‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 42 sur 45 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

DE L ART DE PARLER DANS L ENSEIGNEMENT OU DU DISCOURS DANS LE GENRE DÉMONSTRATIF.

Nous comprenons dans le genre démonstratif les discours qui n'ont point pour but d'obtenir des suffrages comme dans les délibérations, ni un arrêt comme dans le genre judiciaire, mais qui, en exposant une vérité ou des faits , tendent à instruire les hommes ou à les convaincre. C'est ce qu'on appelle enseigner, et l'enseignement prend un caractère différent en raison de son objet. S'il expose des faits ou des vérités de l'ordre surnaturel, il est religieux, et il prend alors toutes les formes de la chaire chrétienne. S'il expose des faits et des vérités de l'ordre naturel, il devient discours académique, qui se divise en scientifique et littéraire. C'est l'enseignement des Facultés, qu'on peut réduire à quatre sous ce rapport, parce que l'objet de la Faculté de théologie est surnaturel, bien que sa manière d'enseigner ressemble à celle des autres Facultés et diffère de celle de la chaire.

De l'art de parler dans l'enseignement proprement dit ou académique.

L'enseignement a une haute mission, celle de propager la science ou d'annoncer la vérité reconnue, afin que ceux qui l'ignorent la connaissent à leur tour, l'embrassent, et l'appliquent d'une manière quelconque , en raison du genre de la vérité et de son rapport avec leur condition.

Le professeur est donc aussi un apôtre à sa manière. Seulement son apostolat est tout humain; car sa mission vient des hommes, de l'État si son enseignement est officiel , de l'autorité de son savoir et de sa conviction, s'il est privé.

Il est censé parler à ceux qui ne savent point ou savent moins bien que lui ce qu'il doit enseigner. Donc, la première condition de sa fonction est de se mettre à la portée de ses auditeurs par son langage, de manière à en être compris , en faisant passer ses opinions et ses sentiments dans leur esprit et dans leur cœur, pour les amener à penser, à sentir et à vouloir comme lui.

Le professeur n'est point dans la même situafion que l'auteur ou celui qui fait un livre. Celui-ci écrit en face de la vérité, qu'il cliercbe surtout à reproduire par la science, et bien qu'il travaille aussi pour être compris, ce qui fait une sorte d'enseignement, cependant il s'inquiète moins du lecteur absent, lequel d'ailleurs, tenant plus tard l'ouvrage entre ses mains et la parole imprimée sous ses yeux, pourra

la considérer, y réfléchir et la méditer tout à son aise. Si obscure qu'elle soit, elle ne peut échapper, au moins par sa l'orme , aux étreintes de son intelligence.

L'auditeur, au contraire, ne saisit que des mots fugitifs, qui s'évanouissent à mesure qu'il les entend.

Volât irrevocabile verbum.

C'est nu nuage qui passe, une vague qui se brise, le sillage du vaisseau dans la mer, une ombre qui disparaît, un rayon de lumière qui s'éteint.

Il faut donc que l'orateur facilite à celui qui l'écoute son effort d'attention, aussi instable que la parole qu'il doit saisir. C'est pourquoi , là plus qu'ailleurs encore, il doit parler distinctement, clairement, lentement, pour être bien entendu. 11 doit représenter sa pensée sous plusieurs formes pour la rendre plus saisissable, pour la faire entrer plus sûrement dans les esprits, et par-dessus tout mettre dans son élocution quelque chose d'animé, de vivant, de pittoresque, d'agréable, qui excite et soutienne la pensée du publie, si facile à distraire et toujours prête à défaillir.

Or, ces effets si essentiels de l'enseignement, et sans lesquels il est stérile, s'obtiennent surtout par le discours improvisé. Quand on sait parler, on parle toujours plus vivement qu'on n'écrit, à cause de la présence du disciple qu'il faut convaincre, et sur la figure duquel on voit instantanément le reflet du mouvement de son esprit, de l'étal de son âme,

suivant qu'il est attentif ou distrait, comprenant ou ne comprenant pas, insensible ou touché. Dans cette communication vivante entre le professeur et son auditoire il se produit une réaction qui excite singulièrement celui qui parle, et à laquelle il doit une grande part de son talent, ou au moins de son succès.

De là, en partie, l'inspiration du moment, qui jette des idées nouvelles à travers la trame du discours. Le germe en était sans doute déjà dans l'esprit de l'orateur. Il le sentait confusément, l'apercevait vaguement en préparant sa leçon ; mais il fallait une excitation du dehors pour le faire sortir de ses enveloppes, et elle a été donnée par la commotion électrique du public.

Alors arrivent spontanément, inopinément, un développement lumineux, des paroles chaudes, des éclairs de pensée, et l'effusion dun sentiment vrai, le feu d'une vie ardente qui élèvent le professeur audessus de lui-môme et exaltent ceux qui l'écoutent. C'est le moment vivifiant de l'enseignement, dont la parole répand les rayons d'une vertu secrète, qui illumine et féconde les âmes capables de la recevoir. C'est le moment de la génération des idées, de la conquête des volontés. Par là surtout on est professeur, ou héraut de la vérité.

Or, on ne peut opérer de la sorte que par la parole improvisée, qui, jaillissant naturellement de l'idée entrevue ou de l'émotion ressentie, s'évertue et multiplie ses efforts dans sa lutte, d'un côté avec ce

qu'elle veut exprimer, de l'autre avec son auditeur à convaincre ou à persuader. Elle a la chaleur et la flexibilité de ce qui vient de naître ; elle excite, elle frappe comme tout ce qui est nouveau. Puis elle change de forme à chaque instant, comme un Protée, non pour échapper à la prise, mais, au contraire, pour être mieux saisie, s'accommodant rapidement à la disposition des auditeurs, et variant de ton et de manière avec les incidents qui se présentent.

Ceux qui ont enseigné dans les Facultés, où l'on parle à peu près comme sur la place publique, chacun allant et venant à sa guise , suivant que l'enseignement l'intéresse ou l'ennuie, le maître ne connaissant pas ses auditeurs et n'ayant sur eux d'autre action que celle de sa parole du moment, les auditeurs écoutant ce qui leur plaît et n'ayant aucun compte à rendre de ce qu'on leur dit, ceux-là savent qu'une pareille assemblée est comme une mer instable, exposée à tous les vents, agitée par toutes les influences , et qui devient houleuse et orageuse au moment où l'on y pense le moins. Il ne faut pour cela que le souffle d'une parole imprudente, trop ardente, exagérée, ou qui choque l'opinion du plus grand nombre. Mais, si on a le bonheur de bien prendre le vent et de s'en faire aider, la nef file avec vigueur sur les flots, et on arrive aisément et heureusement au port. Cependant là aussi, comme sur l'élément perfide, il faut toujours être sur ses gardes, pour ne pas faire une fausse manœuvre, ce qui est si facile dans une telle conjoncture, où, par

la précipitation, par l'élan de l'improvisation, un mot impropre ou maladroit peut échapper.

