connais par expérience la dignité et les misères. » Je m'attendais à chaque instant à lui entendre dire avec Énée, quorum jmrs magna fui, ou avec Didon, miser is suc-
currere discd , car on voyait bien que ce digne
ouvrier était lettré et avait été quelque chose comme professeur. Mais, pour rester dans toute sa gloire d'ouvrier, il retint ces citations, qui probablement étaient sur ses lèvres, bien qu'il eût dû comprendre aussi, puisqu'il tenait à passer pour un travailleur, qu'une blouse lui aurait mieux convenu qu'un habit noir, un col débraillé qu'une cravate blanche, et que ses mains surtout auraient produit un effet oratoire
bien plus puissant, si elles s'étaient montrées noires et calleuses, au lieu de briller dans un gant jaune. Malheureusement Féloquence de ce candidat était toute dans son exorde , c'est-à-dire dans son livret, qu'il présentait imperturbablement à chaque assemblée et dans les mêmes termes.
Les pauvres candidats étaient à la tribune comme sur la sellette, où il leur fallait entendre patiemment tout ce qu'on pouvait leur objecter ou leur reprocher sur leur passé, dans leurs rapports avec le peuple; puis répondre aux questions qui leur arrivaient de tous les côtés, dont les unes étaient plus saugrenues que les autres soit par .le fond soit par la forme.
Il fallait voir avec quelle dignité gourmée, avec quelle satisfaction de soi, tel bourgeois de la petite ville, épicier, boucher, charcutier ou maçon, métiers assurément très-utiles et fort eslimal)les, mais qui n'ont jamais passé pour des apprentissages d'éloquence, il fallait voir, dis-je, comment ces honorables citoyens — car alors il n'y avait plus de messieurs — se levaient avec importance pour demander au candidat des explications sur ses antécédents suspects, peu démocratiques, ou lui poser une question de politique, d'économie sociale et d'administration, grosse comme une montagne et qui aurait demandé un ou plusieurs volumes pour être élucidée. Pnis le citoyen électeur, après avoir posé la question d'après son journal, pour se montrer bon prince, disait naïvement au candidat en se rasseyant, qu'il le priait de
lui expliquer cela en deux mots, lui donnant son opinion clairement et sans ambages.
Le plus souvent le candidat abasourdi, étourdi par ces coups de massue, qui lui tombaient sur la tête devant la multitude, ne savait d'abord que répondre, et louvoyait sous le vent avec des phrases. Puis s'enhardissant peu à peu et reprenant courage, surtout s'il avait eu la chance de lancer quelque grosse plaisanterie, qui avait excité un gros rire, il les payait de leur monnaie en parlant de toutes choses excepté de la question posée, et couronnait sa harangue par une tirade démocratique, bonne à placer partout, sur la dignité des institutions populaires, la servilité de la monarchie, la gloire de la liberté, et le bonheur de vivre sous une république comme la nôtre. S'il parvenait à lâcher là-dessus une période bien rontlante à quatre, à six, ou même à dix membres, mais qui trouvât de l'écho dans un coin de la salle, il était honoré d'une salve d'applaudissements, qui résolvait la question en sa faveur. Il avait bien répondu, quoiqu'il n'eût rien dit de ce qu'on lui demandait, mais il s'était montré bon patriote et le tour était fait. Tout le monde paraissait satisfait : l'interrogateur d'avoir si bien interpellé le candidat; celui-ci d'avoir obtenu l'approbation de l'assemblée, et l'assemblée d'avoir montré sa puissance, en donnant à l'orateur un billet de contentement.
Dans chaque séance revenait la fameuse question de l'organisation du travail, dont tout le monde parlait alors, à la suite d'un sophiste d'économie poli-
tique, et que personne ne comprenait. On me demanda aussi comment j'entendais l'organisation du travail, et je répondis « que je ne l'entendais pas du tout, et que j'en étais même à me demander ce qu'on pouvait entendre par là. Le travail, à mon sens, comme tout le reste, avait besoin de liberté et de protection, et la meilleure manière de le favoriser, c'était, en le défendant contre la violence et le vol, de l'encourager par des garanties, lui fournissant toutes les occasions de s'exercer, et le débarrassant le plus possible des entraves de la législation et des charges de l'impôt; puis surtout lui assurer la paix au dehors et au dedans, afin de multiplier les échanges et les transactions commerciales. »
« Alors sous un gouvernement équitable et pacifique, mais fort et ferme en même temps, le travail s'organiserait tout seul dans l'État par l'activité laborieuse et bien dirigée des particuliers qui avaient besoin de gagner leur vie, d'assurer le sort de leur famille, et d'améliorer leur situation.
Œ Quant à l'organisation du travail par l'État, comme si tout un pays pouvait être une grande fabrique, je n'y voyais qu'une utopie, une chimère irréalisable, avec laquelle on leurait les mécontents et les paresseux, laquelle d'ailleurs, si elle pouvait jamais être établie, serait tout ce qu'il y a de plus funeste à la liberté et de plus contraire à la dignité humaine. »
Quelques hommes raisonnables applaudirent à ces paroles, mais la multitude des ouvriers, qui ne comprenait rien à la question, sinon que si l'État se char-
geait d'organiser le travail, il se chargerait aussi de nourrir le travailleur, ce qui les débarassant du souci du pain quotidien leur donnerait la facilité de ne rien faire, ceux-là, on le comprend, et c'était l'imniense majorité, sifflaient, grognaient et faisaient du tapage pour faire descendre de la tribune le malencontreux orateur.
Un soir, au club d'une petite ville, je venais de terminer mon allocution au peuple, qui semblait avoir assez bien réussi, et j'allais regagner ma place, quand un citoyen se lève, et demande au président la permission d'interpeller le candidat sur un fait qui vient de se passer dans le pays, et dont le citoyen se disait très-scandalisé. La parole lui ayant été accordée, il s'écrie d'une voix émue, et où il y avait du quo usque tandem : « Le croiriez-vous, citoyens, une croix a été érigée avant-hier sur la colline qui domine la ville, et l'on m'a rapporté qu'au milieu d'une nombreuse assistance elle a été bénite par celui qui est maintenant à la tribune. Je demande donc au candidat s'il avoue le fait, parce que, si c'est lui en effet qui a béni cette croix, nous saurons à quoi nous en tenir sur ses sentiments républicains. »
J'étais étranger au pays, et je ne connaissais ni la colline, ni l'érection de la croix. Je répondis donc très-simplement : « Messieurs, je commence par affirmer que ce n'est pas moi qui ai commis le fait, qu'on prétend me reprocher. Car je suis arrivé aujourd'hui parmi vous, et j'étais loin d'ici au moment dont on parle. Mais, après cette dénégation qui est absolue,
VOUS me permettrez devons dire que je ne comprends pas quelle contradiction il peut y avoir entre la bénédiction d'une croix et les sentiments républicains ; car on peut être un bon chrétien dans une république comme dans une monarchie, et l'Église ne repousse aucune forme de gouvernemenl. Néanmoins j'ajouterai, pour vous parler avec toute franchise, que si je n'ai pas fait ce dont on m'accuse , j'en suis bien capable, et le ferai probablement à la première occasion. »
A ces mots, un grand éclat de rire partit de tous les coins de la salle, et je ne pus m'empécher de m'y joindre, ce qui excita un tonnerre d'applaudissements pendant que je descendais de la tribune. Il ne fut question dans l'endroit, pendant toute la soirée, que de mon grand succès au club. On vanta mon éloquence, qui n'avait été qu'une simple expression de la vérité, laquelle avait d'autant plus touché cette foule, qu'elle s'y attendait moins. On prophétisait que je serais nommé, puisque j'avais gagné tous les suffrages de la ville, qui était considérable. Mais il en fallait bien d'autres, et d'ailleurs il y avait encore huit jours jusqu'aux élections.
Une autre fois un brave homme., qui avait peur de ne point passer auprès du peuple pour assez républicain, parce qu'il ne l'était pas du tout, quoiqu'il eût quelque intérêt à le paraître, me demanda trèspoliment, mais avec une certaine suffisance qui dénotait sa peur, de lui faire un portrait du vrai républicain, en signalant les qualités qui le distinguent et
auxquelles on peut le reconnaître. La question pouvait être insidieuse, celui qui la faisait sachant trèshien que je n'étais pas plus républicain que lui.
