LIVRE
Tyrtée
Kal x,sïpa; eî; oùpa^jov atpGv-d; Tr,v
atoTïipa;.
Et tendant les mains au ciel, ils invoquaient les dieux sauveurs, leur dernière espérance.
Héliodorôn', Altbiopiqiies, ix.
NE foule joyeuse et animée se pressait à l'endroit où la route de Karyse tra- ^ verse, au sortir de Sparte, le petit bois de chênes consacré à Zeus-Skotitas ' . C'était une joie grave, une animation silencieuse, conforme au caractère farouche des fils austères de Lacédémone. Pas un chant, pas un rire ne montait de
l8 LEUCONOÉ
cette foule, seulement, les yeux étaient brillants, les paroles se faisaient moins brèves, les mains se cherchaient en de chaleureuses étreintes, les bras nus s'oubliaient en de grands gestes maigres, et des conversations animées s'élevaient même de certains groupes de femmes et de jeunes gens, dont les vieillards s'écartaient avec des haussements d'épaule. Des éphèbes, serrés dans leurs étroites tuniques de laine jaunâtre, s'efforçaient d'escalader le haut talus qui domine la route du coté gauche. Stimulés par les excitations d'une troupe de jeunes filles aux cheveux flottants, ils se battaient avec rage, chacun voulant arriver au sommet avant les autres. Parfois, un concert d'ironiques consolations saluait la retraite d'un des lutteurs qui s'éloignait les vêtements déchirés ou le visage couvert de sang.
Les circonstances, cependant, ne semblaient point justifier la joie de cette foule. Il y avait un mois à peine que les Messéniens avaient vaincu l'armée Spartiate dans les plaines de Dérée. Cette défaite, la plus terrible que Sparte eût jamais essuyée, avait eu pour résultat de soulever contre le despotisme de la cité de Lycurgue tous les peuples que retenait le souvenir de ses anciennes victoires. Argos, Sicyone, les Arcadiens, les habitants de la Pisatide et de la Tryphilie venaient de faire alliance avec les Messéniens et de reconnaître pour chef suprême leur roi Aristoménès.
Dans ce péril extrême, abandonnés par tous leurs alliés, attaqués par tous leurs adversaires, les membres de l'aristocratie spartiate : les neuf mille « Égaux y>, descendants des antiques conquérants doriens, avaient craint, pour la première fois, de ne pas voir se réaliser l'oracle qui promettait au peuple de Lycurguel'hégémonie de la Grèce. Ces craintes étaient d'autant plus fondées que les populations hilotes commençaient à donner des signes de mécontentement; les chants de liberté qui venaient jusqu'à elles les faisaient tressaillir, et les étrangers habitant le pays — ces périèques ordinairement si satisfaits de leur sort — ne dissimulaient plus leur désir d'obtenir une indépendance complète.
Les Égaux eussent préféré périr jusqu'au dernier plutôt que d'ouvrir leurs rangs à des hommes d'une autre race; les prétentions des périèques leur semblaient donc aussi dangereuses que l'insoumission des hilotes.
D'un autre côté ils ne pouvaient espérer recevoir de secours ni des Doriens de Rhodes, de Cnide et d'Halicarnasse, divisés par des querelles intestines, ni du Grand Roi, occupé à dompter la Judée insoumise. Quant aux peuples grecs, qui ne s'étaient pas ouvertement déclarés contre Sparte, ils voyaient avec joie humilier la cité orgueilleuse dont ils redoutaient tous l'ambitieuse politique.
Ainsi isolés au milieu de l'humanité hostile, les Spartiates s'étaient adressés aux Dieux. Ils avaient envoyé une députation à Delphes pour implorer le secours d'Apollon et s'éclairer des lumières de l'Oracle.
L'Oracle avait répondu aux ambassadeurs que Sparte serait sauvée par Athènes.
Bien qu'aucune guerre ouverte n'eût eu lieu jusqu'à ce jour entre Sparte et Athènes, les deux cités n'en éprouvaient pas moins l'une contre l'autre une antipathie profonde. Filles des deux races rivales qui s'étaient partagé le sol de l'Hellas, l'ionienne Athènes et la dorienne Lacédémone s'observaient depuis longtemps avec une défiance haineuse. Caractères, institutions, tendances, mœurs, lois, langage, tout présentait un contraste frappant dans les deux grandes repu bliques grecques, tout semblait se réunir pour provoquer et justifier entre elles une de ces haines de nation à nation, si durables et si profondes.
L'Athénien, joyeux, insouciant, léger, était brave avec forfanterie et courait à la mort en chantant; le Spartiate, taciturne, calculateur, réfléchi, était courageux sans vantardise, attendant le danger en silence, absorbé dans la volonté de vaincre; le premier adorait l'Harmonie et la Beauté : Pallas et Apollon; le second adorait la Force et le Courage : Ares et Héraklès. Le langage d'Athènes était harmonieux et doux, fait pour les
chants d'amour et les caressantes paroles; le langage de Sparte était dur et rocailleux, propre à célébrer les exploits des guerriers. Les Athéniens avaient pour principe que l'État est fait pour les citoyens, les Spartiates s'inspiraient de la pensée que les citoyens sont faits pour l'État; les institutions démocratiques des uns avaient des tendances démagogiques, les institutions aristocratiques des autres avaient des tendances oligarchiques. L'Athénien voyait dans la femme un divin objet de volupté : il l'adorait et la méprisait; le Spartiate voyait en elle l'instrument sacré de la reproduction de l'espèce humaine : il l'entourait d'un indifférent respect. L'Athénien, tout en se complaisant dans ses vices charmants, parlait de la vertu en termes sublimes; le Spartiate la pratiquait avec une silencieuse fermeté. A l'horizon d'Athènes se déroulait la mer infinie, inondée de lumière; la « creuse » Lacédémone 5 était blottie au fond d'une vallée inaccessible et, en toute saison, l'ombre du Taygète pesait sur elle quatre heures par jour-^.
Quoi qu'il en tût, la réponse de l'Oracle avait produit à Sparte un éronnement profond, à cause de la rivalité jalouse qui commençait à naître entre les deux cités. Il semblait incroyable que les Athéniens pussent consentir à venir en aide à ces adversaires dont ils redoutaient la valeur et l'ambition. Pourtant il n'y avait pas à hésiter, la ré-
ponse du Dieu était formelle : ce Sparte serait sauvée par Atiiènes » !
Anaxandros, un des deux rois de Sparte 5, ayant obtenu l'approbation du Conseil des Vieillards, envoya des ambassadeurs aux Archontes, pour demander le secours du peuple de Pallas.
Les envoyés d' Anaxandros furent reçus avec froideur, mais on n'osa pas leur refuser catégoriquement le secours annoncé parles Dieux : puisque l'Oracle lui prescrivait d'aider Sparte, Athènes s'inclinerait devant la volonté céleste; elle serait heureuse de secourir les Lacédémoniens, dans la mesure de ce que lui permettraient les nécessités du moment; elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour remplir la tâche que les Destins lui imposaient...
Le retour des ambassadeurs porteurs de ces vagues promesses avait été accueilli avec une vive joie; les Spartiates semblèrent oublier que les dangers suspendus sur leur tête n'étaient rien moins que conjurés. Leurs terreurs se dissipèrent et firent place à la plus superbe présomption. Forts de l'alliance d'Athènes, ils croyaient avoir triomphé avant d'avoir combattu.
Aussi, au jour fixé pour l'arrivée des secours promis, toute la population de Sparte s'était assemblée sur la route par laquelle, croyait-on, ces secours allaient arriver. Chacun voulait manifester sa reconnaissance aux sauveurs de la patrie.
« Oh! ces Athéniens, voilà des hommes!... disait au milieu d'un groupe nombreux une grande femme brune aux yeux ardents, à la lèvre supérieure ornée d'un épais duvet noir. Il paraît qu'ils n'ont pas honte, comme nos maris, des caresses de leurs épouses^!
— On les dit très experts aux choses de l'amour, insinua Kléonis, une grosse petite matrone dont la voix flûtée susurrait étrangement les dures syllabes doriennes.
— Aussi les magistrats ont-ils eu soin d'ordonner pour demain des danses de jeunes filles nues, répondit la première.
— On prétend même que ces danses doivent avoir lieu ajti Plataniste, déclara une troisième matrone qui répondait au nom de Kassandra et dont le long visage jaunâtre exprimait cet égoïste contentement de soi, qui est l'état habituel des personnes superstitieuses, habituées à se considérer comme déchargées de tout autre devoir, quand elles ont passé une heure à marmotter des formules rituelles devant les images des Dieux. C'est là un changement qui pourrait irriter la chaste Déesse Artémis-Karyatis, — et en prononçant ce nom, Kassandra avait soin de porter la main droite à ses lèvres, en signe d'adoration.
— Qu'est-ce que cela peut faire à Artémis que les gymnopodies aient lieu au Plataniste? demanda Kléonis, en ouvrant de grands yeux.
— Les gymnopodies ont toujours eu lieu devant le petit temple que vous apercevez à trois stades d'ici, à gauche de la route. Ce temple, vous ne l'ignorez pas, j'espère, est consacré à la puissante Artémis^...
— Il y a deux cent trente-huit monuments sacrés dans Sparte et aux environs, répondit Kléonis en haussan'- les épaules, et si vous vous imaginez que je m'inquiète de savoir à quels Dieux ils sont élevés, vous vous trompez, ma pauvre amie!
— Cette ignorance est réellement honteuse, dit Kassandra en levant les yeux au ciel, d'un air scandalisé.
— Ce qui est honteux, intervint Timéa, la brune matrone qui avait parlé la première, c'est de nous entretenir de pareilles choses au lieu de parler uniquement de ces nobles et généreux Athéniens. On dit qu'ils sont si gracieux et si robustes en même temps, et que si les Spartiates l'emportent sur eux pour les combats auxquels préside Ares, en revanche, dans les luttes chères à Aphrodite, ils ne connaissent pas de rivaux... J'ai entendu dire qu'un Athénien ne manquait jamais de réveiller sa femme trois ou quatre fois chaque nuit.
— Ce n'est pas sans raison, Timéa, qu'on vous a surnommée cAkoresia — l'insatiable, — dit en riant un éphèbequicausaitdans un groupe voisin.
— De quoi vous mêlez- vous, Alkantis ? riposta
aigrement l'ardente Timéa. Si vous et vos pareils ne vous occupiez pas tant de ce qui ne vous regarde en aucune façon, je ne serais peut-être pas aussi insatiable ^ ! »
Alcantis rougit et détourna la tête; il était appuyé au bras d'un guerrier au visage martial, et ils s'éloignèrent après que celui-ci eut lancé à Timéa un regard de courroux qui ne lui fît point baisser ses yeux impudents.
Cependant une certaine lassitude commençait à se manifester dans la foule. Depuis trois heures qu'elle était là, sous un soleil de feu, enchaînée par une espérance à chaque instant déçue, le désir de voir arriver les sauveurs attendus s'était exaspéré jusqu'à la souffrance. La joie de tout à l'heure était tombée peu à peu. Aucun des cavaliers partis en éclaireurs, pour aller au-devant des guerriers d'Athènes, n'était encore revenu. Une vague inquiétude naissait dans les esprits; on parlait tout bas d'embuscades, de trahison, et, enfiévrée par la longue attente, une crainte inavouée torturait tous les cœurs.
Pourtant on s'entretenait surtout des fêtes du lendemain ; nul n'osait encore déclarer hautement son anxiété; on imaginait mille raisons pour justifier le retard des guerriers : l'étouffante chaleur de la journée précédente avait sans doute retardé la marche des hoplites pesamment armés... le passage des défilés de Sellasie avait été rendu très
difficile par suite d'un éboulement qui venait d'obstruer la route... D'ailleurs on connaissait les Athéniens: ces débauchés!... Ils s'étaient probablement arrêtés durant la traversée de l'Isthme; ils s'étaient oubliés aux bras des Corinthiennes, les plus voluptueuses des femmes.
Dans le groupe des vieillards, de brèves paroles s'échangeaient, ponctuées de longs silences :
(( La promesse des Athéniens est formelle?
— Oui.
— Ils doivent nous envoyer des renforts.
— Les Archontes l'ont dit.
— Comment sait-on que c'est aujourd'hui que leurs guerriers doivent arriver?
— L'Archonte a dit : « Le sixième jour de la « seconde décade, Sparte saura à quoi s'en tenir c( sur l'amitié que lui porte Athènes. »
— Bavards !
— Que de mots inutiles!