Le discours improvisé, qui a de si grands avantages pour l'enseignement, a donc aussi ses inconvénients et ses périls. Le plus grand de tous, assurément, est de rester court, comme un navire à voiles surpris par le calme et qui ne peut plus avancer. Toutefois, cela arrive rarement dans les discours académiques, où l'on a des notes sous les yeux pour diriger l'esprit et le ramener au besoin. Mais alors, même avec ce secours, quand l'orateur n'est pas en train ou s'il est distrait, ou encore s'il n'a pas suffisamment préparé son plan et étudié son sujet, les mots qu'il saisit à la hâte sur le papier n'excitent pas instantanément les suites d'idées qu'ils devraient rappeler. Ils restent pour lui à l'état de lettre morte, et sa parole, qui ne peut pvas s'arrêter, reste sans vie. Alors on marche sans avancer, et le discours qui n'a plus de souffle, et dont la voile n'a pas assez de vent, s'agite en pure perte, se balançant sur lui-même. Ou bien, pour employer une autre image, c'est une locomotive où la vapeur manque, qui se traîne en gémissant sur la voie, remplissant d'inquiétude celui qui la conduit et d'impatience ceux qu'elle devrait emporter.

Il y a encore un terrible inconvénient, celui de faire fausse route ou de s'engager en des écueils. Ce qui est très-facile à l'improvisation, quand on ne suit pas exactement son plan, et qu'on se laisse entraîner à la dérive ^r un courant caché arrivé tout d'un

coup à la traverse, et auquel on s'abandonne imprudemment.

Pendant qu'on parle, une pensée nouvelle se présente. Elle brille, scintille, miroite devant le regard de l'esprit et promet un riche développement. L'orateur, qui n'a pas le temps de l'apprécier suffisamment à cause de l'entraînement du discours qui va toujours son train, s'y laisse prendre comme par une fascination. Il se lance à sa poursuite, et pendant qu'il est attiré par elle en une voie de traverse où son discours s'égare, il ne sait plus où il en est de son sujet dont il a dévié y ni par quel chemin il pourra y rentrer. Il se trouve alors dans une position très-critique 5 pleine d'angoisses, forcé de marcher devant lui sans savoir où il va, sentant avec terreur qu'il s'écarte à mesure qu'il avance , et cela devant une multitude qui, l'écoutant avec surprise sans pouvoir le suivre, se demande à son tour où il aboutira. Il faut du courage , un grand sang-froid ou un secours spécial pour ne pas perdre la tête dans une telle occurrence. Si on la perd, on se jette en avant à corps perdu, et l'on bat la campagne jusqu'à la fin de la leçon, qui n'a jamais paru si longue. Si l'on parvient à se posséder, et l'expérience en donne la force, avec des répétitions et du remplissage on finit par retrouver son fil brisé au milieu du labyrinthe.

Enfin, un des plus grands défauts de la parole improvisée est d'être en général diffuse, négligée, incorrecte, disant peu de choses en beaucoup de mots.

ayant des préparations interminables pour amener souvent peu de chose, avançant lentement par crainte de finir trop tôt, et ayant presque toujours peur d'aller trop vite, c'est-à-dire sans avoir parcouru sa carrière jusqu'au bout ou rempli son temps. C'est pourquoi elle charge trop ses plans de peur de manquer de matière , et la plupart du temps elle en a trop : ce ce qui la rend longue , filandreuse et fatigante.

Quant aux répétitions qu'on lui reproche avec raison si elles sont trop fréquentes ou involontaires, elles ont leur avantage quand elles sont voulues, faites avec art, et variées dans leurs formes. Il est impossible d'enseigner fructueusement sans se répéter, et cela avec les adultes comme avec les enfants. Car nous sommes tous sous ce rapport de grands enfants, qui ont bien de la peine à prêter leur attention et surtout à la maintenir, oubliant la plupart du temps ce qu'ils viennent d'entendre, si on ne le leur représente plusieurs fois de diverses manières pour le fixer dans leur entendement. Sans doute, ceux qui savent écouler et réfléchir s'approprient tout aussitôt par la pensée ce qu'on leur dit, et encore à ceux-là la répétition intelligente ne déplaît pas, parce qu'elle ajoute à leur compréhension et la détermine mieux dans leur esprit. Les autres, et c'est le grand nombre, ont besoin qu'on les serine, si j'ose m'exprimer ainsi, pour retenir dans leur mémoire au moins la formule de la science, dont la lumière pénètre peu dans leur esprit.

Comment répondre à ces exigences de l'enseignement public avec la lecture ou la récitation d'une leçon écrite? Cela nous paraît impossible, bien qu'on puisse encore être intéressant par ce moyen, si on a le talent de bien lire ou celui de réciter de manière à faire illusion. Mais alors, ce n'est plus une leçon proprement dite, mais une lecture, dans le sens donné à ce mot par les Anglais, qui ont une prédilection pour ce genre, je ne dirai pas de discours, mais de parole. C'est l'enseignement d'un livre donné de vive voix, avec cette différence au détriment du livre et de l'auditeur, qu'on ne peut s'arrêter pour réfléchir, comme si on faisait sa lecture soi-même et à son aise.

Puis aussi, par cela que tout est écrit, la rédaction étant plus soignée, le style plus châtié, la composition mieux ordonnée, il n'y a plus de ces heureuses reprises qui aident l'attention et facilitent l'intelligence dans l'enseignement parlé.

Du reste, la lecture publique, si bien faite qu'elle soit, finit toujours par avoir quelque chose de monotone, et si les choses lues sont très-sérieuses et exigent un effort prolongé d'attention, l'auditeur se fatigue bientôt, son esprit faiblit et se laisse distraire d'abord, puis s'éteint peu à peu dans la somnolence. En général, les professeurs qui lisent leurs leçons endorment leur auditoire, d'abord parce qu'il est très-difficile de bien lire, à ce point surtout de tenir éveillés ceux qui écoutent longtemps, ; ensuite parce que, à cause même de la lecture, l'esprit du

professeur, n'étant point vivement excité, ne provoque pas non plus de réaction vivante dans celui du public, et bientôt ils languissent à l'unisson et se confondent dans une même apathie.

Quant à la récitation, elle a certainement quelque chose de plus actuel, de plus saisissant; mais il faut qu'elle soit parfaitement débitée, et sa perfection consiste justement à se dissimuler. Elle est bien plus difficile que la lecture; car le lecteur a son texte sous les yeux, et la mémoire n'a rien à y faire. Celui qui récite, au contraire, arrive à la chaire portant tout «on bagage dans le souvenir, et il en fiiut beaucoup pour remplir une heure entière. Il a donc toujours à redouter que sa mémoire ne lui fasse défaut, et cette crainte incessante l'empêche plus ou moins de soigner l'artifice de la récitation, qui veut passer pour une improvisation et se pare de son plumage.

Il en résulte que, malgré les efforts du professeur, le ton habituel d'un par cœur reparaît de temps à autre, trahissant le travail de la réminiscence ; ou si, à force d'adresse on parvient à le cacher, il règne dans le ton général du discours quelque chose d'emphatique et de tendu, qui fatigue et agace l'auditenr sans qu'il s'en rende compte et même quand il admire ce qu'il entend.

Il faut, du reste, une mémoire prodigieuse pour pouvoir retenir une ou deux fois la semaine un discours écrit de la contenance d'une heure, et avec cette solidité de mémoire beaucoup de sang-froid pour dérouler sans arrêt et sans défaillance un tel

enchaînement de paroles, admirable quelquefois par la composition et le style, mais qui demanderait le temps de la réflexion pour être suffisamment apprécié.

