CHAPITRE IV
DES DISPOSITIONS PHYSIQUES DE l'ORATEUR, NATURELLES ET ACQUISES.
Il ne suffit pas à rorateur d'avoir des idées et de savoir les exprimer convenablement, en donnant à sa phrase la tournure la plus élégante et en versant l'abondance du langage dans la forme d'une période nombreuse et sonore; il faut encore qu'il sache articuler la parole, prononcer et débijer le discours. Il lui faut convenance de la voix et du geste, ou l'action oratoire : chose immense pour le succès de l'éloquence, dans laquelle lajiature fait beaucoup comme partout, mais où l'art peut avoir une grand»? part. Il y a donc aussi là une prédisposition natur.^.Je à développer, une habileté à acquérir.
§ 1. De la voix.
La voix, avec tous les organes qui servent à la produire et à la modifier, est l'instrument principal de l'orateur, et sa qualité dépend d'abord essentiellement de la conformation de la poitrine, du larynx et
de la bouche. L'art a peu de puissance pour améliorer cette conformation; mais il peut beaucoup pour faciliter et fortifier les mouvements organiques, en ce qui concerne la respiration, l'émission de la voix et la prononciation. Ces choses doivent être l'objet d'une étude spéciale.
Il est très-utile, pour la parole comme pour le chant, de savoir émettre et ménager le souffle, de manière à filer des sons prolongés et à débiter une période complète sans perdre haleine, et sans couper une phrase commencée ou une tirade par une reprise d'air, nécessaire aux poumons qui défaillent, mais qui serait une sorte d'hiatus ou d'arrêt désagréable.
11 faut aussi se garder de parler trop vite, trop haut, ou avec une grande animation en commençant; car, si l'on force la voix au début, bientôt on s'essouffle, on s'égosille ou l'on s'enroue, et alors on ne peut plus avancer sans des efforts répétés qui fatiguent les auditeurs et épuisent celui qui parle.
Toutes ces précautions, qui paraissent futiles, et qui ont cependant une grande importance dans la réalité, s'apprennent par le travail, par l'exercice, par l'expérience propre. Il est très-bon cependant , d'être averti et guidé par l'expérience des autres, et c'est ce qui peut se faire avec utilité par des récitations fréquentes à haute voix sous la direction d'un maître de déclamation.
On n'insiste pas assez sur ces choses , si même
on s'en occupe dans les classes de rhétorique, dans «^ les écoles de littérature, dans les séminaires, où cependant devraient se former les orateurs. Il n'y a guère aujourd'hui que les acteurs qui s'en inquiètent sérieusement , et c'est pourquoi nous avons si peu d'hommes, dans les professions libérales, qui Tachent bien dire et même bien lire ou réciter un discours.
Les anciens avaient sur ce point un grand avantage. Ils donnaient beaucoup plus d'importance à l'action oratoire , comme nous le voyons dans les traités de Cicéron et de Quinlilien. C'était pour eux au moins la moitié de l'éloquence, et l'on dit que Dé-^ mosthènes en faisait la qualité principale de l'orateur. Ils excédaient peut-être à cet égard, et cela provenait, sans doute, de ce qu'ils avaient à parler devant la multitude, dont les sens doivent être frappés,les passions excitées, et sur laquelle la force et l'éclat de la voix ont une immense influence. Pour nous, nous tombons dans l'excès contraire, et trop souvent nos orateurs, même les plus distingués par le style, ne savent point dire leurs discours. Nous sommes si peu habitués aux belles formes et à une action noble et imposante, que nous sommes tout émerveillés de les rencontrer. Il y a tel orateur de nos jours qui ne doit ses succès et sa réputation qu'à ces avantages. C'est aussi trop peu quand il n'y a que cela, quand la belle diction et une action élégante ou splendide couvrent des pensées ordinaires et un langage plus sonore que rempli. On le reconnaît fa-
cilement à la lecture de ces harangues qui ont produit tant d'effet quand elles furent prononcées, et où l'on ne retrouve presque plus rien de ce qu'on a éprouvé en les entendant, après qu'elles ont été fixées toutes chaudes, pour ainsi dire, sur le papier par l'art du sténographe. C'est que le prestige de l'action oratoire n'y est plus.