Cependant il n'était point opportun ni prudent de le laisser paraître, et, ne voulant pas non plus me compromettre devant le peuple souverain, je lui répondis par une fin de non-recevoir.
« Monsieur, lui dis-je, la question que vous me posez est grave, et il n'est pas aisé d'y répondre pertinemment. Il me faudrait pour cela une expérience que je n'ai pas encore acquise ; car vous n'entendez pas à coup sûr que je vous dépeigne un républicain de convention ou d'imagination. Vous voulez un portrait ressemblant ; or, pour le faire, il me faudrait un modèle, et je vous avoue que je ne l'ai pas encore rencontré.... »
Ici je fus interrompu par un éclat de rire universel, ce qui mit mon homme mal à son aise, et me donna au contraire de l'animation.
« Oui, messieurs, repris-je en m'adressant à l'assemblée, comme professeur de philosophie, je ne marche que par la méthode d'observation, et je n'ai point la coutume de parler en l'air. Or, dans le cas présent, les faits m'ont manqué jusqu'ici, et par conséquent je n'ai pu étudier le républicain sur la nature ; je n'ai pas encore vu l'original qu'on me demande. Car j'étais au maillot ou en sevrage quand la première république a pris fin, et celle d'aujourd'hui vient de naître. Les vrais républicains n'ont donc pas encore eu le temps de se montrer chez
nous. Ils vont sans doute bientôt paraître. Je les attends, monsieur, dis-je en me tournant vers mon questionneur décontenancé, et je vous promets de vous les peindre avec les qualités qui les distinguent, dès que je les aurai vus à l'œuvre. »
On rit de plus belle dans toute la salle. Mes amis me présagèrent encore un grand succès qui n'arriva pas, ou plutôt nous eûmes tout le succès que nous pouvions avoir au milieu d'une population indifférente en matière de religion, et qui par conséquent devait, sinon se défier du prêtre, au moins avoir peu de sympathie pour lui. J'eus dix mille voix à l'élection générale, et il en fallait quinze mille i)Our être nommé.
Mais une scène encore plus piquante se passa dans la même ville, chef-lieu d'arrondissement, où se trouvait l'évêché, et elle fut amenée par celle que je viens de décrire.
Le comité rouge, qui travaillait les élections dans son sens, avait été inquiet et irrité de mon dernier succès, qui m'avait rallié une grande partie de la population. Il ne voulait pas qu'on restât sous cette impression au grand jour de l'élection qui approchait. Il résolut donc de m'attirer à une nouvelle assemblée, convoquée pour moi tout seul, comme dans un piège, afin de m'y surprendre par un coup imprévu qui m'enfoncerait devant le peuple.
Il employa huit jours à monter l'intrigue où je devais périr. Le président du comité, le plus rouge de l'endroit, et qui avait la haute main dans les
affaires du club, écrivit à l'un de ses confrères et amis qui jouait le même rôle dans une grande ville que j'avais longtemps habitée et où j'étais très-connu par des fonctions exercées dans l'instruction publique. Le collègue répondit comme on le désirait : ce qui ne pouvait manquer, et cependant bien moins qu'on ne l'aurait voulu, tant la puissance de la vérité est grande, comme on va le voir.
Quoi qu'il en soit, une fois cette lettre arrivée, le président et ses affidés répandent mystérieusement dans la ville le bruit qu'on leur a envoyé de Strasbourg sur mon compte les renseignements les plus compromettants, se gardant bien de rien spécifier afin de laisser entendre tout ce qu'on voudrait, même des choses contre la probité ou contre les mœurs ; et quand l'opinion publique, ainsi travaillée, commence à chauffer contre moi, le président propose de convoquer une réunion nouvelle, où l'on me demandera publiquement des explications catégoriques sur ces terribles accusations. On me fit donc les honneurs d'une séance solennelle, ce qui prouvait qu'on avait peur de moi et qu'il fallait à tout prix me rendre impossible.
Cependant, ne me doutant de rien, j'étais en train d'achever mes courses électorales, quand je reçus une lettre de ***, m'annonçant la convocation du club pour tel jour où l'on me somme de comparaître pour répondre à des inculpations graves venues de tel endroit. Mes amis m'engagèrent à m'y rendre pour déjouer l'intrigue, et comme on n'avait rien laissé percer
de la nature des accusations, je sentais dans leur lettre une inquiétude vague mais réelle sur l'issue de cette nouvelle lutte.
J'arrivai donc, inquiet moi-même à cause de l'obscurité menaçante de la situation où l'on me plaçait. En repassant ma vie passée, je ne voyais rien dont j'eusse à rougir devant les hommes; mais enfin la calomnie est si habile, quand elle est passionnée, qu'elle peut donner au mensonge le semblant de la vérité, et vous confondre par des apparences accablantes. <>: Donnez-moi deux lignes d'un homme, disait un fameux lieutenant de police, et je me charge de le faire pendre. » Que sera-ce donc, si on est accusé devant le peuple, et jugé sur la place publique? Sans doute je ne risquais pas d'être pendu ; mais je pouvais craindre pour ma personne et mon caractère sacerdotal une indignité ou une avanie. Car il était clair que c'était au prêtre qu'on en voulait dans cette conjoncture, et les radicaux s'indignaient à la pensée de voir représenté par un ecclésiastique un département si peu sympathique à l'Église. Il fallait donc l'empêcher à tout prix, et voici ce qui arriva.
Je trouvai en arrivant vers quatre heures du soir la ville dans un grand émoi; les uns se promettant déjà un triomphe de la séance du soir, dans l'espoir de me voir abattu; les autres inquiets de ce qui pouvait advenir à cause des bruits mystérieusement répandus, des insinuations graves, et craignant un scandale pour la religion et une défaite pour le parti des hommes bien pensants; le plus grand nombre.
sans avoir de parti pris, affriandé dans sa curiosité par l'inconnu du scandale annoncé et se réjouissant d'un spectacle amusant.
C'était malheureusement le jeudi saint, et je devais prêcher la passion à la cathédrale à sept heures du soir pour comparaître ensuite au club à huit heures et demie. Je n'eus que le temps de prendre un peu de nourriture, de me recueillir quelque temps pour préparer mon sermon dont le plan était préparé, de faire certaines visites indispensables dans la situation, et tout cela au milieu des appréhensions de la séance, qui me pesaient sur le coeur comme un cauchemar avec tous les orages dont elle était grosse. J'offris ces angoisses à Dieu comme une sorte de passion à subir; car c'était aussi une croix qu'on m'avait mise sur les épaules, et j'allais peut-être la porter devant le peuple au milieu des humiliations, des moqueries et des outrages. Je l'acceptai avec résignation et j'allai en avant avec courage.
Grâces à Dieu, le sermon n'en souffrit pas et je pus parler en toute liberté d'esprit et de cœur des souffrances et du grand sacrifice de l'Homme-Dieu. La cathédrale était comble, et les fidèles parurent touchés et édifiés.
Le principal était fait, puisque je n'avais pas manqué à mon ministère sacerdotal. Mais en descendant de chaire il fallait après quelques moments de repos monter sur les huslings, et par une bizarrerie des circonstances, je devais passer de l'église au théâtre; car c'était dans la salle de spectacle que se tenait l'assemblée.
Me voilà donc, moi prêtre de Jésus-Christ, en soutane et avec les insignes de mon caractère sacré, obligé de monter sur les planches le jour du jeudi saint, encore ému de la passion que je venais de prêcher et tout rempli de l'esprit qui m'avait assisté. Mais j'y allais par obéissance; mon évoque m'y envoyait et, comme témoignage public de ma mission, j'avais autour de moi, sur la scène même du théâtre où je paraissais, à peu près tout le chapitre de la cathédrale et le clergé de la ville. A ce clergé, qui me soutenait de sa présence et de sa bienveillance, s'était joint tout ce qu'il y avait d'hommes distingués et bien pensants dans la cité. Cette nombreuse assistance me faisait comme une couronne d'honneur qui relevait mon esprit et l'encourageait.