Le célèbre Royer-Collard, dont nous avons suivi les cours et que nous avons eu l'honneur de connaître personnellement, employait cette méthode dans son enseignement et à la tribune de la Chambre. Il ne prononçait jamais un discours sans l'avoir écrit d'un bout à l'autre et appris par cœur, et il le récitait, comme on sait, avec poids et beaucoup de solennité. Aussi, un discours de sa part était un événement pour tout le monde, et surtout pour lui auquel cela coulait tant de peine, d'abord pour le composer, ce qu'il faisait difficilement; puis pour l'apprendre, ce qui est un supplice à un certain âge ; et enfin pour le débiter convenablement, sans trahison de la mémoire et de manière à n'en pas manquer l'effet : ce qui rend malade d'inquiétude avant la séance.

Nous avons connu un professeur distingué qui n'a jamais fait son cours autrement. Mais cette tâche, à nos yeux si pénible, lui était allégée par des dons merveilleux de la nature, à savoir une telle facilité de style, qu'il ne raturait presque jamais son manuscrit, une mémoire prodigieuse, qui retenait du premier coup ce qu'il avait écrit une seule fois, et enfin la puissance de réciter imperturbablement et sans rien omettre sa dissertation écrite, de manière à donnera son débit, autant que possible, le semblant ou Tillusion de l'improvisation.

Le discours dans l'enseignement, ou la manière de parler du professeur, doit être en rapport avec la chose enseignée ou l'espèce de vérité qu'il s'agit d'exposer. Or la vérité spéculative ou théorique , objet de la science, étant présentée à la considération de l'esprit, aux réflexions de la raison, la parole de l'enseignement scientifique doit avant tout être claire, exacte, précise, adéquate à son objet autant que possible.

Il n'y faut point introduire le luxe des mots, ni la pompe des phrases, et bien que l'élocution doive y être correcte et élégante, ce qui avec la lucidité constitue l'éloquence du genre, on doit éviter soigneusement l'emphase et la recherche du style. Le ^enûment, l'imagination et la poésie, ne sont pas de mise dans un exposé scientifique, où le vrai est pUis recherché que le beau, quoique le vrai soit toujours beau à sa manière. Mais il faut lui laisser sa beauté propre en le reproduisant, et ne pas l'attifer d'ornements artificiels qui ne lui vont pas. J'ai suivi dans ma jeunesse les cours d'un professeur de chimie, célèbre entre tous par ses travaux scientifiques, mais qui aspirait encore à joindre à la gloire de la science celle de l'éloquence, en sorte qu'il se complaisait à débiter sa leçon avec de belles phrases et une action oratoire peu en harmonie avec son sujet. Il était surtout magnifique, quand debout et armé d'une baguette comme d'un sceptre il décrivait les appareils dessinés sur le tableau, ou indiquait les détails et les phases des expériences. Tout en admirant son

savoir, et même son beau langage, car il parlait bien, mais trop bien pour la situation , nous ne pouvions nous empêcher de sourire parfois, à cause du contraste trop frappant entre la pompe de son discours et l'objet de son enseignement. On lui a attribué une phrase devenue fameuse, qu'il aurait prononcée avec le plus grand sang-froid devant un prince du sang , assistant à l'une de ses leçons. «Monseigneur, voici un acide et un alcali, qui vont avoir l'honneur de se combiner devant Votre Altesse Royale. » Je ne l'ai point entendue, et l'exagération même de cette parole, qui en fait un type spécial, me fait croire qu'elle a été inventée par la malice d'un étudiant.

Ainsi dans l'enseignement des sciences exactes et des sciences naturelles, y compris la médecine et ses accessoires, l'art de parler consiste à être clair, simple et exact. En médecine encore où il s'agit des souffrances de l'homme, qui affectent le sens moral, il y aurait lieu au sentiment et à la poésie. Cependant là aussi, bien qu'un mot de compassion puisse trouver place, et qu'on ait parfois décrit avec éloquence les maladies les plus terribles et les plus générales, comme la peste, le typhus, le choléra-morbus, on ne décrit pas pour peindre, mais pour faire connaître, et ainsi on doit s'attacher aux traits plus qu'aux couleurs.

Nous ne prétendons pas toutefois refuser aux sciences le don de l'éloquence. En certaines circonstances l'enseignement scientifique peut s'élever aune

grande hauteur de parole, quand, par exemple, placé à un point de vue général et très-étendu, considérant tous les règnes de la nature du haut des sommités de la science, il embrasse la multitude des phénomènes, l'immense variété des faits d'un coup d'œil puissant pour les ramener aux lois qui les dirigent, et plus hnut encore à l'unité divine dont émanent ces lois. Mais alors c'est plutôt un enseignement philosophique, ou ce qu'on appelle de nos jours la philosophie des sciences. Il y a des savants qui ont été éloquents de cette manière, Buffon, Cuvier, Humboldt, et plusieurs encore vivants, qui marchent sur leurs traces.

On peut dire à peu près la même chose de la jurisprudence, quoique par son objet elle soit plus en rapport avec le monde moral et les passions des hommes.

L'enseignement du droit civil est ce qu'il y a au monde de plus abstrait, de plus aride, de plus rationnel, et par conséquent la perfection de son langage est dans l'exactitude logique. La pompe des phrases serait déplacée au milieu de cette analyse subtile des textes, de cette explication littérale des articles, et le professeur en droit, qui l'affecterait, serait encore moins excusable que l'avocat s'écliauffanl pour le mur mitoyen, ou appelant à son aide toutes les ressources de la rhétorique contre un âne qui a mangé l'herbe d' autrui.

Là aussi, cependant, il peut y avoir des cours oui es problèmes les plus graves du droit public soient agités, et d'immenses horizons découverts, par exemple.

l'origine et la formation des sociétés, les sources de l'autorité, la sanction du pouvoir, les divers genres de gouvernement et leurs formes, le droit constitutionnel du pays, l'histoire du droit politique et civil, la législation comparée, etc., etc. Ces questions tiennent à tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus profond dans l'humanité, et ainsi peuvent donner lieu à des considérations éloquentes. Mais alors ce n'est plus proprement l'enseignement de la jurisprudence, c'est la philosophie du droit, qui retrouve en théorie les questions débattues dans les assemblées parlementaires, quand elles sont encore à l'état de constituantes, discutant les principes du droit politique , et cherchant à établir les bases de la constitution : ce qui leur donne un caractère d'ensei-

gnement.

Let Facultés dont l'enseignement prêle le plus à l'éloquence sont celles de théologie et des lettres, parce que les objets dont elles traitent, se rapportant surtout à ce qu'il y a de plus élevé et de plus délicat dans le monde moral, excitent vivement l'imagination, la sensibilité et les passions les plus nobles de l'âme. On sera peut-être étonné au premier abord du rôle que nous donnons ici à la théologie, qui a dans les écoles la réputation d'être une sorte de science exacte, où les principes étant une fois établis par la démonstration rationnelle de la vérité et de l'authenticité de la parole révélée, tout le reste se déduit rigoureusement de l'interprétation donnée par l'Église à cette parole.

C'est qu'il y a deux manières de traiter de la théologie, suivant ceux auxquels elle est enseignée.