Les modulations de la voix viennent surtout des mouvements du larynx, qui la produit et la modifie presque à l'infini par ses dilatations et ses contractions. Il y a donc avant tout la conformation du larynx, avec ses muscles, ses cartilages, ses membranes et ses cordes, qui sont à la production de la voix ce que les circonvolutions du cerveau sont probablement à la formation de la pensée. Mais d'un côté comme de l'autre, les rapports des organes avec les effets produits nous échappent complètement, et bien que nous nous servions continuellement de l'instrument , nous n'apercevons en aucune manière le comment de ses opérations. Ce n'est que par l'usage, par des expériences souvent répétées que nous apprenons à les exercer avec plus de facilité, avec plus d'énergie, et notre habileté sous ce rapport est purement empirique.
Les recherches de l'anatomie la plus subtile n'ont rien découvert à cet égard. Nous constatons seulement que chaque voix a son timbre naturel, qui la tait voix de basse, voix de dessus, ou voix du milieu, chacune avec des nuances intermédiaires. La voix moyenne ou de lénor est la plus favorable au
discours; c'est celle qui se soutient le mieux, et qui porte le plus loin, quand elle est bien articulée. Elle est aussi la plus agréable, la plus caressante, et elle a plus de ressources pour les indexions, parce qu'étant au milieu de l'échelle, elle monte ou descend plus facilement et s'étend mieux des deux côtés. Elle a donc à sa disposition un plus grand nombre d'inflexions, ce qui empêche la monotonie du débit et réveille l'attention de l'auditeur, si facile à endormir.
La voix de dessus, très-claire d'abord, tend toujours à devenir criarde. Elle s'aigrit pour ainsi dire à mesure qu'elle avance, et finit par se perdre dans le fausset et dans le nasillard. Il faut beaucoup de talent, une grande vivacité de pensée, de langage et de débit pour compenser ou racheter ce désavantage. Un des orateurs les plus distingués de nos jours en a fourni la preuve. Il parvenait à se faire écouter plusieurs heures de suite en dépit de sa voix grêle et stridente; c'était un vrai triomphe de l'esprit sur la matière.
La v^ix de basse monte avec peine et tend toujours à baisser. Grave et majestueuse au début, elle s'assourdit bientôt et devient monotone. Elle a des cordes magnifiques, mais si elle se fait entendre longtemps, elle produit l'effet d'un bourdon, qui fatigue bientôt et endort par des sons qui se confondent. Que sera-ce donc si elle est grosse, violente, poussée avec éclat? Alors elle déchire le tympan, si elle vibre dans un vaisseau trop petit, et si elle éclate dans une grande nef, où il y a presque toujours de l'écho, les ondes
sonores répercutées de tous côtés se mêlent les unes aux autres, si l'orateur parle vite, et il en résulte une confusion assourdissante, une sorte de chaos acoustique.
Il est donc avantageux pour l'orateur de posséder une voix du milieu, puisque par ses inflexions plus nombreuses elle a plus de moyens d'expression. On comprend que par des exercices multipliés, par des récitations fréquentes et intelligentes sous un'e habile direction, on puisse se rendre maître de ces inflexions, les produire à volonté, et monter et descendre dans la parole comme dans le chant par degrés ou brusquement d'un ton h l'autre, même aux points les plus extrêmes, en raison du sentiment, de la pensée, ou du mouvement de l'âme. Il y a entre les actes de la vie spirituelle et ceux des organes qui les servent une correspondance naturelle, une analogie innée, en vertu de la constitution de l'homme, qui est une âme unie à un corps. C'est pourquoi toutes les impressions, les agitations, les frémissements, les tressaillements du cœur remué par les affections et les passions, comme aussi les actes les plus subtils, les opérations les plus déliées de l'intelligence, en un mot, toutes les modifications de la vie morale doivent trouver un ton , un accent dans la voix comme un signe dans le langage, une harmonie, un parallélisme dans la vie physique et dans ses moyens d'expression.