Nous étions sur l'avant-scène; moi placé à une petite table à droite des spectateurs, et au fond tous ceux dont je viens de parler, et à l'autre coin, à gauche, le terrible bureau, d'où devait partir le coup de foudre. En face de nous il y avait une salle comble où l'on ne voyait que des têtes d'hommes et des blouses. C'étaient les juges du procès. Je sentais qu'il y avait là tout autour des échos, où retentiraient avec fracas les coups de tonnerre, si l'orage éclatait.
Alors au milieu du plus profond silence, le président prit la parole pour annoncer l'objet de la réunion. Il dit que le bureau avait reçu sur le candidat des renseignements tels, qu'il avait paru nécessaire de lui donner l'occasion de se disculper devant le peuple, et par une persistance de perfidie, qui du
reste devait retomber sur son auteur, il donna encore à entendre que les accusations étaient des plus graves sans dire quelle en était la nature ni sur quoi elles portaient, en sorte que les auditeurs, sur ces paroles obscures ou ambiguës, pouvaient supposer les plus grandes indignilés.
Ce fut justement ce qui le perdit; car, après qu'il eut posé plusieurs chefs d'accusation très- vagues ^ s'adressant à moi comme à un accusé, il me somma de me justifier d'une manière catégorique et qui ne laissât place à aucun soupçon.... « Au soupçon de quoi? m'écriai-je aussitôt, voyant avec joie qu'aucun grief n'était nettement articulé. Je ne puis répondre à ce que je ne comprends pas. Je demande donc la lecture publique de la lettre qui m'incrimine, afin que tout le moiide ici puisse juger de l'attaque et de la défense. »
Mon adversaire parut déconcerté, hésitant. Il resta un instant muet au milieu du silence général et comme opprimé par ce silence. Puis il finit par s'excuser d'un air embarrassé de ne pouvoir communiquer la lettre, qui était toute conlidenlielle , et pour ne pas compromettre son auteur; mais il pouvait attester la conformité de sa teneur avec ce qu'il venait de dire.
« Mais elle me compromet, moi, répliquai-je vivement, et j'ai le droit de savoir qui m'accuse et ce dont on m'accuse. J'exige donc la lecture de la lettre et le nom de celui qui l'a écrite.... Puisque nous sommes en répubfique, il faut plus que jamais de la
justice pour tous. Il ne faut ni intrigues ni embûches; il faut jouer cartes sur table. »
A ces mots, un cri formidable partit de tous les coins de la salle : « Lisez la lettre, lisez la lettre 1 » et force fut au bureau de la lire à haute et intelligible voix.
J'écoutais au milieu d'un silence tel que j'entendais les battements de mon cœur, et je fus bien soulagé quand je connus le contenu de la lettre et le nom de l'écrivain.
C'était un ancien étudiant en médecine de Strasbourg, un de ces étudiants de dixième année qui ne deviennent jamais docteurs, ouïe deviennent par miséricorde, pour le malheur de leurs semblables. La révolution l'avait fait président du comité rouge de Strasbourg , et par conséquent le digne confrère de mon adversaire, auquel il écrivait sur sa consultation, qu'il devait tout faire pour éloigner l'abbé B"* delà députation; qu'il ne serait jamais un bon patriote à cause de son attachement aux idées monarchiques et religieuses; qu'il s'était fait prêtre après avoir été philosophe, et il disait cela en des termes que je ne puis écrire, qu'en définitive je ne pouvais être qu'un ennemi de la république, ayant toujours été peu favorable aux amis de la liberté et aux protestants.
o: Messieurs, m'écriai-je avec joie, quand la lecture de cette vague et plate diatribe fut achevée, je respire de n'avoir à répondre qu'à d'aussi vaines accusations. J'attendais des calomnies plus noires, et surtout plus
habilement inventées. Au lieu de cela, je ne trouve que des déclamations injurieuses, que vous apprécierez comme moi, quand vous connaîtrez celui qui les envoie et quelle confiance il mérite. Sachez donc que le signataire de cette lettre, dont on a vanté mystérieusement l'importance avant de la faire connaître, et c'est pourquoi on ne se souciait pas de la publier, est un mauvais carabin de Strasbourg, que j'ai été obligé de refuser plusieurs fois à l'examen du baccalauréat, quand j'étais doyen de la Faculté des lettres de cette ville; qu'en outre il est protestant et fils d'un ministre protestant : ce qui probablement n'augmente pas sa bienveillance pour un prêtre catholique; et enfin que ce malheureux, adonné à l'ivrognerie, a été par ses désordres la honte de la famille. Ce qu'il est maintenant, je l'ignore, puisquej'ai quitté Strasbourg depuis près de dix ans, et d'ailleurs cela ne m'intéresse nullement. C'est sur le témoignage d'un pareil homme qu'on attaque ma réputation devant vous, et cela de la manière la plus perfide , oui , messieurs, et vous me permettrez de m'en plaindre auprès de vous en terminant. Sur le fondement ruineux de celte lettre, tellement ruineux qu'on n'osait pas le découvrir, on avait construit une espèce de complot, dont je devais être la victime. On avait perfidement répandu le bruit que j'étais l'objet des plus graves inculpations envoyées de Strasbourg, et vous êtes arrivés ici ce soir avec cette prévention, que j'avais à me justifier de choses si indignes, qu'on n'osait pas même les articuler publiquement. On a laissé croire
que ma probité, mes mœurs, mon caraclère de prêtre étaient gravement compromis, et l'on espérait par de tels artifices m'abîmer sous votre indignation. Grâce à votre équité, à votre loyauté, qui a voulu connaître l'accusation et l'accusateur comme l'accusé, vous voyez à quoi tous ces monstres d'inculpation se réduisent. Les fantômes dont on voulait m'accabler se sont évanouis dès que vous les avez touchés. J'accuse donc à mon tour mon adversaire devant vous, d'avoir agi dans cette affaire de la façon la plus insidieuse, la plus déloyale , et pour tout dire en un mot, en rétorquant contre lui une expression qu'il affectionne et qu'il a employée à plusieurs reprises contre moi pour m'attirer votre défaveur, de la manière la plus jésuitique. »
En accentuant ce dernier mot, je me tournai brusquement vers le président du bureau, le désignant par un geste auquel on ne pouvait se méprendre. Un tonnerre d'applaudissements suivit cette dernière parole, et ce fut comme un coup de foudre pour le pauvre président, qui devint pâle comme la mort. Car les applaudissements, soutenus sans doute par les amis qui m'entouraient et mêlés d'éclats de rire» redoublèrent et l'atterrèrent. Il était tombé lui-même dans le piège qu'il m'avait tendu, ou, comme dit l'Écriture, dans la fosse qu'il avait creusée, et pendant qu'il avait voulu m'humilier devant le peuple, ,m' enfoncer, comme on dit, afin de me rendre impossible, il n'avait réussi qu'à me préparer à ses dépens une espèce d'ovation du moment, une sorte de
triomphe populaire. Je dis du moment et populaire ; car il ne dura pas plus en effet que les sentiments du peuple en général, qui a des éclairs de justice et de générosité, quand on n'excite pas ses instincts grossiers et ses mauvaises passions.
Ainsi finit à mon honneur cette mauvaise pièce, qu'on avait montée contre ma candidature : honneur stérile, bien que j'y fus très-sensible au moment même, parce qu'il avait déchiré le voile de la calomnie, dont on voulait obscurcir ma dignité personnelle et mon caractère sacerdotal.
Encore un fait, et ce sera le dernier, pour montrer avec quelle prudence il faut parler devant le peuple, au milieu de l'effervescence des passions politiques, surtout quand on l'a contre soi ou qu'on est exposé à la malveillance de ceux qui le mènent.
Pendant cette campagne électorale, je me suis trouvé un jour dans une grande perplexité. J'avais parlé le matin au club, où l'on m'avait fait une vive opposition. Interrompu par des clameurs préméditées, je n'avais pas voulu quitter la tribune jusqu'à ce qu'on m'eût laissé m'expliqucr, et j'y avais réussi à force de persistance et de sang- froid.