La théologie scolastique, ou celle des séminaires, se compose, en effet, de dissertations très- exactes, quelquefois un peu arides, où l'on vise beaucoup plus à l'enchaînement rigoureux des propositions et à leur clarté qu'à l'élégance de la phrase et à la beauté du style. L'exposition stricte du sujet, l'argumentation qui en établit les preuves et réfute les opinions contraires, en font presque tous les frais. C'est la substance de la doctrine exposée rationnellement, et en vérité ceux qui accusent la rehgion d'interdire ou d'entraver l'exercice de la raison, devraient passer une année sur les bancs du séminaire pour se détromper. Nulle part, pas même au barreau, la subtilité du raisonnement n'est poussée plus loin. Au reste on n'a qu'à ouvrir la Somme de saint Thomas pour s'en convaincre. Je défie qu'on trouve ailleurs une exposition plus lucide des objets de la science, une analyse plus fine des questions, une argumentation plus serrée, des conclusions plus exactes, un style plus adéquat à la chose, en un mot un exercice plus puissant et plus efficace de la raison humaine. C'est le modèle de la théologie scolastique pour le fond et pour la forme.

Mais par cela même il n'y faut pas chercher l'éloquence ni la beauté du style, au moins par la forme. C'est un langage simple, précis, exact, ne disant que ce qu'il veut dire, et qui par cela même paraît sec à l'imagination et ne parle point au cœur. C'est la per-

fection du procédé rationnel et de la discussion logique.

L'autre manière d'enseigner la théologie est celle usitée par les Pères des. premiers siècles dans leurs homélies ou leur apologétique. Ils parlaient à des païens qu'il fallait convaincre ou persuader, et à cette fin ils employaient tous les moyens d'éclairer l'esprit et de toucher le cœur.

Comme ils avaient affaire à la multitude, qu'on entraîne plus par les images et les émotions que par la discussion, tout en conservant le fond de la logique chrétienne comme la hase de leurs discours, ils s'efforçaient de rendre les hautes vérités de l'Évangile plus accessihles à l'intelligence des peuples par des comparaisons, des allégories, des symboles, et des analogies tirées des faits et des lois de la nature physique et de la nature morale.

Leur science, toujours théologique par la parole divine qui en est la source, devenait donc une sorte de philosophie par les développements intellectuels et moraux qui lui étaient donnés, ou par ses applications à tous les besoins de l'esprit et du cœur, en sorte que leur enseignement tendait à démontrer non-seulement qu'on doit croire à toutes les vérités évangéhques, à tous les dogmes chrétiens, puisque Dieu les a révélés, et qu'ainsi il n'y a plus qu'à obéir quand il a parlé, mais encore parce que ces vérités et ces dogmes, expressions infaillibles de la science et de la parole divine, et par cela même objets légitimes de la foi, sont encore les formules les plus

exactes et les plus lumineuses des lois fondamentales de l'univers, et à ce litre les bases éternelles de la science humaine comme de la science divine, de la philosophie comme de la théologie.

C'est ainsi que saint Augustin fait de la théologie dans la Cité de Dieu en expliquant toutes choses par les principes de la doctrine chrétienne et par ses traditions, et certainement Bossuet s'en est inspiré dans son magnifique Discours sur l'histoire universelle. C'est ainsi qu'Origène enseignait la théologie à Alexandrie, et après lui ceux qui ont suivi ses traces, dont nous ne garantissons point les opinions, mais dont nous signalons la méthode. Il est évident que cette méthode ouvre la plus belle, la plus vaste carrière à l'éloquence, et l'art de parler peut y trouver toutes les ressources de son plus splc^ndide exercice.

En effet, l'orateur a devant soi Dieu, l'homme et le monde, et à l'aide de la parole divine et de sa raison éclairée des lumières de la foi, il peut exposer dans le cours de dogme non-seulement l'existence de Dieu et ses perfections, mais encore sa nature ineffable, et l'éternelle génération de l'Être des êtres par la connaissance et l'amour infini de lui-môme, plénitude de la vérité, de la beauté et de la vie.

Puis du monde incréé ou de la sphère de l'infini il descend dans le monde créé ou le fini, dévoilant le mystère de la création que le christianisme a seul compris, et le bienfait de la conservation des êtres par la Providence, ou le rapport de l'infini ou fini, du Créateur à la créature.

Il doit exposer quelque chose de plus sublime encore, s'il est possible, à savoir l'amour immense de Dieu, qui est charité, Deus est caritas, s'abaissant jusqu'à la nature humaine dégradée par sa faute pour la relever de sa chute par la communication de sa propre vie, et après l'avoir régénérée et réhabilitée par l'effusion de son sang, solde divin du péché de l'homme et semence de la vertu de Dieu, Jésus- Christ, ou l'amour incarné par son évangile annoncé au monde et par ses sacrements, canaux de la grâce dont l'Éghse est la dispensatrice , daigne jusqu'à la consommation des siècles conduire les âmes à leur salut et au bonheur, c'est-à-dire à leur union éternelle avec le Père céleste, dont ils partageront un jour, s'ils sont fidèles, la gloire et la perfection.

C'est l'explication de la morale chrétienne dans tout son développement, depuis le plus simple devoir de la stricte justice jusqu'au dévouement de la charité, qui à l'exemple et par l'inspiration du Dieu fait homme, donne comme lui sa vie pour ce qu'elle aime, et aime d'un amour surnaturel, et par-dessus les instincts vaincus de la nature égoïste, même ceux qui la maudissent et la persécutent.

Quelle matière pour l'éloquence dans les expositions de la théologie morale, qui peut joindre aux commandements divins tous les préceptes des morales humaines, les mettant sans cesse en parallèle, et montrant par la comparaison tout ce que la parole révélée a ajouté de grandeur et de beauté aux spéculations humaines, même les plus sublimes.

On peut en dire autant de l'interprétation des saintes Écritures ou de l'exégèse, que le professeur de théologie, dont la lumière de l'Église dirige les pas, doit exploiter dans toutes ses profondeurs comme une mine sainte, afin d'en découvrir les riches filons et de les amener au jour pour enrichir les âmes. Une exégèse intelligente, qui cherche l'esprit dans la lettre, touchant à toutes les questions les plus hautes du ciel et de la terre, trouve dans le texte sacré des indications lumineuses pour les éclaircir, sinon toujours pour les résoudre. Ce sont comme des phares brillants, posés par Dieu lui-même sur les rochers de la mer du monde, pour montrer à la pauvre humanité qui doit la traverser au miUeu de l'obscurité et des tempêtes le chemin à suivre, les écueils à éviter et le port à atteindre. Comment la parole de celui qui enseigne de si grandes choses ne s'élèverait-elle pas avec la sublimité de son sujet?

Quelle mine encore que l'histoire de l'Église, qui est vraiment l'histoire du monde! Supposez Bossuet dans la chaire académique, et expliquant de sa voix puissante et à grands traits l'histoire de l'humanité par celle du christianisme, ou professant son discours sur l'histoire universelle. Quels éclats d'éloquence pour exprimer ces vaste aperçus, ces horizons inlinis, ces idées profondes où tant de vérités sont accumulées, et aussi quelles paroles touchantes, quels accents sympathiques devant ces catastrophes du genre humain et des peuples se perdant sans cesse par l'orgueil etlasensuanté,et toujours relevés parla miséri-

corde de l'amour divin ! Même sans être un Bossuet, car je ne sais pas s'il y en aura deux dans le monde, quelle matière pour un homme de talent et de cœur, et comme en un pareil sujet on peut être éloquent de la plus belle éloquence, celle qui instruit et touche tout ensemble !