Dans tous les cas, et quel que soit le timbre de la voix, basse, ténor ou soprano, ce qui gagne le plus les
auditeurs, ce qui saisit le mieux et garde le plus aisément leur attention, c'est ce qu'on peut appeler une voix sympathique. Il est assez difficile de dire en quoi 'ëTIe^ consiste ; mais ce qui la caractérise bien nettement, c'est le don de se faire écouter. C'est une certaine puissance d'attraction qui lui amène l'esprit de l'auditeur et le suspend à ses accents. C'est une vertu secrète qui est dans la parole, et qui pénètre tout d'un coup, ou peu à peu, à travers l'oreille jusqu'à l'esprit ou au cœur de ceux qui l'entendent, les charme et les tient sous le charme, en sorte qu'ils sont disposés non-seulement à écouter, mais encore à admettre ce qui leur est dit, à le recevoir avec confiance. C'est une voix qui inspire de l'affection pour celui qui parle et qui vous met instinctivement de son côté, en sorte que sajarole trouve dans votre âme un écho qui y répète ce qu'il dit, et le reproduit facilement dans l'entendement ou dans le cœur.
Une voix sympathique aide singulièrement à l'effet du discours, et c'est du reste le meilleur, le plus insinuant des exordes. Je connais un orateur qui, entre autres qualités, a celle-là pour lui, et qui, chaque fois qu'il monte en chaire, produit toujours une profonde impression par sa figure mortifiée et par les premiers sons de sa voix.
D'où provient surtout cette qualité, qui ne peut guère s'acquérir par l'art? D'abord certainement de la constitution naturelle de l'organe de la voix, comme pour le chant; mais ensuite l'âme y peut beaucoup par le sentiment et la pensée qui l'animent,
el par les efforts qu'elle fait pour exprimer ce qu'elle sept et le communiquer aux autres. Il y a quelque chose de sympathique dans la manifestation vive et sincère d'une affection quelconque. Quand l'audi-
^i teur voit que l'orateur est vraiment ému, l'émotion le gagne comme par une sorte de contagion, et il se met à sentir avec lui et comme lui. Alors ce sont deux
«* cordes qui vibrent à l'unisson. Ou encore, si on lui expose une vérité avec clarté, en bon ordre et avec ardeur, si celui qui parle fait voir qu'il comprend ou sent ce qu'il dit, l'auditeur, éclairé tout d'un coup et participant à la même lumière, y acquiesce volontiers et reçoit la parole avec plaisir. Dans ces cas la puissance de la conviction anime, vivifie, transfigure la voix, et la rend à la fois agréable et efficace par la vertu de l'expression, comme une belle âme, ou un esprit distingué, relève et embellit une figure com-
1 mune ou môme laide. La meilleure manière pour l'orateur de donner à sa voix la puissance sympathique, même quand il ne l'aurait pas naturellement est donc d'exprimer vivement tout ce qu'il dit, et par conséquent de le bien sentir lui-même pour le faire sentir aux autres. C'est surtout d'avoir beaucoup de bienveillance, beaucoup de charité dans le cœur, et d'aimer à les appliquer et à les manifester. Rien ne donne plus de sympathie à la voix que la bonté de l'âme.
Ici les préceptes de l'art sont impuissants. On n'enseigne pas à être ému, à sentir vivement, à mettre de l'ardeur et de l'entrain dans la parole et dans faction.
