‹ Leuconoé, SparteChapitre 11 sur 27 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Devant la Vie

Le plus vénérable des meurtriers...

car il tuait pour purifier la terre.

PiSANDKOs, Hcraklca.

^ /f^ '^ u R la rou te étroite et poudreuse qui convvS^^^ duit de Sparte à Mégalopolis, un vieil- ^^î^g^^ lard avançait avec lenteur.

C'était une chaude après-midi d'été; un ardent manteau de vapeurs vitrées ondoyait aux flancs des hautes montagnes rougeâtres de la Laconie; pas un souffle ne ridait la surface de l'Eurotas qui, à gauche de la route, coulait avec lenteur entre une double rangée de roseaux énormes.

Tout en essuyant les gouttes de sueur qui coulaient sur son front ridé, le vieillard se lamentait à haute voix :

(( On étouffe... Jamais le soleil n'a été aussi brûlant .. Le bel honneur que m'a fait là mon maître Mégaklès, en me chargeant d'aller jeter ce misérable enfant dans le gouffre des Apothètes ! Au moins n'eût-il pas dû ajouter qu'il me confiait cette mission parce que je suis son plus ancien et son plus fidèle serviteur... C'est une raillerie cruelle et sans esprit!... Si les lois antiques étaient encore observées, c'est lui-même qui aurait dû précipiter son malencontreux ouvrage!... Par cette chaleur, il eût sans doute attendu plus longtemps avant d'accomplir l'ordre du Conseil des Vieillards ' !... Ah! mon pauvre Mélanthos, les mœurs dégénèrent... et les hommes et les femmes font comme les mœurs! »

Et, avec un éclair de maUce dans son petit œil gris:

« Il serait pourtant juste que mon maître prît lui-même la peine de défaire ce qu'il a si mal fait!... 11 ne m'a pas demandé de le seconder lorsqu'il s'agissait de planter l'arbuste qu'il m'oblige aujourd'hui à déraciner!...

« C'est qu'il est lourd, le jeune homme! grogna-t-il en faisant brusquement passer d'un bras sur l'autre un paquet de hardes, soigneusement ficelé, d'oii s'échappèrent aussitôt des vagisse-

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ments et des plaintes inarticulées. Cela n'a pas un jour, et cela pèse plus qu'un porc de six semaines!... »

Après avoir fait quelques pas en silence, fixant d'un œil mélancolique les cimes aiguës du Taygète, dont la couronne d'argent étincelait sous les rayonnements du ciel, le vieillard s'arrêta avec découragement; il déposa son fardeau sur l'herbe rousse où chantaient les cigales et s'assit au pied d'un olivier, en se couvrant le front d'un pan de sa tunique de laine.

« Je n'arriverai pas là-haut avant la douzième heure du jour, et les heures sont longues en cette saison^, » gémit-il en soufflant désespérément.

Il resta quelque temps silencieux, regardant la vallée de Sparte qui se perdait au loin dans une brume dorée. Près de lui, de l'autre côté du fleuve, dans la verdure sombre d'un bouquet de figuiers, il apercevait une bourgade de hilotes 3 : quelques masures de pierre grise, très basses, sous leurs toits de chaume couverts de mousse. Une grande femme, brune et sèche, nue dans une courte tunique flottante qui lui descendait à peine jusques au milieu des cuisses, écorchait un levraut pendu par les pattes au tronc d'un platane. Le vieillard s'amusa quelque temps à la regarder : les bras rouges jusques au coude, elle arrachait les entrailles, tenant son couteau de bronze entre les dents. Elle était si absorbée par son travail qu'elle

ne leva même pas le front — un front étroit et bas, écrasé sous une lourde chevelure noire — quand le vieillard l'appela pour demander si elle ne voulait pas lui vendre une amphore de vin.

c( Ces femelles sont sourdes... Je garderai ma soif! » grogna Mélanthos après avoir renouvelé trois fois sa tentative, sans plus de succès.

Il demeura encore quelques instants à s'étirer, puis, au moment où il se disposait à se remettre en marche, le bruit d'un trot cadencé vint frapper son oreille, et, dans un nuage de poussière, un cavalier apparut au tournant de la route.

« N'auriez-vous pas une goutte de vin pour un voyageur altéré?» demanda Mélanthos d'une voix plaintive, lorsque le cavalier passa devant lui.

Celui-ci arrêta son cheval et tendit au vieillard une outre rebondie qu'il portait en croupe :

« C'est du chios, déclara l'esclave après s'être longuement désaltéré. Il est bon, mais mon maître en a du meilleur dans ses celliers.

— Qui est ton maître ?

— Mégaklès, fils de Mégaklès. Tu le connais?

— Je suis étranger à Sparte, mais j'ai entendu souvent prononcer ce nom.

— Tu es étranger?... Athénien probablement? Il me semble reconnaître cela à ton accent!

— J'habite en effet le bourg attique d' Aphidna.

