‹ Leuconoé, SparteChapitre 13 sur 27 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

La Tâche impossible

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pcôjv Èp.Tîsao'vTs; àcpoXa/.TCv. Oîaoj-v-/-, S'a icas

Ils tuent, semblables à des lions au milieu d'un troupeau de génisses sans défense. Et toute la ville était remplie de lamentations et de cris funèbres.

Kharitôn Aphrodisieus.

Kaircas et KalUrhoé, lib. V.

uiNZE décades s'étaient écoulées de- K puis la bataille d'Andania; il y avait % huit mois que Tyrtée était à Sparte. L'automne allait commencer; dans les campagnes qui entourent la ville, des groupes joyeux dehilotes dansaient autour des Hermès qui mar-

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quent les confins de chacun des neuf mille lots formés par Lycurgue avec les terres de la Laconie'. Des meules trapues s'élevaient de tous côtés. Des chars portant des amphores aux panses énormes se dirigeaient vers les vignobles qui s'éragent au pied des montagnes. Les Spartiates se délassaient des fatigues de la guerre dans le spectacle des travaux champêtres^ et se préparaient à porter les coups décisifs qui devaient soumettre la Messénie à leur domination.

Soudain de lourdes colonnes de fumée apparurent sur divers points, se déployant au-dessus des granges et des métairies. Des clameurs sinistres se firent entendre, répétées et grossies par tous les échos de la vallée; des troupes d'esclaves et de laboureurs épouvantés accouraient vers la ville, dans laquelle une invraisemblable nouvelle vint jeter la terreur. Aristoménès, à la tête de quelques centaines d'hommes déterminés, avait franchi les défilés du Taygète, et les Messéniens, pillant, tuant, incendiant, s'étaient répandus dans la partie occidentale de l'étroite vallée au milieu de laquelle s'élève la cité de Lycurgue.

Ce trait d'audace inouï plongea les Spartiates dans une telle stupeur, que si les ennemis, en ce premier instant de désordre et de confusion, avaient voulu s'emparer de la ville, ils s'en fussent facilement rendus maîtres, et le nom de Sparte eût peut-être été effacé de la surface de la terre.

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Mais Aristoménès n'avait pas conçu de si vastes projets et, avant que les Spartiates, revenus de leur premier étonnement, eussent eu le temps de songer à le poursuivre, il avait battu en retraite.

Alors on put apprécier toute l'étendue du désastre. Non seulement plusieurs centaines d'esclaves et de têtes de bétail avaient été enlevés ou tués, non seulement une partie de la récolte et un grand nombre de métairies avaient été détruites par le feu, mais, ce qui était une calamité aussi cruelle que la plus sanglante des défaites, soixante-seize enfants des Égaux — précieux rejetons de cette vieille race Laconienne qui chaque année voyait des vides nouveaux se faire dans ses rangs 5, — soixante-seize enfants des Égaux, se promenant sous la conduite de leur paidonome, avaient été surpris par les Messéniens qui les avaient emmenés avec eux.

Parmi ces enfants se trouvait l'héritier d'un des trônes de Sparte : Eurykratès, le fils du roi Anaxandros et de la reine Leuconoé.

Aï ^à oÎÀci; ir.l — aiol y s).iS'o'vc; oia ~î x.oùçai

Et telles que des hirondelles rapides, les mères pleuraient sur leurs enfants bien-aimés.

T R u p H I o D o R E . La Ruine d'Ilion, v. 550.

Le lendemain de ce jour néfaste, Tyrtée se rendit à la Boônéta pour exprimer à Anaxandros combien il était sensible à son malheur.

Leuconoé se trouvait seule au palais des Agides.

L'esclave chargé d'introduire les visiteurs conduisit le poète dans l'appartement des femmes, — car à Sparte le gynécée n'était pas, comme à Athènes, une sorte de sanctuaire dans lequel nul ne pouvait pénétrer.

Leuconoé était entourée d'un grand nombre de femmes qui étaient accourues pour lui prodiguer leurs consolations.

La douleur ne semblait pas avoir abattu la reine : ses yeux avaient leur éclat accoutumé et son front marmoréen gardait son impassibilité ordinaire.

Les paroles tombaient rares et glacées des lèvres des matrones groupées autour de l'épouse d'Anaxandros : c'étaient les femmes des Èphores et des autres magistrats, et elles se piquaient de laconiser. Leuconoé se taisait.

(( Est-il vrai qu'Aristoménès ait renvoyé un des esclaves qu'il a faits prisonniers ?

— C'est vrai.

— Pourquoi?

— Pour faire dire que jamais il ne nous rendrait les jeunes captifs.

— Jamais ?

— Jamais.

— Dans aucun cas?

— Dans aucun.

— Que veut-il donc ?

— Des otages.

— Mieux vaudrait qu'ils fussent morts.

— Mieux!

— Où les emmène-t-il?

— A Ira.

— On lui prendra Ira.

— Dans dix ans.

— Comme Ithome?

— Comme!

— La ville est forte ?

— Très.

— D'ailleurs au premier acte d'hostilité. .

— Que fera-t-il ?

— Il les tuera!

— Alors, c'est comme s'ils étaient morts!

— Comme! »

Un petit groupe de matrones, retirées dans un coin de la salle, échangeaient des réflexions à voix basse. L'animation de leurs discours prouvait qu'elles oubliaient un laconisme de commande pour s'abandonner à leur nature loquace. L'ardente Timéa, dont le mari s'était distingué à Andania et avait été nommé Khiliarque d'un des deux corps de périèques, dirigeait la conversation avec son autorité habituelle,

« Ah! Voilà notre grand poète, dit-elle au moment où Tyrtée entra. Chaque fois que je l'aperçois, je me souviens que le jour où je l'ai vu pour la première fois, j'ai eu très nettement le sentiment que je me trouvais devant un homme de génie.

— Moi aussi! Moi aussi! » assurèrent toutes les femmes qui l'entouraient : la pieuse Kassandra qui appelait sur la tête de Tyrtée la malédiction des Dieux; la grosse Kléonis qui prétendait lui avoir égratigné le bras depuis l'épaule jusques au coude; Épikharis, la petite femme aux doux yeux lumineux, qui se vantait de lui avoir arraché une poignée de cheveux.

c( Ne trouvez-vous pas que Leuconoé a vraiment l'air très digne ? demanda Kléonis après un silence.

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— C'est une vraie Spartiate! dit Épikharis avec son sourire timide. Moi, le jour où l'on m'a rapporté à la maison mon fils Ékdelos, à qui le vieil Apollokratès avait cassé le bras, d'un coup de gaule, parce qu'il l'avait surpris volant ses raisins, j'ai commencé par lui administrer une volée de verges pour s'être laissé attraper si maladroitement. Je lui avais promis vingt-cinq coups, j'ai été jusqu'au vingt-cinquième sans faire attention à ses cris. Je lui ai même donné dix coups de plus pour avoir crié. Le paidonome m'a félicitée de mon énergie.

— Moi, dit Kassandra, j'ai obligé ma fille Lamia à rester trois jours sans prendre de nourriture en réparation d'un blasphème qu'elle avait proféré contre la Sainte Mère des Dioscures! Le troisième jour, elle poussait de tels hurlements dans la chambre où je l'avais enfermée, qu'on les entendait jusques à l'Acropole et jusques au pont Babyka!...

— Qu'avait-elle dit, cette chère Lamia?...

— Elle avait osé insinuer que l'œuf conservé dans le trésor du temple d'Hilaéira par les vénérables prêtresses Leucippides, n'est pas celui que Léda a mis au monde après avoir reçu le baiser du cygne mystique '.

— Une telle impiété ne peut avoir d'excuse que dans le jeune âge de celle qui l'a commise, dit Timéa avec indignation.

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— Moi, dit la grosse Kléonis, le ciel ne m'a pas accordé d'enfant, mais je n'en ai pas moins eu souvent l'occasion de déployer une grande force de caractère. Hier encore, mon petit chien d'Assyrie, Kopsos, a pleuré plus d'une demiheure pour m'accompagner au marché et je l'ai laissé à la maison malgré ses gémissements.

— C'est héroïque ! ricana Timéa. Savoir résister aux larmes de cet amour de Kopsos ! Moi...

— Oh ! oui, toi, on sait en quelles circonstances tu as prouvé ton énergie et ton dévouement à la patrie, interrompit Kléonis vexée de ce que son amie eût paru se divertir de sa passion pour Kopsos.

— Comment? interrogea Timéa aigrement, car elle pressentait quelque plaisanterie risquée.

— Tout le monde sait que, pendant les deux mois que la dernière expédition a duré, tu as voulu prouver ton affection à la patrie d'une façon si éclatante, que tu as dû remplacer deux fois l'esclave chargé par ton mari de remphr près de toiles fonctions conjugales... Tuer deux hommes pour avoir un enfant, surtout quand cet enfant ne doit être qu'un épeunaste... un misérable hilote!... C'est du dévouement! »

Timéa fronça les sourcils et haussa les épaules.

ce Moi, dit une vieille femme ridée, courbée, au nez en bec d'aigle, aux yeux perçants, aux cheveux blancs recouverts du long voile noir

des veuves. Moi, j'ai prouvé mon amour de la patrie dans des circonstances bien cruelles ! — Elle parlait en branlant la tête et les paroles tombaient lentement, dans un pénible effort de ses lèvres flétries.

— Oui, nous savons !... Nous connaissons ton histoire, Damocréta, voulut dire Timéa ; — mais la vieille était sourde ; elle n'entendit pas l'interruption et continua :

— J'ai eu un fils, un grand garçon, fort comme Ares, beau comme Apollon. Un jour — je ne sais comment cela se fit, car son père était brave — mon fils revint de la guerre sans son bouclier. Dans une rencontre malheureuse, il avait été le premier à fuir ! La Gérousie le condamna à mourir de faim et je plaçai la première pierre, qui servit à murer la porte du caveau dans lequel on l'enferma. Je me souviens encore de la manière dont il me regarda... J'avais résolu de lui crier qu'il était un lâche... Je n'ai pas pu. Je suis partie sans rien dire, mais j'ai encore son regard, là, dans le cœur. Voilà ce que j'ai fait pour la patrie ! »

Dans le silence qui suivit, la voix de Leuconoé s'éleva ferme et douce.

(( Je ne regrette qu'une chose, disait-elle ; c'est que le pauvre enfant n'ait pas atteint l'âge où l'on peut donner sa vie avec gloire, pour la défense et pour l'honneur de Sparte. »

Et elle se lamentait, accablée de douleur. T z E T z È s . Posthomériqiies .

Bien qu'il comprît que cette attitude impassible et stoïque était commandée par les usages et justifiée par les mœurs, Tyrtée se sentait révolté de l'indifFérence avec laquelle la reine semblait accepter le coup terrible qui brisait ses plus chères affections. Cette pensée : — « Elle n'a pas de cœur ! » — qu'il s'efforçait de chasser en se répétant: — ce Que m'importe ! » — cette pensée lui causait une sourde douleur. Il était venu à la Boônétaaprès de nombreuses hésitations, croyant se trouver en face d'un désespoir d'autant plus navrant que la coutume voulait que l'on en réprimât toute manifestation. Il avait réfléchi longtemps aux paroles de consolation qu'il adresserait à la mère si douloureusement éprouvée, et voilà que devant la glaciale sérénité de Leuconoé il demeurait muet, ne parvenant même pas à trouver une de ces formules banales, comme toutes les bouches en murmuraient autour de lui.

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Cependant les visiteurs s'étaient retirés peu à peu.

Tyrtée restait seul en face de la reine.

Ils demeurèrent quelque temps silencieux ; Leuconoé paraissait ne pas voir le poète : la tête appuyée sur la main, dans une pose pleine d'affaissement, elle s'abandonnait à ses pensées, ouvrant dans le vide ses grands yeux fixes.

Tyrtée la regardait et, tumultueusement, un flot de sentiments contraires envahissait son cœur.

Décidément, il la haïssait! Il la haïssait pour son silence, comme tout à l'heure il la haïssait pour ses paroles. Il sentait en lui une ferme volonté de la haïr, et il s'étonnait de l'énergie de cette volonté.

Il eût tant voulu se faire illusion sur ses véritables sentiments, qu'il essayait de se plaider, timidement, à lui-même, la cause de cette femme pour qui il voulait, si passionnément, éprouver une aversion profonde.

Il se disait : « Vraiment, je m'exagère ses défauts... je la hais, mais ce n'est pas une raison pour être partial à ce point ! Elle n'est pas si laide, bien qu'elle ait les yeux trop grands ! Cette statue doit être susceptible de s'animer !... Peut-être souffre-t-elleaufond !... » Et tout en se disant ces choses, il la contemplait avec une terreur pleine d'admiration, ébloui, tremblant, semblable à un

homme que le vertige cloue, haletant, au bord du gouffre qui l'engloutira.