Et dans le cours d'homilétique ou d'éloquence sacrée, comment ne pas être éloquent, au moins à un certain degré, en exposant les chefs-d'œuvre des Pères, des Docteurs de l'Église et de nos orateurs modernes, dont plusieurs les ont égalés. Jamais l'art de parler n'a trouvé une plus belle carrière.

11 n'y a pas jusqu'au droit canonique, qui ne puisse favoriser l'élan de l'éloquence, au moins dans ses comparaisons continuelles de la législation de l'Église avec celles des sociétés humaines, dont elle a été la source, le modèle et l'inspiratrice. Il y a plaisir à montrer que ces lois-là ont plus de largeur, de justice et d'humanité que celles des peuples, parce qu'à l'équité elles joignent la charité, et la charité les anime parce qu'elles viennent du ciel par l'Église, qui, toujours assistée de l'Esprit saint, les a tirées de la parole divine.

Or tout ce que nous venons d'énumérer se fait dans les Facultés de théologie et ne peut se faire de cette manière que là, à cause de la position des professeurs et du genre d'auditeurs auxquels ils ont à parler. Placé au milieu des autres Facultés et de leurs élèves, l'enseignement théologique y devient comme un cours de conférences permanentes sur le dogme, la mo-

raie, la discipline, l'histoire et les institutions de l'Église. C'est une grande catéchèse élevée en face des écoles philosophiques de la Faculté des lettres, et il est heureux que la doctrine chrétienne ait sa représentation au milieu des chaires des sciences humaines et des doctrines du siècle.

La force des choses a donc fait aux Facultés de théologie, à Paris surtout, une position magnifique, quand elle est comprise et exploitée par des hommes de talent. Son enseignement, basé sur la parole révélée, dirigé par la foi et soumis à l'Église, touche par sa nature et par ses objets divers à tout ce qu'il y a de plus élevé dans la métaphysique, la morale, la législation, l'histoire et la littérature. Il n'y a pas un seul problème de la vie actuelle et future de l'humanité, qui ne rentre par un côté ou par un autre dans sa sphère.

En outre, comme elle parle à un public libre, ecclésiastique et laïque, il faut qu'elle l'attire pour s'en faire écouter. Elle ne peut se faire un auditoire qu'à force de science et de talent, et elle n'y réussira que par le charme de la parole. Elle est obhgée d'être éloquente pour vivre.

C'est pourquoi elle doit parler la langue de tout le monde dans la situation où on l'a mise, et du jour où on la forcerait de parler latin, elle perdrait son influence, et l'espèce de mission qu'elle remplit maintenant serait manquée , les étudiants des autres Facultés cessant d'y affluer.

On peut donc appeler les Facultés de théologie

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d'aujourd'hui les catéchistes de l'Université, et, en effet, quelle que soit l'élévation de leur enseignement sur le dogme et la morale du christianisme, elles ne peuvent rien faire de mieux que d'apprendre savamment le catéchisme aux hommes du monde qui s'y rendent en foule , quand les cours sont bien faits. Tous ces hommes, jeunes et vieux, car il y en a de tous les âges, — dont la plupart ne vont peut-être pas à l'église par négligence, indifférence ou respect humain, — viennent volontiers à l'Académie, et se pressent dans l'amphithéâtre de théologie.

C'est donc une voix de plus, et une grande voix, donnée à la religion pour répandre la doctrine salutaire et ramener des âmes à Dieu par Jésus-Christ, et cette voix, nous pouvons le dire avec une légitime fierté, puisque nous en rapportons à Dieu le succès, ne parle point dans le désert ni à des sourds. C'est un fait de notoriété publique, que depuis dix ans la Faculté de théologie de Paris vit et prospère à la Sorbonne, et au milieu des autres Facultés ses sœurs, dont elle est l'aînée, elle n'a plus à déplorer sa solitude ni son alDandon. Elle marche à la tête de l'enseignement académique, non-seulement par la dignité de son caractère sacré, mais encore par l'éclat de ses leçons et par la faveur du public. Aucune Faculté n'a aujourd'hui un auditoire plus rempli, et nulle part ailleurs la parole du maître n'est écoutée avec plus de silence, de respect et de bienveillance. C'est comme une nouvelle école d'Alexandrie, où sans doute on ne trouve point d'Origène ; mais on

y entend des hommes qui se font gloire de le suivre dans tout ce qu'il a d'irréprochable , imitant son zèle et sa méthode pour gagner les âmes à la foi par la science, et les amener au christianisme par les voies les plus hautes de la philosophie.

Il y a donc là une magnifique carrière pour l'éloquence, et l'art de parler peut y déployer ses richesses. Seulement, comme il s'agit d'enseignement et non de prédication, le langage des cours de théologie ne doit pas être celui de la chaire chrétienne. S'élevant aussi haut par l'idée, puisqu'il en est la partie doctrinale et scientifique, il doit être plus tempéré par la forme et d'un style plus sobre et moins imagé ; car il doit plus instruire et convaincre , que toucher et persuader. C'est l'éloquence de la science, où par conséquent la pensée et son expression exacte doivent prévaloir.

Mais que de mouvement il peut y avoir dans le développement! que de riches expositions, de vastes aperçus, d'horizons étendus et remplis de lumière! que de cris d'admiration devant la magnifique économie de la Providence pour préparer et accomplir le salut de l'humanité coupable et réhabilitée par l'accord de la miséricorde et de la justice divine 1 Et quand on voit dans le dogme chrétien la formule la plus haute et la plus exacte des lois universelles des êtres; quand on est transporté comme sur des ailes au sommet de la perfection, à l'idéal de la vertu, par la pureté et la sublimité de la morale évangélique; quand on est illuminé et ravi par l'explication

de la parole sacrée, si pleine de chaleur et d'éclat; quand on aperçoit dans toutes les législations humaines les traces et l'esprit de la législation divine qui en est la source; quand enfin on s'évertue à faire ressortir la haute éloquence des Pères, des Docteurs et des principaux orateurs de l'Église, comment, si on a le sentiment profond et ardent de ces grandes choses, n'être pas élevé au-dessus de soi-même par l'Esprit qui y respire, et qui rend éloquent par contre -coup celui qui a la mission de les exposer.

Le caractère scientifique de l'enseignement théologique n'en exclue pas les élans de l'intelligence, qui s'exalte parfois en apercevant tout d'un coup un rayon de vérité, ce qui la rend éloquente, ni les sentiments du cœur, les émotions de l'âme transportée par la vue et l'admiration des grandes choses. Le discours doit y être tour à tour sublime et simple, s'élevant et s'abaissant avec son objet, qui est tantôt au plus haut des cieux, dans les splendeurs de l'infini, sur le trône même de Dieu, et tantôt dans les abaissements de ce monde, comme le pécheur, ou même dans les profondeurs de l'enfer, comme le réprouvé. Son langage suit les vicissitudes de la pensée et des sentiments. Il ne doit point affecter les formes oratoires, comme le sermon ou l'oraison funèbre.

Que son début soit simple et familier, mais d'une simplicité élégante et d'une familiarité distinguée. C'est une parole de conversation, mais d'une conversation relevée et de bon goût, comme les dialogues de

Plalon, les entretiens de Cicéron, ou encore les colloques des soirées de Saint-Pétersbourg.