C'est le pectus qui fait tout cela, et c'est aussi le peclus ^ qui fait l'orateur; pectus est qiiod discrtum facit. C'est pourquoi, tout en admettant ce que l'art et l'enseignement peuvent faire pour assouplir la voix, la discipliner, la rendre obéissante, facile, capable de passer par tous les degrés de l'inllexion et de prendre tous les tons; tout en recommandant à ceux qui veulent parler en public de se livrer préalablement à cette élude pour façonner leur instrument, comme un chanteur habile ou un acteur exercé, nous leur rappellerons cependant, que l'instrument le mieux préparé reste impuissant, mort, sans une âme qui l'anime, et que même sans culture aucune, sans préparation, sans cette gymnastique, ou cette espèce d'entraînement des organes vocaux, tout homme qui sera poussé à parler par le sentiment, par la passion, par la conviction, trouvera naturellement le ton, lôs inflexions et les modifications de la voix , qui répondront le mieux à ce qu'il veut dire. C'est la force de la na- ^j Jture qui éclate spontanément, et l'iirt peut quelquefois l'affaiblir ou la gâter. L'art est surtout utile à ceux qui récitent, aux orateurs par mémoire et aux acteurs, et de cette manière sans doute, on peut produire encore beaucoup d'effet par l'illusion du naturel. Mais après tout, ce n'est encore qu'une illusion, un semblant de la nature, donc quelque chose d'arlilîciel. La nature elle-même vaudra toujours mieux.
C'est pourquoi le discours improvisé, s'il est ce qu'il doit être, est plus efficace, plus pénétrant que le
discours récité. Il sent moins l'art, et la voix, impressionnée et entraînée au moment même par ce que l'orateur éprouve, trouve naturellement le ton le plus convenable, les inflexions les plus vraies, et l'expression la mieux sentie.
§ 'i. De la prononciation.
La prononciation est une chose très-importante pour se faire entendre, et par conséquent écouter C'est elle qui détermine la voix, ou la voyelle, par la modification que lui imprime la consonne. Elle en fait des syllabes qu'elle attache l'une à l'autre par l'articulation, ce qui donne les mots; et l'enchaînement des mots forme le langage qu'on appelle articulé.
L'homme, qui est organisé pour parler, parle naturellement la langue qu'il entend et comme il l'entend. Sa prononciation, tout instinctive et spontanée, dépend de la conformation des organes de la voix et de la manière dont prononcent ceux qui l'entourent. La nature y a donc la plus grande part; mais l'art y peut J aussi quelque chose, soit pour corriger ou diminuer des défauts organiques ou des habitudes vicieuses, soit pour développer et perfectionner d'heureuses dispositions. Démosthène, le plus grand orateur de l'antiquité, et dont le nom est resté comme le symbole de l'éloquence, en est un exemple remarquable. Tout le monde sait qu'il avait natur-ellement dans la prononciation un certain embarras, qui approchait du
bégaiement, et qu'il est parvenu à surmonter en déclamant souvent au bord de la mer avec des cailloux dans la bouche. Les cailloux l'obligeaient à redoubler d'efforts pour vaincre les obstacles de l'orgaLie rebelle, et le bruit des vagues, se brisant contre le rivage, le forçant de parler plus distinctement et plus haut pour s'entendre lui-même, l'habituait au tumulte encore plus assourdissant de la grande voix du peuple sur la place publique.
Les professeurs de déclamation insistent oeaucoup sur la manière de prononcer, et ils ont raison. Pour former et rompre l'organe à une prononciation distincte et agréable, il faut s'exercer souvent sous une discipline habile, et qui donne l'exemple en même temps que le précepte.
Il y a d'abord l'émission de la voix, qu'il faut savoir élever et abaisser à travers tous les degrés de sa portée , puis augmenter ou diminuer, renforcer ou adoucir suivant les circonstances, et toujours en produisant des sons justes et qui n'offensent point l'oreille.