« Vous pleurez ! »

Oubliant la présence du poète, elle s'était levée brusquement, se dressant dans un mouvement de défi, le corps tendu, prête à la lutte; la narine gonflée, les lèvres serrées, une volonté énergique brillant dans la flamme de ses yeux noirs, au bord desquels roulaient deux grosses larmes.

« Vous pleurez ! »

Ce cri de Tyrtée la rappela au sentiment de la réalité : elle tressaillit, essaya de se roidir, d'étouffer l'émotion qui la tordait; puis, impuissante à dissimuler ses sentiments, elle retomba sur le siège qu'elle venait de quitter, inerte, les bras ballants, la tête basse, et un sanglot gonfla sa poitrine.

(( Vous pleurez! Oh !... Dites-moi votre douleur, et s'il est au pouvoir d'un homme de vous la faire oublier, même au prix de sa vie, je serai cet homme-là, si vous daignez me le permettre ! »

Il s'était jeté à genoux devant elle, dans un élan éperdu, dans une offre de tout son être ; ses pauvres lourdes mains aux doigts noueux s'étaient jointes.

« Dites ! que faut-il faire pour que vous ne pleuriez plus ? »

Alors, sans songer qu'elle parlait à un écran-

ger, à un inconnu, cédant au besoin de s'épancher, elle ouvrit son cœur, elle le laissa déborder, et de longs sanglots ponctuaient ses douloureuses confidences.

Ce n'était pas qu'elle aimât cet enfant qui avait été élevé loin d'elle, mais son existence était étroitement liée à celle du jeune Eurykratès ! Le roi, son époux, n'avait jamais éprouvé d'amour pour elle ; il ne l'avait épousée que pour obéir à son père qui rêvait d'allier les deux familles royales de Sparte. Cela lui importait peu, d'ailleurs, de n'être pas aimée : elle considérait l'amour comme une honteuse faiblesse. Mais elle n'ignorait pas que sans l'existence de son fils, Anaxandros l'eût déjà répudiée ' pour épouser une certaine Khlôris, de la race des Thaltibiades, dont il était depuis longtemps amoureux. A présent il n'hésiterait plus à chasser de son foyer la compagne que la volonté paternelle y avait fait asseoir; il voudrait une autre mère pour l'héritier du trône... C'était cette pensée qui la torturait et lui arrachait des larmes : être répudiée comme une femme coupable ou stérile ! Passer au miheu de l'indifférence et du mépris de tous, après avoir été la première à la ville ..

Naïvement, elle étalait les craintes de sa vanité et les effrois de son orgueil.

Nul ne s'inclinerait plus devant elle; elle vivrait dans la misère, car son mari ne lui rendrait

pas sa dot; elle habiterait un bouge obscur perdu dans un des quartiers pauvres, au delà du pont Babyka; elle aurait de misérables vêtements; elle devrait meurtrir ses mains aux besognes grossières du ménage et elle s'en irait, vers l'ombre glacée de la vieillesse, sans une affection sincère pour lui rendre moins pénibles les derniers pas sur le chemin de la vie !

Elle avouait tout cela, les répugnances mesquines et les légitimes terreurs, avec le même air navré et lamentable. Maintenant qu'elle ne se contenait plus, ses larmes coulaient abondamment, et le péplos blanc sur la poitrine en était inondé. Elle se mordait les lèvres dans un dernier effort, pour ne pas sangloter tout haut, et cette précaution puérile donnait à son visage une expression de désespoir sincère et naïf.

Tyrtée sentit son cœur se fondre en une profonde pitié. Il releva la tête; une résolution indomptable brillait dans ses yeux ; il dit avec douceur et fermeté :

c( Ne pleurez plus, je vous en prie! Ne pleurez plus, je vous rendrai votre fils! »

"OXptct et ci'.XîcvTs; î—T,-/ tavi àvTEîâcvTa;.

Bienheureux ceux qui aiment, lorsqu'ils sont payés d'un amour réciproque.

BiON-, Idylle FUI.

Le lendemain, dès la première heure du jour, Tyrtée sortait de Sparte et s'engageait dans le sentier étroit et escarpé qui traverse le massif du Taygète. Ce sentier était alors, comme à présent, le seul moyen de communication entre la Laconie et la Messénie.

Le poète avait quitté sa tunique lacédémonienne, pour reprendre le costume dont il était vêtu lors de son arrivée à Sparte. Seulement sa vieille chlamyde grise était serrée autour des reins par une longue corde à nœuds, et ses jambes étaient protégées par des guêtres de cuir. De plus, il était armé d'un court poignard à lame épaisse, dissimulé dans les plis de sa ceinture.

Malgré son infirmité, Tyrtée marchait d'un pas allègre, et une joie infinie brillait dans ses regards.

Depuis qu'il avait vu la reine pleurer, la statue se faire femme, depuis que la caresse du sourire par lequel Leuconoél' avait remercié de sagénéreuse promesse avait passé sur son front, il se sentait si fort, si vaillant, si indomptable, qu'il oubliait les difficultés de la tâche qu'il s'était imposée. Il était tout à l'ivresse de s'abandonner enfin au sentiment qui avait pris possession de son cœur : à cet amour longtemps combattu, à cetce passion si violente, si éperdue, si affolée, qu'il avait essayé de l'étouffer, épouvanté de son irrésistible puissance.

A présent les luttes étaient finies : il était las, il était vaincu, et très heureux d'être vaincu. L'invincible passion l'emportait; il s'abandonnait au courant; il éprouvait une sensation délicieuse de repos, de calme, de béatitude, à se laisser entraîner par les fatalités de son destin.

Il aimait! C'était vrai! C'était l'amour qui étouffait la voix dans sa gorge lorsqu'il paraissait devant Leuconoé! C'était l'amour qui empourprait son visage lorsqu'il entendait prononcer le nom de cette femme! C'était l'amour qui sans cesse la faisait passer dans ses rêves, souriante, radieuse, telle qu'en cette douce soirée d'été où l'ombre violette des hauts peupliers voilait seule la suave harmonie de son corps!

Souvent, aux heures où l'espace se remplit de la mélancolie des crépuscules, Tyrtée avait senti peser sur lui une écrasante tristesse à la pensée

que jamais il ne connaîtrait les ardeurs divines dont Éros embrase les cœurs de ses élus; il s'était dit que les Dieux en lui refusant la beauté physique lui avaient refusé la faculté d'aimer et l'espoir d'être aimé... Et voilà qu'à présent une immensetendresse faisait tressaillir son âmeextasiée! Voilà qu'à présent Eros était venu! Voilà qu'à présent il aimait! Tous ses désirs, tous ses rêves, toutes les énergies de sa volonté avaient pour but le bonheur d'un être choisi entre les êtres; d'une femme choisie entre les femmes. La rendre heureuse serait désormais son unique pensée, son unique souci, son unique fin. Il lui semblait que c'était là une œuvre plus importante et plus sublime que le salut de tout un peuple. Un des sourires de la maîtresse ne valait-il pas mieux que les acclamations de l'humanité entière? Un des baisers de l'amante ne valait-il pas mieux que l'éternelle vénération des races futures?

Il aimait! Son cœur passionné qui s'était toujours fermé à la passion s'était enfin ouvert, et une jouissance inouïe, des délices d'une suavité inexprimable, une force, une douceur, une sérénité inconnues l'envahissaient, le remplissaient avec l'amour victorieux. L'horizon de sa vie était changé; il lui semblait se trouver sur une cime d'oLi son œil plongeait à des distances infinies. Autour de lui, en lui, tout s'était éclairé; la douleur et la mort ne l'effrayaient plus : il sentait

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dans son âme assez de clarté pour dissiper leurs ténèbres. Il renaîtrait, il revivrait par l'être aimé; leurs amours les rendraient semblables aux Dieux immortels! Ils vaincraient l'ombre par la lumière de leur tendresse, ils vaincraient le néant par la fécondité de leurs baisers !

Il ne songeait même pas que la femme, objet de cette passion, était la légitime épouse d'un autre homme; il savait seulement — elle le lui avait dit — que son cœur était vierge, et il voyait désormais ce but donné à sa vie : conquérir ce cœur, le remplir de sentiments pareils à ceux qui remplissaient le sien, se faire aimer à force de tendresse et de dévouement.

Elargissant sa poitrine creuse, redressant ses épaules voûtées, pour proportionner sa taille à la grandeur de ses destinées, il marchait rapidement comme s'il eût eu hâte de rencontrer des obstacles et des combats, comme s'il eût eu hâte de mettre à l'épreuve la vigueur nouvelle qu'il portait en lui.

Avant de s'engager entre les rochers du défilé qui conduit vers la Messénie, le poète se retourna et jeta un long regard sur les lieux ou il avait vécu des heures si douces.

Derrière lui, la profonde vallée de Sparte était semblable à un immense lac de lumière dorée dont de sombres montagnes bordaient de toute part les flots étincelants.

Sous l'ondoiement éblouissant et diaphane de

ces flots lumineux, apparaissaient de hautes murailles de rochers jaunes et gris que des forêts de pins coupaient de larges bandes noires : des gorges étroites qu'emplissait une brume bleuâtre, des torrents, des cascades qui pendaient comme des draperies d'argent au flanc des parois à pic.

Puis, sous ses pieds, le poète apercevait Sparte. La ville, vue de cette hauteur, était presque entièrement cachée sous la verdure des platanes et des oliviers; Tyrtée ne pouvait voir distinctement que les bâtiments qui entourent l'Agora : le temple d'Ares, le palais des Syssities, le palais de la Gérousie, et un peu plus loin, à l'endroit oii le Knakion ' se jette dans TEurotas, le gymnase du Plataniste développant le vaste hémicycle de ses lourdes colonnades grises.

Tyrtée chercha quelque temps après la demeure du roi Anaxandros; il ne parvenait pas à s'orienter. Enfin, il la reconnut à une hgne de peupliers qui s'élevaient dans les jardins et dont les fines silhouettes dominaient le quartier du Nord.

Le cœur du poète se serra à la pensée que c'était peut-être la dernière fois qu'il contemplait les lieux où vivait Leuconoé. Mais il ne voulut pas se laisser attendrir; il jeta un dernier regard sur l'horizon radieux et paisible, puis il s'engagea résolument dans les sombres défilés qui traversent les cimes désolées du Taygète.

I l8 LEUCONOÉ

XÔi; %; Tvap' r.y.îv a/.Àa vCiv èv vEfTEpci;. Xûa; rç kaj.wi aci, cr.u.spiv S'a l/.t, /CA'jwv C'jv(i)u.'.À£i;. X6à; sî; iar.v sùô'jaiav, àa)'j)vc; eî vOv et; saï.v à6ojj.îa,v.

Hier tu étais au milieu de nous et aujourd'hui tu es avec les Ombres ; hier tu parlais avec moi et aujourd'hui tu ne m'entends plus ! Hier j'étais doucement réjoui par tes paroles et aujourd'hui ton silence me navre.

NiKÉTAS. Drosillas et ChariMcc, 1. IX , v. 54 et suiv.

Le défilé de Trypé traverse la cime du Taygète, entre deux hautes murailles de granit arides et désolées, tapissées de bruyères roses et blanches. A la droite de l'étroit sentier que suivait le poète, se creusait une gorge au fond de laquelle il voyait écumer les eaux d'un torrent. A mesure que Tyrtée avançait dans ces lieux sinistres, de décourageantes pensées s'emparaient de son esprit. Il envisageait plus froidement la tâche qu'il s'était imposée, et il comprenait mieux toutes les difficultés qui la rendaient presque inexécutable. Le plan auquel il s'était arrêté, d'abord, était d'une grande simplicité : il voulait offrir sa liberté et sa

vie en échange de la vie et de la liberté d'Eurykratès. A première vue, l'exécution de ce dessein lui avait semblé extrêmement aisée, mais à présent il découvrait une foule d'obstacles auxquels il n'avait pas songé auparavant. Et d'abord, cet enfant qu'il avait promis de rendre à sa mère, vivait-il encore seulement?... La guerre, depuis la bataille d'Andania, avait pris un caractère implacable. Sept des principaux lieutenants d'Aristoménès, qui étaient tombés ce jour-là aux mains des Spartiates, avaient été mis à mort, et l'on rapportait que le roi de Messénie avait versé des larmes de rage à la nouvelle de leur exécution. Peut-être le sang des jeunes captifs avait-il déjà été répandu pour apaiser les mânes des sept suppliciés?... Dans cette hypothèse, l'héritier du trône de Sparte avait dû être une des premières victimes.