Cependant on avait annoncé que je prêcherais le soir môme à l'église de la ville, et avant l'heure marquée il y vint une multitude considérable qui remplit le temple. C'était presque tous les auditeurs du matin, qui, s'imaginant que j'allais leur parler politique dans l'église, attendaient ce prétexte pour faire une scène de désordre, qu'ils m'auraient imputée
non sans raison. Ils étaient tous prêts à siffler et à huer.
Le pauvre curé, qui reconnaissait toute celte population d'ouvriers, de carriers, de paysans, et qui se doutait bien d'après leurs antécédents qu'ils n'étaient pas venus là pour s'édifier et prier, était dans les transes jusqu'à l'heure du sermon, ayant peine à maintenir l'ordre et le silence dans son église, et craignant toujours quelque scandale. Il vint m' avertir plein d'inquiétude, m'invitant à être bien sur mes gardes, et à peser toutes mes paroles pour ne pas exciter uns tempête dont on ne pouvait prévoir les suites.
Je lui répondis qu'il pouvait être tranquille, qu'à l'église il n'y avait point de candidat, mais un ministre de Jésus-Christ, et que je ne monterais pas en chaire pour faire de la politique, mais pour donner à son troupeau, s'il était possible, la nourriture delà parole de Dieu. C'était bien mon intention, et Dieu m'accorda la grâce de l'accompUr.
Quand je parus, l'agitation cessa, un profond silence s'établit; et, après un exorde par insinuation, où je les félicitai de venir entendre la parole divine, les remerciant en même temps de leur affluence et de leur attention, je leur fis tout simplement, pendant près de trois quarts d'heure, une instruction sur la justice, sur la charité, sur les principaux devoirs du chrétien et les moyens de les accomplir.
Dieu m'assista sans doute, car ils écoutèrent res-
pectueusement et en silence, et je ne sentis aucun arrêt à ma parole, ni en moi par la difficulté de la situation, ni en eux par quelque signe de mauvaise volonté.
Le sermon achevé, je descendis tranquillement de la chaire comme j'y étais monté, et je fendis les rangs pressés pour retourner à la sacristie au milieu de leurs regards fixés sur moi et comme éhahis.
Il n'eût fallu qu'un mot imprudent, une étincelle pour mettre le feu à cette poudrière. Dieu m'en préserva, et je l'en remerciai de tout mon cœur en me retirant, pendant que la foule s'écoulait sans bruit de son côté les meneurs, et ceux qui étaient venus dans l'espoir d'un scandale, se disant les uns aux autres, à ce qu'on m'a rapporté : « Nous sommes floués, nous nous attendions à un tapage de club dans l'église, et il nous a fait avaler un sermon. »
En relisant ces pages, je vois que j'ai beaucoup parlé de moi, et je m'empresse d'en demander pardon à mes lecteurs, les priant de considérer qu'il était bien difficile de parler de choses où j'ai été mêlé personnellement, sans que ma personne fût mise en scène : ce qui me répugnait cependant, car j'ai horreur de poser devant le public. Qu'ils aient donc la charité de n'y point soupçonner une affaire d'amour-propre. Au fond, à voir la fin, il n'y a vraiment pas de quoi se vanter. Il y a eu peut-être plus d'humilité que d'orgueil à raconter cette histoire ; car en définitive j'ai fait là une triste campagne avec beaucoup d'ennuis, de peines, même
d'humiliations et sans succès. J'ai été un candidat malheureux, et certes il n'y a pas de vanterie à confesser sa défaite, surtout quand on ne se plaint point de ses juges, et ne dénigre point ses rivaux plus habiles ou plus heureux.
§ 3. Le discours parlementaire.
Nous avons compris dans le genre délibératif tous les discours tenus dans une assemblée délibérante ^ depuis l'assemblée du peuple sur la place publique, qui est la délibération la plus vaste, jusqu'au conseil communal, et les réunions d'actionnaires ou d'associés.
Après l'assemblée du peuple la plus importante est celle de ses représentants ou de ses députés, comme on voudra les nommer, ce qui ne fait rien à notre sujet. Nous y adjoignons les chambres des pairs, sénats, conseils supérieurs, ou de quelque nom qu'on appelle les diverses formes de la représentation de l'aristocratie d'un pays. Au point de vue de l'éloquence, qui est le nôtre en ce moment, bien qu'il y ail encore certaines nuances entre ces diverses chambres, nous n'en tiendrons point compte, les considérant toutes comme des assemblées parlementaires.
Nous avons déjà dit quelque chose de la manière de parler dans ces assemblées au chapitre septième. Nous avions même cru en avoir touché le point le plus essentiel dans les pages consacrées à cet objet^'
au moins en ce qui concerne la France. La critique n'en a pas été contente, et elle nous a fait deux reproches, l'un de n'avoir pas donné assez de développement à cette partie de notre sujet; l'autre d'avoir trop rabaissé et même dénigré ce qui s'est fait chez nous en cette matière. Nous allons tâcher de satisfaire à cette double réclamation.
1° Que le lecteur veuille bien se rappeler d'abord que nous n'avons point voulu faire un traité d'éloquence, mais seulement une étude sur l'art de parler en public ; je dis de parler et non de hre ou de réciter un discours écrit.
Or, nous l'affirmons de nouveau, nulle part la parole parlée n'est plus utile, plus nécessaire, plus efficace que dans les assemblées parlemenlaires, en celles-là surtout où, les principes étant posés, on s'occupe des affaires courantes, des besoins du moment pour les mettre en harmonie avec la constitution et les subordonner aux antécédents et aux traditions. Le véritable homme politique, qu'il soit au pouvoir ou seulement député, n'a guère le temps d'écrire, ce qui est souvent long et pénible. Puis, quoi qu'il fasse, il ne pourra pas toujours rédiger ses répliques, dont les plus vives, les plus puissantes, ordinairement imprévues, jaillissent par l'excitation d'une objection soudaine ou sous le coup d'une contradiction, quand l'orateur ne s'attendait pas à parler.
L'homme politique inscrit pour prendre la parole à un jour fixé, doit préparer soigneusement son dis-
288 DE l'art de PARLER
cours, non en l'écrivant tout entier, ce qui l'obligerait à le lire ou à le réciter,avec une grande fatigue pour lui et pour les autres. Il doit faire ce travail, que nous avons indiqué plus haut, à savoir étudier sérieusement la matière dans les auteurs les plus distingués et par ses propres réflexions; puis se former, par l'élaboration de ses lectures et de ses pensées, une opinion personnelle appropriée à la circonstance, et alors dresser un plan de discours où l'enchaînement des idées soit bien tracé, les conséquences étroitement liées aux principes, et la couclusion habilement ou plutôt naturellement amenée par toute la suite de l'exposition et du raisonnement.
Là se trouve le travail intellectuel et logique, qui est l'âme et la vie du discours, qu'il soit lu ou prononcé et quel qu'en soit le sujet. Car partout et toujours il faut d'abord posséder sa matière ou savoir ce qu'on a à dire, et ensuite exposer convenablement ce qu'on sait de manière à le faire connaître et vouloir par les autres. Nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà dit sur ce point.
Puis vient la manière de présenter les choses à son auditoire. Ici on peut dire en général qu'elle doit être simple, claire, facile, élégante et gracieuse ou vive et forte selon le sujet et la circonstance, afin d'exciter l'attention et gagner la bienveillance. Ce qui au fond n'apprend pas grand'chose, car il reste toujours la question du quo modo quibusve artibus.
On peut aussi ajouter que la manière de l'orateur dépendra de son caractère et de la disposition de
ses auditeurs. Car chacun parle à travers sa nature, à travers tout lui-même, et ainsi sa parole sera toujours teinte de la couleur de sa personnalité et imprégnée de son odeur.
Il y a des hommes de talent qui ne peuvent rien dire sans une teinte de plaisanterie ou d'ironie. Ceuxlà sont les plus aptes à certaines discussions, où il faut se concilier la multitude en l'amusant, et réfuter des ohjections en s'en moquant. Chez nous surtout on abat les opinions par le ridicule, même quand il n'est pas toujours convenable, et si l'on parvient à faire rire aux dépens de son adversaire, on est bien près de l'avoir vaincu. Ce qui ne veut pas toujours dire qu'on ait raison au fond ; mais on a la majorité ou les rieurs pour soi, et le tour est fait.