Il y a ensuite l'articulation, qui doit être nette, claire, bien frappée, mais sans exagération; autrement elle devient lourde, dure, martcllée et déchire l'oreille.
Puis il faut observer la prosodie du langage, marquer les longues et les brèves, comme dans le chant les rondes, les blanches, les noires et les croches ; ce qui donne à la phrase de la variété, du mouvement et de la mesure. Une phrase parlée ou écrite peut à
la rigueur être notée comme une phrase musicale, et quand cette notation est suivie par la voix de l'orateur, naturellement ou artificiellement, le discours devient plus expressif et plus agréable.
Il y a encore l'accentuation, qui marque le ton dominant de chaque phrase, et même dans chaque mot la syllabe sur laquelle il faut principalement appuyer. L'art y peut quelque chose, surtout pour la diction des mots; mais quant à l'accent de la phrase, il est surtout imprimé par la vibration de l'âme émue par le désir, par le sentiment ou par la conviction.
Il y a enhn le mouvement du débit, qui, comme le rhylhme de la musique, doit s'accommoder à la chose à exprimer, tantôt grave et solennel; tantôt léger, rapide, saccadé, se ralentissant ou s'accéléranl, se renforçant ou s'atténuant suivant l'occasion, éclatant parfois avec véhémence et roulant comme un torrent, et parfois coulant avec la douceur, avec la limpidité d'un ruisseau, ou même se versant goutte à goutte, comme l'eau qui lillre dans le silence, et qui finit par remplir le vase où elle est reçue, ou user la pierre sur laquelle elle tombe.
Il existe dans la voix parlée une infinité de nuances, de délicatesses, comme dans la voix chantée, et l'orateur doit avoir le sentiment, l'instinct ou l'habitude de tous ces effets : ce qui suppose en lui un goût, un tact particulier, que l'art peut développer, mais qu'il ne produira jamais. Aussi faut-il prendre garde en ce point, comme en beaucoup d'autres, de
ne pas gâter la nature par la science, tout en essayant de la perfectionner. Les leçons de l'école peuvent enseigner une manière, un certain savoir-faire pour la déclamation; elles ne donneront jamais le feu sacré, qui vivifie la parole, ni le sentiment si vif, si délicat, si juste d'une àme émue ou passionnée, d'un esprit convaincu, qui saisissent nu moment même la nuance d'expression et de voix la mieux appropriée. En général, les maîtres de déclamation et de diction ressemblent un peu au professeur de pliilosophie de M. Jourdain, qui lui apprend à faire difficilement ^ et mal ce qu'il faisait assez bien naturellement. Nous commençons tous par faire de la prose sans le savoir, et ce n'est pas la plus mauvaise. II en est à peu près ainsi du débit du discours, et pour la prononciation, l'accentuation, et l'aménagement de la parole. Les meilleurs guides en ces choses, les prédispositions supposées, sont la nature et l'inspiration du moment, et l'exemple est l'enseignement le plus profitable. Celui qui a de la disposition pour l'éloquence appren- ] dra à parler en entendant bien parler. Ce sont sur- , tout les orateurs qui forment les orateurs.
s 3. L'action oratoire.
On comprend plus spécialement sous ce titre les mouvements de la physionomie, la tenue et les attitudes du corps et surtout le geste : trois choses qui accompagnent naturellement la parole et ajoutent singulièrement à son expression. Ici encore la nature
fait beaucoup ; mais l'art a aussi sa puissance, surtout pour le gouvernement du corps et pour le geste. On peut concevoir tout ce que la physionomie de l'orateur ajoute à son discours par le besoin instinctif qu'on éprouve de le voir, même quand on l'entend suffisamment. Non -seulement toutes les oreilles, mais encore tous les yeux sont dirigés vers celui qui parle. C'est que le visage de l'homme, et surtout son œil, est le miroir de son âme ; c'est qu'il y a dans 'l'éclair des yeux un jet de lumière qui illumine la parole, et voilà pourquoi on ne peut trop regretter que Bourdaloue parlât les yeux fermés. Un des inconvénients de la parole récitée est d'éteindre, ou au moins d'aflaiblir , d'obscurcir le llambcau du discours.