Puis, Aristoménès consentirait-il à faire cet échange? C'était assez probable, car aux yeux de toute la Grèce, comme aux yeux des Lacédémoniens, Tyrtée incarnait pour Sparte la Fortune- Favorable... Mais que ferait le poète, si le roi refusait, comme c'était possible? Enfin, comment Tyrtée transmettrait-il sa proposition à Aristoménès?... Impossible de se confier à un messager : Un ennemi n'eût pas manqué de trahir; un ami eût exposé sa vie, — car Sparte avait trop souvent précipité dans la Kéada les ambassadeurs

d'Aristoménès pour que l'on pût compter sur la générosité du roi.

C'est en proie à ces décourageantes pensées que le poète, après avoir marché toute la journée, arriva à l'endroit où le défilé débouche sur le territoire de la Messénie '.

Le soleil se couchait à l'horizon, et Tyrtée apercevait son disque énorme, tout rouge, entre les troncs dénudés d'une forêt de pins.

Au lieu du décor plein de lumière et de sérénité que la vallée de Sparte avait pour la dernière fois offert à ses regards, l'immense étendue du pays qu'il avait sous les yeux ne lui présentait que de lourdes masses d'ombres, sur lesquelles, de tous côtés, coulaient des reflets sanglants.

Jusques au lointain horizon, c'était un sol tourmenté dans lequel des collines escarpées encadraient d'étroites vallées que les flots sombres de la nuit avaient déjà submergées. Le vent du soir apportait au poète la fraîcheur de leur ombre et une grande plainte vague : sourds mugissements d'animaux, murmures indistincts de forêts, clameurs étouff^ées de torrents lointains, montait du sein des ténèbres anxieuses.

Près du poète, le flanc de la montagne était couvert d'une haute futaie mystérieuse. C'étaient des platanes énormes, aux troncs déformés par de monstrueuses nodosités; des chênes, plusieurs fois séculaires, dont les racines s'enchevêtraient

sur le sol moussu, comme de formidables amas de serpents; des pins parasols qui portaient haut leurs larges têtes sombres et dont les corps, tordus, dénudés, couverts de cicatrices noirâtres, semblaient garder la trace d'un récent incendie.

Tyrtée s'était arrêté; une épouvante indéfinissable l'oppressait. Son cœur se serrait à la pensée de tous les deuils et de toutes les douleurs que présageait l'horizon sinistre vers lequel il marchait. Près de lui, un hibou venait de s'envoler du sommet de l'un des pins, et son hululement prolongé dominait les murmures indistincts qui montaient de l'ombre.

Le poète voulut se remettre en route, mais à peine eut-il fait quelques pas dans l'obscurité plus épaisse qui tombait de la cime des arbres qu'il s'arrêta en frémissant.

Illui avait semblé qu'un gémissement,la plainte d'une voix humaine, répondait au cri de l'oiseau de mort.

Après quelques instants de silence, le même gémissement se fit entendre et distinctement ces mots frappèrent l'oreille du poète :

<( Dieux maudits! Dieux maudits!... »

Puis les paroles s'étouffèrent dans le hoquet saccadé d'un sanglot.

Malgré la terreur qui l'envahissait, Tyrtée s'avança vers l'endroit d'oii la voix paraissait venir.

Le silence était retombé sur la forêt.

Au bout de quelques pas, le poète arriva dans une étroite clairière qu'une lumière livide éclairait encore à demi.

Au centre de cette clairière, un cadavre était étendu sur un lit de mousse : une femme, deminue, dans un péplos en lambeaux, et n'ayant que ses longs cheveux pour voiler ses seins aux pointes violettes. A genoux près de cette femme dont il étreignait éperdument la taille roidie, un homme sanglotait, le visage enfoui dans les vêtements de la morte.

Au bruit que fit le poète en s'approchant, cet homme se releva sur les genoux, et tendant vers Tyrtée des bras décharnés :

« Ah ! vous voilà ! Vous m'avez enfin découvert ! Vengez-vous! Achevez votre œuvre! Tuez-moi! Tuez-moi tout de suite! Tuez-moi ici, puisque c'est ici qu'elle est morte!... »

Etil continuait, répétant comme un insensé, sans reprendre haleine : « Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi !

— Vous vous trompez, dit le poète en l'interrompant doucement : je ne suis pas votre ennemi, et si je puis vous être utile en quelque chose, parlez! Mon plus grand bonheur est de venir en aide à ceux qui souffrent. »

L'homme s'était redressé : il passa sur son front une main que la fièvre faisait trembler, et après avoir longuement considéré Tyrtée, il lui dit :

« Je vous reconnais... Vous êtes le poète athénien envoyé par les Dieux pour sauver Sparte. J'ai su que vous aviez parlé en notre faveur dans leConseildesVieillards. Vous êtes bon, vous, c'est vrai! J'ai souvent entendu dire que les poètes étaient tous très bons et qu'ils avaient le cœur accessible à la pitié. C'est pour cela, sans doute, que la race farouche des Spartiates n'a jamais produit de poètes ! »

Puis, soudain, saisi d'un nouvel accès de désespoir, il reprit la morte dans ses bras et s'écria, en sanglotant :

« Non ! non ! iMa Théano, il n'y a pas d'hommes bons! Us sont tous cruels et méchants et je les maudis tous ! Ceux vers qui nous avons été nous ont repoussés comme des chiens errants ; quelquesuns nous disaient : ce Travaillez, vous êtes jeunes ! » La plupart nous injuriaient et nous poursuivaient de paroles infâmes! Te souviens-tu de cet Andanien que je frappai et qui me blessa de son glaive parce qu'il avait voulu...? Mais tu ne m'entends plus, mon amour! Ma compagne chérie!... — Et couvrant le cadavre de larmes et de baisers, il continuait : — Oh! tes pauvres yeux que les pleurs avaient rougis ! Tes pauvres pieds que les pierres de la route avaient déchirés! Ton pauvre front que la faim avait fait depuis longtemps assez livide pour la tombe! Tes pauvres petites mains que la fraicheur des nuits avait si souvent glacées! Par-

donne-moi! C'est moi qui ai voulu ce qui est arrivé : c'est moi qui t'ai entraînée dans ma fuite! Je me croyais assezfort pour t'emportera travers la vie, entre mes bras, sur mon cœur, et voilà que l'humanité entière s'est détournée de nous ! Et voilà, mon amour, que tu es morte ! Morte ! ... Tu es morte ! . . . »

De longs sanglots secouaient tout son corps et ses cris montaient dans le crépuscule sinistre vers le ciel noir où les derniers rayons du jour s'éteignaient.

Après un instant de silence, le jeune homme se releva. Il était plus calme.

c( Crois-tu, reprit-il en s'adressant à Tyrtée, qu'elle ne s'est pas plainte une seule fois. Repoussés, chassés, inj uriés, mourants de faim, nous avons vécu dans les bois, cherchant, comme des bêtes, un asile dans des antres jusqu'au jour où... Oui! Elle s'est assise là, et elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas aller plus loin. Alors, comme je l'embrassais en lui demandant pardon et en la priant d'avoir du courage, elle a souri bien doucement... — Si vous saviez comme elle souriaitdoucement!... — Elle a dit qu'elle n'avait rien à me pardonner, qu'elle était heureuse, qu'elle m'aimait bien, et elle a pris une de mes mains dans ses mains, comme elle faisait quand nous nous endormions l'un près de l'autre. Ses mains étaient très froides et depuis elles ne se sont pas réchauffées... voilà deux jours de cela ! »

LA TACHE IMPOSSIBLE I2f

Tyrtée se taisait. Le jeune homme resta quelque temps sans parler; ses yeux avaient une fixité folle; ses lèvres tremblaient convulsivement, donnant à son visage une expression navrante.

« Allons, reprit-il, j'ai assez souffert. Les dieux ont dû bien s'amuser! Le spectacle a été joyeux. Si vous êtes vraiment généreux, Athénien, vous ne vous ferez pas le complice des fatahtés injustes. Vous ne me refuserez pas le moyen d'adoucir et d'abréger mon agonie. Ayez pitié de moi, je vous en supplie ! Donnez-moi cette arme que je vois à votre ceinture... J'aurais pu en finir plus tôt : il y a, tout près d'ici, des précipices dont nul n'a mesuré la profondeur. . . mais, vous comprenez, quand on s'est bien aimé, il est doux de se dire que l'on va reposer à jamais dans les bras l'un de l'autre ; je voudrais dormir mon dernier sommeil ici, près d'elle, près de ma femme!... »

Il était à genoux, les mains levées, comme ceux qui supplient devant les temples, et ses regards imploraient plus ardemment encore que ses paroles.

Une grosse larme tremblait au bord de la paupière de Tyrtée; sans un mot, comprenant que nulle parole humaine ne pouvait adoucir la soufrance du misérable amant, il prit son poignard et le lui tendit.

Le jeune homme s'empara de l'arme avec un cri de joie; sans hésiter, d'un coup sec, il se l'en-

fonça dans la poitrine; un râle sourd s'échappa de ses lèvres et il tomba en avant, le visage sur le sein du cadavre.

Il fallut à Tyrtée quatre jours pour franchir la distance qui le séparait de la nouvelle capitale de la Messénie. De crainte d'être reconnu, il ne se mettait en marche qu'après le coucher du soleil, passant les journées à se reposer à l'abri des forêts qui ombragent le versant occidental du Taygète et les vallées du Pamisos et de la Néda. Enfin, après avoir traversé les ruines d'Andania et longé les bords escarpés du lac de Sténiklaros, il arriva en vue d'une montagne dont la cime sombre se découpait à angle droit sur le ciel rose où l'aurore montait.

Au-dessus des vignes maigres et des oliviers chétifs qui croissaient sur d'étroites terrasses entourées par des murs de pierre s'étageant comme les marches d'un escalier de Titans, se dressaient les hautes murailles de la formidable cité où habitait Aristoménès : Ira, l'aire royale et inaccessible d'où l'aigle de Messénie prenait son essor dévastateur 2.

YÀTzt'.'i [j.ï'i 7*^)... -rrâvr* t-.îo'j/.z iaS'tov

X,7.l ifS'pWÇ 7:pÔ Te TOÛ Às'-J'£tV /M TVSÔ TiÙ TlârTc'.V iTT'.V.

En parole, tout est focile ; mais tout n'est pas facile à exécuter. Dire et faire ne demandent ni un travail, ni un effort égal.

Démosthène. Ilpooa'.a Ar,ar,Tû5ix-a, (j.-^.

Tyrtée passa cette journée, étendu sous un massif de figuiers, près des sources de la rivière Néda. De là, il apercevait la porte occidentale de la ville : une ouverture étroite et basse à laquelle conduisait un sentier rocailleux bordé de murs de pierres sèches.

Les sources de la rivière étaient disposées de manière à former un abreuvoir et ce fut, durant tout le jour, près du petit bosquet, asile du poète, un défilé ininterrompu de jeunes filles portant sur la tête des amphores de terre rouge, de guerriers montés sur leurs lourds chevaux, de pâtres conduisant des chèvres ou des brebis.

L'Athénien occupa ces longues heures à repas-

ser dans son esprit tous les stratagèmes employés pour délivrer des prisonniers ou pénétrer par ruse dans l'enceinte des villes : tantôt il se rendait méconnaissable au moyen d'un déguisement; tantôt il se glissait dans un char d'orge ou de foin, qui le menait sans danger au cœur de la place ; tantôt il découvrait un souterrain, et il franchissait sans encombre les inaccessibles murailles.

Mais quelques instants de réflexion lui faisaient comprendre combien ces imaginations étaient chimériques, combien ces ruses étaient impraticables.

Les derniers événements lui avaient donné une grande célébrité ; tous les Messéniens connaissaient le sauveur de Sparte, et il lui était impossible de se déguiser et de passer inaperçu à cause de l'infirmité qui entravait sa marche.

Son premier dessein de proposer un échange à Aristoménès était décidément le seul raisonnable; ni la ruse, ni la force ne pouvaient rien pour la délivrance d'Eurykratès.

Ce fut alors qu'il eut pleinement conscience de la folie et de l'inutihté de sa tentative : il ne parviendrait même pas à franchir la première des barrières qui le séparaient du fils de Leuconoé. Ce n'était pourtant là que la partie la plus facile de sa tâche; il aurait à surmonter des diflîcultés plus grandes, à braver des dangers plus terribles, lorsqu'il lui faudrait arriver jusques au jeune captif.

tromper la surveillance de ses gardiens, l'arracher de leurs mains, fuir avec lui à travers un pays inconnu et hostile.