— Ah! vous êtes bien heureux à Athènes, dit Mélanthos en soupirant.

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— Que veux-tu dire ?

— Ce n'est pas là que l'on obligerait un pauvre vieillard tel que moi à gravir une montagne comme le Taygète, sous un soleil de Karneios*!... A propos, comment nommez-vous, à Athènes, le mois où nous nous trouvons?...

— zMctagimion.

— C'est étrange! Les Thébains le nomment Tanémos, et les Messéniens, Euônios. Il me semble que Karneios est plus harmonieux. N'est-ce pas ton avis?...

— Que vas-tu chercher si haut? interrogea le voyageur, qui semblait juger inutile d'entamer une discussion oiseuse.

— Je ne vais rien chercher, au contraire. Je vais jeter dans le gouffre des Apothètesun jeune homme de vingt-deux heures.. »

Le voyageur resta un instant pensif. C'était un homme d'une cinquantaine d'années; il avait de grands yeux pleins de douceur et le mélodieux dialecte ionien, dans lequel il s'exprimait, contrastait avec le dorien rude et guttural employé par le vieillard.

« Montre-moi cet enfant, dit-il enfin avec une certaine hésitation.

— Je veux bien, moi, fit piteusement Mélanthos, seulement il sera difficile de refaire le paquet, et dès que le petit misérable sera délivré, il se mettra à hurler assez fort pour rendre sourd Argos

lui-même, malgré ses cent oreilles!... Enfin, si cela peut te faire plaisir!...

« Regarde comme il est laid, continua-t-il en retirant l'enfant des langes qui l'emprisonnaient.

— A cet âge, tous les enfants sont laids, répliqua doucement le voyageur, et il faut les yeux d'une mère pour découvrir quelques attraits chez ces petits êtres, que la nature vient à peine d'ébaucher,

— En tout cas, celui-ci sera boiteux, dit Mélanthos, en faisant remarquer à son interlocuteur une des jambes de l'enfant terminée par un moignon informe. D'ailleurs il est né le cinquième jour de la seconde décade et les prêtres d'Eileithuias ont déclaré que, si on le laissait vivre, il aurait une existence malheureuse.

— Les prêtres d'Eileithuias sont des imposteurs, repartit l'Athénien avec un dédain profond, et je plains ceux qui se laissent guider par leurs paroles mensongères et par leurs artifices grossiers!

— Je suis de ton avis, approuva Mélanthos, en approchant de nouveau de ses lèvres l'outre que le voyageur ne lui avait pas encore réclamée; moi qui te parle, j'ai eu des preuves manifestes de leur ignorance et de leur mauvaise foi. Ces fourbes ne se préoccupent pas de ce que nous pensons d'eux, nous autres esclaves; ils ne se gênent pas vis-à-vis de nous, tandis qu'en présence des riches et des

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puissants!... Croirais-tu qu'un jour, pendant un orage, c'était au temps où j'iiabitais encore à la campagne, dans une métairie de mon maître, une prêtresse d'Artémis-Orthia, — une de celles qui font le vœu de rester vierges, — vint chercher un abri dans ma demeure. Elle était accompagnée d'un beau jeune homme et elle ne se gênait pas pour l'embrasser, devant moi, sur la bouche et sur les yeux. A la fin, le jeune homme lui dit : « Prends « garde à ce hilote, il nous trahira! » et je pus entendre qu'elle lui répondait : a Lui, un esclave, « un chien, une brute, nous trahir!... Qui donc, (( s'il nous accusait, oserait croire en lui, plutôt « qu'en nous!... » Enfin, étranger, ils se gênèrent si peu que je dus sortir de ma demeure et m'installer sous un arbre jusqu'à la fin de l'orage. Crois-tu que cette prêtresse ait été fiaudroyée quand elle habilla la statue de la Déesse, au mois d'Artémisios suivant!... »

Absorbé dans ses pensées, le voyageur n'écoutait pas le bavardage du vieil esclave; lorsque celui-ci cessa de parler, l'Athénien sortit de sa rêverie et, brusquement, il demanda :

c( Veux-tu me confier cet enfant?

— Que veux- tu en faire?

— Ma femme est stérile et depuis longtemps je désire un fils. »

Pour éclaircir ses idées, Mélanthos donna une nouvelle accolade à l'outre, dont la panse rebon-

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die se dégonfla à vue d'œil. Puis il répondit en hochant la tête :

« Il fait chaud, je suis vieux, la montagne est très haute, j'aurai beaucoup à souffrir avant d'arriver au gouffre, tout m'incite donc à t'accorder ce que tu me demandes; et pourtant, étranger, j'hésite, comme on hésite devant une mauvaise action ! Cet enfant, que la nature ne fit point semblable aux autres, cet enfant qu'elle a traité en marâtre haineuse, cet enfant, qui est difforme et qui sera laid, aura tant à souffrir de la vie qu'il vaut mieux pour lui, ne pas faire plus ample connaissance avec elle !