Puis les contractions et les dilatations rapides des muscles de la face changent à tout instant les traits et renouvellent la physionomie, en formant sur le visage une espèce de tableau analogue au sentiment ou à la pensée de l'orateur. Ces signes de terreur ou de joie, de crainte ou d'espérance, de bouleversement du cœur ou de sérénité, d'orage ou de placidité, toutes ces choses qui sillonnent et agitent tour à tour la face, comme une mer émue par les vents, et qui donnent tant de mouvement, tant de vie à la physionomie qu'elle devient presque une seconde parole qui double l'énergie du discours, l'orateur doit les employer comme de puissants moyens d'effet, sur les nmltitudcs qu'elles frappent et entraînent.
C'est par l'impulsion de la nature qu'il les emploiera le mieux, et la meilleure méthode, la seule méthode qu'il lui convienne de suivre sous ce rapport, c'est de saisir vivement, de bien concevoir ce qu'il doit énoncer ou peindre, et de le parler avec toute la sincérité, avec toute l'ardeur de sa conviction ou de son émotion. Le visage fera son affaire tout seul; car, comme les mouvements variés de la physionomie se produisent spontanément en raison du sentiment éprouvé, quand on est réellement ému et sous l'impression de la passion, le visage s'émotionne naturellement avec la parole, comme la parole avec l'âme, et l'art servirait peu en cette circonstance.
N'oublions pas, en effet, que l'orateur n'est pas un acteur. Celui-ci joue un personnage fictif, en se mettant va la place d'un autre. Il faut qu'il entre, à force d'art, dans la situation qu'il représente, et ainsi, il ne peut s'impressionner, s'émouvoir, que par l'étude de son modèle et la méditation de son rôle. Il doit donc composer sa voix comme son visage, et il lui faut une grande habileté et une longue habitude pour imiter dans les inflexions de sa voix et par les mouvements de sa physionomie tout ce que la nature donne à la passion véritable et spontanée. En un mot, l'acteur est oblige de se grimer au moral comme au physique; et c est pourquoi, même quand il réussit le mieux, quand il a le plus l'air d'éprouver ce qu'il représente, comme le plus souvent il ne le ressent pas réellement, on n'en ressent quelque chose, et
c'est le cas du meilleur acteur, que par une certaine illusion de l'imagination, son action, après tout, n'est jamais qu'une grimace. De là le vice et la défaveur de cette profession, qui exige cependant tant de talent et d'étude. Il y a toujours quelque chose de peu honnête à dire ce qu'on ne pense pas, à manifester des sentiments qu'on n'a pas.
L'orateur, au contraire, par sa position, et à moins qu'il ne veuille se faire l'avocat du mensonge, est toujours dans le vrai. Il doit sentir et penser tout ce qu'il dit, et par conséquent il peut laisser parler son visage et ses yeux naturellement. Dès que son âme sera émue, ardente, elle s'exprimera instantanément par sa figure comme par tout le reste de sa personne, et le jeu de sa physionomie produira d'autant plus d'eflet qu'il sera plus naturel et plus spontané.
Il n'en est pas de même, au moins à un égal degré, de la pose, des mouvements du corps et du geste. Sans doute, le corps et les membres de celui qui parle, animés par l'âme qui s'exprime avec chaleur, représenteront jusqu'à un certain point naturellement, par leurs mouvements extérieurs les mouvements intérieurs de l'esprit. Mais ici la machinerie, si je puis parler ainsi, est plus compliquée, plus lourde, plus embarrassante, car la matière y domine; il n'est pas facile de mouvoir avec aisance, avec élégance, la masse entière du corps et surtout les bras, qui en sont les organes les plus mobiles et le plus en vue. Combien d'hommes parlent assez bien, et qui ne savent pas remuer convenablement les bras et les
mains, ou dont les poses de la tèle et les altitudes sont disgracieuses ou en désaccord avec ce qu'ils disent! C'est par celte partie de l'action que se trahit le plus l'inexpérience ou l'embarras des orateurs. La gaucherie ou l'inconvenance du geste, la trivialité ou raffectalion des atliludcs suffisent pour gàlcr l'effet du meilleur discours.