Les Anglais, très-sérieux par nature et môme tristes ou sombres, plaisantent cependant volontiers dans leurs discussions parlementaires, et ce genre d'esprit, qu'ils appellent humour, est très-apprécié dans leurs assemblées délibérantes. C'est peut-être l'arme la plus puissante de lord Palmerslon , singulièrement habile à la manier, au point qu'étant toujours prêt à parler de cette façon et le faisant avec verve, il se tire ordinairement d'embarras par des espèces d'espiègleries, pour ainsi dire, déroutant ses adversaires par des plaisanteries. Ce qui fait une grande partie de sa popularité auprès du peuple anglais, dont il est plus que personne le représentant parlementaire.
Par contre il y a d'autres orateurs qui prennent tout au tragique et voient tout en noir, aussi en
raison de leur caractère exagéré et pessimiste. Entre leurs mains toutes les affaires grandissent et s'assombrissent, comme les buissons dans les ténèbres prennent des proportions gigantesques. Au moindre inconvénient il ne s'agit rien moins que du salut de l'État, dont leur opinion va décider, si on les écoute. Nous avons eu sous la Restauration et le Gouvernement de juillet de ces orateurs oolosses, ou de ces parleurs à grand fracas, montant à tout propos sur leur grand cheval de bataille pour guerroyer, et chevauchant à travers le monde entier pour y chercher, comme Mithridate, des ennemis à Rome, c'est-à-dire au gouvernement : esprits exagérés qui ne peuvent rien voir en soi et à sa place, sous le prétexte que tout est dans tout, et qui entassent à grande peine des montagnes pour en faire sortir le plus souvent une souris.
Cependant la manière de présenter les choses dépend aussi de la disposition des auditeurs, et ici encore on ne peut que conseiller de l'observer avec soin et de s'en rendre bien compte pour y accommoder le ton du discours. Mais pour cela il faut avoir de l'esprit et du tact, et ceux qui manquent de ces qualités, si utiles à l'orateur, ne soupçonneront même pas ce qu'il y a à faire de ce côté. Le conseil qu'on leur en donnera ne les rendra pas plus aptes à le suivre.
Tout absorbés par leur sujet et par le travail de l'improvisation, ils iront de l'avant sans trop savoir à qui ils parlent, pourvu qu'ils parlent et ne restent pas court, et alors l'artillerie de leur éloquence, mal
pointée, n'arrivant pas au but qu'ils ne voient pas distinctement, n'atteindra pas l'ennemi qu'ils n'ont pas suffisamment reconnu. C'est encore un des mérites de l'orateur anglais, cité plus haut, de connaître parfaitement son monde, amis et ennemis, en prenant les uns et les autres par leurs faibles, ceux-ci pour les caresser, ceux-là pour les frapper, le tout si à propos que déconcertant ses adversaires et remontant ses partisans souvent par une plaisanterie, il raccommode ainsi constamment ses affaires à tout instant détraquées.
C'est surtout dans la réplique qu'il faut être capable de parler d'abondance pour répondre à la nécessité du moment; car la riposte à une attaque doit être parfois instantanée, comme dans les interruptions générales ou particulières. Un orateur peut, par un mot, soulever contre lui une assemblée, dont il blesse les opinions ou qui ne lui est pas sympathique ; ou bien il aura à se débattre avec le parti contraire, ou enfin une opposition quelconque éclatera tout d'un coup par une parole incisive. Celui qui ne sait que lire un discours sera abasourdi, et encore plus celui qui récite, parce qu'il risque de perdre la mémoire avec le fil de sa harangue. L'autre sera réduit à continuer sa lecture, comme s'il n'avait rien entendu, ce qui impatiente l'auditoire.
C'est une triste chose sous ce rapport que cette lecture de discours qui défilent pendant des heures les uns après les autres comme à une parade et en sens inverse, sans se rencontrer ni se toucher, comme
des hommes d'armes qui feraient leurs passes dans la lice sans jamais atteindre leurs adversaires de leur lance ou de leur épée. Ces lectures, monotones en général comme les lectures qui se prolongent, à moins qu'on ne sache parfaitement lire, ce qui est très-rare, ont l'inconvénient de n'être plus écoutées, et par conséquent d'endormir les auditeurs ou de les livrer aux conversations particulières, qui finissent par couvrir de leurs bourdonnements la voix du lecteur; ce qui rend son œuvre inutile.
D'autres fois on a le temps de préparer sa réplique, au moins vingt-quatre heures, quand la discussion est continuée à une autre séance. Là il y a encore un travail spécial que le bon sens indique, mais que la paresse, qui ne veut pas se donner de peine, ou la légèreté qui se fie à son talent ou à sa mémoire, négligent trop souvent.
D'abord il faut savoir écouter son adversaire et l'écouter sérieusement, l'oreille tendue, l'esprit appliqué et la plume à la main, si celui auquel il faut répondre a de la capacité et de l'importance. On doit noter tout aussitôt les points graves auxquels il faut revenir, les objections à réfuter, les faits à contester, les opinions à combattre, en un mot tout ce qu'il s'agit de détruire par un nouveau discours dans l'esprit des auditeurs frappés, séduits, entraînés, ou même seulement inquiétés et ébranlés.
C'est un grand art de disposer les diverses parties de sa réplique de manière à ce qu'elles se soutiennent et se renforcent l'une l'autre, allant par de-
grés du plus faible au plus fort, jusqu'à ce qu'on parvienne crescendo à la conclusion, autour de laquelle il faut en finissant rallier comme dans une couronne lumineuse tous les moyens de preuve, qui sont comme les rayons du discours, afin de produire dans les esprits le jour éclatant de l'évidence. Puis, s'il y a lieu, aux lumières de l'intelligence, il faut ajouter en finissant les émotions du cœur, afin de toucher et de persuader a[)rès avoir convaincu. Ce qui achève la conquête de l'auditeur en pénétrant au centre de la place ou à la volonté , laquelle doit en définitive trancher, sinon résoudre la quesfion, par son vote, par un oui ou un no7i décisif. C'est le fervorino des Italiens.
Il y a des orateurs plus puissants dans la réplique que dans leur premier discours, et cela s'explique de deux manières : d'abord, parce qu'ils ont moins d'initiative que de réaction, c'est-à-dire qu'ils n'étudient pas assez leur sujet par eux-mêmes pour le pénétrer à fond et en exploiter toutes les ressources.
Ils disent donc la première fois ce qu'ils ont trouvé'à première vue et sans beaucoup de travail, et comme leur esprit est léger ou paresseux, il se contente aisément de raisons superficielles et d'idées communes, qu'ils relèvent ou rajeunissent par la forme brillante de leur élocution. Ces hommes-là sont plutôt de beaux parleurs que des orateurs, sachant mettre en œuvre devant une assemblée ce qui leur est suggéré, mais pensant peu par eux-mêmes, et ainsi n'étant point capables de composer un discours
solide et bien fondé. De là la faiblesse ordinaire de leur attaque.
Mais la résistance de leur adversaire les éclaire et les anime, el s'ils ont une vive intelligence, pressés par la nécessité du moment, ils s'appliquent à comprendre ses objections pour les réfuter, à scruter ses moyens de preuve pour les abattre ; ce qui leur donne des idées qu'ils n'avaient point auparavant. Ils achèvent donc de s'instruire de leur affaire pendant les débats. Le discours adverse, s'il a de la force , détermine la matière, l'élucide, et précise la conclusion. Celui qui doit répliquer, voit donc mieux ce qu'il a à dire, et, plus sûr de lui-même et de sa cause, connaissant mieux son terrain et visant plus nettement au terme, il rassemble dans un effort énergique toutes les forces de son esprit et de sa volonté, secoue sa paresse et se lance avec vigueur dans la carrière et vers le but.
Puis, et c'est la seconde explication, il y a des hommes qui ne valent tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils ont en eux-mêmes que par l'opposition. C'est le choc de l'acier qui fait sortir l'étincelle du caillou. Ils ont trop de mollesse , trop de paresse pour travailler spontanément. Il faut qu'ils soient forcés de faire pour produire quelque chose de bon : ce qui arrive nécessairement dans la lutte, quand ils consentent à s'y engager, ce qu'ils déclinent le plus qu'ils peuvent, ou quand ils y sont précipités malgré eux par les circonstances et la force des choses.