— N'en disons point de mal... »
Assis à l'ombre d'une haie voisine, un peu à l'écart de la foule tumultueuse et inquiète, dont ils ne semblaient point partager les préoccupations, un jeune homme et une jeune fille causaient à demi-voix, comme s'ils eussent craint d'être entendus.
ce Comme je suis heureux, ma Théano bienaimée, que les Èphores t'aient choisie pour danser demain soir au Plataniste, disait le jeune homme
en enveloppant sa compagne d'un regard d'adoration. Ce ne seront donc plus seulement les yeux indifférents des Spartiates qui connaîtront la beauté de ma fiancée, mais jusques aux confins de l'Hellas, il y aura des hommes qui emporteront dans leur âme le souvenir des splendeurs de ton corps ! Jusques aux confins de l'Hellas, il y aura des hommes qui se diront, en songeant à la ligne délicate de tes hanches, à l'harmonie suave de les seins, à la grâce voluptueuse de tes jambes : <(. Bienheureux le jeune amant à qui appartienne nent les doux trésors de cette beauté! Bienheu- « reux les bras qui se sont noués autour de cette <■- taille! Bienheureux le front qui s'est reposé sur « cette poitrine! Bienheureuses les lèvres qui ont « revêtu ce corps divin d'une ardente tunique de « baisers! »
— Parle plus bas, Lysis! » dit la jeune fille en se serrant contre son fiancé; et elle souriait, les yeux brillants dans un visage tout rose.
OTi Y.i a<ri XastTfcJv rjya
Le chant qui sort de l'âme sous l'inspiration des Muses survit à toutes les actions.
PiXDARE, les Ncmcennes.
"a [jA/.y.z QGT'.; ïr.i x.cïvov •/so'vov i'î's': àcw^v;?.
Ah! bienheureux ceux qui, en ces temps-là, étaient habiles dans l'art des vers !
Khoirilos Samios, Frag. Cit. Vklorhis.
Cependant l'anxiété des Spartiates allait croissant. Malgré l'impassibilité et la gravité laconiennes, la foule tourbillonnait comme une mer agitée par des vents contraires, et répondait par des injures et par des menaces aux fausses nouvelles que lançaient les éphèbes perchés sur les chênes du bois sacré, ou assis au sommet de la berge ' .
Soudain, dans le lointain, à l'endroit où la route fait un coude près du sanctuaire et des tro-
phées d'Héraklès-vainqueur-d'Hippocoôn, un point noir apparut et une clameur de joie s'éleva du sein de la foule. A cause de la poussière, on ne pouvait distinguer nettement ce qui s'avançait : les uns prétendaient reconnaître le sombre éclat des cuirasses des hoplites athéniens; les autres croyaient apercevoir une troupe de cavaliers.
Le point noir se rapprochait avec lenteur.
Bientôt il fut évident que ce n'étaient pas les guerriers attendus. Un murmure de désappointement courut sur l'assemblée houleuse, et plus d'un mécontent se promit de faire expier au nouvel arrivant la déception qu'il avait involontairement provoquée.
Mais si vives que fussent les colères que le malencontreux voyageur avait fait naître, elles se dissipèrent pour faire place à une irrésistible envie de rire, lorsqu'il fut assez rapproché pour que l'on pût distinguer ses traits et sa tournure.
C'était un homme jeune encore, très long, très maigre, très pâle, très anguleux. Les mèches de sa chevelure se révoltaient et débordaient hirsutes de dessous un vieux pétasos blanc de poussière. Il avait de longues oreilles rougeaudes qui s'écartaient démesurément de son crâne, de grands yeux bruns, un peu égarés, qu'entourait une large cernure de bistre; une petite bouche, surmontée d'un gros nez épais et charnu.
Une lyre, à sept cordes, pendait sur le flanc gauche du voyageur; une vieille chlamyde grise, tout effiloquée, enveloppait ses omoplates saillantes; elle était ornée d'un méandre dont la pourpre, lavée par les pluies, avait formé de larges taches sur le reste du vêtement.
Mais ce qu'il y avait surtout de grotesque en lui, c'était la façon dont il était monté sur un petit âne d'Arcadie dont les reins ployaient sous le poids. Les longues jambes de l'étrange cavalier touchaient presque le sol; sans souci de tous les yeux braqués sur lui, il tenait les pans de sa tunique soigneusement retroussés et étalait, avec une impudeur tranquille, la maigreur poilue de ses cuisses décharnées.
Il s'était arrêté à vingt pas des premiers groupes, regardant la foule, avec un air de contentement et de satisfaction qui ne contribuait pas peu à donner à l'ensemble de sa physionomie une expression ridicule.
« Amphitryon, lorsqu'il surprit Alkména avec Zeus, devait avoir cette figure-là, » cria un éphèbe du haut d'un arbre.
Et aussitôt ce fut un concert de railleries, d'injures, de menaces. Le voyageur, cependant, s'était rapproché; il voulut pousser son âne, mais la foule, en veine de plaisanter, loin de s'écarter devant lui, resserra ses rangs pour l'empêcher d'avancer-.
Pour la seconde fois il dut s'arrêter. Il fit un geste. On comprit qu'il voulait parler, et un profond silence succéda aux rires et aux clameurs.
c( Hommes de Sparte, dit-il, — et plus d'une lèvre cessa de sourire au son de cette voix : une voix large et puissante qui unissait le mâle éclat des clairons à la sonore douceur des harpes. — Hommes de Sparte, je suis celui que vous attendez! Je suis venu vers vous, envoyé par Athènes, ma patrie, pour vous ranimer, pour vous conseiller, pour dissiper les ombres de la Mort, prêtes à s'étendre sur vos fronts. Nos Archontes, les chefs de notre cité, se sont souvenus des exploits surhumains d'Orphée et de la divine puissance d'Amphion. Ils ont songé que dans le péril extrême que vous couriez, ils ne pouvaient faire plus pour vous, que de vous envoyer le Poète aux paroles subhmes, le mortel qui a été choisi par l'amour immortel de Polymnie, l'impétueuse Déesse des paroles vibrantes.
c( Oui! 6 hommes de Sparte, je suis celui à qui les Muses propices ont confié la mission de réveiller l'énergie et le courage dans le cœur des mortels infortunés. Sous les flammes ardentes des mêlées, mes chants relèveront vos fronts abattus, rendront la vigueur à vos bras harassés, jetteront l'épouvante parmi vos ennemis, salueront l'essor triomphal de la Victoire. Et comme les pierres
de la cité antique s'assemblaient aux accents du rhapsode béotien, les faisceaux de trophées immortels s'assembleront à mes accents ! »
Jamais auditoire n'avait recueilli avec plus d'avidité les paroles d'un orateur. Une stupeur inouïe tombait sur la foule toute frémissante encore de l'anxiété d'une longue attente. Écrasés par la soudaineté et par la grandeur de la déception, les Spartiates écoutaient, sans en saisir le sens, les paroles exaltées du grotesque voyageur, et à le voir remplir le ciel rouge, où le soir descendait, des gestes insensés de ses bras maigres, ils ne comprenaient qu'une chose : Athènes — cruelle railleuse ! — se moquait de leur malheur. Pour détourner d'eux le mortel danger qui les menaçait, elle leur envoyait un fou! Et ce fou, ce fou ridicule et hideux, n'était pas même bon à faire un soldat de plus : sa poitrine creuse, ses épaules voûtées n'étaient point faites pour porter la cuirasse; son crâne pointu n'eût point supporté le poids d'un casque. On voyait trop que ses lourdes mains maladroites étaient inhabiles à manier la lance.
Et soudain, comme un de ces tourbillons formidables qui, vers l'époque des équinoxes, se déchaînent tout à coup aux flancs des monts, le souffle brûlant d'une colère folle passa sur la foule des Spartiates. Un hurlement de rage, un long cri de mort jaillit de ses dix mille poitrines, et
d'un seul mouvement elle se précipita toute vers le misérable envoyé d'Athènes.
Lui, fier et heureux du silence avec lequel on l'avait écouté, ne se doutant pas des sentiments secrets qui animaient son auditoire, promenait des regards satisfaits sur la mer de têtes qui l'environnait, et ses lèvres grimaçaient un bon sourire plein de reconnaissance.
Il ne comprit ce qu'on lui voulait que lorsqu'il eut été jeté à bas de sa chétive monture et qu'il se sentit tirer violemment aux quatre membres, tandis que de toutes parts une grêle de coups s'abattait sur lui.
A ce moment, un homme de haute taille, dont le visage bronzé était encadré d'une épaisse barbe noire, se précipita au milieu de la troupe hurlante qui entourait l'Athénien. En deux poussées de ses bras robustes, il eut débarrassé celui-ci de ses assaillants. Les plus acharnés roulèrent dans la poussière; les autres eurent à peine aperçu le nouvel arrivant qu'ils s'écartèrent avec respect, en baissant le front comme des enfants coupables.
(( Cet homme est l'hôte de Sparte, dit-il en promenant sur la foule un regard qui élargit encore le cercle qui s'était formé autour de lui, — Malheur à ceux qui oseraient porter la main sur l'envoyé d'Athènes ! »
«pau.i...
vi/.aoc'.v aù-à; rà; Xâitro.; y^âoiaiv.
... j'affirme... qu'elle surpasse en beauté les Grâces elles-mêmes.
Méléagre, Anth., V, 148.
L'Agora de Sparte était une large place de forme irrégulière, située au centre de la ville. C'était là que le septième jour de chaque décade les hilotes et les méthèques se réunissaient pour offrir aux acheteurs, les premiers les fruits de leurs champs, les seconds les produits de leur industrie. Toutes les femmes de Sparte se donnaient, ce jour-là, rendez-vous en ce lieu, pour se communiquer leurs impressions et se raconter les dernières nouvelles, autant que pour faire les emplettes nécessaires au ménage.
Le sept de la seconde décade du mois de Gérastios, le lendemain du jour où le malencontreux envoyé d'Athènes avait fait dans la ville une si périlleuse entrée, un groupe de matrones discutait avec animation devant le temple d'Ares, dont les massives colonnades rouges se dressent au nord
de l'Agora. La voix flûtée de la grosse Kléonis et la voix plus mâle deTiméa dominaient le concert de vociférations et de cris par lesquels les marchands s'efforçaient d'attirer l'attention sur les objets qu'ils mettaient en vente.
« Il paraît que les Gymnopodies auront lieu malgré tout.
— Pour le plaisir de ce vilain hibou d'Athènes !
— Comme si une femme pouvait vouloir d'un monstre semblable !
— Il n'est pas si laid! déclara Timéa avec une moue très expressive... puis il a une belle voix.
— Une belle voix! Une belle voix! Ce n'est pas avec leur voix que les hommes nous embrassent, protesta Mélanis, une grande femme pâle dont le péplos harmonieux se drapait sur des seins puissants.
— Ceux qui sont le plus difficiles sont souvent le plus mal servis, répondit sentencieusement Timéa au milieu des rires des matrones, car la belle Mélanis avait pour époux le forgeron Kléanthis qui ne le cédait pas, en laideur, à son patron Héphaistos.
— Toujours est-il que les Athéniens se sont moqués de nous, intervint la pieuse Kassandra. Je suis certaine que cela leur portera malheur et qu'Apollon ne manquera pas de tirer une vengeance éclatante de leur perfidie.
— C'est Apollon qui s'est moqué de nous! dit irrévérencieusement la grosse Kléonis.
— Prenez garde qu'il ne vous punisse de parler ainsi, répondit Kassandra d'un air sombre. Je compte, quant à moi, aller dès ce soir en pèlerinage à Amyklées, me prosterner devant la statue miraculeuse du Dieu, et demander à l'un de ses saints prêtres de maudire ces Athéniens perfides et sacrilèges
— Je ne regrette pas le coup de poing que j'ai donné hier à leur ridicule envoyé! dit avec énergie la virile Timéa.
— Il paraît qu'il se nomme Tyrtée!
— C'est un nom de chien.
— Moi, je lui ai égratigné le bras depuis l'épaule jusques au coude, dit Kléonis en se rengorgeant dans la fierté de cette action d'éclat.
— Moi, j'ai emporté toute une poignée de ses cheveux, déclara avec un sourire de triomphe dans ses grands yeux lumineux une petite femme fluette à l'air doux et timide.
— Pourquoi le roi Anaxandros l'a-t-il arraché de nos mains? demandèrent quelques matrones d'un ton qui exprimait un farouche regret.
— Mon mari m'a dit, cette nuit, que le roi avait très bien fait, expliqua Timéa. 11 paraît que si l'on avait tué cet homme, les Athéniens n'eussent pas manqué de se tourner contre nous et de se joindre aux Messéniens. Plus tard on pourra songer à leur
faire payer cher leur mauvaise plaisanterie, mais en attendant il faut être patients.
— C'est la vérité, approuva Epikharis, la petite femme aux yeux lumineux; mon père, qui fait partie de la Gérousie, m'a dit que, dans la réunion tenue ce matin, le Conseil des Vieillards avait approuvé la conduite du roi Anaxandros et décidé qu'en toute circonstance on traiterait l'Athénien avec la déférence due à l'envoyé d'une grande ville ! »
Timéa haussa les épaules et grogna quelques paroles inintelligibles parmi lesquelles revenait deux ou trois fois le mot « Kéada », qui est le nom du barathre de Sparte.
« C'est ainsi, continuait Epikharis, toute fière d'être si bien informée, c'est ainsi que rien ne sera changé dans les apprêts des fêtes qui devaient avoir lieu et que ce boiteux d'Athènes — car ce Tyrtée est boiteux! — sera invité à donner son avis dans toutes les réunions de l'Assemblée-^.