Jusques alors, emporté par son imagination ardente, il n'avait considéré que le but à atteindre. Il n'avait songé qu'à la joie de la reine, lorsqu'il lui rendrait son fils. A présent, devant la froide réalité, un invincible découragement l'envahissait. Il se sentait faible et seul : une lassitude infinie lui brisait les membres.

Cependant, le soir tomba. L'affluence des Messéniens diminua autour de l'abreuvoir. Tyrtée sortit de sa retraite et s'assit sur la muraille de marbre qui entourait l'eau. Il avait ramené sur son front les bords de son pétasos et s'était placé de façon à dissimuler la difformité de son pied gauche.

Au bout de quelques instants un esclave attardé vint faire boire deux chevaux.

Aux paroles de salut de l'Athénien, il ne répondit que par un « Kyrie eleison! » bref et ennuyé.

Pour gagner les bonnes grâces de son taciturne interlocuteur, le poète se mit à lui vanter les animaux qu'il conduisait : admirant la finesse de leurs jarrets, la puissance de leur encolure, la forme gracieuse de leur croupe, le feu qui brillait dans leurs rep^ards.

« Ils ne sont encore ni assez beaux ni assez ro-

bustes pour le maîrre à qui ils ont l'honneur d'appartenir! interrompit l'esclave d'un ton bourru. Aristoménès devrait avoir des coursiers infatigables comme ceux du Soleil !

— C'est un homme extraordinaire, répondit adroitement Tyrtée. Il paraît que dernièrement encore il a porté la terreur jusque sous les murs de Sparte. Est-ce la vérité?

— Oui! c'est vrai!

— Les Messéniens sont fort heureux d'avoir à leur tête un roi aussi brave, aussi audacieux, aussi sage, aussi heureux" ! »

L'esclave approuvait, remuant la tête. 11 avait un front étroit, planté bas de cheveux courts et drus, et il regardait Tyrtée en dessous d'un air défiant.

Le poète continuait, racontant qu'il arrivait de Korinthe, sa patrie, et se faisait passer pour un marchand de bijoux dont les serviteurs et les bagages arriveraient bientôt. Il avait voulu les devancer et avait été attaqué sur la route par des brigands, qui l'avaient mis dans le triste état où son interlocuteur le voyait. Il donnait des détails si précis sur le combat qu'il avait eu à soutenir, et parlait avec tant de conviction et de sincérité que l'esclave, d'abord incrédule, en oubliait ses chevaux pour l'écouter d'un air stupide, les yeux et la bouche large ouverts.

Tyrtée réussit si bien à gagner la confiance du

gardien des chevaux que celui-ci finit par demander au prétendu marchand s'il ne voulait pas lui vendre un de ses bijoux : a Mais pas cher! » car Aristoménès, très sévère, avait des intendants d'une rapacité inouïe, qui ne laissaient amasser qu'un mince pécule aux pauvres esclaves.

L'Athénien répondit qu'il donnerait, pour rien, des carpodes et des bracelets d'argent à son nouvel ami, si celui-ci voulait, en échange, lui raconter les derniers exploits de son maître.

« Vous comprenez, ajouta-t-il, je tiens à avoir l'air de connaître parfaitement les hauts faits du héros, afin de conquérir facilement ses bonnes grâces, lorsque je me présenterai devant lui. »

L'esclave cligna de l'œil d'un air entendu :

ce C'est compris, dit-il; je me nomme Sigélos; » et il montra à Tyrtée sa hutte qui s'élevait non loin de là, près d'un bouquet de peupliers.

Puis il raconta la dernière campagne d' Aristoménès contre Sparte. Comment le roi avait franchi les défilés du Taygète, comment il avait ravagé les campagnes de la Laconie, comment il avait enlevé Une centaine d'enfants des Égaux.

« Je suppose qu'il a aussitôt fait mettre à mort tous ces jeunes loups? demanda le poète d'une voix qui tremblait un peu.

— Au contraire, répondit l'esclave; et montrant les murailles sombres d'ira : Ils sont là, en lieu sûr, ajouta-t-il; grâce à ces otages que le

Destin nous a livrés, les Spartiates vont être obligés d'accepter les conditions de paix qu'Aristoménès leur imposera! Nous les tenons d'autant mieux que parmi les captifs se trouve le fils unique d'Anaxandros, un des rois de Sparte.

— On dit ces jeunes Lacédémoniens très courageux et très hardis. Je suis certain qu'ils sont étroitement surveillés, dit Tyrtée de l'air le plus détaché.

— On les a parqués dans le temple d'Ares, et des gardiens veillent sur eux nuit et jour... »

A ce moment, le rappel sonore d'un clairon vibra dans l'espace.

ce Vous ne pourrez pas entrer dans Ira aujourd'hui, lit remarquer le serviteur d'Aristoménès, voici que l'on donne le signal de la fermeture des portes.

— J'attendrai ici mes bagages et mes marchandises, répondit Tyrtée évasivement. Mais vous-même, ne reconduisez-vous pas ces chevaux dans les écuries du roi?

— A cette époque de l'année ils passent la nuit dans la prairie que vous voyez là-bas, répondit Sigélos en montrant au poète une étroite bande de verdure entourée de saules et d'oliviers.

— Et vous ne craignez pas les voleurs?

— Qui oserait voler le bien d'Aristoménès? » répondit l'esclave en haussant les épaules, et sur ces mots, saisissant les chevaux par la longe ornée

de plaques d'argent qui entourait leurs naseaux, il s'éloigna en criant au poète de ne pas oublier les bijoux qu'il avait promis.

OaTTCv ïrri Xc'jx-ài; /.o'pax-a; 7VT/;và; tc /CîXova; eûpcïv...

Il serait plus facile de trouver des corbeaux blancs ou des tortues couvertes de plumes...

Lucien, Anthologie. Épigr. 436.

Cependant la lune se levait à l'orient et les masses sombres de la cité voisine se découpaient en lignes nettes et régulières sur la clarté bleuâtre qui remplissait le ciel.

Guidé par la lumière de l'astre, Tyrtée s'avança vers la ville et parvint au pied des remparts après avoir escaladé, sans éveiller l'attention, les murailles et les terrasses qui s'étageaient autour d'Ira. Un silence profond planait sur la vallée; les aboiements d'un chien, dans le lointain, répondaient

seuls au vague murmure qui montait du cours de la Néda.

Plus d'une fois, tandis qu'il s'approchait des murs, Tyrtée s'arrêta le cœur serré, croyant entendre des voix pousser des cris d'appel et prononcer son nom. Plus d'une fois, trompé par la silhouette bizarre de quelque cep de vigne ou de quelque figuier, il crut voir se dresser devant lui un des défenseurs de la ville.

A chaque alerte, il lui fallait un peu moins de temps pour se remettre de sa frayeur, et quand il arriva au pied des murs, il marchait avec la froide résolution et l'assurance désespérée d'un homme qui a fait le sacrifice de sa vie.

En cet endroit d'ailleurs le danger d'être aperçu par les sentinelles était moins grand, à cause de l'ombre épaisse que les remparts projetaient au loin.

Le poète se mit à suivre la base de l'enceinte, espérant découvrir un endroit où il lui serait possible de l'escalader. Un fois dans la ville, il parviendrait sans doute à s'approcher de l'endroit où étaient enfermés les jeunes Spartiates. Peutêtre même lui serait-il possible de profiter d'une négligence des gardiens pour préparer l'évasion du jeune Eurykratès.

Tyrtée avançait lentement; sa marche était à chaque instant entravée, soit par des petits murs de pierres sèches, soit par des ravines pleines d'or-

LA TACHE IMPOSSIBLE I3f

ties et de ronces, soit par des bosquets d'oliviers et de figuiers.

Il marchait depuis une heure et avait longé environ le quart de la circonférence des murs, quand il arriva près de la porte de Phygalia.

En cet endroit, la pente plus abrupte de la montage n'était pas garnie de plantations. De longues coulées pierreuses descendaient jusques au fond de la vallée, et l'étroite bande de terrain plat qui s'étendait au pied des remparts était hérissée de ronces et de buissons épineux.

Malgré les précautions dont il entourait sa marche, le poète heurta une grosse pierre qui, emportée par la déclivité du terrain, roula avec fracas jusques au bas de la pente.

Tyrtée s'était arrêté, retenant son souffle : peut-être sa maladresse avait-elle donné l'éveil aux sentinelles qui veillaient aux abords de la porte?...

Son incertitude ne fut pas de longue durée : un bruit de voix se fit entendre au sommet des murs; l'Athénien n'eut que le temps de se tapir sous un buisson d'épines dont les mille pointes trouèrent à la fois sa chair.

Il apercevait distinctement deux guerriers qui, appuyés sur leurs lances, se penchaient entre les larges créneaux et fouillaient la vallée du regard.

Heureusement pour le poète dont le corps n'avait pu pénétrer entièrement sous l'arbuste protecteur, la teinte grisâtre de sa chlamyde se con-

fondait avec la couleur des cailloux qui jonchaient le sol, et après quelques instants d'observation, les deux guerriers s'éloignèrent en grommelant contre les pâtres négligents qui laissaient vaguer leurs chèvres à des heures aussi indues.

Tyrtée se dégagea, non sans peine, de dessous le buisson qui l'avait abrité et se remit en marche en redoublant de précautions.

Maintenant, il se trouvait en pleine clarté, car de ce côté de la ville les remparts s'offraient de haut en bas à la lumière de la lune.

Par bonheur, les Messéniens, n'ayant aucune attaque à redouter, n'avaient placé de sentinelles qu'aux abords des portes.

La montagne devenait de plus en plus escarpée. La difficulté que Tyrtée éprouvait à poursuivre sa marche augmentait à chaque pas. La hauteur des murs demeurait toujours aussi considérable; le poète ne l'estimait pas à moins de vingt coudées et il commençait à désespérer de pouvoir s'introduire dans la ville, quand la vue d'un lierre épais qui, en certains endroits, avait envahi les remparts jusques au faîte, vint réveiller son courage.

Peut-être, en s'aidant de l'arbuste parasite, serait-il possible d'atteindre le sommet des murs.

Le succès des premiers efforts de Tyrtée affermit en lui cette croyance. Il avait choisi, vers le milieu du lierre, un endroit où les rameaux étaient

gros et résistants, et il put sans trop de difficultés s'élever de cinq ou six coudées.

Il montait lentement, le front baissé, le visage et la poitrine serrés contre le mur, enfouis dans le feuillage frais et touffu, plein de poussière et de toiles d'araignées.

Ce qu'il redoutaitsurtoutjc'étaitquele vacarme des feuilles froissées ne parvînt jusques aux sentinelles. De temps en temps, il cessait de grimper, pour écouter si aucun bruit suspect ne se faisait entendre au-dessus de lui.

Il éprouvait dans les mains et dans les genoux d'intolérables souffrances; les épines qui étaient restées dans sa chair, lorsqu'il avait cherché un abri dans les ronces, s'enfonçaient plus profondément chaque fois qu'il s'appuyait sur les plaies. Leurs piqûres semblaient le pénétrer et le brûler jusqu'à la moelle.

Une seule fois il osa tourner la tête, regarder en bas, derrière lui, la vallée profonde où coulaient les pâles reflets de la lune. La vision du gouffre sur lequel il était suspendu fit passer devant les yeux du poète un tel éblouissement de vertige qu'il demeura longtemps sans oser faire un mouvement, le front mouillé, les paupières closes, concentrant toute son énergie dans la volonté de ne pas lâcher prise.

Il n'avançait qu'avec une grande lenteur, et comme il ne pouvait se rendre compte du chemin

parcouru, il s'étonnait de ne point atteindre le sommet, alors qu'il lui restait encore plus de la moitié de la muraille à escalader.

Il ne devait pas aller beaucoup plus haut.

Il arriva un moment où tous les rameaux auxquels le poète voulut s'accrocher, trop faibles pour porter le poids de son corps, se détachèrent du mur ou se cassèrent sous sa main. Il lui était impossible de s'élever d'un pouce de plus. Mais tout en reconnaissant cette impossibilité, Tyrtée ne pouvait se résoudre à s'avouer vaincu, et il demeura à l'endroit où il était parvenu, aussi longtemps que ses mains purent le soutenir,

Enfin il dut se résigner à descendre.

Cette seconde partie de l'expédition fut encore plus pénible, plus longue, plus périlleuse que la première. L'espoir d'arriver au but ne soutenait plus le poète, et ce ne fut pas sans avoir eu vingt fois la tentation de se laisser tomber au fond du gouffre et de terminer ainsi ses souffrances, qu'il parvint à regagner l'étroite saillie du roc au bord de laquelle se dressaient les remparts.