Alors leur génie réveillé, excité, exaspéré même par la contradiction, grandit de toute la grandeur de
leurs adversaires, se fortifie de leur force, resplendit de leur éclat. Ils sont comme transfigurés par le feu du combat, par les ardeurs de la lutte, par le désir de la victoire, comme le soldat s'exalte par l'enthousiasme de la guerre et devient un héros sur le champ de bataille.
2° La critique nous a reproché encore d'avoir fait un triste tableau de notre éloquence parlementaire et de trop la rabaisser. Nous convenons que le tableau n'est pas flatté, mais nous le croyons vrai, et il nous arrive ici ce qui advient à tout peintre. L'original ne veut pas reconnaître son portrait, s'il est trop ressemblant et pas assez idéalisé.
Sans doute la perfection de l'art est d'y mettre de l'idéal tout en conservant la similitude, et dans ce cas il représente la personne telle qu'elle devrait être dans sa physionomie, sinon ce qu'elle est réellement. Nous n'avons point été artiste à ce point, il est vrai , et nous confessons que nous avons eu le tort de dire la vérité trop sincèrement, trop crûment si l'on veut.
Cependant, comme nous croyons l'avoir dite, nous avons laissé subsister nos paroles, qui nous y paraissent conformes. Mais nous ne demandons pas mieux que de les tempérer, de les adoucir, d'abord en les expliquant en partie, en les excusant par la disposition d'esprit où nous nous trouvions en ce temps-là, et ensuite en montrant les avantages du gouvernement parlementaire, dont nous avions surtout signalé les inconvénients.
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Nous avons écrit ces pages, dont la critique nous a reprociié la sévérité, dans une sorte de désenchantement du gouvernement constitutionnel, produit par la révolution de 1848 qui, comme celle de 1830, en violait indignement les conditions fondamentales en s'attaquant directement à la royauté déclarée irresponsable, et lui faisant porter la peine d'attentats à la constitution et à la liberté, qui ne peuvent être commis que par ses ministres, et dont eux seuls devaient répondre.
Encore à la seconde fois, en 1848, on n'avait point à signaler des attentats de ce genre, et ce qui faisait la confiance de Louis-Philippe, au moment même où il allait être renversé du trône, c'était sa fidélité à observer la Charte, et ce qu'il appelait son irréprochable constitutionnalilé.
Puis le comble avait été mis à notre désenchantement par la Constituante de 1848, qui avait employé tant de temps et de talents à élaborer une constitution nouvelle, si obscure, si compliquée, qu'elle ne paraissait pas applicable, et qui serait certainement morte de sa belle mort en commençant à vivre, si elle n'avait été, comme tant d'autres, étouffée dans son berceau.
Ainsi tous les beaux discours prononcés dans les cbambres de la Restauration et du Gouvernement de juillet par des orateurs que, certes, on n'a pas surpassés depuis, toujours flottant sur les questions de principes qu'ils n'avaient point résolues, n'avaient point fondé solidement chez nous le gouvernement
représentatif, et en outre ils ne l'ont point empêché de tomber à deux reprises sous les coups de la violence populaire.
Puis, quand le terrain a été bouleversé par la République, et qu'il s'est agi de la fonder à son tour par une constitution analogue, nous avons eu une abondance de nouveaux discours où assurément les orateurs ont fait preuve de science et de talent. Et cependant, de tous ces efforts d'éloquence parlementaire ou républicaine il est sorti une constitution mortnée. Celte fois encore, et plus que jamais, toutes les questions fondamentales de droit public et de droit social ont été posées, agitées, discutées. Les philosoplies ont eu pleine carrière pour exposer leurs idées et les faire prévaloir : ce qui, au lieu de l'unité si désirable en pareille occurence, a produit une espèce de Babel par la confusion des opinions, dont nous ne serions point sortis, si une main vigoureuse ne l'avait renversée. En sorte que notre dernière révolution a fini comme la première, par la substitution de la pensée et de la volonté d'un homme fort à la pensée et à la volonté de tous, dont il s'est fait le représentant. Je persiste donc à croire que dans l'organisation des sociétés les questions de principe ne se résolvent pas par la discussion des assemblées délibérantes, ou autrement, qu'on ne fonde pas une constitution par les effets de l'éloquence parlementaire.
Ces questions-là se résolvent d'elles-mêmes par la foFce des choses et l'expérience, qui établissent les institutions d'un peuple, c'est-à-dire par l'action plus
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OU moins lente du temps et de la Providence ; ou bien elles sont tranchées par la pensée éminente, par la volonté prépondérante d'un homme, appelé providentiellement en certaines circonstances, où les peuples en proie à l'anarchie n'en peuvent plus sortir que par un secours extraordinaire, à rétablir l'ordre par une intelligence supérieure de la situation, et à le maintenir par une main ferme au milieu de la lutte des passions.
Voilà pourquoi nous avions déclaré franchement notre préférence pour cette sorte d'éloquence parlementaire, qui s'occupe à traiter les questions de faits ou les affaires du pays ; et certes elle a encore devant elle une assez belle carrière, comme on le voit en Angleterre et môme aussi chez nous, où les Chambres ont eu souvent d'admirables séances de ce genre.
Quant aux discussions théoriques sur les bases fondamentales de la société, sur l'origine et l'organisation du pouvoir, sur l'accord de l'autorité et de la liberté, etc., etc., nous désirons vivement, pour notre part, qu'on les abandonne aux philosophes et aux publicistes, dont les livres au moins n'agiteront point les populations ; tandis que les discours des Chambres, reproduits par les journaux, jettent chaque matin le trouble dans les esprits, et ne servent qu'à augmenter la dissidence et la confusion des volontés. C'est pourquoi nous n'avons aucune envie de donner des conseils à personne sur l'art de parler là où le silence nous paraît désirable.
Que si nous avions encore le malheur de subir de
grandes scènes révolutionnaires , comme celles de notre première et de notre dernière révolution, ce dont Dieu veuille nous préserver, nous ne pensons pas que des préceptes d'éloquence ou des leçons surl'art de parler contribuent beaucoup à former des orateurs de ces terribles situations, ou qui soient capables de les dominer. Là, plus que partout ailleurs, les grandes pensées viennent du cœur. C'est le caractère qui rend éloquent par son élévation ou par son énergie, et nous n'avons pas la prétention de donner des instructions aux Mirabeau, aux Boissy d'Anglas, aux Lamartine futurs. C'est moins le talent qu'il faut alors que le courage, l'intrépidité, et celui qui en aura dans ces moments et qui ne défaillera pas devant la menace de la mort, s'il peut parler, trouvera des paroles sublimes et des accents héroïques.
Nous ne pouvons donc accepter le reproche qu'on nous a fait, d'après ce que nous avons écrit sur l'éloquence parlementaire, de ne point aimer et même de dénigrer le gouvernement représentatif, en ce qui Concerne l'usage qu'il fait de la parole et à cause des résultats qui en sont sortis trop souvent. Nous admirons au contraire le régime de l'Angleterre, si bien que nous aurions grand plaisir à le voir s'établir chez nous dans les conditions qui peuvent nous convenir.
Nous voudrions que la liberté politique en France fût aussi bien réglée que la liberté civile, et que les droits du citoyen eussent autant de vitalité et de garanties que ceux de la personne. Nous espérons y
arriver par le développement graduel des institutions, qui nous poussera doucement en avant, mais sans jamais reculer; ce qui vaut cent fois mieux que les révolutions, qui, allant par bonds en avant et en arrière, font de l'agitation plus que du progrès.
La discussion publique des grands intérêts de l'État nous paraît une excellente chose, parce qu'elle initie le peuple à la connaissance des affaires politiques par un enseignement de tous les jours, et le rend capable de les apprécier et d'y prendre part dans une certaine mesure, ce qui est essentiel à la liberté politique. Elle impose en outre au pouvoir un contrôle qui le rend plus prudent, une barrière qui l'arrête; et par la publicité qu'elle donne à l'opinion populaire par la voix de ceux qui en sont les organes, elle ouvre une voie de communication naturelle entre le gouvernement et la nation, de manière à ce que d'un côté l'autorité puisse mieux se faire comprendre des populations, ce qui rend leurs rapports plus faciles, leur action et leur réaction moins rudes; et que de l'autre il y ait dans la masse comme une soupape de sûreté, par où le mécontentement et l'irritation puissent exhaler leurs vapeurs, et qui, s'ouvrant d'elle-même à un certain degré de tension, laisse en temps convenable échapper le trop plein qui ferait une explosion , c'est-à-dire une révolution.