— Nous irons l'entendre ! grogna Timéa, d'un ton menaçant.
— C'est cela, s'écria Kléonis en battant des mains, tous les Athéniens sont bavards, celui-là aura certainement quelque chose à dire... Nous l'acclamerons comme il convient!
— Tiens! Voilà Leuconoé avec ses servantes, s'exclamèrent deux ou trois matrones.
— Vnilà treize ans qu'elle est mariée et elle
paraît toujours aussi fière d'avoir été choisie pour épouse par le roi Anaxandros, » fit Mclanis avec un haussement d'épaule.
Et, en effet, droite, hautaine, superbe, portant haut l'altière couronne de ses lourds cheveux noirs, une femme passait lentement devant les étalages des marchands, indiquant du geste à ses servantes les fruits et les légumes dont elles emplissaient leiTs corbeilles.
Les matrones restèrent un instant à la contempler en silence.
La légère tunique de laine dont l'épouse du roi était vêtue, laissait deviner la puissante harmonie de son corps; un péplos d'hyacinthe flottait sur ses épaules, une ceinture de pourpre dessinait la finesse de sa raille et la voluptueuse rondeur de ses hanches; tous les mouvements de ses beaux bras nus étaient pleins de grâce et de majesté; entre les blanches courroies de ses sandales, ses petits pieds semblaient sculptés dans du marbre rose.
Bien que Leuconoé fût âgée de près de vingthuit ans, pas une ride ne ternissait la beauté grecque des lignes de son visage et le triple bandeau des anadèmes de pourpre ne parvenait pas à contenir les flots révoltés de son épaisse chevelure.
ce Souvent ces sculpturales beautés ont emprunté au marbre, non seulement sa pureté de lignes, mais encore sa froideur, observaTiméa d'un
air de dédaigneuse envie. On assure que le roi n'a jamais réussi à faire pousser un cri de plaisir à sa belle statue; il paraît même qu'il a renonce à partager sa couche depuis douze ans que son épouse a donne un héritier au trône de Sparte.
— Quel insupportable enfant que le jeune Eurykratès! s'écria Kléonis; il m'a encore enlevé trois poules il y a deux jours. »
Un éclat de rire unanime accueillit les lamentations de la grosse femme et, comme la trompette qui donne le signal de la fermeture du marché remplissait la vaste place de son fracas strident, le groupe des matrones se dispersa dans un brouhaha d'exclamations et de rires.
... oiJ— OTi fîïiXaîcdv à"/,î'wv XwotIcîtî 6'jasv...
Jamais tu ne laisseras reposer ton âme loin de ces pensées araèrcs.
E M 1' 1- ij o K L û s , Le Chant des Purifications.
La belle Lcuconoé, après avoir fait le tour des étalages, s'était dirigée vers la Boônéta, oii habitait son époux.
La Boonéta — Maison-des-Bœufs — (ainsi nommée depuis que la veuve du roi Polydoron, aïeul d'Anaxandros, l'avait vendue à la ville pour cinquante bœufs) — était une étroite demeure, basse et sombre, qui ne se distinguait des habitations environnantes que par un portique de lourdes colonnes. Elle servait de résidence aux deux rois, et s'élevait, dans la large rue d'Aphétas, à côté du tomple d'Athéna-Keleuthéias.
C'était dans la Boonéta que Tyrtée avait été reçu la veille, après avoir été arraché par le roi des mains de la foule exaspérée.
L'Athénien, étourdi par les incidents qui venaient de marquer son entrée dans la ville, avait arrosé d'une main tremblante encore l'autel des Dieux-Hospitaliers, puis il s'était retiré dans l'appartement préparé pour recevoir le chef des guerriers que les Spartiates s'attendaient à voir arriver d'Athènes.
Sans remarquer le luxe barbare qui s'étalait autour de lui, sans voir les boucliers d'or suspendus aux murs de pierre nue, sans voir les hautes torchères délicatement ciselées où de grossiers mt)rceaux de bois résineux se consumaient lentement, il s'étendit sur les rudes couvertures de laine d'un Ut d'ébène aux pieds d'ivoire, et il essaya d'évoquer le souvenir des événements étranges qui, depuis quelques jours, avaient bouleversé son existence.
Il n'avait rien compris à la scène tragique dans laquelle il avait failli perdre la vie.
Lorsque l'Archonte-Basileus était venu le chercher au milieu des éphèbes à qui il apprenait les vei's ailés du divin Homère, et lui déclarer qu'il avait été choisi par l'Ecclésia d'Athènes pour aller, par ses chants, ranimer Sparte à demi vaincue, le poète, pénétré de la réalité des exploits d'Orphée et d'Amphion, avait trouvé toute simple et toute naturelle la mission qu'on lui confiait.
La pensée qu'il était le ridicule instrument d'une sanglante raillerie ne s'était même pas présentée à son esprit. Il avait pris sa lyre, sa flûte d'ivoire, et, les pieds nus, offrant au baiser ardent du soleil son front couronné de laurier, il s'était mis en route, sans hésitation et sans souci. Souriant et serein, il s'en était allé droit devant lui, s'arrêtant parfois pour demander la route de Sparte, ou pour suivre de ses yeux clairs des visions sublimes dans les cieux enflammés.
Il avait traversé Eleusis, et devant les temples dorés des Déesses- Vénérables, il s'était dit : a J'élèverai un plus durable monument! » Il avait traversé Corinthe, et, sur l'Agora, tandis qu'il entonnait son ode à Aphrodite-Pandémos, une troupe gracieuse de courtisanes s'étant réunie autour de lui, il avait pu voir, à travers la lascive transparence de leurs tuniques de Cos, leurs beaux corps tressaillir sous la caresse voluptueuse de ses paroles.
Quand il eut terminé, une de ces femmes lui avait crié :
ce Choisis la plus belle d'entre nous! »
Et il avait répondu :
« J'ai une amante à qui je veux rester fidèle: la Vierge Polymnie, la Muse à la cithare d'or! »
A Mycènes, à Argos, à Mantinée, partout où il s'arrêtait pour chanter, on lui offrait à boire et à manger; pirfois même on lui présentait de l'argent ou des vêtements, mais il n'accepta qu'un pétasos pour se couvrir la tête, car il avait fini par s'apercevoir qu'une couronne de laurier n'offre qu'une protection très précaire.
A Tégée, où il célébra Artémis en un chant magnifique, une jeune fille qui avait pour la Déesse un culte particulier, fut transportée d'une telle admiration qu'elle demanda à son père de venir au secours du voyageur.
Le vieillard donna à Tyrtée un vieil âne condamnée servir d'appât aux sangsues du lac Copaïs.
Le poète, en témoignage de reconnaissance, fit cadeau à cet homme de sa flûte d'ivoire.
Mais Tyrtée ne sentait ni les pierres qui lui déchiraient les pieds, ni le soleil qui lui brûlait le front. L'ne seule pensée occupait son esprit, une seule image exaltait son âme : la sublimité de la mission que les Destins lui confiaient! Homère, dansseschants, n'avait fait que dresser unimmortel trophée aux héros vainqueurs de l'Asie. Lui, Tyr-
tée, il allait faire mieux : par la seule puissance de sa lyre, il allait ressusciter un grand peuple ! Par la seule harmonie de ses vers, il allait rendre la vie à une glorieuse cité...
Et voilà que dès ses premiers pas dans cette cité, où il s'imaginait être reçu comme un envoyé du ciel, il avait failli devenir la victime du peuple qu'il se croyait appelé à sauver.
De toute la nuit, Tyrtée ne dormit pas. Plusieurs fois des larmes emplirent ses yeux, et il éprouva une douloureuse jouissance à les laisser couler, car il se sentait le cœur noyé d'une amcrtumcimmense.il sortait du rêve lumineux des journées précédentes avec un sombre découragement. Son âme ardente et passionnée, extrême dans la joie comme dans la douleur, se laissait abattre par l'affliction, comme elle s'était laissé exalter par le bonheur. Il se disait que les Dieux, en lui donnant plus de sensibilité qu'aux autres hommes, lui avaient aussi donné une plus large part de douleur.
Il n'avait jamais connu ses parents. Son père adoptif était mort dans un des lointains voyages nécessités par son commerce, et la veuve, que la laideur de l'orphelin et l'infirmité dont il était afflige avaient indisposée contre lui, l'avait aussitôt chassé du foyer hospitaher.
Depuis, sa vie n'avait été qu'une suite ininterrompue de luttes et de déceptions. D'abord il avait erré le long des routes, souffrant le froid et
la faim, jusqu'au jour où l'hiérophantide d'Athéné, touchée par la mélancolique piété d'une de ses odes à la Déesse, avait obtenu qu'on lui confiât l'éducation d'une vingtaine d'enfants de la bourgade d'Aphidna. Alors une autre épreuve avait commencé pour lui. Durant son existence vagabonde, il avait parfois rencontré des âmes généreuses, qui oubliaient la difformité de sa personne pour s'enthousiasmer à la sublimité de ses chants. Ses jeunes élèves, loin de lui ménager de semblables consolations, ne faisaient preuve d'un peu d'esprit et d'un peu d'imagination que lorsqu'il s'agissait de le railler ou de lui jouer de mauvais tours. Il n'était pas d'avanie, pas d'humiliation qu'ils ne lui fissent subir. Leur audace s'était accrue grâce à l'impunité que leur assurait son indulgence. Ayant remarqué son culte pour les œuvres du divin Homère, ils s'ingéniaient à parodier de façon grotesque les poèmes qu'il leur enseignait. Us allaient répétant partout les vers ainsi dénaturés, et quelques parents crédules se demandaient si l'éducation de leurs fils n'était pas confiée à un insensé.
Tous ces souvenirs de sa lamentable vie faisaient monter des larmes dans les yeux de Tyrtée, et ces larmes coulaient avec d'autant plus d'amertume qu'il attribuait la soudaine animosité de la foule à un sentiment de répulsion provoqué par sa laideur. Sans doute les Spartiates s'étaient
imaginé tout différent le sauveur, l'envoyé d'Apollon, le demi-dieu, — le Poète! — Ils attendaient quelque beau jeune homme, au large front majestueux, fait pour porter de vastes pensées; aux grands yeux perçants et doux, accoutumés à suivre au fond des infinis la diaphane théorie des divins Rêves... Prêtre de la Beauté et de l'Harmonie, il eût dû marcher dans l'harmonie et dans la beauté. L'amour, la jeunesse, la gloire eussent dû former le triomphal cortège de son génie! Et il croyait voir, vêtu de pourpre, couronné de laurier, une lyre d'or à la main, un éphèbe, beau comme Orphée et comme Apollon, s'avancer vers une blanche cité d'où montaient des chants d'allégresse; les enfants sous ses pas jetaient des fleurs, les hommes s'inclinaient devant lui, et les femmes, les yeux humides, lui souriaient.
C'est ainsi qu'il avait rêvé d'entrer à Sparte!... Hélas ! Et — il l'avait trop vu ! — son seul aspect provoquait le dégoût et l'horreur!... La fatalité l'avait condamné à ne trouver partout que la haine et le mépris!... C'était son destin, pauvre âme sans défense contre la passion, de rencontrer toujours sur sa route des occasions de se lancer éperdument à la poursuite de décevantes chimères! Il s'enfonçait désespérément dans ces pensées, les creusant avec la déchirante volupté de se sentir faible et désarmé, victime d'un malheur qu'il n'avait rien fait pour mériter.
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Enfin, quand l'aurore se leva, le poète lasse s'endormit, et dans son sommeil un rêve douloureux creusait un pli amer autour de ses lèvres, et une grosse larme descendait lentement sur sa joue
pâlie.
3'ju.J^c.6ac'Jc u.r, -y. r.S'.nry. iX/.à 77.
Tu conseilleras aux citoyens non les choses qui leur sont le plus agréables, mais celles qui leur sont le plus utiles.
Demf.trios de Piialères,
Jpopbl. Soloii.
Vers la dixième heure du jour, Tyrtée fut tiré de son sommeil par le roi Anaxandros. Celui-ci venait le prier d'assister à la réunion de l'Assemblée dans laquelle allait se discuter la question de la paix ou de la guerre avec les Messéniens '.
Le poète répondit qu'il consentait avec joie à aider les Spartiates de ses conseils, et il suivit son hôte en l'interrogeant sur les derniers événements.
L'Assemblée de Sparte se composait des Égaux âgés de plus de trente ans. Cette exclusion de tout élément jeune et enthousiaste assurait à ses décisions un caractère de prudence souvent exagéré. Incapable de ces coups soudains de passion qui secouaient l'Ecclésia d'Athènes, elle prisait peu l'éloquence et accueillait avec une défiance hostile les mouvements oratoires trop éclatants.