Une divinité m'a imposé l'accomplissement de choses difficiles.

Hésiode, le Bouclier d'Hercule, 94.

Alors un invincible découragement terrassa le poète.

Que faisait-il là, seul, contre tout un peuple? Insensé! Il avait donc pensé qu'avec ses bras débiles il pourrait écarter de sa route des obstacles dont une armée entière ne (ùt peut-être pas venue à bout?... Il avait cru qu'il pourrait triompher de la fatalité... Et voilà qu'il était vaincu, vaincu sans même pouvoir lutter! Les murs impassibles d'Ira défiaient tous les efforts de son désespoir. Il pouvait user ses ongles, il pouvait se briser le front contre leur granit, il n'ébranlerait pas même une de leurs pierres !

« Ne pleurez plus! Je vous rendrai votre fils! Je soulèverai le monde, je vaincrai les dieux, j'en-

chaînerai les destins, j'accomplirai l'impossible... Ne pleurez plus!... » Et à voir Leuconoé sourire, il s'était cru assez fort pour remplir ses folles promesses... Insensé!

Il se mit à rire, d'un rire déchirant et funèbre, qui tomba comme un sanglot dans le grand silence de la nuit. Il se faisait honte et pitié. Sa tentative était si folle qu'il voulait se railler de l'avoir entreprise.

Q^allait-il faire à présent ? Retourner à Sparte ? Le poète ne s'arrêta pas un instant à cette pensée. Après la façon dont il s'était engagé envers Leuconoé, il eût préféré mourir mille fois plutôt que de revenir vers elle sans tenir sa parole. Il ne lui restait donc qu'un parti à prendre: aller trouver Aristoménès et lui offrir sa liberté et sa vie en échange de la liberté et de la vie d'Eurykratès. C'était se jeter dans un gouffre, car il était évident que le roi de Messénie garderait le poète prisonnier sans rendre la liberté à l'héritier du trône de Sparte... Mais il ne s'agissait plus pour Tyrtée que de mourir en essayant d'accomplir ce qu'il avait promis.

Il s'était remis en marche, revenant lentement sur ses pas. Arrivé devant la porte de Lykosoura, il se laissa choir sur le bord du sentier qui descend vers la Néda, et il résolut d'attendre le jour à cette place. Une invincible torpeur l'envahissait. Il s'abandonna quelques instants au sommeil.

Soudain, en relevant la tête, il aperçut devant lui, à trois pas, un homme dont la noire silhouette se découpait sur la lumière pâle dont la lune inondait l'horizon. Silencieux, les bras croisés sur la poitrine, cet homme regardait Tyrtée.

Au mouvement de surprise que fit le poète, l'inconnu recula craintivement, et d'une voix très douce, qui, loin de menacer, tremblait un peu, il demanda :

c( Qui es-tu? Que fais-tu là?

— Et toi-même, qui es-tu?

— Personne, un chien qui n'a pas de nom, un exilé qui n'a pas de patrie, un proscrit qui n'a pas de foyer.

— Un proscrit?... Et tu vienschercher un asile à Ira?

— Oui, l'asile où l'on se repose à jamais !

— Que veux-tu dire?

— Étranger, — car je reconnais à ton accent que tu es né dans la cité de Pallas, — Ira est ma patrie; je me nomme Biôn, j'ai vingt-quatre ans. Lors de la dernière guerre, les Spartiates ont appris à redouter la valeur de mon bras... Mais que t'importe l'histoire de ma triste vie?...

— Si tu es malheureux, nous sommes frères... Parle!

— J'avais tout le bonheur qu'on peut rêver... mes concitoyens m'estimaient, ma fiancée que j'adorais semblait me chérir. Un jour, sans que

rien m'eût fait prévoir un tel malheur, elle me dit qu'elle ne voulait plus me revoir. Aristoménès... vous comprenez! C'était le maître, le vainqueur, le héros; une femme est toujours éblouie par ces choses-là! Fou de douleur, je m'embusquai sur le passage du roi, et sans ses gardes je l'eusse tué. Voilà six décades de cela. Depuis six décades que l'on m'a chassé de la ville, j'erre à travers la Messénie et le pays des Arcadiens, et aucune cité ne veut me recevoir dans ses murs. A présent, je suis las de cette existence de solitude et de misère. Je dois être puni de mort si j'enfreins la loi qui m'interdit de rentrer dans Ira. Demain matin, je rentrerai.

— Et si je t'offrais un asile sûr? Si je t'ouvrais les portes d'une cité hospitalière qui serait pour toi une nouvelle patrie?

— Tu aurais ce pouvoir?

— Peut-être!

— O étranger, si tu fais cela, ma vie t'appartiendra, et ma reconnaissance... Mais, dit-il en s'interrompant tristement, quelle est la ville qui consentira à me recevoir?

— Sparte.

— Sparte ! Tu railles ! Sparte que j'ai combattue, Sparte où mon bras a fait tant de veuves et d'orphelins... D'ailleurs le peuple de Sparte est le plus farouche et le moins hospitalier de l'Hellas, et fusses-tu un de ses rois, tu ne parviendrais pas

à obtenir que l'on m'accordât l'autorisation d'habiter la Laconie.

— Je ne suis pas un des rois; je ne suis même pas un Egal; je suis Tyrtée. »

Biôn s'inclina respectueusement.

« Tu as raison : si tu le veux, Sparte sera pour moi une seconde patrie !

— Je suis venu ici afin de délivrer un des enfants qu'Aristoménès a fait prisonniers lors de sa dernière expédition. Si tu consens à m' aider, je tiendrai ma promesse! »

Le jeune Messénien secoua la tête d'un air découragé.

c( Je ferai ce que tu voudras, maître, mais la tâche que tu as entreprise est au-dessus des forces humaines. Je sais que les captifs sont enfermés dans le temple d'Ares, et que vingt guerriers armés veillent nuit et jour devant la porte d'airain du temple. A moins de posséder l'anneau fameux par lequel le Lydien Gygès se rendait invisible, tu ne pourras tromper la vigilance de ces guerriers et pénétrer dans l'enceinte redoutable où l'on garde le vivant trophée voué par Aristoménès au Dieu de la guerre.

— Nous verrons cela! dit le poète avec impatience; connais-tu un moyen de s'mtroduire dans la ville sans être aperçu? »

Biôn réfléchit un instant, puis il sembla prendre un parti.

c( Suis-moi! » dit-il. Et il se mit à longer la base du mur, en marchant avec précaution.

Tyrtée le suivit et ils revinrent ainsi devant le lierre au moyen duquel Tyrtée avait essayé d'escalader les remparts. Arrivé là, Biôn s'arrêta.

ce Si tu comptes t'aider de ce lierre pour pénétrer dans Ira, dit le poète, ton calcul sera déçu, les branches supérieures sont trop faibles pour porter le poids d'un homme. »

Le jeune guerrier interrompit Tyrtée du geste.

ce Ce lierre a été planté, dit-il, afin de masquer un pan de mur, reste d'une antique forteresse dont on attribue la construction aux Cyclopes. Ce pan de mur, qui fut encastré dans la nouvelle enceinte, est formé de pierres colossales grossièrement superposées. Le lierre ne s'est pas encore étendu sur toute la surface de ces constructions primitives, et il n'est pas difficile de s'élever jusques au sommet des remparts en s'aidant des joints énormes qui séparent les blocs. »

LA TACHE IMPOSSIBLE I4f

... ctCOlj/EaTE...

àXco; Te cy-'.o'c'.v 'Afso;. To'ôi...

... Tc'paî aîvàv î^s'aSat

Vous apercevez le sombre bois sacré d'Ares... Là, dissimulé dans l'ombre, un monstre horrible à voir surveille les environs, vigilante sentinelle.

Apollonius, Argonautiha , II, 404.

Lorsque Tyrtce et son compagnon atteignirent le sommet des remparts, ils se trouvèrent au bout d'une ruelle qui s'enfonçait dans l'intérieur de la ville.

Ils restèrent un instant silencieux, haletants. Leurs efforts pour atteindre le sommet du mur les avaient épuisés. Bien que leur escalade eût été rendue assez facile, grâce aux nœuds de fer par lesquels on avait récemment attaché les blocs les uns aux autres, ils avaient failli, vingt fois, perdre l'équilibre et se briser dans une chute terrible.

EnfinTyrtéedit: «Allons!...» Ettournantledos aux remparts, il se dirigea vers l'intérieur delà ville.

Ils suivirent quelque temps des ruelles téné-

breuses, donc le sol était, en quelques endroits, pavé de longues dalles. Ces ruelles étaient si étroites, que deux hommes n'eussent pu y passer de front. Des débris et des détritus de toutes sortes s'amoncelaient devant chaque maison. De grands chiens maigres, au poil fauve, étaient couchés autour de ces débris. Ils montraient, en grognant, leurs dents blanches, à ceux qui les dérangeaient, et dans l'ombre leurs yeux brillaient comme des yeux de loup.

Tyrtée et son compagnon parcoururent ainsi une distance d'environ mille pas; le poète, remerciant le ciel du secours qu'il lui avait envoyé, reconnaissait que sans l'aide du jeune guerrier Messénien il ne fût jamais parvenu à se diriger dans l'inextricable labyrinthe des rues d'Ira. Il tâchait d'oublier les souffrances qu'il endurait pour suivre le pas rapide de Biôn. Pourtant, malgré la hâte qu'il avait d'arriver, il s'arrêta un instant pour se désaltérer à un vase rempli de lait, déposé sur un trépied devant une borne conique couronnée de fleurs. Depuis vingt-quatre heures il n'avait plus pris de nourriture. Cette boisson le réconforta. Il reconnut dans ce secours une marque de la protection d'Apollon-Patroos, à qui une main pieuse avait consacré ce lait, et il poursuivit sa route avec une nouvelle confiance.

L'Agora de la capitale Messénienne était une étroite place rectangulaire. A l'orient se dressaient

les colonnades carrées et trapues du temple d'Ares. Un bosquet de lauriers, arbres chers au Dieu, ombrageait la partie postérieure et les portiques latéraux de l'édifice sacré.

Tyrtée et Biôn comprirent aussitôt que pour examiner les lieux et se rendre compte des difficultés à vaincre, ils ne seraient nulle part mieux placés que sous les sombres massifs qui entouraient le sanctuaire de trois cotés. Mais pour gagner cet abri, ils devaient traverser une partie de l'Agora sans être aperçus d'une vingtaine de guerriers assemblés devantle péristyle du temple. L'obstacle eût été insurmontable si ces guerriers n'eussent été absorbés par l'attention qu'ils portaient àunepartiedekottabe. Des cris joyeux s'élevaient de leur groupe chaque fi;)is qu'au moyen d'un palet, lancé d'une certaine distance, un des joueurs réussissait à submerger plusieurs petits vases, flottants dans un vase plus grand, rempli d'eau j usques au bord. Ils s'éclairaient au moyen de torches de bois résineux qui jetaient des lueurs sanglantes sur le fronton bas du temple.

Grâce à cette lumière aveuglante qui semblait rendre l'ombre plus épaisse autour des gardiens, grâce à l'intérêt que ceux-ci portaient à leur jeu, Tyrtée et Biôn purent sans être aperçus traverser l'angle gauche de la place et se glisser dans le bois sacré.

Lorsqu'ils furent cachés sous les lauriers, les

nouveaux amis délibérèrent; ils ne pouvaient songer à pénétrer dans le temple par la porte; celle-ci était, selon toute apparence, soigneusement close ; d'ailleurs il était impossible de tromper la vigilance des Messéniens qui la gardaient.

Tyrtée proposa d'enlever quelques tuiles de la toiture et de se glisser ainsi dans l'intérieur. Mais ce projet était d'une exécution lente et, de plus, il eût été très difficile de gagner le toit.

Biôn se souvint alors que le temple recevait le jour par deux fenêtres situées sous les colonnades latérales. Peut-être parviendrait-on à s'introduire par là dans de la prison des jeunes Spartiates.

Un obstacle imprévu faillit d'abord faire abandonner ce moyen : les fenêtres étaient élevées de plus de six coudées au-dessus du sol. Heureusement Tyrtée s'aperçut que des boiseries et des accessoires servantaux cérémonies du culte,étaienr entassés contre la muraille. En s'aidant de ces objets le poète réussit à atteindre la fenêtre.

Celle-ci était divisée en quatre compartiments égaux, par d'épaisses traverses de marbre placées en croix. Débarrassée de ces traverses, l'ouverture paraissait devoir être assez large pour donner passage à un homme.