Il y a beaucoup de charme pour le professeur et pour l'auditeur dans cette manière de parler, que comporte seule l'improvisation. La parole sort sans effort et limpide de la bouche du maître, comme une eau pure de sa source. Le courant s'en accroît ou diminue avec intermittence, suivant l'abondance de la pensée et l'impulsion du sentiment. Tantôt le ruisseau s'enfle et mugit comme un torrent grossi tout d'un coup par un affluent qui l'entraîne; tantôt il s'affaiblit et murmure doucement comme à travers la prairie où il serpente avec amour, y déposant partout le rafraîchissement et la vie.

Le public, de son côté, saisi par la vertu de la parole, reste suspendu aux lèvres de celui qui l'instruit. Recevant comme passivement la lumière de la pensée qui domine son intelligence et l'élève, il jouit de cette pénétration féconde qui engendre des idées dans son entendement. Emporté par le flot de la parole, si elle est agitée, il se laisse lancer par elle et avec elle dans les hauteurs ou dans les abîmes; ou bien, quand elle est calme, il descend doucement le courant du fleuve sous sa conduite, contemplant et admirant avec plaisir les merveilles qu'elle lui montre en passant.

Ce que nous venons de dire de l'art de parler dans les Facultés de théologie s'applique aux Facultés des lettres. Les objets de l'enseignement sont à peu près les mêmes, au moins les plus sérieux, sauf qu'ils sont envisagés d'un autre point de vue et que les sources

d'instruction sont différentes. La métaphysique s'occupe de religion, mais de la religion naturelle qui cherche à connaître Dieu dans les voies de la nature et par ses moyens. On y fait un cours de morale, mais de morale naturelle, c'est-à-dire inspirée seulement par la raison et la conscience. Sans doute il ne lui est pas interdit d'en appeler à la révélation pour appuyer ses théories, mais elle la prend comme l'auxiliaire et non comme le principe de son enseignement. L'histoire est enseignée dans les Facultés des lettres au point de vue des intérêts, de la politique et de la civilisation du monde. Elle s'arrête aux fins secondaires et temporelles des sociétés. Ces Facultés, comme leur nom l'indique, donnent aussi des leçons d'éloquence , et ainsi on doit y sonder toutes les sources du beau, et expliquer tous les moyens les plus efficaces de convaincre et de persuader. On y ajoute l'exposition de tous les genres de littérature et de poésie, dont on doit donner les règles et offrir les modèles.

Il y a donc là aussi une belle carrière pour l'art de parler, et l'on comprend qu'on puisse, qu'on doive être éloquent en discourant sur les plus hautes questions de la métaphysique, de la morale, de l'histoire, de la poésie et de la littérature, e'est-à-dire sur tout ce qu'il y a de plus intéressant dans les choses humaines. Eh bien ! malgré ces magnifiques sujets de discours, et la vive impression que peut exciter à leur occasion une parole facile, vive et pénétrante, il n'y a pas encore très-longtemps qu'on parle dans les Fa-

cultes des lettres, et aujourd'hui encore la plupart des professeurs lisent ou récitent, en Allemagne et en Angleterre surtout, dont les cours analogues aux nôtres sont appelés des lectures {Yorlesungen, lectures). On dit d'un professeur qu'il va lire sa leçon pour signifier qu'il va faire son cours.

J'ai vu commencer dans ma jeunesse le discours improvisé à la Faculté de Paris. C'est M. Laromiguière et M. Lacretelle le jeune qui en ont eu l'initiative. Le premier exposait très-agréablement et avec esprit la plus légère des philosophies, celle de Condillac, un peu modifiée et très-élégamment parée. Le second, qui avait de la verve de parole avec quelque lourdeur, mettait en scènes tragiques l'histoire grecque et romaine, et nous la débitait ainsi arrangée avec une chaleur un peu factice et à grand renfort d'action oratoire, comme sur un théâtre. Il y avait sans doute dans sa manière de l'exagération , dont celui qui parle en public doit se garder, au moins dans un discours d'enseignement. Mais au milieu de tout cela on sentait de l'entrain, de l'ardeur, du , mouvement, une certaine pompe de phrase qui nous frappait, et même nous intéressait sans beaucoup nous instruire il est vrai; car c'était à peu près comme les drames d'aujourd'hui, de l'histoire mise en tableaux.

En philosophie M. Royer-Gollard , qui a arrêté le mouvement du sensualisme, dont l'époque d'alors s'était engouée, et qui s'efforçait de restaurer le spiritualisme du grand siècle à l'aide des doctrines sen-

sées mais superficielles de l'école écossaise, n'a jamais parlé à son cours, au moins d'une manière suivie, pas plus qu'à la tribune parlementaire. A la Faculté, il lisait d'un bout à l'autre ce qu'il avait écrit, et ce n'est qu'après la leçon et descendu de chaire qu'il conversait avec qnelques-uns de ses auditeurs très-peu nombreux. Nous n'étions pas plus de vingt personnes, dont la moitié encore était fournie d'office par l'École normale, dont je faisais partie ; ce qui montre le peu d'influence d'une leçon écrite, même quand elle est lue par un homme de mérite. M. Laromiguière , esprit délié mais superficiel, avait attiré la foule par une improvisation élégante et facile. M. Royer-Collard, penseur pénétrant et profond, qui avait cent fois plus d'idées que M. Laromiguière, lisant ses pages d'une voix grave mais un peu monotone, comme il arrive ordinairement quand on lit ou récite, n'avait pas ce qu'on peut appeler un auditoire. Il a fallu la parole improvisée de M. Cousin pour en créer un à la philosophie sérieuse dans la Faculté des lettres de Paris.

M. Thurot, qui succéda à M. Laromiguière, beaucoup plus savant que son prédécesseur, mais qui n'avait ni sa facilité d'élocution ni sa grâce, lisait sa leçon devant quelques personnes. J'étais du nombre, et je puis assurer qu'il était difficile de ne pas s'endormir malgré la bonne volonté d'écouter.

M. Guizot a commencé aussi par lire, et il lisait parfaitement des petites feuilles très-bien écrites, même selon la lettre, et que je vois encore d'ici. xMais

ce grand esprit, qui avait fait comme tous les professeurs à son début, secoua bien vite cette triste coutume, et se mit à parler avec M. Cousin et M. Villemain. Tout le monde sait avec quel bonheur.

M. Villemain et M. Cousin ont toujours parlé leurs cours , lesquels , avec celui de M. Guizot dans sa seconde manière, ont été la lumière et la gloire de l'enseignement supérieur des Facultés.

S'il nous est permis de nous citer après nos maîtres, nous dirons aussi que pendant vingt-cinq années nous avons improvisé à la Faculté de Strasbourg nos cours de philosophie, toujours fréquentés par le public, et que pendant dix ans à la Sorhonne, jusqu'à ce moment où une voix éteinte nous réduit au silence, nous avons toujours employé la même méthode et avec le même succès.

A cela on dira peut-être que ce conseil, bon à donner, n'est pas facile à suivre ; car tout le monde n'a pas le don de l'improvisation, et si la nature ne l'accorde, l'art, qui peut le perfeclionner, ne le produira jamais. Nous en convenons, mais qu'en conclure? Une seule chose, il nous semble, c'est que chacun doit faire ce à quoi il est apte par sa nature, ce pourquoi il a de la vocation. Il en va ainsi de tous les artistes, et l'orateur est l'artiste de la parole.