Le roi Anaxandros donnait ces détails à Tyrtée, tandis qu'ils se dirigeaient vers l'endroit oii se tenait la réunion. Celle-ci avait lieu, selon la coutume, sur la colline de l'Acropole^ : un léger renflement de terrain, situé au centre de la ville, et autour duquel les anciens habitants du pays avaient construit une muraille de pierres sèches s'élevant à peine à hauteur d'appui.
Un silence profond tomba sur la foule des Spartiates lorsque parut l'envoyé d'Athènes, et après que le plus âgé des membres du Conseil des Vieillards eut fait connaître le but de la réunion et exposé la question à trancher, l'Êphore- Éponyme, qui avait la présidence de l'Assemblée, invita ceux qui désiraient parler à monter à la tribune.
Un petit vieillard maigre et pâle se leva aussitôt. C'était Nikias, l'Ephore de la justice, le chef du parti démocratique 3 . Sa haine contre la royauté était proverbiale et seul, au sein du Conseil des Vieillards ">, il avait eu des paroles de blâme pour
la conduite du roi Anaxandros à l'égard de Ty rrée.
Après avoir rappelé brièvement l'importance des décisions à prendre, Nikias s'exprima en ces termes :
« Je pense qu'il faut demander aux Messéniens la paix! Que veut de nous Aristoménès? Il veut que nous reconnaissions l'indépendance de son peuple. Dans les circonstances actuelles, abandonnés par les amis sur lesquels nous croyions devoir compter, — il couvrait d'un regard dédaigneux l'Athénien debout au premier rang, — nous ne pouvons refuser au Messénien ce qu'il exige de nous. Les périèques murmurent, les hilotes se remuent: tandis que nous combattrons loin de nos foyers, ces hommes, à qui nous en aurons confié la garde, se soulèveront et s'uniront à nos ennemis. Avant d'étendre notre puissance au dehors, affermissons-la au dedans ! Hommes de Sparte, vous n'écouterez pas les conseils intéressés de quelques ambitieux qui voudraient vous pousser à la guerre afin d'avoir une occasion de faire croire qu'on a besoin d'eux! Vous n'écouterez pas les voix néfastes qui vous donnent de néfastes conseils. Vous demanderez la paix !
— Et si les Messéniens refusent cette paix? demanda le roi Anaxandros, clairement mis en cause par les dernières phrases du vieillard.
— Si! » réphqua Nikias, avec un dédaigneux
haussement d'épaule, Ec sur cette réponse bien Spartiate, qui iui accueillie par des murmures d'approbation, il descendit de la tribune où Anaxandros le remplaça.
L'époux de Leuconoé parla pour la guerre.
Bien que le peuple de Sparte entourât toujours ses deux rois d'un profond respect 5, il aimait à donner raison aux Ephores qui représentaient l'élément démocratique dans le gouvernement de l'Etat. Depuis longtemps, le pouvoir royal était sourdement miné par cette magistrature ambitieuse dont les titulaires semblaient se transmettre l'un à l'autre une animosité haineuse contre la double dynastie. Mais jamais la lutte entre les pouvoirs rivaux n'avait été aussi vive qu'en ce jour; jamais elle ne s'était dessinée aussi nettement et en des circonstances aussi graves. Si l'Assemblée suivait les conseils de Nikias, c'était un triomphepourleparti démocratique. Ce triomphe devait avoir non seulement des résultats immédiats, mais encore des conséquences d'une haute importance pour l'avenir: il était évident, en effet, que le pouvoir des Ephores ne pouvait que croître et s'affermir à la faveur de l'esprit d'indépendance et de liberté qu'engendrent les loisirs de la paix.
Au contraire, l'Assemblée, en se prononçant pour la guerre, fournissait à la royauté une excellente occasion d'exiger l'obéissance de tous et de
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maintenir la discipline dont la rigueur primitive commençait à s'altérer.
Anaxandros s'efforça donc de démontrer la nécessité d'humilier l'orgueil d'Aristoménès et d'affaiblir sa puissance naissante; il fit valoir la désunion des Messéniens et la difficulté qu'ils éprouvaient à se grouper, eu égard au grand nombre de leurs villes ; il parla de la jalousie qui divisait les alliés... Mais plus habitué à commander qu'à discuter, sentant, d'ailleurs, que la majorité de l'Assemblée lui était hostile, il eut quelques expressions qui marquaient une volonté trop autoritaire, et les murmures d'un auditoire mécontent couvrirent plusieurs fois ses paroles.
Alors, il se laissa emporter par la colère; prononça le mot « trahison! » accusa ses adversaires de lâcheté, et lorsqu'il descendit de la tribune, il semblait avoir irrémédiablement compromis la cause qu'il avait voulu défendre.
Au moment où l'on allait procéder aux acclamations ^\ Tyrtée se leva et demanda la permission d'adresser quelques paroles à l'Assemblée.
On accéda, non sans étonnement, au désir de l'envoyé d'Athènes.
L'expression d'énergie et de volonté qui se peignait sur le visage de Tyrtée corrigeait le manque d'harmonie de ses traits et leur donnait même une certaine noblesse. Aussi, dans la foule, nul ne s'avisa de renouveler les manifestations du jour
ri
précédent, lorsqu'on vit apparaître l'Athénien sur le tertre de gazon que l'Ephore de la justice et Anaxandros avaient occupé avant lui.
Quand il eut pris place et que le silence se fut fait, Tyrtée se sentit envahir d'une de ces émotions terribles qui terrassent les plus forts. Pour la première fois, durant quelques instants, le poète douta de lui-même et de son art. Tandis que de l'endroit élevé qu'il occupait il jetait les yeux autour de lui, la pensée que, malgré toute sa puissance, la Muse dompteuse de fauves ne pourrait pas le rendre victorieux dans le combat qu'il allait livrer lui serra le cœur d'une effroyable angoisse. A ses pieds, c'était la foule sévère et morne des guerriers et des vieillards. Sous l'acier des casques, sous la neige des chevelures la même expression de hautaine défiance se faisait jour; ni un sourire, ni un chuchotement : rien que des regards durs, des sourcils froncés, des fronts impassibles. Autour de l'enceinte, accoudés à la muraille basse, les jeunes hommes etles femmes sepressaient, tendant avidement leurs têtes curieuses ; eux aussi, muets, immobiles, n'avaient pas un mot d'encouragement sur leurs lèvres énergiques et dédaigneuses. Enfin pour servir de cadre à la farouche assemblée, derrière le petit temple d'Athéna-Ophthalmitès qui faisait face au poète, s'étendait le quartier du Knakion. Dans le soir qui tombait, cette partie pauvre de la ville, avec ses étroites maisons grises bâties de
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pierres sèches, prenait une apparence désolée de froideur et d'austérité. Pas une verdure d'arbre, pas une blancheur de statue pour mettre un peu de gaieté dans la morose monotonie de ces cubes sombres aux angles durs. Et plus loin à l'horizon, un mamelon inculte où quelques cyprès rabougris dressaient leurs noires pyramides remplissait de sa nudité sauvage l'espace compris entre les dernières maisons de la ville et les premiers contreforts du Taygète, au flanc duquel les profondes forêts de pins que le soleil n'éclairait plus, s'allongeaient, semblables à d'énormes voiles funèbres.
Ce fut au milieu d'un profond silence que le poète parla ainsi :
« Hommes de Sparte! La Grèce entière a les yeux tournés vers vous. La Grèce entière se demande comment les descendants de Lakédaimôn, fils de Zeus, vont venger le sanglant outrage que leur race a reçu aux plaines de Dérées... Et vous songez à conclure la paix! Et vous délibérez sur de telles questions! Et vous perdez votre temps à écouter de vaines paroles, quand vous devriez n'être occupés qu'à méditer de grandes actions! Avez-vous oublié que dans le temple d'Ares à Andania, les Messéniens vainqueurs ont suspendu trois cents boucliers ornés du Lambda Laconien? Avez-vous oublié le jour lugubre où, pour la première fois, les Spartiates ont reculé? Au lieu du coup de tonnerre qu'attend l'anxiété universelle,
n'entendra-t-on que des voix suppliantes, implorant une honteuse paix? Vous voulez donc que l'on puisse dire : « Que sont devenus ces Spar- « tiates fameux, qui n'avaient pas voulu autour de x leur cité d'autres murailles que leurs coura- « geuses poitrines?» et que l'on puisse répondre: c( Ces Spartiates fameux sont devenus aussi crainc( tifs que des femmes! Ils ont supporté les plus « sanglants affronts sans en tirer vengeance; ils (( ont reçu les plus terribles coups sans user de « représailles! » Quoi! les corbeaux et les loups n'ont pas encore achevé de dévorer les cadavres de vos frères, abandonnés sans sépulture dans les plaines maudites de Dérées, et vous, au risque de voir un outrage nouveau s'ajouter à tant d'autres outrages, vous allez tendre la main aux mains encore fumantes de leur sang! »
Sa voix sonnait comme un clairon de bataille, si sonore, si puissante que la foule des femmes et des jeunes hommes, massée hors de l'enceinte de r Acropole, autour du téménosd' A théna-Ophthalmitès*^, ne perdait pas une syllabe de ce qu'il disait. Le torse droit, il portait haut la tête; les sentiments de belliqueuse passion qui l'animaient illuminaient son visage d'une flamme si sublime, que ceux qui avaient assisté à l'entrée du poète dans la ville s'imaginèrent qu'un pouvoir surhumain avait subitement modifié ses traits. Il ne faisait pas de gestes; tout son corps, vibrant à chacun
des élans impétueux qui agitaient son âme, rhythmait avec une puissance étrange la farouche énergie de ses paroles.
Il parla quelque temps encore de la nécessité de recommencer la guerre et du danger qu'il y aurait à laisser s'affermir la puissance des Messéniens. Puis, grisé par le contact de cette foule qui recourait, subjuguée; saisi de cette fièvre que le baiser de la Muse mettait à son front, il termina dans un élan enthousiaste qui fit oublier à son sévère auditoire l'impassible gravité Spartiate :
« O grands Aïeux qui dormez à l'ombre des trophées, grands Aïeux que la Victoire a ensevelis de ses mains immortelles, levez-vous et venez! Venez des quatre coins de l'horizon où vous êtes couchés! Venez de Pharis! Venez de Géronthrées! Venez d'Amyklées! Venez de Hélos! Venez de ces plaines fameuses où votre valeur a acquis un renom éternel! Venez et réveillez dans le cœur de vos enfants l'amour de la Patrie, le désir de la Gloire, le culte de l'Honneur!
« Et vous, Dieux tutélaires de la cité : Dioscurcs puissants et doux! Héraklès, vainqueur des vainqueurs ! Ares, soleil des combats ! inspirez aux fils de tant de héros que vous avez couronnés, les mâles énergies, les viriles résolutions! Couvrez-les de votre généreuse protection! Guidez-les dans les voies subhmes qui mènent aux cimes lumineuses, sur lesquelles sont dressés vos trônes
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étincelants. Et si la cite qui vous est chère doit renier son passé, souiller son nom d'une lâcheté, quittez vos autels, 6 Dieux! sortez de vos temples! éloigne/.-vous de nos murs! emporte/ dans vos mains indignées la puissance et l'honneur de Sparte! effacez de la mémoire de l'humanité le souvenir de ce qui fut Lacédémone!... »
Le soleil, qui descendait derrière le Taygète, mettait une auréole ardente autour du front de l'orateur; ses yeux clairs, avec l'indomptable fixité des prunelles del'aigle, scrutaient les infinis qu'emplissait la limpide majesté du soir; son bras, jusques alors immobile, venait de se lever dans un geste immense, qui semblait montrer au-dessus des horizons l'armée des héros en deuil et le cortège des Dieux en fuite.
L'assemblée entière s'était dressée frémissante; quelques vieillards pleuraient; au dehors, un long sanglot de femme se fit entendre, bientôt couvert par une universelle acclamation qui roula par-dessus les plaines, jusques au faîte des grands monts.
Nul ne songea à réclamer le vote par groupe. Une passion unanime enflammait tous les cœurs : tous les fronts exprimaient une indomptable volonté de vaincre; tous les yeux brillaient d'une ardeur farouche; toutes les mains s'étaient tendues dans un serment de faire triompher la cause de Sparte. Une forêt étincelante et sonore de pi-
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ques, de glaives, de javelots avait surgi, s'était dressée au-dessus des rangs des guerriers, portée vers le ciel dans un irrésistible mouvement. Et toujours le cri vainqueur de la cité entière montait, grandissait, formidable, surhumain, sans une défaillance, sans un arrêt, portant le nom deTyrtée jusques au fond du ciel, jusques à la voûte de cristal qui supporte le char du Soleil,
L'Athénien, saisi par cent bras, fut emporté, élevé sur un bouclier au-dessus des têtes, dans un élan enthousiaste, et à travers les larmes de joie qui remplissaient ses yeux, il put apercevoir, au loin, sur les bords de l'Eurotas, dans une prairie bordée de hauts peupliers semblables à des obélisques d'or, les trois cents jeunes filles qui commençaient leurs danses. La brume bleuâtre qui s'élevait du fleuve, enveloppait d'un voile très doux l'harmonieuse nudité de leurs corps charmants; leurs groupes légers évoluaient avec une grâce aérienne, et le poète se crut ravi en une vision d'apothéose.