Biôn et Tyrtée se mirent à desceller un des blocs qui obstruaient l'ouverture. Us travaillaient alternativement, enlevant le ciment à l'aide du

poignard que le poète avait heureusement conservé au milieu de ses aventures.

Après une heure d'efforts acharnés, ils se disposaient à enlever une des deux pièces de marbre, lorsque celle-ci se détacha subitement, rebondit avec fracas sur les boiseries entassés et roula sur le sol où elle se brisa.

Biôn, qui travaillait en ce moment, n'eut que le temps de rejoindre Tyrtée et de se blottir près de lui sous les massifs de lauriers.

Les gardiens accouraient en tumulte et leurs exclamations se croisaient.

(( Qu'est-ce que c'est?

— Qu'est-ce qu'il y a?

— C'est une traverse des fenêtres qui s'est détachée!

— Comment cela?

— Voyez! Elle est brisée en vingt morceaux!

— Comment cela est-il arrivé?

— C'est un de ces jeunes loups qui aura voulu s'échapper.

— C'est impossible, on leur hc les mains pendant la nuit!

— Us parviennent sans peine à se délivrer l'un l'autre!

— Vous resterez devant la fenêtre, Stratoklès, commanda un des décadarques.

— C'est peut-être un hibou qui s'était niché dans le temple et qui, d'un coup d'aile, a fait

l^O LEUCONOÉ

tomber ce morceau de marbre, dit le soldat, qui eût préféré continuer la partie de kottabe; le temps avait rongé le ciment et le bloc ne tenait plus que par un miracle d'équilibre! »

Un rireironiqueaccueillitcette invraisemblable supposition, et l'un des guerriers fit remarquer que c'était sans doute là un nouveau tour d'Athéna à son vieil adversaire Ares ' ,

Le dccadirque persista dans sa résolution et Stratoklès dut, en grommelant, se résigner à monter la garde devant la fenêtre.

8i'.ij.<y.~r>i.

Toutes choses étaient pleines de menaces, toutes choses inspiraient la terreur.

ACHILLEUS T^TIOS.

Cîitophonla et Lcucippc, lib. VI.

Tyrtée et Bion demeurèrent blottis, sans oser faire un mouvement, sous le massif de lauriers oii ils s'étaient cachés. Le poète luttait contre la tentation d'égorger la sentinelle et de continuer le

LA TACHE IMPOSSIBLE I f 1

travail de démolition. Mais il comprenait trop l'impossibilité de mettre ce projet à exécution. Il suffisait à Stratoklès de pousser un cri pour que ses compagnons accourussent à son secours : d'ailleurs, malgré son histoire de hibou, le guerrier était sur ses gardes, prêtant l'oreille au moindre bruit et scrutant les ténèbres d'un air défiant.

Cette situation se prolongea assez longtemps ; un découragement profond envahissait le poète : il se heurtait à l'impossible et la conscience de son impuissance l'affolait.

Un coq chanta dans le lointain; la lune venait de se cacher derrière la cime du mont Likaios; les étoiles pâlissaient au ciel.

(c Nous n'avons plus qu'une heure de nuit, murmura Biôn à l'oreille du poète, il faut fuir !

— Non, répondit Tyrtée, je veux attendre ici la nuit prochaine! Peut-être ne me découvrira-t-on pas !... Peut-être le hasard me fournira-t-il l'occasion de délivrer Eurykratès... »

Biôn haussa les épaules.

« C'est vouloir la mort, dit-il. Ces bosquets sont, durant la journée, le lieu de récréation des entants de la ville. Le soleil ne sera pas levé depuis une heure, que vous serez découvert et mis à mort.

— J'aurai tenu la promesse que j'ai faite à la Reine! » répliqua Tyrtée d'un ton bref, et à voir la sombre résolution qui brillait dans le regard du poète, Bion comprit qu'il était inutile d'insister.

If2 LEUCONOÉ

Ils restèrent quelques instants silencieux, découragés. Tyrtée regardait d'un œil farouche la sentinelle qui bâillait, appuyée sur sa lance; Biôn réfléchissait.

Le coq chanta pour la seconde fois.

Ce chant parut arracher Bion à ses réflexions.

« Il y aurait peut-être moyen de parvenir jusqu'au jeune captif, dit-il, mais...

— Parlez! Je vous en conjure, » suppliaTyrtée, voyant qu'il hésitait.

Oubliant le lieu où ils se trouvaient, le poète prononça ces mots avec tant d'ardeur, que Stratoklès, qui avait commencé à se promener, s'arrêta en regardant autour de lui.

Les deux compagnons n'osaient plus respirer. Enfin, le guerrier se persuada qu'il avait été le jouet d'une iUusion ; il se remit à marcher.

Biôn reprit :

ce Le moyen est non seulement périlleux, il me semble aussi qu'il est sacrilège.

— Parlez ! je vous en prie ! Si les Dieux sont offensés, les Dieux se vengeront sur moi !

— Cette maison, dit le guerrier en montrant à Tyrtée un sombre bâtiment qui se dressait de l'autre côté du bosquet de lauriers, cette maison est celle d'ApoUodoron, Grand-Prêtre d'Ares. J'ai souvent entendu raconter, par des vieillards, qu'un souterrain secret relie le temple à la demeure du Grand-Prêtre. Celui-ci habite seul avec sa femme.

LA TACHE IMPOSSIBLE If^

dans la partie de l'habitation que vous apercevez et qui forme le Gynécée. Les esclaves et les serviteurs occupent un autre corps de logis. Peut-être pourrions-nous forcer le Grand-Prêtre à nous introduire dans le temple par cette issue que lui seul connaît.

— Ce projet peut réussir, dit Tyrtée, hàtonsnous de le mettre à exécution.

— Hélas ! répondit Biôn, pensez-vous pouvoir offenser impunément, dans la personne de son serviteur, Ares, le tout-puissant protecteur d'Ira?...

— Ares est aussi le protecteur de Lacédémone, répliqua le poète avec impatience. Il comprendra que nous n'agissons que pour la gloire de son peuple préféré. »

Le jeune guerrier poussa un soupir; on eût dit qu'un secret pressentiment l'avertissait que cette tentativ^e lui serait fatale; pourtant, sans insister davantage, il suivit l'Athénien qui se dirigeait vers la demeure du Grand-Prêtre.

C'était un bâtiment étroit et bas, divisé en deux corps de logis, par une petite cour carrée. Le premier de ces corps de logis donnait sur l'Agora : c'était celui dans lequel demeuraient les serviteurs et les esclaves; le second, séparé du premier parla petite cour, était le Gynécée habité par Apollodoron et son épouse.

Les deux autres cotés de la cour étaient entou-

rés de murs peu élevés. Une large porte, à clairevoie, s'ouvrait en face du bosquet de lauriers. Deux poteaux peints en rouge et chargés de casques, de cuirasses, de boucliers ornés du Lambda Laconien, étaient plantés de chaque côté.

Ce fut par cette porte, fermée au moyen d'un simple loquet, queTyrtée et Biôn s'introduisirent dans la cour; de là ils pénétrèrent dans le gynécée.

Ils suivirent d'abord un étroit corridor, plongé dans une obscurité complète.

Biôn, qui connaissait les lieux, marchait en avant.

Us avaient ôté leurs sandales et avançaient lentement, sur la pointe des pieds.

Malgré les précautions dont ils entouraient leur marche, Biôn heurta une amphore qu'on avait, par négligence sans doute, oubliée dans un coin du corridor.

Le vase renversé se brisa avec fracas.

Les deux compagnons s'étaient arrêtés, retenant leur souffle. Quelques instants s'écoulèrent. La maison restait silencieuse.

Soudain, à deux pas du jeune guerrier, une porte s'ouvrit; un homme parut, ayant à la main une petite lampe de terre cuite dont la flamme rouge et tremblotante dansait dans les ténèbres.

C'était un grand vieillard maigre, demi-nu

dans une couverture de laine ; son visage osseux était encadré d'une longue barbe blanche, et sous ses sourcils blancs et épais ses yeux noirs brillaient d'un éclat dur.

Derrière lui, la voix aiguë d'une femme sortit de l'ombre de la chambre ouverte :

(( Reviens près de moi, Apollodoron ! C'est sans doute le chat qui aura renversé l'amphore. »

Apollodoron ne répondit point.

Au premier pas qu'il avait fait dans le corridor, Tyrtée, se dépouillant de sa chlamyde, l'avait jetée, en guise de bâillon, devant la bouche du vieillard. En même temps, Biôn lui attachait solidement les mains derrière le dos avec la corde qui avait servi de ceinture au poète.

Apollodoron, surpris, n'opposa aucune résistance. Sa lampe était tombée et la mèche brûlait encore au milieu de l'huile répandue, mais le Grand-Prêtre ne pouvait reconnaître le nombre de ses agresseurs.

« Reviens près de moi, Apollodoron, disait en ce moment la voix de femme; tu vois bien qu'il n'y a rien ! »

Tyrtée et Biôn portèrent le vieillard dans la chambre d'où il était sorti; puis, Biôn ayant ramassé la lampe dans laquelle un peu d'huile était resté, y replaça la mèche dont la faible lueur permit à Tyrtée de reconnaître le lieu oii ils se trouvaient.

C'était la chambre à coucher du Grand-Prêtre; sur le large lit qui occupait la moitié de la pièce, une femme, demi-nue, était assise. Ses cheveux gris étaient épars sur ses épaules. Elle ouvrait de larges yeux hagards, muette de stupéfaction et de terreur.

Le poète lui montra le poignard et jura qu'il le lui plongerait dans le cœur au moindre cri par lequel elle tenterait de donner l'éveil.

Le Grand-Prêtre, étendu sur le pavé, suivait les mouvements de ses ennemis d'un œil fixe OLi brillaient une fureur et une haine indescriptibles. Des sons rauques gonflaient sa gorge sous le bâillon qu'il mordait avec rage. Ses mains se tordaient dans les liens qui les chargeaient et ses tempes battaient avec violence aux deux côtés de son front congestionné.

Enfin, profitant d'un moment où, épuisé par ses efforts, le vieillard restait immobile. Tyrtée lui dit:

« Nous savons qu'il existe un passage secret, conduisant de cette maison au temple. Vous allez nous le montrer! »

Le Grand-Prêtre secoua la tête énergiquement, en signe de refus.

« Si vous ne faites pas immédiatement ce que nous exigeons de vous, dit le poète, nous vous tuons sans pitié! » et il approchait le poignard de la poitrine d'ApoUodoron.

LA TACHE IMPOSSIBLE Ify

Celui-ci eut un mouvement de tout le corps comme s'il voulait s'offrir au coup de l'arme et l'éclair farouche de son regard sembla dire : « Frappez! »

Tyrtée comprit que rien ne pourrait briser l'indomptable énergie du vieillard. Avec l'aide de son compagnon, il lui lia les pieds et le déposa dans un coin de la chambre où il ne cessa de remuer et de pousser des gémissements inarticulés.

Heureusement pour le poète, Lampédo, la femme du Grand-Prêtre, fut moins courageuse. A la menace que lui fit Tyrtée de la tuer, elle et son époux, si elle ne le guidait point vers le passage secret, elle répondit en tremblant qu'elle obéirait et ferait ce qu'on exigeait d'elle.

Sur sa prière, Tyrtée et Biôn repoussèrent l'immense lit vers la muraille de gauche, ce qu'ils firent facilement, car ce lit, véritable monument, était construit de planchettes très fines et un homme pouvait le déplacer sans trop de peine.

Pendant ce temps, la tremblante Lampédo brisait le cachet de cire blanche qui fermait un petit coffre et tirait de ce coffre une de ces lourdes clefs de bronze que l'on fait tourner à deux mains.

Lelit, en se déplaçant, avait découvert une dalle percée d'une ouverture carrée, dans laquelle l'épouse du Grand-Prêtre introduisit la clef Mais soit à cause de sa faiblesse, soit par suite de la ter-

I^'S LEUCONOE

reur qu'elle ressentait, ses efforts pour la faire tourner furent vains et il fallut que Tyrtée et Bion vinssent à son aide.

Enfin une des dalles se déplaça lentement et une bouffée d'air humide et glacé fit vaciller la flamme de la lampe ■ .

« Conduis-nous, » ordonna Tyrtée.

La vieille femme s'engagea en frissonnant dans un étroit escalier, dont la sombre spirale s'enfonçait dans les entrailles du sol.

Tyrtée et Biôn la suivirent, après avoir jeté un dernier coup d'œil sur le Grand-Prêtre, qui s'était enfin résigné à rester immobile.