Il faut donc lâcher d'acquérir d'avance de bonnes habitudes à cet égard, atin que le corps, dressé de "longue main à obéir à l'impulsion de la parole, à se conformer à ses inspirations , opère sponlanément et avec grâce les mouvements les plus expressifs, prenne comme de lui-même les atliludcs les plus convenables, et que les membres ne s'agitent pas en vain ou à faux, ou ne restent pas collés et immobiles le long du corps, et les mains comme clouées à la chaire ou à la tribune. Qu'on évite surtout les gestes brusques et saccadés, qui, en revenant périodiquement de haut en bas et de bas en haut, donnent aux bras de celui qui parle l'apparence de deux hachoirs toujours en mouvement. En général, la sobriété du geste est p référable à la surabondance. Rien ne fatigue plus l'auditoire qu'une gesticulation toujours emportée; rien ne l'endort plus facilement, après la monotonie de la voix, qu'un geste toujours égal, qui marque exactement chaque portion des périodes, comme un pendule mesure le temps.
Celle partie de l'action oratoire, plus importante qu'on ne pense, que les anciens soignaient beaucoup et que les modernes négligent trop, peut s'apprendre
par les exercices qui façonnent le corps, en lui donnant du maintien, de l'aisance, de la grâce dans sa contenance et dans ses mouvements, et surtout par des études de déclamation bien dirigées, sous le rapport du geste, par un maître habile. Il faut y joindre l'exemple souvent étudié des orateurs les plus distingués par cette qualité, malheureusement très-rare de nos jours.
Mais ce qui contribue plus que tout cela peut-être à former cette aptitude, c'est la fréquentation de la bonne compagnie , c'est-à-dire la société la plus distinguée par l'élégance du langage et par les belles manières. Rien ne supplée, sous ce rapport, à l'avantage d'une éducation première au milieu du monde le plus poli. Dans ce milieu l'enfant se façonne pour ainsi dire tout seul, par les impressions qu'il reçoit à tous les moments, et par l'imitation instinctive de ce qu'il voit et entend. C'est le privilège des personnes du grand monde et de ce qu'on appelait autrefois les hommes de cour. On y apprend à parler avec correction et avec grâce presque sans étude par la seule force de l'habitude ; et si les gens de qualité joignaient à cette facilité d'élocution la science, qui ne s'acquiert que par l'étude, et la puissance de la réflexion, qui se forme surtout dans la solitude, ce qui ne va guère avec la vie du grand monde, elles parviendraient plus aisément que les autres aux succès oratoires. Mais le fond leur manque le plus souvent, tandis que les hommes savants et réfléchis pèchent ordinairement par la forme.
En résumé, outre l'acquis de science et de connaissances indispensable à l'orateur, qui doit avant tout savoir ce qu'il dit, les prédispositions les plus nécessaires à l'art de la parole, et qui peuvent s'acquérir, sont :
L'habitude de décomposer et de recomposer la pensée, ou l'analyse et la synthèse ;
Savoir écrire d'une manière correcte, claire et élégante ;
Pouvoir manier la langue à volonté sans effort, et organiser soudainement la phrase, sans arrêt et d'une manière irréprochable ;
Une déclamation facile et intelligente;
Une prononciation nette, distincte et accentuée ;
La bonne tenue du corps ;
Le geste aisé, expressif et gracieux •
Et par-dessus tout cela la distinction naturelle ou acquise des manières et de la personne.
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