1 cTvâaîvs'.'. -J'ai /.a/.ov cttI — pcaa/s'.ct TV'a&vTX àvJi' a-j'aôiv îrspl Vi TrarsîJt aasv7.iy.£vov.
Il est beau pour un homme brave de tomber au premier rang de la bataille et de mourir eu défendant sa patrie.
T Y R r ù E , Fnigiiieiil d'ode.
Le remps ne ralentit point l'élan enthousiaste que les paroles de Tyrcée avaient provoqué. Les forgerons d'Amyklées fabriquaient chaque jour cent cuirasses, deux cents glaives et autant de javelots. Avant le milieu du mois d'Hécatombéon, plus de deux mille périèques, choisis parmi les plus vigoureux et les plus attachés aux institutions de Sparte, furent pourvus des armes nécessaires '.
Les femmes elles-mêmes s'étaient mises à la besogne : préparant les cordes des arcs, brodant des ceintures et des baudriers, elles n'étaient pas les moins animées en parlant des prochaines revanches.
Chaque matin les trois mille guerriers formant la phalange s'exerçaient, sur l'Agora, à exécuter des mouvements d'ensemble. On veilla plus
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écroitement à l'observation des anciennes lois. Les repas publics furent, comme autrefois, rendus obligatoires. Deux citoyens perdirent leurs droits politiques pour avoir négligé d'assister à ces repas sans donner de motifs plausibles. Chaque famille dut envoyer tous les mois, aux cuisines de Syssities, deux khénices de farine, deux cotyles de vin, une certaine quantité de figues, de viande, d'orge et de froment-. Sparte, durant quelques décades, réalisa fidéal rêvé par son législateur : elle ne fut plus qu'un vaste camp, où chacun semblait n'avoir qu'un désir : combattre et vaincre.
Tyrtée, durant ces jours de fièvre, ne demeurait pas inactif : il parcourait la ville, soutenant par ses paroles les énergies qui eussent pu se lasser. Il ne cessait de rappeler aux citoyens la grandeur du but à atteindre; il réveillait et entretenait dans leurs âmes le noble courroux, inspirateur des nobles actions.
En toutes circonstances il s'efforçait d'agir en vrai Spartiate : aux Syssities auxquelles il ne manquait jamais d'assister, il donnait l'exemple de la sobriété. Aux exercices, malgré sa jambe boiteuse, il marchait devant les rangs, jouant de la flûte et chantant des strophes vibrantes que les guerriers reprenaient en chœur.
Ces strophes ne renfermaient pas seulement de généreux encouragements, mais encore d'utiles
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conseils de stratégie et de tactique. Le polémarque le plus habile eût pu prendre des leçons à l'école du poète : « Honte au mort qui gît dans la poussière, le dos percé d'une lance acérée, disait-il. Que, les jambes écartées, le guerrier tienne ferme, pressant de ses deux pieds la terre, mordant sa lèvre de ses dents, la poitrine à l'abri sous un large bouclier. Qu'il balance dans sa main droite une lance puissante, qu'il agite sur sa tête une crinière terrible. Qu'il ne reste point hors de la portée des javelots, mais qu'au milieu des œuvres hardies d'Ares il apprenne à combattre. Qu'il joigne de près l'ennemi avec sa longue pique, qu'il le blesse de son épée et le fasse prisonnier. Pied contre pied, bouclier contre bouclier, aigrette contre aigrette, casque contre casque, poitrine contre poitrine, luttons et combattons l'épée ou la lance à la main. Et vous, soldats des troupes légères, retirés chacun sous votre bouclier, renversez l'ennemi avec de lourdes pierres, lancez contre lui vos javelots bien polis, tout en restant auprès des panoplites >. »
Le soir, dans l'Agora, sous la lumière bleue de la lune, Sparte entière se réunissait pour écouter l'Athénien dont la parole évoquait les exploits glorieux des âges héroïques. Lélex, Eurotas, Lakédaimôn, Ménélas, Tyndare, les Dioscures, Héraklès, tous les héros, tous les Dieux à qui la cité de Lycurgue s'enorgueillit d'avoir donné le jour,
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parlaient, tour à tour, par sa bouche. Ses récits enflammés faisaient passer des visions triomphales devant les prunelles éblouies de ses auditeurs et ils tressaillaient aux mots de gloire, de patrie, de liberté, que la voix sonore du poète faisait retentir, dans la silencieuse sérénité de la nuit.
La popularité deTyrtée croissait chaque jour; un engouement soudain, dont l'histoire de Sparte ne fournit pas d'autre exemple, avait fait de lui l'arbitre des destinées de la République. N'étaitil pas l'envoyé d'Apollon ? Le sauveur promis par le Dieu? Le héros qui devait fixer le vol inconstant de la Victoire? La cité tout entière s'ingéniait à entourer d'honneurs son poète bienaimé : Aux Syssities, où chaque quinzaine se disputait le bonheur de le posséder, Anaxandros ne manquait jamais de lui envoyer des mets de la table royale-*. Ses moindres paroles étaient recueillies avec l'attention que l'on prête aux oracles; chaque fois qu'il se montrait en public, un cortège respectueux se formait autour de lui, et quand il paraissait dans une assemblée, les vieillards eux-mêmes se levaient aussitôt avec déférence.
Les sacrifices que les rois offrent à Apollon au nom de Sparte, le premier et le septième jour de chaque mois^, furent l'occasion de manifestations enthousiastes où les prêtres et les guerriers, les périèques et les magistrats, les riches et les
pauvres, les hilotes et les Egaux s'unissaient pour acclamer l'envoyé du Dieu.
Pourtant, entouré du respect et de l'admiration de Sparte entière, Tyrtée n'était pas plus heureux qu'autrefois, dans la solitude et dans la misère où le laissait le mépris des Athéniens.
Dès les premiers jours, le poète avait décliné l'hospitalité de la Boônéta et il était allé habiter une petite maison fraîche et sombre, au bout de la voie Théomélida, à côté du temple de Poseidôn-Hippokourios. Il vivait là, n'ayant qu'un vieil esclave sourd et taciturne pour lui tenir compagnie. Cette solitude d'ailleurs devait lui convenir, car le roi Anaxandros lui ayant offert une jeune hilote qui eût apporté un peu de gaieté dans la sombre maison, Tyrtée avait refusé.
D'ailleurs il manifestait pour les femmes une aversion profonde. Le soir de son grand triomphe il avait refusé d'assister aux Gymnopodies. Deux jours après, une des plus fameuses courtisanes de Sparte, séduite par sa glorieuse laideur, était venue l'attendre à la porte de la Boônéta. Il avait repoussé cette fille dédaigneusement. Elle s'était vengée en répandant le bruit que le poète avait fait autrefois partie du collège des prêtres d'Artémis à Athènes. Ces prêtres étaient eunuques.
C'était surtout l'épouse de son hôte, la reine Leuconoé, que le poète semblait fuir.
Au commencement de son séjour à Sparte, il avait essayé de lui plaire et de gagner sa sympathie en lui parlant d'Athènes ou en lui racontant ses voyages. D'autres fois il lui chantait des odes passionnées en s' accompagnant sur la quatrième corde de sa lyre.
Puis, un jour, deux décades après son arrivée, comme il se promenait au bord de l'Eurotas, Tyrtée était parvenu près d'un bosquet d'oliviers sauvages à l'abri duquel la reine se baignait". C'était un soir d'été, très doux. Des vols de colombes passaient dans le ciel rose, et l'eau limpide du Heuve, qui reflétait le ciel, était toute rose aussi. Longtemps le poète était resté immobile, la poitrine serrée, regardant la baigneuse, contemplantsagorge au contour délicat, etla blancheur divine de ses seins, et la rondeur harmonieuse et fine de ses bras, et la grâce voluptueuse de sa taille, et la splendeur de ses longs cheveux noirs qui dénoués flottaient sur ses épaules.
Depuis ce soir son attitude vis-à-vis de la reine s'était complètement modifiée; il avait évité de lui adresser la parole et ses regards avaient exprimé plus de tristesse et plus d'amertume.
KxraîvTioâv Té i'.o'.vbv ■^•àp.ov "YX'jz'jv î'v à>.).âAG'.cs u.'.ta.i.
Déjà ils se sont promis de s'attacher l'un à l'autre par les doux liens de l'hymen.
Pin D ARE. Pythique.
A Arcèsilas de C\rène. E. i.
Seul le chef du parti démocratique, Nikias, témoignait une sourde rancune à l'égard de Tyrtée, Il ne pouvait oublier comment l'intervention de l'Athénien avait assuré le triomphe delà royauté. Tyrtée d'ailleurs n'avait jamais daigné remarquer la malveillance haineuse de l'Éphore de la justice. Il n'assistait que rarement aux assemblées du peuple et s'efforçait de se tenir à l'écart des querelles des partis.
Un jour cependant les sentiments d'hostilité de Nikias se manifestèrent d'une manière qui blessa profondément le poète.
Celui-ci, selon sa coutume, avait été errer dans les gorges solitaires du Taygète; puis, comme le
soir tombait, il traversait l'Agora pour regagner sa demeure, lorsqu'il aperçut, dans la rue d'Aphétas, une foule nombreuse, réunie devant un haut bâtiment sombre. Il s'approcha et vit une centaine de jeunes hommes nus, autour de qui la populalation de Sparte formait des groupes tumultueux.
Le poète, étonné de cette animation insolite, aborda un vieillard et l'interrogea sur ce qui se préparait.
« Ces jeunes hommes, répondit le Spartiate, ont dépassé leur vingtième année sans manifester le désir de se marier. Sparte, mère prévenante et attentive, va fixer leur choix dès ce soir.
— Comment cela?
— Les dernières guerres ont obligé le roi et le Conseil des Vieillards à rétablir une coutume que l'on n'observe que dans des circonstances exceptionnelles, pour empêcher la diminution du nombre des citoyens. Cent trente-deux jeunes filles nues sont enfermées à l'intérieur de cet édifice, dans une immense salle sans fenêtres. Ces jeunes hommes, en nombre égal, vont être introduits près d'elles et là, dans les ténèbres, sous l'œil propice d'Eileithuias, dont ce monument est le temple, les couples s'uniront guidés par le Destin ' .
— Sans se connaître?
— Je vois à ta surprise que tu ignorais cet usage dont il n'est point fait mention dans les lois de Lycurgue.
— Et si ces jeunes gens refusaient de se marier ainsi?
— Jamais un Lacédémonien n'a refusé d'obéir aux ordres de ses magistrats, » répliqua le vieillard en levant la tête avec fierté.
Tyrtée, alors, regarda plus attentivement les héros de la cérémonie qui se préparait. Les uns, cambrant fièrement leur robuste torse d'athlète, promenaient des regards vainqueurs sur le cercle de parents et d'amis qui les entouraient ; les autres, à l'écart, recevaient d'un air soucieux les conseils de leur père ou de leur paidonome ; d'autres, avec une flamme dans les yeux, souriaient à leurs pensées, répondant distraitement aux paroles qu'on leur adressait.
Pas un rire, pas une plaisanterie n'altérait l'auguste simplicité de cette scène; une gravité joyeuse illuminait le front de ces jeunes hommes qui se préparaient à obéir à la plus sainte des lois de la nature, Sparte leur avait dit : a Le mariage n'a d'autre but que d'assurer la reproduction de votre race. Honte à ceux pour qui il est une occasion de se livrer sans frein à des voluptés qui énervent les corps et obscurcissent les intelligences! Vous Redonnerez point comme but à votre existence la jouissance égoïste de posséder uniquement la femme préférée. Votre épouse sera la patrie. Vous ne désirerez pas d'autre bonheur que celui de la voir victorieuse, puissante,
éternelle! » Et leurs âmes superbes acceptaient cette loi avec sérénité.
Cependant le poète s'aperçut qu'un des jeunes Spartiates se tenait à l'écart, muet, le front soucieux. Il s'approcha de lui et l'interrogea avec intérêt.
a Comment te nommes-tu?
— Lysis.
— Tu vas aussi te marier aujourd'hui?
— Tu le vois.
— Tu as l'air triste.
— Que t'importe!
— Ne puis-je rien pour dissiper ton chagrin :
— Rien.
— Et la cause de ce chagrin, ne puis-je la connaître ?
— Tu te moquerais de moi.
— Enfant! comme si je n'avais pas deviné ton secret!
— Mon secret?
— Tu aimes! »
Le jeune homme baissa la tête, et une rougeur intense colora son visage.
« Est-ce un éphèbe ou une jeune fille?
— Une jeune fille.
— Pourquoi n'as-tu pas fait écrire ton nom et le sien sur les tables des prêtres d'Eileithuias?
— Nous devions le faire dans quelques jours... Je la considérais comme mon épouse.
— Est-elle enfermée là? demanda le poète en montrant le sombre édifice où étaient enfermées les jeunes filles.