Ils descendirent une cinquantaine de marches, puis suivirent un couloir taillé dans le roc. L'eau avait formé à la voûte des espèces de stalactites et sur le sol, recouvert d'une fange épaisse, des animaux immondes se traînaient. Lampédo, qui ouvrait la marche, n'avançait qu'avec lenteur, enfonçant avec répugnance ses pieds nus dans la boue fétide.Il vint un moment où elle sembla prête à perdre le sentiment; elle s'arrêta pâle d'horreur et déclara qu'elle se sentait incapable de faire un pas de plus.

Biôn la souleva dans ses bras robustes et ils continuèrent leur marche.

Bientôt ils arrivèrent au pied d'un escalier qui remontait vers la surface du sol ; cet escalier aboutissait à une trappe qu'un lourd verrou tenait fermée.

Tyrtée poussa le verrou. La trappe, mue par un ressort invisible, se souleva sans bruit et le poète, avec un tressaillement de joie, s'élança dans le temple.

Cruelles et inévitables, les déesses de la Mort le suivent.

Sophocle, Œdipe-Roi.

A l'intérieur, le temple d'Ares était divisé en deux parties : la première, la plus petite, formait « l'adyton » : le sanctuaire. C'était là que se trouvaient Tyrtée et son compagnon. L'issue secrète aboutissait derrière une colonne de bronze rehaussée d'or qui portait la statue du Dieu. Celleci était un monolithe d'un grain rougeâtre, que les habitants primitifs de la contrée avaient grossièrement taillé, de façon à lui donner la figure d'un guerrier. Les jours de grande solennité on revêtait cette image d'étoifes précieuses et de bijoux. Un

trône sans fond, fait d'ivoire et d'or, semblable au trône d'Apollon à Amyklées, entourait la colonne S'acrée. Des trépieds pleins de cendre blanche, des bandelettes de laine tachées de sang, des cassolettes de bronze et d'argent, des vases de terre rouge ornés de peintures noires, étaient épars çà et là, autour de l'autel des sacrifices, sur lequel un coq noir, décapité, était étendu, les pattes roidies. Les murs du sanctuaire étaient décorés d'un nombre incalculable de petites figures de pâte, représentant les animaux offerts au Dieu '.

Cette première partie du temple était séparée de la seconde, « le naos », par un immense voile d'hyacinthe. C'était dans le naos que l'on avait parqué les jeunes captifs, vivant trophée offert par Aristoménès à la gloire d'Ares.

On avait jeté un peu de paille de chaque côté, le long des murs, et cette couche rudimentaire n'avait pas semblé trop dure aux éphèbes Spartiates, habitués à reposer sur des litières formées avec les gros roseaux de l'Eurotas. Au concert de ronflements qui s'élevait de derrière le voile du naos, Tyrtée put se rendre compte que les chagrins de la captivité ne les empêchaient pas de reposer paisiblement.

Une difficulté imprévue faillit faire échouer l'entreprise jusques alors si heureusement conduite: Comment reconnaître le fils de Leuconoé au mi-

LA TACHE IMPOSSIBLE l6l

lieu de ses compagnons? Une lampe de bronze suspendue à la voûte du naos versait une faible clarté sur les groupes des dormeurs ; mais cette clarté n'était pas assez vive pour permettre de distinguer les traits. D'autre part, il était impossible de passer au milieu des prisonniers avec la lampe dont le poète et Biôn s'étaient servis pour éclairer leur marche. Il suffisait que l'un des jeunes Spartiates, apercevant le visage bien connu de Tyrtée, donnât l'éveil à ses compagnons, pour provoquer un mouvement tumultueux qui n'eût pas manqué d'attirer l'attention des gardiens postés au dehors.

Bien que l'Athénien fût assez sceptique, l'appareil religieux qui l'environnait n'était pas sans lui inspirer une certaine crainte. Ares irrité n'allait-il pas venger le sacrilège? N'allait-il pas châtier la violation de son temple? N'allait-il pas punir l'insulte faite à son prêtre? Cette idée d'échouer au moment où il croyait avoir touché le port, paralysait toute l'énergie du poète et lui faisait perdre sa présence d'esprit.

Il eut un instant d'affolante anxiété et faillit céder à la tentation insensée de faire sortir à la fois tous les enfants, et de s'échapper avec Eurykratès à la faveur du tumulte.

Enfin, Tyrtée s'avisa d'un stratagème. Laissant Biôn près de la trappe pour garder Lampédo, le poète se glissa le long de la litière sur laquelle

reposaient les jeunes Spartiates. S'arrêtant devant chaque groupe, il prononçait à demi-voix le nom d'Eurykratès.

Il se disait que celui d'entre les dormeurs habitué à répondre à ce nom pourrait bien, même à travers son sommeil, manifester d'une façon quelconque que l'appel avait été entendu.

Tyrtée avait déjà renouvelé sa tentative devant la plupart des groupes et il allait renoncer à atteindre son but de cette manière, lorsque près de l'entrée, à côté d'un des deux vases contenant l'eau lustrale, dans la partie la plus obscure du temple, un grognement inarticulé répondit enfin à sa voix.

« Eurykratès! répéta-t-il.

— Qui m'appelle ? demanda l'enfant d'un ton ferme, en se dressant à demi sur sa couche.

— Moi! Tyrtée! répondit le poète. Mais silence!... »

Et déliant les mains du fils de Leuconoé qui ne témoignait aucune surprise :

« Suis-moi! dit-il.

— Oi:i?

— A Sparte!

— Je vais donc être libre?

— Oui! Mais hâtons-nous.

— Je ne m'en irai pas d'ici sans Nikoklès, répliqual'enfant en montrant un de ses compagnons qui dormait à côté de lui.

— Il faut choisir : toi ou lui ! Tous deux, c'est impossible.

— Alors lui! » répondit Eurykratès en se recouchant avec résolution.

Tyrtée essaya en vain de le faire revenir sur sa décision ; il lui paria de son brillant avenir et de la douleur de ses parents, et des supplices que les Messéniens lui réservaient.

A toutes les raisons du poète, Eurykratès répondait :

« C'est mon amant! Je ne veux pas l'abandonner! Je préfère la mort avec lui que la vie sans lui! »

Enfin! Tyrtée, désespéré, se disposait à l'emmener de vive force quand, avec un grincement sinistre, l'immense voile d'hyacinthe qui divisait le temple en deux parties glissa sur sa tringle de bronze et un spectacle inattendu frappa les yeux du poète.

Le Grand-Prêtre Apollodoron d'une main s'appuyait au voile et de l'autre se défendait contre les attaques pressées de Biôn, qui n'avait pour toute arme que le court poignard de Tyrtée. Le Grand-Prêtre, lui, se servait d'un long glaive dont la lame était toute rouge, car une large blessure ensanglantait déjà le front du jeune guerrier. Au fond, Lampédo, joignant ses clameurs aux cris de son époux, entourait de ses bras le piédestal du Dieu.

Au dehors, les voix joyeuses des gardiens s'étaient tues subitement. Les enfants réveillés en sursaut se dressaient de toute part.

Tyrtée comprit aussitôt ce qui était arrivé : le vieillard avait réussi à se débarrasser de ses liens, il était accouru défendre les captifs placés sous la protection d'Ares.

Heureusement, emporté par sa fureur et n'écoutant que son courage, ApoUodoron n'avait pas songé à demander du secours aux guerriers qui veillaient à la porte du temple.

Le poète ne perdit pas de temps à se faire toutes ces réflexions. Saisissant dans ses bras Eurykratès, qui, un peu surpris, ne lui opposait plus aucune résistance, il se précipita vers l'issue secrète.

(( Misérable!... Maudit!...lui cria ApoUodoron, qu'il aperçut, une dernière fois, étendu mortellement blessé sur le cadavre de Biôn. Ares te punira! Sacrilège! Maudit! Maudit! »

Tyrtée descendit les escaliers en courant. Bien qu'il n'eût aucune lumière pour se guider, il ne pouvait s'égarer, et au bout de quelques instants il se retrouva dans la demeure du Grand-Prêtre.

Comme il sortait de la chambre à coucher, ses pieds s'embarrassèrent dans la corde qui avait servi à lier ApoUodoron.

Il s'en empara et se hâta de continuer à fuir.

Au dehors, des clameurs terribles se faisaient entendre.

LA TACHE IMPOSSIBLE l6f

Le poète, tenant l'enfant par la main, put traverser l'Agora sans être aperçu, car tous les gardiens étaient à l'intérieur du temple où ils s'efforçaient, en vain, de comprendre les explications embrouillées de Lampédo.

Tyrtée, cependant, courait parles voies désertes droit devant lui.

Le hasard le favorisa si bien, qu'après un quart d'heure, il arriva au bout de cette même rue dans laquelle il s'était trouvé avec l'infortuné Bion après avoir escaladé la muraille.

Devant lui, la cime du Lykaios se teignait de violet et de rose : l'aurore se levait.

l66 LEUCONOÉ

Xal Tpïi-/CI;; TC—ptÔTOV.

Et d'abord, la route est longue, et difficile, et dangereuse...

H l'î s I o D E , Œuvres et Jours, 290.

Tyrtée, en se penchant au-dessus des remparts, vit que la vallée, où flottaient les brumes légères du matin, était complètement déserte.

Le poète déroula la corde qu'il avait si heureusement retrouvée et la laissa descendre le long du mur.

Il s'aperçut alors que cette corde était trop courte de six ou sept coudées. Il était impossible que Eurykratès tentât ce saut terrible.

A ce moment le son lointain d'une trompette se fit entendre : quelque signal, sans doute, pour avertir les sentinelles des remparts de redoubler de vigilance.

En même temps une vieille femme sortit d'une des maisons voisines; elle versa un vase d'eau sale au milieu delà voie et rentra aussitôt dans sa demeure; elle n'avait point aperçu les fugitifs.

LA TACHE IMPOSSIBLE l6j

Il était urgent de sortir de la ville; les habitants commençaient à se réveiller.

Heureusement Tyrtée se souvint du lierre au moyen duquel il avait essayé d'escalader les murs. Il suivit la ligne des remparts et, à un stade de là, il aperçut au-dessous de lui le sombre feuillage de l'arbuste.

Ayant solidement attaché sa corde à un bloc de pierre, le poète ordonna à Eurykratès de se laisser glisser jusqu'au moment où il pourrait s'aider des branches du lierre pour achever la descente.

Penché au-dessus du gouffre qui semblait d'autant plus profond que le rempart, en cet endroit, se dressait sur des rochers escarpés, l'enfant hésitait. 11 n'avait pas encore prononcé une parole depuis que Tyrtée l'avait arraché à la prison, il suivait son sauveur d'un air boudeur, comme s'il eût gardé rancune de la violence dont le poète avait usé pour lui rendre la liberté.

Au moment où le fils de Leuconoé se décidait enfin à saisir la corde, deux guerriers Messéniens apparurent sur les remparts à un demi-stade de là.

Us ne manifestèrent aucune surprise à la vue du poète, et se mirent à courir vers lui en poussant de grands cris.

« Hâte-toi! cria Tyrtée à l'enfant qui descendait avec lenteur.

l68 LEUCONOÉ

Celui-ci ne comprit point et s'arrêta pour demander ce que l'Athénien avait à lui dire.

« Hâte-toi! » répéta Tyrtée.

Les ennemis n'étaient plus qu'à vingt pas quand le poète put, à son tour, se servir de la corde.

Il n'était pas descendu de trois coudées — le mur en avait vingt — que, levant la tête, il aperçut les deux Messéniens occupés à trancher le chanvre fragile qui le soutenait au-dessus du gouffre.

Tyrtée n'eut que le temps de se laisser glisser jusques au lierre; là, ses mains, brûlées et écorchées par la rapidité de la descente, n'eurent plus la force de tenir la corde; il tomba.

Il demeura un instant étourdi par la chute. Eurykratès s'était jeté sur lui en criant; les gémissements et les caresses de l'enfant le ranimèrent. Il se releva, et bien qu'il éprouvât une violente douleur au pied gauche, il se mit à courir pour échapper aux pierres que les deux guerriers commençaient à lancer du haut des remparts.

Cependant, le poète comprenait trop que, désormais, il ne pourrait tarder à retomber aux mains de ses ennemis. Il avait espéré s'éloigner de la ville sans être aperçu et gagner ainsi une certaine avance. Cet espoir étant déçu, la fuite à travers un pays inconnu et hostile, devenait presque impossible.

Les deux fugitifs s'étaient écartés de la base des remparts pour descendre dans la vallée. Celleci, en cet endroit, était divisée en prairies, séparées par des petits murs de pierres sèches. Ces obstacles multipliés retardaient le poète et lui faisaient perdre un temps précieux.