Si vous voulez prendre part à l'instruction supérieure, au moins dans certains cours, ayez les «lualités qu'ils exigent; sinon ne vous en mêlez pas. Restez dans l'enseignement secondaire, ou si malgré Minerve ou la muse de l'éloquence, vous osez montre

dans une chaire de Faculté avec un cahier ou un livre à la main, vous professerez sans doute en vertu de votre nomination et de par l'autorité, mais vous parlerez, non, vous lirez ou réciterez aux bancs dégarnis où apparaîtront de rares auditeurs,

Rari apparent in gurgite vasto.

des choses excellentes peut-être, mais qui n'auront pas le bonheur de se faire écouter. C'est donc peine perdue, au moins en France ; car en Allemagne et en Angleterre, où l'on étudie autre.-îient que chez nous, et à cause du caractère et de l'esprit des populations, la lecture, dit-on, est employée avec quelque succès, même dans la prédication. On ne nous rend pas compte, il est vrai, de ceux qui dorment.

Toutefois, à cette manière d'enseigner, si favorable à l'éloquence, il y a aussi des inconvénients provenant de l'abus de la méthode. Mais dans toutes les choses humaines il y a des abus possibles, surtout dans les meilleures, et la sagesse consiste à tâcher d'en préserver l'usage.

On peut trop se confier à la facilité, à l'abondance de l'improvisation, et alors ne pas préparer suffisamment le plan de ses leçons. D'où il suit qu'on ne possède pas bien ce qu'on doit dire. L'idée principale n'étant pas assez méditée ni analysée, l'ordre et l'enchaînement des pensées devient vague et lâche. Le discours va un peu au hasard, comme un char mal conduit, et il risque de s'embourber en quelque passage difficile, ou de s'aheurter à un obstacle in-

aperçu. Parfois au milieu du développement la chaîne manque, ou le fil conducteur se rompt, et cependant il faut toujours avancer en faee du public qui écoute. Or, dans l'embarras du moment on s'en tire comme on peut, se raccrocbant à une phrase, à un mot, cherchant avec inquiétude la direction du vent pour ne pas rester en panne, et de là des digressions, des épisodes, des divagations.

Le style se ressent de la faiblesse de la trame, et on est obligé de boucher les trous avec du remplissage. Il devient flasque, filandreux, phrasier, tombe dans la rhétorique, et dit peu de choses avec beaucoup de mots,

A ce défaut il n'y a qu'un remède, et il est préventif, c'est de préparer soigneusement son discours, et de ne point se hasarder à monter en chaire sans avoir imprimé dans son esprit son plan avec ses divisions principales et ses traits les plus saillants. Alors il n'y aura plus de vide; on ne sera pas obligé de recourir à la phrase pour masquer l'absence de la pensée.

Du reste, il y a cette ressource dans l'enseignement qu'on peut avoir des notes devant soi, et s'aider au besoin par un coup d'œil rapide. Néanmoins nous le répétons, il ne faut pas trop s'y fier; car dans la chaleur du développement, l'esprit est tellement absorbé par l'expression de la pensée , qu'il voit à peine par les yeux du corps et ne peut plus distinguer ni comprendre ce qui est écrit. Les notes alors, surtout si elles sont longues, sont un obstacle plus

qu'un secours , à moins de conserver beaucoup de sang-froid et d'aplomb. Dans tous les cas, la verve en est plus ou moins refroidie, et cet appel à ce qui est sur le papier jette toujours de la langueur dans le discours.

Un autre inconvénient de la parole improvisée, quand elle a du succès, c'est de rechercher trop ce succès, qui a quelque chose d'enivrant, et à cette fin d'employer des moyens contraires à la fin de l'enseignement, ou peu dignes de sa haute mission.

Le but de l'enseignement est d'instruire, c'est-àdire d'exposer la vérité pour la faire connaître et embrasser par les disciples. Or chaque cours est chargé d'enseigner une portion de vérité par l'exposition d'une science particulière, qui a son objet et ses limites, et bien que dans la science comme dans la nature, en raison de l'unité de la création et de l'ordre providentiel, tout tienne à tout, cependant chaque professeur ne peut pas enseigner toutes choses, et il doit se borner, autant que possible, à la matière spéciale de son cours.

C'est ce que font les esprits sages qui tiennent plus à leur devoir qu'aux applaudissements. Mais quelquefois il y a là une tentation, à laquelle les meilleurs ne résistent pas toujours, c'est celle del'à-propos, ou de parler de ce qui occupe le plus dans le moment l'attention du public et excite vivement sa curiosité, son imagination, et ses passions.

On est sûr en louchant cette fibre irritable de la faire vibrer, et cela produit des émotions, un intérêt

palpitant, comme on dit, et un certain enthousiasme, qui rejaillit sur l'orateur, puisqu'il l'excite par sa parole pleine d'actualité.

Une fois le discours engagé dans cette voie, il vole comme une flèche dans l'air, mais la plupart du temps sans trop savoir où il va, au h ut ou ailleurs. Le public charmé se laisse entraîner et bat des mains. Il s'engoue du maître, qui lui dit cependant toute autre chose que ce qu'il doit enseigner, mais qui le passionne en satisfaisant ses goûts du moment, et cherche à lui plaire plus qu'à l'instruire. Alors la vérité de l'enseignement est sacrifiée à la gloire de celui qui le donne; car l'orateur s'occupe plus de son succès que des progrès de ses auditeurs et des moyens de l'obtenir.

Ainsi nous avons vu, à une époque déjà lointaine, la politique envahir les chaires les plus célèbres de l'instruction supérieure, transformées en tribunes pour être plus éloquentes et surtout plus retentissantes, tandis que les maîtres qui les occupaient n'avaient assurément pas besoin de ce secours factice pour captiver le public et l'instruire en le charmant. Mais on participe toujours plus ou moins à l'esprit de son époque , et on est flatté de paraître la diriger, même quand on lui obéit. Les hommes remarquables, qui s'étaient mis par là à la tête de la jeunesse, suivaient certainement un courant qu'ils pensaient dominer, et il n'est pas à croire qu'avant la tournure équivoque, qu'ils donnèrent à leur enseignement de philosophie, d'histoire et de littérature, ils aient voulu arriver là où ils ont été jetés.

Un autre défaut de l'enseignement improvisé, et il est plus commun que le précédent, c'est de prendre ce qu'il y a de plus facile, de plus agréable dans la matière des cours pour amuser le public et attirer la foule par le charme du discours et la grâce de l'élocution. Le professeur des lettres dans ce cas opère à peu près comme le physicien, qui s'attache plus à faire des expériences pour divertir ses auditeurs qu'à leur transmettre la science, qui doit les instruire. Cela devient un cours de physique ou de chimie expérimentale, un peu plus fort qu'à la foire ou dans les soirées récréatives de la prestidigitation. Le plaisir que procure la leçon s'acquiert au détriment de l'objet véritable du cours, et la dignité de l'enseignement en est rabaissée ; car le maître avec tout son talent devient une sorte d'amuseur pubhc, un charmeur, parfois même un acteur qui joue parfaitement des rôles agréables.