— Peut-être!... L'Hphore Démaratès vient seulement de nous dire le motif pour lequel on nous a rassemblés en ce lieu.
— Si elle se trouve dans le temple, elle t'appellera... tu reconnaîtras sa voix...
— Oh! oui, je l'espère. Les dieux ne voudront pas qu'il en soit autrement, » dit le jeune Spartiate avec passion... Puis, d'une voix sourde, il ajouta, cédant au besoin de s'épancher dans un cœur compatissant : « Elle est si belle!... Je l'aime tant!... »
Le son d'un clairon se fit entendre et, après avoir serré la main que lui tendait Tyrtée, Lysis quitta précipitamment le poète afin de pénétrer un des premiers à l'intérieur du sombre édifice.
L'ardente passion qui perçait, sous la froideur affectée de l'éphèbe, avait vivement intéressé Tyrtée; il voulut connaître la fin de l'aventure et il attendit la sortie des jeunes gens.
A présent, une immense clameur s'échappait du temple et la foule des Spartiates, massée devant l'entrée, écoutait en silence, cherchant à se rendre compte de ce qui se passait à l'intérieur.
Enfin, un jeune homme, tenant une jeune fille entre les bras, se montra sur le seuil. Il resta un instant immobile, ébloui par la lumière des torches qu'on avait allumées. Lajeunefille,les bras autour
du cou de son époux, se serrait contre lui, le front sur son épaule. Leurs parents et leurs amis les entourèrent avec des cris de joie, et au milieu d'un bruyant cortège le jeune homme marcha vers sa demeure, tenant toujours son précieux fardeau serré contre sa poitrine.
Au bout de quelques instants, un second couple suivit celui-là, puis plusieurs autres. Ly sis ne paraissait point. Tyrtée remarqua une jeune fille qu'un colosse aux cheveux roux emportait évanouie; elle était blanche comme une morte, et l'homme la serrait à l'étoufTer, écrasant les doux seins blancs contre sa poitrine velue. On lui demanda de remettre un instant sa conquête aux mains des matrones qui étaient là, mais il répondit : c( Non, » de la tête, brutalement, et il s'éloigna d'un pas rapide. Un douloureux pressentiment étreignit le cœur du poète tandis que la foule, autour de lui, murmurait les noms de Théano, d'Héphaistion et de Lysis.
Cependant le silence descendait peu à peu sur le temple. Des couples continuaient à sortir; la plupart des hommes portaient la marque des luttes qu'ils avaient eu à soutenir soit contre un rival, soit contre leur future épouse. Des coulées vermeilles sillonnaient la blancheur de leurs membres. Tous souriaient pourtant et parfois, entre leurs bras, la tête pâle de leur jeune femme répondait à leur sourire.
La foule lentement se dispersait. Bientôt il ne resta plus qu'un petit groupe. Un seul couple se trouvait encore à l'intérieur.
Tyrtée entendait ces mots autour de lui :
« C'est Lysis.
— Le fils de la vieille Derkéto.
— Et Evadné.
— Une belle femme.
— Il leur faut longtemps pour se mettre d'accord,
— La belle Èvadné n'avait pourtant pas l'air de vouloir se dérober au devoir conjugal.
— Il n'y a point en tout ceci matière à plaisanterie, dit sévèrement un vieillard. La dernière fois que l'on a célébré une cérémonie de ce genre, un des jeunes gens est resté assommé sur la place d'un coup de poing que lui avait donné un de ses rivaux.
— Sont-ils naits de se battre ainsi, puisqu'ils sont certains d'avoir ce qu'il leur faut!
— On se bat pour le plaisir de se battre, » remarqua sèchement le vieillard qui avait déjà parlé.
La nuit était venue. De lourds nuages voilaient, par instant, le disque pâle de la lune. Une pluie fine et pénétrante ne tarda point à tomber. Peu à peu le nombre de Spartiates groupés devant le temple diminuait. Quand la troisième heure de la nuit commença, le poète demeurait seul avec
yo LEUCONOÉ
un éphèbe ; celui-ci n'était pas moins anxieux que Tyrtée, car la jeune fille qui se trouvait encore à l'intérieur était sa sœur.
A plusieurs reprises, Tyrtée proposa à son compagnon de pénétrer dans l'édifice sacré, sur lequel un morne silence était descendu. Mais le jeune Spartiate secouait négativement la tête, répondant que la loi ne le permettait pas.
Tyrtée, à bout de patience, allait se décider à franchir le seuil mystérieux, malgré les observations de son compagnon, quand la vague blancheur de deux corps appuyés l'un sur l'autre se dessina dans l'ombre de la porte.
C'était Lysis qui s'avançait péniblement, soutenu par une jeune fille dont le poète put admirer, malgré la nuit, la robuste et sereine beauté.
L'éphèbe s'était précipité vers sa sœur.
« Hé bien! Pourquoi êtes-vous restés si longtemps? Qu'est-il arrivé? Qu'as-tu, frère?... »
Ces dernières paroles s'adressaient à Lysis qui, pâle comme un mort, semblait éprouver les plus grandes difficultés à se tenir debout.
« Qu'est-il arrivé ? »
Alors, tandis qu'Évadné expliquait rapidement à son frère qu'elle était demeurée blottie dans un coin de la salle, jusqu'au moment où les derniers couples sortaient, puis qu'ayant voulu se risquer hors de son refuge, elle avait trébuché sur le corps du jeune homme évanoui. Lysis, d'une voix en-
crecoupée, donnait à Tyrtée des détails sur ce qui s'était passé.
Il était entré un des premiers dans le temple. D'abord l'obscurité l'avait fait hésiter. Il s'était arrêté. Dans l'ombre il entendait les jeunes filles chuchoter; les unes riaient tout bas d'un rire nerveux, les autres tiraient péniblement un souffle haletant du fond de leur pcntrine oppressée. Une ardente odeur de chair l'emplissait d'une ivresse brutale. Ses tempes battaient à se rompre; il croyait voir des formes blanches glisser dans les ténèbres. A ce moment on avait refermé les portes et une furieuse poussée de ceux de ses compagnons qui se trouvaient derrière lui l'avait porté en avant. Heureusement il avait pu vaincre le trouble de ses sens et comme il s'avançait en criant : « Théano! Théano! » la voix de sa fiancée s'était fait entendre à quelques pas. Guidé par les cris de celle qu'il aimait, Lysis s'était précipité vers elle et bientôt ils avaient pu se serrer dans les bras l'un de l'autre... Déjà on rouvrait les portes. Les deux amants avaient voulu se diriger vers la sortie et c'était à partir de cet instant qu'il y avait une lacune dans les souvenirs du jeune homme. Il se rappelait vaguement qu'on avait essayé d'arracher Théano d'entre ses bras, qu'il s'était défendu, qu'il avait reçu dans la poitrine un coup terrible...
« C'est fini ! On ne me la rendra pas... Je vou-
drais être mort, » dit-il en étouffant un sanglot.
A toutes les paroles d'espoir que lui dit le poète, il répondait :
c( Je voudrais être mort!... »
Et il restait là, étendu, le dos appuyé contre une des colonne du temple, sans voir l'ardente nudité de la jeune fille, sa légitime épouse, qui, penchée sur lui, le regardait de ses beaux yeux consolateurs.
Le jour suivant, quand Tyrtée proposa au Conseil des Vieillards de rompre le mariage d'Héphaistion et de rendre Théano à Lysis qu'elle aimait, Nikias, profitant de la surprise que causait cette demandeinattendue, s'éleva avecforce contre la proposition de Tyrtée. Il parla du respect dû à la volonté des Dieux; il railla, sans esprit d'ailleurs, les peuples frivoles dont les magistrats croyaient devoir intervenir dans ces fijtiles querelles d'amoureux; il termina en rappelant que ce n'était pas le moment d'énerver la vigueur des lois. Tyrtée, découragé par l'étonnement et par la fi-oideur avec lesquels on avait accueilli sa proposition, ne put répondre à cette véhémente sortie et, pour la première fois, le Conseil des Vieillards repoussa une des propositions du poète.
Trois jours plus tard, Lysis et Théano disparaissaient subitement, et l'assemblée du peuple, sur la proposition de Nikias, prononçait contre eux la peine dont Lycurgue a frappé les citoyens
qui sans la permission des Rois quittent le territoire de la Laconie.
Cette peine, c'était la mort.
Uo'JJ.iy-'.ç vipaaâariV as Xaptov sv 'ny.-\ Q^liiy. TîXripûcai ©aXîfî) ©'ju.ôv èîtop.avîri.
Souvent, mes rêves ont désiré l'heure où je te tiendrai embrassée dans l'ombre, ô Thalia, et où je rassasierai mon âme de la douceur de te posséder.
RouPHiNos, Anlhol., V, 47.
Le mois d'Artémisios venait de commencer. Du haut des défilés du Taygète, on apercevait les campagnes de la Messénie couvertes de moissons jaunissantes.
L'armée Spartiate, forte de six mille combattants, traversa les montagnes et alla camper sous les murs d'Andania. Aristoménès arriva aussitôt pour débloquer la ville. Les guerriers qui l'accompagnaient étaient deux fois plus nombreux que leurs adversaires.
Les deux armées étaient campées en face l'une
de l'autre, sur les rives du fleuve Pamisos qui baigne les murs d'Andania. Chaque matin, les Messéniens se rangeaient en bataille, et des hérauts, d'une voix stridente, lançaient des défis aux Spartiates. Suivant les ordres de leurs rois, ceuxci ne répondaient à toutes les provocations que par un dédaigneux silence.
Plusieurs fois, des troupes légères de Toxotes et d'Acontistes s'avancèrent jusques à la rive du fleuve, fort étroit à cette place, et lancèrent des volées de flèches et de balles de plomb, qui rebondissaient, avec des crépitements sonores, contre laiongue et étincelante muraille des hauts boucliers d'airain derrière lesquels les guerriers de Sparte, immobiles, se tenaient complètement abrités.
Les Messéniens, qui, à cause de leur nombre, se croyaient sûrs de la victoire, en arrivèrent bientôt à s'imaginer que leurs ennemis avaient peur; peu à peu, ils négligèrent les précautions destinées à prévenir une attaque subite des Spartiates : Ils laissèrent inachevée l'enceinte qu'ils avaient commencé à construire autour de leur camp; ils cessèrent de déboiser une colUne qui couvrait un de leurs flancs; les deux mille hoplites, pesamment armés, qui se tenaient toujours prêts à défendre le passage du Pamisos, virent leurs rangs s'éclaircir, et finirent par être remplacés par quelques petits postes d'observation.
TYRTÉE "JS
Enfin, après la démonstration du matin, la plupart des guerriers d'Aristoménès se rendaient dans la ville voisine, dont les habitants s'efforçaient de se montrer reconnaissants, en leur offrant l'occasion de tous les plaisirs et en les sollicitant à toutes les débauches.
Aristoménès laissait à ses hommes une certaine liberté, car il était persuadé que les Spartiates ne demandaient qu'à éviter la lutte et à se retirer dans leur vallée. Il n'avait d'ailleurs que peu d'autorité sur les Argiens et sur les Arcadiens qui formaient la majeure partie de son armée.
L'obstination des Spartiates à se tenir sur la défensive n'avait pas seulement pour but d'inspirer une trompeuse sécurité aux Messéniens. Elle était encore provoquée par des motifs d'un ordre tout différent.
Un oracle ancien avait prédit qu'Andania ne serait prise que quand un bouc aurait bu toute une nuit dans le Pamisos, sans parvenir à se désaltérer.
Les prêtres, chargés de consulter les auspices, avaient déclaré que l'oracle n'étant point accompli, il ne fallait pas songer à vaincre l'armée dont la présence assurait la liberté d'Andania'.
Cette réponse, aussitôt connue des soldats, avait été un coup terrible pour le roi Anaxandros qui, à cause du peu de défiance des Messéniens, jugeait ne pouvoir espérer une meilleure occasion de livrer bataille.
yé LEUCONOÉ
D'autre part, il n'osait point battre en retraite, car un mouvement en arrière eût permis à Aristoménès de franchir le Pamisos et d'attaquer avec avantage.
Ainsi, la situation paraissait inextricable. Marcher en avant et reculer était également impossible et les Spartiates n'avaient d'autre alternative que de mourir de faim, au milieu d'une contrée désolée par la guerre, lorsque Tyrtée, en accomplissant l'oracle, réussit à dissiper les superstitieuses terreurs de l'armée.
En ces jours où la vue de l'ennemi enflammait tous les cœurs de cette fièvre guerrière qu'il avait si souvent célébrée, un changement étrange s'était fait dans l'âme du poète. Depuis qu'il avait quitté Sparte, il ne prenait plus la parole que rarement ; l'inspiration semblait lui faire défaut ; son éloquence était moins fougueuse et moins entraînante; il ne retrouvait plus ces accents passionnés qui, jadis, faisaient vibrer tous les cœurs à l'unisson du sien.