Ce remède bien appliqué nous préserverait des bouleversements politiques, qui ne profitent à personne, ni à l'autorité ni à la liberté, parce qu'ils tendent ton-
jours à mettre l'action de la violence ou la force brutale à la place de celle de l'esprit ou de la force morale : ce qui est contraire à la dignité de l'homme comme à la fin de la société. Mais la difficulté est de bien diriger ce traitement, sans donner dans les excès de la licence ou du despotisme qui nous ont fait tant de mal jusqu'à présent.
Enfin le régime constitutionnel, représentatif ou parlementaire, de quelque nom qu'on l'appelle ou qu'elle qu'en soit la forme, s'il a vraiment le caractère d'un parlement, c'est-à-dire ouvrant à la délibération, à la discussion par la parole publique ou privée une carrière plus ou moins libre à tous les citoyens qui peuvent alors manifester leur opinion et leurs sentiments sur les affaires publiques et sur la manière de les diriger, donc sur ce que le gouvernement doit faire ou sur ce qu'il a fait, non-seulement quand ils y sont appelés par des fonctions spéciales, comme les pairs, les sénateurs, les députés ou les représentants, mais encore par la faculté accordée à chacun de publier sa façon de voir pour concourir individuellement, s'il est possible, au bien ou au salut de l'État toujours dans certaines limites marquées par la loi et sous la responsabilité de ceux qui en usent; un tel régime est évidemment très-favorable au développement de l'éloquence, puisque la parole en est le principal instrument et que rien de grand ne peut s'y accomplir sans elle. Tout en effet y étant soumis à la discussion, et le gouvernement ne pouvant agir qu'avec le consentement des assem-
blées délibérantes, lequel se déclare par la pluralité des suffrages, il faut des deux côtés, gouvernement et opposition, savoir convaincre ou persuader pour obtenir la majorité des votes, et c'est la parole surtout qui les conquiert.
C'est pourquoi dans un tel état de choses tous, au moins ceux qui sont appelés à prendre part aux affaires publiques, ont besoin jusqu'à un certain point de savoir parler, et ainsi sont vivement intéressés à cultiver l'art de la parole. Tous, sans doute, ne deviendront point des orateurs. Il faut pour cela des dispositions naturelles que nous avons décrites plus haut, et qui ne sont pas données à chacun. Mais tous ceux qui ont du bon sens, quelque instruction et la bonne volonté de s'occuper des intérêts nationaux, pourront avec un certain travail et l'aide de l'expérience, s'ils y sont poussés par le désir de se rendre utiles au pays tout en y acquérant de l'influence et de la considération, parvenir à en parler pertinemment et avec succès.
§ 4. Du discours dans les conseils.
Il y a dans la hiérarchie sociale dès assemblées délibérantes à tous les degrés, là au moins où on laisse aux hommes l'usage de leur raison et de leur liberté, qui consiste justement à tâcher de reconnaître par l'exercice de la pensée et par la délibération ce qu'ils doivent faire.
Au sommet sont les assemblées du peuple, gêné-
raies ou partielles, soit pour édicter les lois ou décider les grandes questions d'intérêt national, comme dans les républiques; soit pom' élire les représentants du peuple, ou ceux qui par son mandat doivent légiférer à sa place, comme dans les gouvernements représentatifs ou parlementaires.
Au-dessous de ces assemblées viennent le conseil d'État, les conseils généraux ou provinciaux, les conseils d'arrondissement, de préfecture, des communes ou municipaux, les conseils de fabrique. Puis dans les administrations diverses des conseils spéciaux, comme ceux de la guerre, de la marine, des mines, des ponts et chaussées, des travaux publics, de l'agriculture, du commerce, de l'instruction publique et entin ceux des administrations privées, où il y a de grands intérêts à soigner, comme dans les entreprises industrielles, commerciales, de chemins de fer, soit pour la direction quotidienne, soit dans les assemblées générales des actionnaires, qui sont constituantes en ces sortes d'affaires.
A regarderies choses au fond, ces conseils de tous les degrés se ressemblent beaucoup, quelle que soit la diversité de leur but et de leurs formes. En tous il y a cela de commun et de caractéristique, qu'on s'y occupe surtout d'affaires, et ainsi tout ce qui s'y fait et s'y dit doit tendre à la décision la plus nette et la plus prompte des questions posées et des cas en litige.
Non qu'il ne puisse se rencontrer dans les faits qui composent les affaires des circonstances émouvantes,
critiques, où la paix des âmes et des familles ne soit vivement intéressée, compromise par le succès ou la non-réussite , et dans ces cas l'homme qui a du cœur, et qui sait parler au cœur, trouvera toujours des paroles touchantes et des accents pathétiques. Mais ces cas étant très-rares et comme des accidents dans le genre d'éloquence dont nous parlons en ce moment, il n'y a pas lieu de nous y arrêter.
Le langage des affaires doit être positif comme les affaires elles-mêmes. Le vrai ici, en dehors de la moralité qui doit toujours prévaloir, c'est le nécessaire et l'utile. Le discours d'affaires suppose donc deux choses : la connaissance approfondie du sujet, et la manière d'exposer l'opinion qu'on s'en est formée, et qu'on veut faire partager aux autres. La première règle, indiquée par le bon sens, est donc qu'il faut étudier sérieusement les affaires présentées au conseil, et celles-là surtout dont on est personnellement chargé.
Malheureusement, c'est ce qui n'arrive pas toujours dans les conseils. Beaucoup n'étudient pas les affaires, pas même quelquefois celles qui leur incombent, et alors il leur est difficile d'émettre une o^^inion sérieuse. Ils votent par imitation, par entraînement, avec la majorité ou la minorité, suivant leurs sympathies ou le parti auquel ils appartiennent. Ils font comme certains juges qui dorment à l'audience et opinent ensuite du bonnet.
Cela est encore plus grave, quand ils doivent porter la parole. Ils s'en tirent comme ces avocats, qui, do-
minés par la paresse ou par leurs plaisirs, regardent à peine leurs dossiers avant de plaider. Alors ils parlent en l'air, ou à peu près, cherchant à compenser par des phrases et de la rhétorique ce qui manque de fond et de travail à leur harangue.
Aussi les conseils en général se partagent en deux sections : les membres qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Les premiers accaparent toute la besogne que les seconds leur laissent volontiers, et s'ils ont autant de talent que de désir de faire ou de zèle, ils deviennent les hommes de la chose, et rien ne va sans eux.
Nous disons donc aux jeunes gens et aux hommes jeunes encore qui font partie des divers conseils : travaillez, étudiez, ayez toujours quelque affaire sur le métier, qui vous oblige à faire des recherches, à consulter, à acquérir de l'érudition sur la matière, de l'expérience dans la manière de la traiter.
Ne vous laissez point aller à la paresse naturelle, qui redoute tout effort de l'esprit et du corps: ce qui débilite l'homme au moral comme au physique.
Surtout, ne cédez pas à l'attrait du plaisir, à la dissipation de la vie mondaine, qui vous ôleront peu à peu la santé de l'àme et du corps en vous rendant incapables d'une pensée sérieuse et de la persévérance dans la réflexion.
La jeunesse est le temps de l'ensemencement, on ne récolte guère que ce qu'on a semé à cet âge; et si alors on ne fait pas ses provisions, on se trouvera vide et dépourvu plus tard, quand on n'aura plus ni
le temps ni la force d'acquérir. Tous les hommes distingués de la société qui la gouvernent ou la dominent, ont travaillé dans leurs jeunes années, et par l'effet d'une heureuse habitude ils continuent à travailler jusqu'au déclin de l'âge : ce qui donne à leur vie de la puissance et de la dignité, tout en les préservant des occasions du mal, car l'homme trèsoccupé et occupé de choses utiles est bien moins accessible aux mauvaises influences et aux tentations. En général, on dit bien ce qu'on sait bien, et sans être éloquent, on est capable de parler pertinemment d'un sujet qu'on a suffisamment étudié. La véritable éloquence des affaires est de les exposer nettement et avec fconnaissance de cause.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.