Il faut assurément infiniment d'esprit, de savoir, et surtout de savoir-faire, pour réussir longtemps à ce métier difficile et clianceux de divertir chaque semaine un public léger et inconstant par des discours ingénieux et de beaux effets de parole en paraissant l'instruire. Cependant, quel qu'en soit le succès, cette manière d'enseigner nous semble un abus de l'art de parler; car elle vise plus à la gloire du maître qu'à l'utilité des disciples.

Que sera-ce donc, si à tout ce qu'on invente dans les cours publics pour intéresser la jeunesse, on y ajoute encore, comme on le fait en quelques endroits,

l'attrait de la présence des dames. C'est, il faut l'avouer, un singulier moyen pour la science de s'attirer des disciples, et il y a ici une confusion de choses qui choque la moralité avec le bon sens et dégrade l'enseignement.

Comment ne pas tâcher de plaire à unauditoire aussi charmant, et que devient l'instruction scientifique de la philosophie, de l'histoire, de la littérature et de la philologie, quand on recherche les applaudissements de si jolies mains? Aussi les professeurs, qui se font un tel public, dépouillent l'austérité de la robe universitaire, se présentent en chaire en costume de bal, habit noir, cravate blanche, et gants jaunes. Cette singularité ne pouvait durer longtemps, et si nous sommes bien informé, ces cours mélangés, tant réclamés par le beau sexe en certains endroits, ont cessé d'être attrayants en devenant ordinaires. Ici , comme en toutes les choses dont on s'engoue, on a bientôt négligé ce qu'on avait ardemment désiré.

A propos de l'art de parler dans l'enseignement académique, nous dirons un mot du discours académique proprement dit, ou de ces sortes de harangues, prononcées à l'Académie française aux jours de réception par le nouvel élu et par le président du moment chargé de le recevoir. Ces discours étant écrits et lus ne rentrent pas strictement dans notre étude consacrée à l'art de parler. Mais ils ont acquis dans ces derniers temps une telle célébrité, qu'il n'est peutêtre pas hors de propos d'apprécier en passant ce genre d'éloquence.

Nous ne savons comment cet usage des discours de réception, inusité dans les autres classes de l'Institut, s'est établi à l'Académie française. Il est probable que dans l'origine le nouvel élu, en venant prendre possession de son fauteuil, adressait des remercîments à ceux qui l'avaient nommé en ajoutant quelques mots d'éloge pour son prédécesseur, et alors le président lui répondait au nom de la compagnie, lui disant brièvement pourquoi il avait été choisi parmi tant d'autres. C'était une simple forme de politesse, qui s'est exagéiée peu à peu, au point de devenir un travail et même un événement.

Aujourd'hui le récipiendaire doit composer un long discours, que le public s'est habituée regarder comme un morceau de maîfre, un chef-d'œuvre d'épreuve, où il doit d'abord remercier l'illustre compagnie de l'honneur qu'elle lui a fait en l'élisant, honneur dont il assure être indigne après l'avoir obtenu, bien qu'il l'ait brigué avec ardeur, en sorte que lui, indigne, eut été vraiment indigné qu'on lui préférât un de ses concurrents.

Le public est très-sensible à la manière dont ce remercîment est tourné, et en effet la manière n'en est pas aisée après tant de compliments du même genre. Mais ce qui l'impressionne le plus, c'est la formule ingénieuse de modestie ou d'humilité apparente par laquelle, sans le croire le moins du monde, puisqu'il a tout fait pour être nommé, le récipiendaire affirme, sans désirer non plus que personne le croie, qu'il n'a absolument point mérité d'être élu,

et que la compagnie l'a adopté par pure bienveillance. Ce sont donc des paroles convenues qui ne trompent personne comme les formules de politesse, en sorte qu'il n'y a pas lieu d'en apprécier la vérité.

Puis le récipiendaire doit faire le panégyrique de son prédécesseur, quel qu'il soit : ce qui ne laisse d'être parfois embarrassant, comme dans ce cas où un évêque avait à prononcer l'éloge d'un ancien révolutionnaire d'un mince talent et d'un caractère peu honorable. L'évêque s'en tira en parlant d'autre chose.

Mais ordinairement il faut vanter le défunt, exalter ses œuvres, fussent-elles médiocres, et lui composer à force de rhétorique une figure remarquable, puisqu'il a été membre de l'Académie.

Sans doute on peut toujours en parlant d'un homme mort en dire tout le bien qu'on sait, et laisser de côté ce qui offusque. C'est ce qui justifie le genre de l'éloge, du panégyrique, et même de Voraison funèbre, en face de la vérité qu'on ne doit jamais blesser, mais qu'on n'est pas obligé dédire tout entière. Seulement il ne faut pas que l'histoire aille chercher ses documents dans ces compositions oratoires.

D'ailleurs ce n'est pas là ce que le public vient chercher dans ces discours solennels dont il est trèsavide. Peu lui importe , sauf le respect des convenances du monde, qu'on dise du bien ou du mal des oeuvres de l'académicien défunt, pourvu qu'on le dise avec élégance, d'une manière ingénieuse et qu'on débite le tout avec grâce. Il lui faut absolument de belles

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phrases, des mots spirituels, des récits piquants, des traits saillants, et par-dessus tout il est affriandé aujourd'hui d'allusions politiques et de personnalités plus ou moins masquées, en sorte que le meilleur discours académique, ou du moins le mieux accueilli et le plus applaudi, sera celui où il y aura le plus de médisance dissimulée, le plus de malignité qui se laisse voir en se cachant. La réception, comme l'élection, est devenue une affaire de parti. Il faut en porter ostensiblement les insignes pour y réussir.

Celui qui reçoit est parfois dans une position aussi fausse que le récipiendaire. D'abord il est possible qu'il ne lui ait pas donné sa voix : ce qui le met dans le cas d'exalter des mérites qu'il n'a pas trouvés suffisants, ou qui du moins lui ont paru inférieurs à ceux de son candidat préféré et malheureux. Passant en revue devant le public les œuvres de l'élu, il faut qu'il y rencontre de quoi justifier le choix de l'Académie, et de là une apologie de circonstance plus ou moins exagérée, à laquelle il peut à peine mêler quelques traits de critique, qu'il serait malséant de rendre trop aigus. Car ce jour-là l'homme que la compagnie a choisi doit être un grand homme.

Aussi il faut voir comme ces gens d'esprit s'ingénient à trouver des formules d'éloges, qui suffisent à la situation et cependant ne les compromettent pas. Le cas devient encore plus embarrassant, quand il faut louer les ouvrages d'un homme qui n'en n'a point fait, ce qui s'est vu quelquefois.

Du reste le président ne doit point rester en arrière

du récipiendaire en ce qui concerne l'élégance de la diction et les artifices du discours. C'est une sorte de joute entre eux à qui figurera avec plus de grâce, à qui fera sa passe d'armes avec plus d^éclat, à qui enchantera le plus l'auditoire brillant et parfumé, qui est le juge de la lutte, par les fleurs de sa rhétorique, les nuances de son style, les antithèses de ses périodes, les contrastes ou les harmonies de ses phrases, l'éclat de son débit, la grâce de son éloculion, mais avant tout par ce qu'on appelle aujourd'hui VactiLcdité du discours, c'est-à-dire la linesse spirituelle de la délraction et les coups fourrés des allusions malignes.

Ci^J

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