Pourtant, il n'avait plus, pour le troubler, la présence de la reine Leuconoé, assise au premier rang, près de son époux. Souvent, il s'était dit que la vue de cette femme impassible, que ses discours les plus vibrants ne pouvaient émouvoir, arrêtait sur ses lèvres les paroles enthousiastes. Souvent, devant le regard noir de ses larges prunelles, il lui avait fallu toute son énergie pour
vaincre cette émotion panique qui paralyse la langue des orateurs.
Puis, des visions étranges lui venaient : malgré l'effort de son esprit absorbé par l'improvisation, il croyait sentir glisser sur son front la brise tiède des soirs de printemps, il croyait voir passer devant ses yeux une femme très blanche, très harmonieuse... et nue...
Elle était debout, parmi les lys bleus qui bordent l'Eurotas aux ondes claires. Lentement, elle descendait dans le fleuve, tordant ses longs cheveux en un geste d'une grâce infinie. D'abord, près de la rive, sous ses petits pieds, l'eau jaillissait en pluie de diamants, et rieuse, elle se penchait pour mieux voir; puis, peu à peu, le fleuve plus profond montait autour d'elle, l'enveloppait, l'attirait, la recouvrait, limpide, doux, avec d'insinuantes souplesses, avec de langoureuses brutalités, mettant par toute sa chair une fraîcheur de lèvres infiniment pures, une caresse de lèvres infiniment adroites. Il se nouait doucement autour des fins genoux, rampait avec une savante lenteur le long des cuisses harmonieuses, se glissait, frémissant, autour du ventre poli, se roulait voluptueusement dans le creux des hanches, puis enfin, au miUeu du courant plus rapide, la baigneuse, dans un frisson de volupté, restait debout, les mains jointes derrière la tête, les yeux mi-clos, comme si l'aiguillon d'une pénétrante caresse lui
brûlait la chair, et sous ses seins aux pointes dressées, le fleuve en fuyant mettait comme une ceinture d'argent...
Le poète avait cru qu'en quittant Sparte, il oublierait ce souvenir importun, il échapperait à cette obsédante vision; ce souvenir l'avait suivi, cette vision le hantait toujours. Il avait beau vouloir la fuir, il ne pouvait pas. Elle était dans son âme, elle faisait partie de son âme ! Lorsqu'il fermait les yeux, il la voyait se dresser dans l'ombre de toutes ses pensées. D'abord, il avait souffert de cette poursuite obstinée; il s'était irrité, il avait lutté, il avait essayé de se distraire : tout avait été inutile. Il en était venu enfin à chercher la solitude pour s'absorber plus entièrement dans la contemplation de l'image adorée et maudite. Il éprouvait une jouissance profonde à revivre par la pensée la minute de cette soirée de printemps qui avait si complètement bouleversé son âme. D'ailleurs, il croyait toujours haïr la reine; le soir, dans sa tente, avant de s'endormir, il restait de longues heures à se répéter : « Je la hais! Je la hais! » Il s'efforçait de justifier ce sentiment et se disait : ce Elle est cruelle! Elle est impudique! Elle est orgueilleuse de son rang et vaine de sa beauté! Elle n'a pas de cœur! Elle est incapable d'aimer! » Torturé par ces pensées, il appelait en vain le sommeil à son secours; le sommeil ne venait pas, et il passait des nuits entières
à se débattre contre une fièvre ardente qui faisait couler dans toute sa chair de longs frissons délicieux et terribles.
Ce fut dans une de ces promenades solitaires, durant lesquelles il fuyait le tumulte du camp pour mieux s'absorber dans ses rêveries, que le hasard fournit au poète l'occasion d'accomplir l'oracle dont la réalisation devait assurer la chute d'Andania.
Il suivait le cours du Pamisos et était arrivé à un endroit où le fleuve resserré entre des rochers n'avait pas plus de vingt pieds de largeur, lorsqu'il aperçut, sur l'autre rive, presque en face de lui, deux guerriers messéniens qui avançaient lentement en jetant autour d'eux des regards défiants. Ils tenaient leurs arcs à la main et semblaient prêts à envoyer une flèche au premier ennemi qui se montrerait.
Le fleuve, en cet endroir, était bordé par une haie de figuiers sauvages qui cachaient le poète aux deux archers. Se trouvant dans l'impossibilité de fuir sans être aperçu, celui-ci se blottit dans le feuillage d'un des arbustes.
Au moment où les guerriers passaient devant lui, Tyrtée, en se penchant pour mieux les observer, agita légèrement une des branches qui l'abritaient, et avant qu'il eût eu le temps de se remettre de sa stupeur, une flèche, décochée au juger par un des archers, s'enfonça en sifflant dans
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le tronc du figuier à un pouce à peine de l'épaule du poète. Celui-ci retint son souffle et demeura immobile.
Les voix des Messéniens arrivaient distinctement jusques à lui:
« Qu'as- tu vu?
— Là!... Dans ce figuier... On a bougé!...
— C'est le vent!
— Non!
— C'est un écureuil!
— Non... »
Le guerrier qui avait tiré avait placé une nouvelle flèche sur la corde de son arc et il tenait son arme à demi bandée, la pointe tournée dans la direction du poète, tout en se penchant pour essayer de voir à travers le feuillage.
Heureusement, la rivière en cet endroit était très profonde. Les Messéniens ne pouvaient la traverser.
« Tu ne vas pas employer toutes tes flèches à tuer les mouches qui boivent le soleil sur les feuilles de ce figuier, » dit ironiquement celui qui avait parlé le premier.
Et comme son compagnon hochait la tête d'un air indécis :
« Crains-tu donc que ce « tragos ^ » ne te donne des coups de corne, que tu tiens ainsi ton arc tourné vers lui? » ajouta-t-il en riant.
La plaisanterie du Messénien (le mot « tragos »
servait à la fois à désigner le bouc et certain figuier sauvage, très commun aux bords du Pamisos) fut un trait de lumière pourTyrtée. Cette circonstance allait lui permettre d'accomplir l'oracle sans difficulté et d'apaiser les superstitieuses terreurs des Spartiates.
Les deux Messéniens s'éloignèrent, sans se douter que la malencontreuse facétie de l'un d'eux allait peser d'une façon si funeste dans les destinées de sa patrie.
Lorsque les ennemis eurent disparu, Tyrtée choisit celui des figuiers que les ardeurs du soleil avaient le plus desséché et, au moyen de sa ceinture qu'il attacha à une grosse pierre, il inclina les branches supérieures de l'arbuste de façon à ce qu'elles plongeassent dans le fleuve.
Le lendemain matin, quand Tyrtée revint vers les figuiers avec les prêtres, les rois et les principauxpolémarques,les branches quiavaient trempé dans l'eau avaient repris leurs fraîches couleurs tandis que la partie inférieure de l'arbuste demeurait desséchée et flétrie.
Grâce à l'ingéniosité du poète, l'oracle étaitaccompli : un ce tragos » avait bu toute une nuit dans le Pamisos sans parvenir à étancher sa soif.
àXÀov £)câ/.£t, v.%<. TETpMaôaî ti; è'5'o)csi, xdv a/jîac.Ti éV-etTO vî/'.poù.
L'un criait aux armes, l'autre appelait ses compagnons, l'un pensait être déjà blessé, l'autre croyait voir un homme mort gisant devant lui...
LoNGOs, Daphnis et Chloc {xtixà. d'Amyot).
Le soir de ce même jour où l'Athénien avait si heureusement mis un terme aux terreurs de l'armée Spartiate, Aristoménès et ses principaux polémarques assistaient, dans Andania, à un grand festin donné par la maîtresse du roi de Messénie, Leaina. Comme la nuit était venue, une lueur sanglante entra tout à coup par l'étroite ouverture des fenêtres. Les fenêtres étaient tournées vers l'Orient. Les convives, plongés dans l'heureuse quiétude que produisent les fumées du vin, déclarèrent joyeusement que l'Aurore, pressée sans doute par d'amoureux désirs, avait déserté trop tôt sa couche d'ivoire. Ils riaient et ils plaisantaient au sujet de l'inconduite de la Déesse, quand des clameurs lointaines, sur lesquelles éclataient de so-
nores appels de trompettes, vinrent tout à coup les frapper d'épouvante. Us se levèrent soudain dégrisés, saisirent leurs armes et se précipitèrent au dehors. Les rues étroites d'Andania étaient remplies d'un flot de guerriers et de citoyens qui couraient en tumulte vers le camp messénien, audessus duquel des flammes gigantesques se tordaient dans les ombres mouvantes d'une fumée épaisse.
A la lueur de l'incendie, on distinguait une longue ligne de guerriers qui s'avançaient rapidement vers la ville. Rien ne semblait pouvoir retarder leur irrésistible élan. La nuit, derrière leur flot sombre, épaississait son voile de ténèbres. Tout ce qui se trouvait sur leur passage disparaissait englouti. Devant eux, les soldats d'Aristoménès tourbillonnaient comme des feuilles mortes chassées par le vent d'automne : les uns, à demi vêtus, couraient sans armes, levant vers le ciel leurs bras affolés; d'autres, plus braves, avec une résolution désespérée, attendaient l'ennemi de pied ferme, la lance en arrêt, la poitrine couverte du bouclier. Des chevaux galopaient, la crinière au vent, au miheu des groupes des fuyards. On les voyait bondir comme des monstres sortis de l'Erèbe; leurs hennissements, sonnant formidables dans leurs muselières d'airain, dominaient l'immense clameur qui planait sur cette scène d'horreur •.
Ce fut en vain qu' Aristoménès essaya d'arrêter et de rallier ses guerriers; il dut suivre le courant et, des larmes de rage dans les yeux, s'éloigner de la ville d'où montait un râle d'agonie.
Si les ombres de la nuit et le respect que les Spartiates professaient pour les sages préceptes de Lycurgue^ ne les eussent empêchés de poursuivre les vaincus, l'armée messénienne eût été complètement détruite.
Les morts de Dérées étaient vengés.
Et longtemps il lutta contre son amour, croyant qu'il finirait par vaincre cette faiblesse.
Parthénios, epwT. Tvaô. VII.
L'armée rentra à Sparte chargée de butin, et durant une décade entière, toute la Laconie célébra de grandes fêtes en l'honneur des vainqueurs d'Andania.
Au milieu des joies de ce triomphe auquel il
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avait tant contribué, Tyrtée demeurait sombre et rêveur. Il semblait rechercher les occasions d'être seul en face de lui-même.
Peut-être, au miheu du peuple qui l'acclamait, sentait-il plus vivement la solitude dans laquelle il traversait la vie? Peut-être les manifestations bruyantes de l'amour des Spartiates éveillaientelles en son cœur le regret d'épanchements plus intimes qu'il ne connaissait pas?
Un changement considérable s'était fait dans toute sa personne. Bien que l'exemple du dédain que les Spartiates professaient pour la parure eût dû l'engager à ne rien changer dans la tenue négligée et dans les vêtements misérables qu'il avait lors de son arrivée dans la ville, son costume et sa manière d'être témoignaient, depuis quelque temps, d'une certaine recherche. Il s'était fait tailler une tunique écarlate ■ semblable à celle des guerriers Lacédémoniens; ses cheveux étaient savamment ondulés sous la couronne de lauriers qui ne quittait plus son front; il s'efforçait de dissimuler l'infirmité qui entravait ses pas, en ne marchant plus sans l'aide d'une haute canne ornée de bagues d'argent; enfin, ce qui avait scandalisé Kassandra et quelques autres personnes dévotes, il avait refusé de couper ses moustaches à l'occasion des fêtes que l'on célébrait en l'honneur de Lycurgue, le trentième jour du mois de Métagitnion.
Le poète évitait plus soigneusement encore que par le passé la présence de la reine Leuconoé. Lorsqu'il la rencontrait, par hasard, il détournait les yeux pour ne point la voir. Plusieurs fois, elle lui adressa la parole sans qu'il lui répondît. Elle lui en fit un jour la remarque avec vivacité, car, ayant du sang de Proklès dans les veines, elle était d'un caractère altier et superbe^. Il la regarda en pâlissant et il remuait les lèvres comme un homme qui perd le souffle sous l'étreinte d'une émotion terrible. La reine crut voir un tel courroux dans ses regards qu'elle n'osa point insister.
Elle n'éprouvait d'ailleurs que très peu d'admiration pour Tyrtée, et ne comprenait pas que l'on pût tant vanter un homme, parce qu'il avait dit quelques paroles sonores et interprété heureusement un oracle. En vraie Spartiate, elle ne s'intéressait qu'aux actions hardies, aux luttes téméraires. Le récit des grands coups de glaive et des escalades périlleuses allumait seul un fugitif éclat dans les orgueilleuses prunelles qui reflétaient l'impassible sérénité de son âme.