Mais ce que l'on conçoit mal ou pas du tout s'énonce aussi fort mal , et n'arrive pas à la lumière de l'expression.
Cependant il ne suffit pas toujours de travailler pour bien concevoir. Il faut encore être spirituellement bien organisé à cette fin , ou posséder à un degré suffisant les facultés qui y concourent; à savoir, un entendement net et lucide qui reçoit purement les impressions des choses et pour ainsi dire leur acfion fécondante, en sorte que leurs images ou leurs idées se forment exactement dans son miroir. Puis il faut juger sainement en raison des images ou des idées conçues, ce qui suppose avec du bon sens la vivacité de l'intelligence pour discerner prompte-
ment les rapports et les bien apprécier. En un mot, il faut avoir ce qu'on appelle de l'esprit, mais de l'esprit juste. Car on peut avoir beaucoup d'esprit et n'avoir pas le sens commun : ce qui engage toujours plus avant dans le faux, à mesure qu'on pense davantage.
Mais ici il n'y a point de conseils à donner, ou du moins ils servent à peu de chose. Nous ne connaissons point de receltes pour infuser aux gens du bon sens, de la raison et de l'intelligence. Quand on a le malheur d'être né avec un esprit faux, ou si l'esprit a été faussé dès l'enfance par une éducation vicieuse, et ce malheur est plus fréquent qu'on ne pense, on est enclin à voir toute chose de travers ou dans un mauvais jour. Ce qui rend non pas incapable des affaires, ce serait un bonheur dans le malheur, parce qu'on ne s'y engagerait pas, mais impuissant à les traiter convenablement, ce qui s'unit parfois avec la passion ou la manie de s'en mêler. De là le zèle intempestif, l'ardeur fiévreuse, et l'activité malsaine de certains membres des conseils, qui veulent tout faire, ne savent pas faire et se fâchent que les autres fassent, embrouillant inévitablement toutes les affaires où ils mettent la main, et quand ils n'en peuvent plus sortir eux-mêmes, ne consentant pas à ce que l'assemblée en sorte autrement que par eux. Ce qui amène des discussions interminables, où l'obscurité s'épaissit sans cesse, jusqu'à ce qu'un acte d'autorité déchire le nuage et ramène le jour.
Une autre plaie des conseils avec les brouillons et
les faiseurs, ce sont les parleurs. II y en a de deux sortes, les ignorants et les savants. On a meilleur marché des ignorants, à moins qu'ils n'aient des prétentions au savoir; car ils sont bientôt au bout de leur rouleau, et l'impuissance ou le vide les force à se taire. Mais les savants n'en finissent pas, et plus ils savent, quand ils ont la nianie de parler et de se faire écouter des autres comme ils s'écoutent eux-mêmes, plus ils assomment leurs collègues, qui deviennent leurs martyrs.
J'en ai connu qui une fois la parole prise, ne la lâchaient jamais, jusqu'à ce qu'un événement quelconque, indépendant de leur volonté, vînt la leur arracher. Ce sont des fontaines intarissables, qui s'ouvrent à toute occasion, et elles ont cela de particulier, à cause des connaissances diverses et de la mémoire inépuisable de ces orateurs, qu'il y a dans leur esprit comme un robinet différent pour chaque espèce de choses, en sorte qu'ils n'ont qu'à le tourner pour servir leur auditoire à propos et hors de propos, et le noyer dans les eaux de leur faconde.
Parmi ces parleurs, il y en a qui débitent tout du même ton, sans effort, sans avoir l'air de prendre aucune peine. Le courant coule doucement, sans obstacle, sans agitation, sans écume. C'est une sorte de murmure de ruisseau, qui n'est pas désagréable au commencement, mais qui finit par endormir ou par agacer, si l'on ne s'endort pas. Mais il y en a d'autres qui sont proprement les beaux parleurs, et avec lesquels on ne peut pas môme dormir, tant il
font de bruit, de tumulte autour d'eux. Ce sont ordinairement de gros hommes, à face joviale, à poitrine large avec dévastes épaules, des poumons puissants, un ventre proéminent, et an larynx formidable, secondé par tous les organes que nous venons d'énumérer. Tout est pompeux, éclatant dans leurs discours, qui vise au sublime, quelle qu'en soii la matière, môme quand ils plaisantent, ce qu'ils aiment à faire et font gauchement, lourdement.
Quand ces messieurs ont un rapport à faire, ce n'est pas seulement une dissertation qu'ils produisent, ce qui serait déjà beaucoup, c'est encore une dissertation doublée d'une harangue, ou toutes les ressources des trois genres d'éloquence sont réunies, les raisons multiples et contraires du genre délibératif, l'importance et l'autorité du genre judiciaire et la magnificence et le pathétique du genre démonstratif.
Il va de soi que derrière un si bel échafaudage l'édifice qu'il devrait servir à construire ne s'élève pas, et de si grands frais dans les préparatifs sont le plus souvent en pui'e perte. Ils empêchent même ce qu'ils devraient amener ; car après celte riche exhibition des moyens de l'orateur, les développements surabondants donnés à renonciation de sa pensée et sa splendide mise en œuvre , il ne lui reste plus rien pour conclure que des phrases après des phrases, en sorte que la plupart des auditeurs, ébahis dans une certaine admiration, se disent à eux-mêmes que monsieur un tel doit être un grand orateur, quoiqu'on ne voie pas toujours bien ce qu'il veut dire.
Il y en a d'autres qui sont des gens d'esprit, mais d'un esprit pointilleux, qui ne peut rien envisager en face, directement, mais toujours par des côtés, par des facettes, par des angles, en sorte que placés à un point de vue qui leur est propre, ils ne voient jamais comme tout le monde, et ont des idées à eux que personne ne comprend. Ce qui les rend subtils dans le discours, très-enclins à faire de l'opposition à tout ce qu'ils entendent, et cela de bonne foi , parce qu'ils parlent comme ils pensent, sur la pointe d'une aiguille.
Ces fins penseurs, ces parleurs si retors sont aussi un des fléaux des assemblées et des conseils. Ils s'aheurtent à un grain de sable dans la discussion, et ils ne veulent plus avancer, qu'on ne l'ait fait disparaître. Ils suscitent partout des difficultés par les distinctions et les nuances dans lesquelles ils se perdent, et qu'ils ne peuvent réussir à faire saisir par les autres; en sorte que la discussion sans cesse embarrassée par des objections comme un ruisseau par les pierres qu'on y jette, devient interminable. Ce qui n'avance point les affaires et fait perdre le temps à tout le monde.
Les séances des conseils comprennent deux parties, l'exposition des affaires et leur discussion.
Les affaires s'exposent par des rapports, lesquels, exigeant de la précision et de l'exactitude dans le récit des faits, dans l'appréciation des raisons contradictoires, et souvent dans la production des chiffres à l'appui, doivent en général être écrits.
Mais le rapport fait et examiné, il devient le texte
de la discussion orale, et c'est là que se retrouve l'avantage de savoir parler.
La perfection du discours dans ces cas est d'exposer simplement, nettement, sans embarras, sans ostentation, sans prétention, le résultat de ses recherches et de ses études avec l'opinion qu'on s'est formée sur k question. Cependant la simplicité n'exclue ni l'élégance ni la grâce. Au contraire, il n'y a rien de plus élégant, ni de plus gracieux qu'une diction correcte, pure, lucide, qui n'hésite pas, n'ânonne jamais, mais coule sans effort, sans écume, bien qu'avec animation, entraînant avec elle dans son cour des idées nettes et bien enchaînées. Puis, quand l'orateur a pénétré au fond de son sujet, il voit tout ce qu'il dit; il comprend toute la portée de sa pensée, de sa phrase, de son expression, et alors à la clarté du style, qui vient de l'intelligence, se joint une certaine émotion, émanée de la conviction d'une âme qui sent vivement ce qu'elle exprime, et qui touche et attache les auditeurs déjà éclairés par la lumière de la discussion.