— S'il mérite notre affection, nous ferons tout pour le rendre heureux; il sera riche!

— Qu'importe! Il sera laid : Il n'aura pas l'amour! Regarde-moi, étranger : maintenant que l'âge a couvert mon visage dérides, on ne remarque plus l'irrégularité de mes traits. Mais lorsque j'étais jeune, hélas ! je n'étais guère plus beau et souvent j'ai regretté que ma mère ne m'eût point étoufféau berceau; souvent j'aimauditl'existence, cette existence dont j'étais trop lâche pour rejeter loin de moi l'écrasant fardeau! Si tu savais combien j'ai eu à souffrir de la fatalité cruelle qui m'a donné ces traits grossiers! Si tu savais la torture de ces jours d'été où durant de longues heures je regardais les femmes se baigner dans l'Eurotas, blanches, et si gracieuses, et n'ayant que l'onde

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diaphane du fleuve pour voiler l'harmonie de leurs corps. Ecles soirs de printemps, quand je voyais des couples errer sous les platanes dans une lumière bleue d'apothéose, et passer étroitement unis, les fronts l'un vers l'autre inclinés, je me disais que les dieux eux-mêmes devaient envier l'ivresse de ces amants... Moi, je n'ai jamais aimé... Je n'ai jamais été aimé!

— Il n'est pas nécessaire d'être beau pour éveiller l'amour, il suffît d'être bon, d'avoir de l'esprit... Puis, la femme est si capricieuse!... Les goûts sont si différents!... Il y a tant d'hommes disgraciés par la nature qui font naître des sentiments passionnés.

— Les caresses de deux êtres qui ne sont pas beaux, ne sont plus que l'assouvissement bestial et immonde d'un besoin bestial et immonde! — Pardonne-moi, étranger, si je parle avec tant d'assurance, mais j'ai souvent réfléchi à ces choses; j'ai souvent médité sur ce cruel sujet! Je suis un vieux radoteur grotesque qui n'a plus d'autre amour que le vin et je serre sur ma poitrine la panse d'une outre avec plus de joie que je n'embrasse le sein d'une femme. Mais, par moment, mon vieux cœur se réveille et se plaint; par moment je sens encore le torturant regret dont j'ai souffert durant les années de ma jeunesse et de ma virilité. Tes paroles ont réveillé en moi de sombres souvenirs... Par l'effroyable supplice

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de ma vie, laisse-moi anéantir ce pauvre être!

— L'homme n'a pas le droit de refuser un présent du ciel; les Dieux font bien ce qu'ils font!

— Quand l'œuvre des Dieux n'est pas bonne, l'homme a le droit, l'homme a le devoir de la corriger! Lorsque Héraklès délivrait les plaines de Marathon du Minotaure, lorsqu'il étouffait dans ses bras le lion de Némée, lorsqu'il s'emparait du sanglier d'Érymanthe, lorsqu'il perçait de ses flèches les oiseaux du lac Stymphale, que faisaitil, sinon modifier, avantageusement, l'œuvre des Dieux!

— Mais, en ce qui concerne ce petit être, comment peux-tu dire, dès à présent, que les Destins se sont trompés? L'avenir, c'est l'inconnu! Peutêtre cet enfant placera-t-il son bonheur dans les voluptés de l'intelUgence, supérieures, cent fois, aux voluptés de l'amour! »

Le vieillard réfléchit un instant, puis il dit, en secouant la tête :

« Il n'y a pas de voluptés supérieures à celles de l'amour. L'amour est la fin suprême et le désir unique de tout être. Ceux qui n'ont pas l'amour sont maudits et on a raison de placer une urne noire sur leur tombeau ! »

Un éclair de dépit brilla dans les yeux de l'étranger :

« Enfin, esclave, dit-il avec impatience, ce ne sont point tes sophismes ridicules qui me feront

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changer d'avis. Je ne puis m'attarder ici davantage, car je veux rattraper le plus tôt possible le chariot dans lequel ma femme me précède. Je tiens à remettre sans retard le soin de ce pauvre enfant en des mains plus expertes que les miennes.

— Tu en parles comme s'il t'appartenait déjà, fit le vieillard en se redressant.

— De gré ou de force je l'aurai!

— Hé bien, tu ne l'auras que mort, dit Mélanthos en se précipitant vers l'enfant qu'il souleva par les pieds, comme s'il eût voulu lui briser le crâne sur le sol.

— Misérable! » laissa échapper l'Athénien, dans un cri de terreur.

Mais le vieil hilote s'était arrêté; un sourire amer crispa sa lèvre ; il secoua la tête comme pour répondre à une pensée qui lui venait, et, tendant l'enfant qui hurlait au voyageur stupéfait :

(( Va ! dit-il, emporte cet enfant, je te le donne ! Puisses-tu vivre assez pour l'entendre maudire la vie que tu lui conserves en ce jour; puisses-tu vivre assez pour reconnaître que le vieillard grotesque et ridicule avait raison ! »

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