Très religieuse, elle employait une partie de son temps à orner les autels des dieux domestiques et à écouter les prêtres raconter les aventures symboliques des célestes habitants de l'Olympe. Elle vivait très retirée et voyait peu son mari, qui la traitait avec cette superbe indifférence dont tout bon Spartiate doit être pénétré à l'égard des
femmes. Quant à son fils, Eurykratès, il passait toutes ses journées au Gymnase avec les jeunes Egaux de son âge; Tyrtée ne l'avait vu qu'une fois: c'était un pâle enfant, farouche comme un jeune loup, qui courait demi-nu, montrant des côtes saillantes dans un torse maigre.
Mvi tI croi So'/M TapPsïv Û7r&7îT-/îa<Tîtv -£ to'j; Ôeoûi;.
Te semble-t-il que je craigne et que je redoute tous ces Dieux?...
Eschyle, Promélhée.
O Mikronn ', le vieil hilote que le roi Anaxandros avait attaché à la personne de Tyrtée ^, était la parfaite incarnation du dévouement bourru et de la prévenance maladroite. Il avait voué un culte passionné au poète et, tout en accueillant chacun de ses ordres par des murmures et par des grognements, il les exécutait avec une religieuse minutie. Du reste, il était beaucoup plus maître que Tyrtée pour tout ce qui concernait l'administration de la maison. Lorsqu'il arrivait au poète de
rentrer d'une de ses promenades quotidiennes après l'heure des Syssities (ce qui l'obligeait à prendre son repas dans sa demeure), O Mikronn lui faisait des scènes épouvantables et jurait qu'il aimerait mieux se promener sur l'Agora, le soir des fêtes d'Hadès, après l'heure de la Kryptie 3 que de rester plus longtemps le serviteur d'un maître aussi peu réglé dans ses habitudes.
Tyrtée se courbait, avec componction, sous les reproches du vieil esclave.
Il n'avait jamais causé à O Mikronn qu'un seul chagrin sérieux : c'était en refusant l'offre qu'Anaxandros lui avait faite de placer à son service la jeune Sigma. Sigma était la fille d'O Mikronn et le digne homme s'était un instant flatté qu'elle pourrait être aimée de l'Athénien, et qu'il verrait ses petits-enfants prendre rang dans la classe privilégiée des Mothaques4,
Le refus de Tyrtée de recevoir Sigma chez lui, avait anéanti toutes ces espérances, et les illusions d'O Mikronn s'étaient d'autant plus complètement envolées qu'il n'avait pas tardé à comprendre les véritables motifs de l'éloignement que le poète éprouvait pour les femmes.
Souvent Tyrtée consacrait de longues heures à interroger son serviteur sur son existence passée. Le poète ramenait toujours la conversation sur le temps où O Mikronn avait vécu dans la maison d'Anaxandros.
« La reine Leuconoé le traitait-elle avec bonté? Lui avait-elle parfois adressé la parole? Que lui avait-elle dit? Qu'avaic-il répondu? Pourquoi ne se baignait-elle pas dans le petit étang que l'on avait creusé dans le jardin de la Boônéta ^ ? Étaitelle vraiment aussi hautaine et aussi dédaigneuse qu'on le disait ? Témoignait-elle beaucoup d'attachement à son époux? »
O Mikronn avait vite compris que jamais le poète n'aimerait Sigma!...
Un jour un des esclaves de la Boônéta vint dire à Tyrtée que la reine l'attendrait le lendemain, deux heures après le repas de midi.
Aux questions que le poète lui posa, cet homme répliqua qu'il accomplissait la mission que Leuconoé lui avait confiée et qu'il ne savait rien de plus.
Tyrtée attendit l'heure fixée avec une indicible anxiété. Il lui semblait que le soleil n'avait jamais été aussi lent à accomplir sa course. Que pouvait lui vouloir la reine ? Etait-ce un service qu'elle voulait réclamer de lui ? U ne ode à composer pour quelque cérémonie rehgieuse?Un oracle à expliquer? Un présage à interpréter? Mais elle n'eût pas osé le déranger pour si peu! Depuis longteps ils ne s'étaient plus adressé la parole; elle le haïssait, il en était certain. Allait-elle donc s'humilier à soUiciter quelque chose d'un homme que seule, dans Sparte, elle paraissait méconnaître et dédaigner?
Tyrtée franchit le seuil de la Boônéta au moment précis où les trompettes des gardiens du temple des Heures faisaient retentir deux fois les échos du Taygète.
Leuconoé l'attendait dans le gynécée et lorsque le poète eut pris place sur le siège qu'elle lui indiqua du geste, elle dit aussitôt, fixant sur l'Athénien le regard hautain de ses grands yeux :
« Vous m'avez écrit que vous désiriez être seul avec moi, pour me parler d'une affaire importante ? »
Aux premiers mots de la reine, Tyrtée s'était redressé :
« Moi!.., Je vous ai écrit!... Moi?.., Jamais! »
Le front de Leuconoé exprima un vif étonnement :
(( Ce n'est donc pas vous qui m'avez fait remettre ceci ? » demanda-t-elle en tendant au poète une fine bandelette de cuir blanc sur laquelle ces mots étaient tracés :
« Je voudrais vous voir sans témoin; je vou- « drais vous entretenir d'une chose grave sans « crainte d'être interrompu par un importun. Si (( cela est possible, faites-le-moi savoir, Tyrtée. »
c( Jamais je n'ai rien écrit de semblable, protesta le poète. D'ailleurs, — ajouta-t-il avec amertume, car sa première pensée avait été que la reine se jouait de lui, — ces caractères ont été tracés par une main inhabile et par une main Spartiate,
Un Athénien n'eût pas mis quatre fois en deux lignes ce disgracieux digamma qu'il faut le gosier d'un âne pour prononcer convenablement^. »
U n instant de silence suivit ces paroles ; la reine, les sourcils froncés, les yeux fixes, les lèvres serrées, réfléchissait :
« Ce mystère finira par s'éclaircir, dit-elle; je ferai, durant trois jours, offrir des sacrifices à Hermès, pour qu'il nous aide à découvrir la vérité 7, Malheur à qui aura eu l'audace de se jouer de nous. »
Puis, comme la vivacité avec laquelle Tyrtée venait de parler l'avait blessée, elle mit une intention ironique dans la façon dont elle lui demanda si, pour ne pas s'être dérangé inutilement, il ne consentirait pas à lui dire un de ces beaux poèmes qui avaient tant de pouvoir sur les foules.
Le dédain de ces derniers mots blessa cruellement le poète; des larmes brûlèrent ses paupières, son visage se couvrit d'une mortelle pâleur, des paroles de colère se pressèrent sur ses lèvres. Il eut la force de se contenir. Il comprit que s'emporter eût été ridicule. U ne pouvait paraître souffrir de l'ironie de Leuconoé. Elle eût triomphé d'avoir frappé juste... et une immense douleur sanglotait en lui.
c( Oui, dit-il, oui, je vais vous dire un de ces poèmes qui ont tant de pouvoir sur les foules!... »
Il avait quitte le siège sur lequel il était assis;
il fit deux ou trois pas à travers la salle. A plusieurs reprises il passa sa main sur son front. Des sons inarticulés s'étouffaient dans sa gorge et par moments il ouvrait les yeux démesurément. Il ne voyait plus la reine; il ne voulait plus la voir ; c'était aux Dieux qu'il allait parler, c'était à la face des Dieux qu'il allait jeter son désespoir et sa colère. Ce fut vers eux, ce fut vers la sérénité de leur ciel qu'il tendit ses poings menaçants, tandis que d'une voix sourde il criait :
ce Dieux! Nous sommes impurs et lugubres!... Nous sommes vils, sinistres, maudits! Votre ouvrage est parfait! Soyez fiers, Tout-Puissants, d'avoir créé les hommes!... Mais nous serions meilleurs si nous nous étions faits!
ce Vous nous avez pétris de crach ats et de fanges ! Nous suivons, malgré nous, notre fatalité; et rien que de penser à nos plaisirs étranges, nous nous sentons rougir d'être l'Humanité.
« Mais songez que l'effet à la cause remonte! Mais songez qu'en faisant les sombres criminels, vous avez fait le crime et mérité la honte dont vous nous accablez, ô lâches Immortels !
« Et nous n'avons qu'un tort qui soit réel, peutêtre! Celui d'humilier nos fronts à vos genoux! Celui de nous courber, sans vouloir reconnaître que malgré nos laideurs nous valons mieux que vous!
(( Nous valons mieux que vous, car au fond de nos âmes nous conservons encor des rêves purs
et doux! Nous sommes dégoûtés de nos instincts infâmes! Nous nous faisons horreur! Nous valons mieux que vous!
« Et maintenant frappez, Dieux cruels, Dieux injustes! Dédaigneux et sereins, nous attendons vos coups! Notre faiblesse rend nos supplices augustes! Acharnez-vous, ô Dieux! Nous valons mieux que vous!
(( Et je ne voudrais point échanger mes tortures, ni mon sombre destin, ni mes lentes douleurs avec la lâcheté de vos saintes natures, avec l'éternité de vos honteux bonheurs^! »
Le mépris, le dégoût, la colère, la haine, l'orgueil transfiguraient le poète. Sa voix avait des sonorités de trompette guerrière. Il était beau de la beauté surhumaine et terrible des Titans révoltés. Des éclairs jaillissaient de ses yeux; ses mains levées semblaient brandir des foudres vengeresses. Il voyait les Dieux, il leur parlait face à face, il les citait au tribunal de la Raison humaine, il les accusait avec la véhémence de son indignation et avec la dignité de sa faiblesse, il les jugeait coupables de lâcheté et de cruauté, il les condamnait au mépris de l'humanité. Et, sublime, gigantesque, plus grand que la Nature, plus grand que le Destin, il semblait que ses accents dussent ébranler le monde!
Arrachée, pour la première fois de sa vie, à son calme hautain, Leuconoé avait écouté Tyrtée,
pâle et tremblante. Elle l'admirait et il lui faisait horreur. Elle comprenait enfin le pouvoir du poète; elle comprenait la puissance de son génie ; elle comprenait qu'une force supérieure à celle des guerriers les plus robustes était en lui. A chacune des imprécations de Tyrtée elle tremblait d'entendre les Dieux répondre par des coups de tonnerre. Quand il se tut, elle poussa un soupir de soulagement.
Ils restèrent longtemps muets en face l'un de l'autre; le calme peu à peu rentrait en eux; leurs âmes descendaient des régions supérieures où elles venaient de planer. Elle dit enfin :
(c Vous êtes injuste; les Dieux sont bons!
— Leurs œuvres le prouvent, répliqua Tyrtée avec un rire amer.
— Tous les malheurs qui nous accablent sont le juste châtiment de nos fautes. »
Il haussa les épaules et ne répondit point. Pouvait-il lui dire: « Est-ce ma faute si je suis laid? Est-ce ma faute si ma seule vue vous inspire une insurmontable répulsion?... »
Il se tut.
Quand Tyrtée rentra dans sa demeure, O Mikronn sur le seuil de la porte l'attendait avec une visible anxiété.
c( Vous êtes resté longtemps à la Boônéta?... » dit-il d'un ton interrogateur, et un sourire de ma-
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licieux contentement plissait ses joues dans le collier de sa barbe grise et crépue.
Le ton du vieillard frappa le poète. Il couvjit longuement son serviteur d'un regard fixe sous lequel O Mikronn se troublait visiblement.
(( C'est toi qui as écrit! dit enfin Tyrtée.
— Moi! Écrire!... Je sais à peine distinguer un o-mikronn d'un o-méga!
— Tu vas me dire à l'instant les motifs qui t'ont fait agir! Si tu es sincère, je serai indulgent... Sinon, je re dénonce à la reine!
— Mais...
— Obéis! Je le veux!...
— Par Héraklès! je...
— Veux-tu obéir?
— Mais...
— Va-t'en! et ne reparais plus jamais en ma présence!...
— Grâce! lumière de Phoibos! Grâce, mon bon maître, gémit le vieil hilote en se jetant à genoux. Je vais vous dire la vérité ! J'ai tout fait dans l'intention de vous rendre service... J'avais compris que vous aimiez la reine... Vous en parliez toujours avec tant de... Alors j'ai voulu vous fournir l'occasion delà voir sans témoin et de lui dire... enfin je ne sais pas, moi! — Ce que vous croiriez devoir lui dire! Alors, j'ai dit à ma fille, ma petite Sigma qui est si bonne et si jolie, et qui est une des femmes de la reine..., je lui ai dit : ce II faut
ÇÔ LEUCONOÉ
(( écrire à la reine au nom du maître pour qu'elle « le reçoive à une heure où elle sera seule à la « Boônéta... » Alors ma fille, qui vous est toute dévouée, a écrit à la reine... Alors elle a remis votre lettre... sa lettre, comme si elle venait de votre part... Alors la reine.-.Enfin voilà la vérité... Si j'ai mal fait, mon bon maître, pardonnez-moi... Je voulais vous rendre service... Je croyais que vous n'osiez pas parler à la reine et j'ai voulu... Je croyais que vous l'aimiez et que vous ne seriez pas fâché de pouvoir le lui dire. »
Le poète interrompit le vieil esclave d'un geste violent :
c( Tu t'es trompé, dit-il, les dents serrées, je hais cette femme! »