Ils suivirent ainsi une ligne parallèle aux remparts, du haut desquels un nombre sans cesse grossissant de guerriers les observait, prêts à s'élancer sur leurs traces dès qu'ils seraient arrivés devant une des quatre portes.

Les murailles d'Ira n'étaient percées que de quatre portes, et cette circonstance eût permis à l'Athénien et à son compagnon de prendre un peu d'avance, s'il n'eût été impossible de s'écarter de la cité ennemie, à cause d'un torrent dont les bords étaient très escarpés et qui coulait au fond de la vallée.

Tyrtée et l'enfant étaient donc obligés de rester entre la rive droite de ce torrent et les murs d'Ira, jusques au moment oii, devant la porte de Lykosoura, le pont de la voie de Mycènes établissait une communication entre les deux rives.

C'était près de ce pont que s'étendait le bosquet d'oliviers ou Tyrtée s'était caché durant la journée précédente.

Souvent les fugitifs se trouvèrent assez rapprochés des remparts pour que les Mcsséniens

lyO LEUCONOÉ

pussent leur lancer des flèches ou des balles de plomb. Mais les guerriers d'Aristoménès étaient si persuadés que leurs ennemis ne pouvaient échapper, qu'ils les laissèrent continuer à fuir, préférant les reprendre vivants.

Lorsqu'il arriva près du bosquet d'oliviers, Tyrtée éprouvait la plus grande difficulté à suivre la course légère de son compagnon.

Épuisé par deux nuits sans sommeil et affaibli par ses blessures, il trébuchait à chaque pas.

Par instants des lambeaux de phrases tombant des remparts arrivaient distinctement jusqu'à ses oreilles.

« C'est Tyrtée!... Est-ce possible!... Le boiteux maudit!... C'est Tyrtée!... Je le reconnais... Quelle audace! Il ne peut nous échapper... Nous le tenons!... »

Ces cris lui rendaient une ardeur nouvelle; une volonté suprême de vaincre lui remettait au cœur l'énergie d'oublier ses souff'rances,et il continuait à courir, malgré ses tempes qui battaient à se rompre, malgré ses jambes qui se dérobaient sous lui, malgré sa poitrine en feu à laquelle l'air n'arrivait plus.

Près du bosquet d'oliviers, la force lui manqua; il roula sur le sol avec un râle désespéré.

Il se releva cependant; il avait vu la porte de Lykosoura s'ouvrir et une vingtaine de cavaliers s'engager sur la pente rocailleuse qui conduit de

l'entrée d'Ira jusques au bas de la colline sur laquelle la ville esc construite.

Un homme de haute taille, monté sur un cheval noir, s'avançait à la tête de la petite troupe.

A la barbe grise qui encadrait son visage, à sa cuirasse d'or, à son manteau de pourpre, Tyrtce reconnut Aristoménès.

La crainte que cette vue lui inspira ne put lui rendre sa vigueur épuisée; au bout de quelques pas, il retomba sur le sol, vaincu par une nouvelle défaillance.

Eurykratès, dans un mouvement généreux, refusant d'abandonner son sauveur, était revenu vers le poète, et à toutes les prières que celui-ci lui faisait de continuer à fuir, il ne répondait qu'en secouant négativement la tête avec obstination.

Ce fut alors que Tyrtée aperçut, tout près de lui, dans la prairie même où il se trouvait, les deux chevaux qu'il avait vus la veille à l'abreuvoir. Us paissaient, attachés à des piquets fichés dans le sol; leurs rênes étaient suspendues aux pieux d'une hutte de branchage, abri du gardien.

D'un coup d'œil, Tyrtée se rendit compte de tous ces détails, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres : il avait entrevu la possibilité de poursuivre sa route.

Domptant sa lassitude, il se releva, s'empara des lourdes rênes garnies de plaques d'argent et

se mit en devoir d'en garnir les chevaux. Ceux-ci se laissaient faire docilement.

Au loin, les cavaliers Messéniens, obligés de descendre au pas la pente rapide, poussèrent des cris de rage en apercevant la manœuvre des fugitifs.

L'esclave, gardien des chevaux, était sans doute plongé dans le sommeil, car nul ne troubla le poète tandis qu'il bridait les deux animaux.

Ce ne fut pas sans peine que Tyrtée parvint à se hisser sur le dos de l'un d'eux et à suivre Eurykratès qui, rompu à tous les exercices du corps, maniait sa monture avec aisance.

Les chevaux, heureux de se trouver en liberté, partirent au galop.

Le chemin que Tyrtée devait suivre serpentait au fond de l'étroite vallée qui sépare le mont Nomia du mont Lykaios. Ce n'était qu'un sentier jonché de grosses roches moussues. L'ombre des épaisses forêts de cèdres et de pins qui entourent la base du mont Nomia, entretenait le sol dans un état permanent d'humidité, et en plusieurs endroits le sentier s'élargissait, formant des fondrières marécageuses.

Mais Sigélos n'avait pas menti en vantant les qualités des chevaux de son maître : ils galopaient légèrement et évitaient, d'un pied sûr, les obstacles dont le chemin était semé.

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Bien que le poète parvînt à peine à se tenir en équilibre sur sa monture, et que les fugitifs fussent privés du secours de l'éperon, ils réussirent à conserver l'avance de deux stades qu'ils possédaient quand la poursuite avait commencé.

Un fâcheux accident leur fit bientôt perdre une partie de cette avance.

Ils n'avaient encore rencontré personne, lorsque, à l'endroit où la forêt cesse pour faire place aux champs d'orge et de blé qui croissent dans l'étroite vallée de Lykosoura, ils passèrent auprès d'un groupe de pasteurs étendus auprès des restes d'un grand feu.

Le cheval de Tyrtée fit un écart, à la vue des flammes, et l'Athénien, bien qu'il se cramponnât désespérément à la crinière, fut brutalement jeté sur le sol.

Heureusement, il ne lâcha point les rênes et put empêcher le cheval de continuer sa course.

Il entendait retentir, dans la forêt, les cris des Messéniens; mais les arbres empêchaient Aristomenés et ses compagnons de l'apercevoir.

Le poète fit deux ou trois tentatives pour remonter sur son cheval; ses forces le trahirent; l'animal, exciré par la course et par la vue des flammes, ne cessait de bondir et de s'écarter de son nouveau maître.

Dans la forêt, les cris se rapprochaient.

Les pasteurs, qui s'étaient un instant amusés de l'accident arrivé au maladroit cavalier, en qui ils étaient loin de reconnaître un de leurs plus terribles ennemis, s'approchèrent enfin pour lui venir en aide. Grâce à leur secours, Tyrtée réussit à maîtriser sa monture au moment où, à cinquante pas derrière lui, il vit briller la cuirasse d'or d'Aristoménès entre les derniers arbres de la forêt.

Les deux adversaires n'étant plus séparés que par une distance aussi faible, la poursuite devint plus ardente. Ils traversèrent la bourgade de Lykosoura à une allure échevelée.

Devant le petit temple de Despoina', qui se dresse sur une légère éminence au milieu du village, une dizaine de guerriers s'exerçaient à lancer le javelot. Ils n'essayèrent pas de s'opposer au passage d'Eurykratès, qui avait sur Tyrtée une avance considérable; mais voyant celui-ci serré de près par Arisroménès, ils se mirent en devoir de l'arrêter.

L'un d'eux se campa même au milieu de la route comme s'il eût voulu arrêter le cheval du poète; puis effrayé parla rapidité avec laquelle celui-ci approchait, il se retira, laissant le passage libre.

Les autres lancèrent leurs javelots vers le fugitif qu'ils ne réussirent pas à atteindre.

Cependant, Tyrtée gagnait du terrain. Le che-

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val d'Aristoménès était couvert d'écume, et une bave sanglante souillait sa robe d'ébène.

Le chemin, au sortir de Lykosoura, suivait le lit d'un torrent qui descendait vers l'Alphée. Ce torrent, en plusieurs endroits, obstrué par de grosses roches, formait de petites mares. Aristoménès s'arrêta un instant pour laisser son cheval plonger ses naseaux dans l'un de ces abreuvoirs formés par la nature.

Tyrtée put regagner presque toute l'avance qu'il avait au sortir d'Ira.

Il rattrapa Eurykratès qui, pour l'attendre, avait mis son cheval au trot. D'ailleurs il devenait impossible de soutenir une autre allure. Le chemin, très rocailleux, ne permettait plus degaloper. Le poète et l'enfant laissèrent leurs montures reprendre haleine.

D'autre part, on eût dit que l'ardeur des Messéniens s'était refroidie. Aristoménès avait rejoint le gros deses compagnons. Tyrtéelesaperçutpourla dernière fois à un tournant que fait la route, non loin de l'endroit où un Hermès marque les confins de l'Arcadie et de la Messénie : ils descendaient une côte au pas et paraissaient disposés à renoncer à la poursuite.

KcÏtc "^ap sùfiù; i'u.iAG;... ÈttI '^a.'ir,. Une troupe nombreuse gisait sur le sol. Q.UINTOS Smyrnayos, Posthovicrica, II, 372.

Les deux fugitifs avaient perdu de vue leurs ennemis depuis longtemps déjà, lorsqu'ils arrivèrent sur les bords de l'Alphée. Le chemin longeait la rive droite du fleuve. Tyrtée et Eurykratès, n'apercevant rien de suspect derrière eux, permirent à leurs chevaux de s'abreuver,

L'Athénien lava ses blessures dans l'eau limpide qui formait un étroit ruisseau au milieu du large lit pierreux où l'Alphée roulait ses eaux durant les mois d'hiver. Tout le corps du poète était meurtri et sanglant : Des centaines d'épines avaient déchiré ses bras, ses jambes et son visage; ses cheveux, sur son front, se hérissaient en mèches roides dans le sang coagulé d'une profonde blessure; son pied gauche était gonflé démesurément, et les veines, noirâtres, saillaient, énormes, entre les courroies de la sandale.

«Tyrtée est brave! » dit l'enfant qui regardait, d'un œil insensible, l'eau couler toute rouge à

partir de l'endroit où le poète se lavait. Puis, avec une vague défiance dans l'indifférence de sa voix : « Eurykratès n'aime et n'aimera jamais que Nikoklès ! »

Le poète devina le sentiment qui faisait parler le jeune Spartiate ; il haussa les épaules et une tristesse lui serra le cœur. L'expression d'indéfinissable pitié et de craintive admiration qu'il avait souvent vue dans les grands yeux de Leuconoé, il la retrouvait dans les regards de son fils. Après ce qu'il venait de faire, sans doute elle allait encore le regarder ainsi!... Cette pensée le fit souffrir. 11 la chassa.

Lorsqu'il fut remonté sur son cheval, Tyrtée regretta cet arrêt. A l'impression de fraîcheur que lui avait causée le contact de l'eau, succédait une réaction violente qui brûlait toutes ses blessures d'une flamme douloureuse. Une torpeur, qui l'engourdissait invinciblement, brisait ses membres; et il en était arrivé à se demander s'il y aurait un inconvénient sérieux à se reposer durant quelques heures dans une des huttes de paysan qui s'élevaient sur les bords de la route, quand Eurykratès, qui marchait en avant, s'arrêta soudain en poussant un cri de surprise et de terreur.

A cent pas devant eux, au miheu du chemin, Aristoménès se dressait, entouré de ses compagnons.

Il était immobile sur son cheval noir, ses che-

lyS LEUCONOÉ

veux épais flottaient sur le manteau d'hyacinthe qui cachait à demi sa cuirasse et il souriait ironiquement en couvrant d'un regard railleur les infortunés qui ne pouvaient désormais lui échapper.

c( Ils ont pris un chemin de traverse, dit Eurykratès. Nous sommes perdus.

— Salut au poète Tyrtée, criait cependant Aristoménès. Salut au corbeau sinistre dont les croassements ont salué le trépas de tant de braves Messéniens ! Il a sans doute voulu voir comment nous clouons ses semblables, les oiseaux maudits de l'Erèbe, sur les portes de nos cités! »

Ces paroles du roi soulevèrent dans les rangs de ses compagnons des éclats de rire approbateurs, et l'Athénien frémit en songeant au supplice affreux qu'elles lui promettaient.

Il ne restait à Tyrtée qu'un parti à prendre : il fit volte-face et revint sur ses pas, toujours précédé de l'enfant qui était retombé dans son mutisme farouche.

Aristoménès et ses guerriers les suivirent sans se hâter, comme s'ils s'inquiétaient peu de voir les fugitifs regagner quelque avance.

Cette attitude fut bientôt expliquée à Tyrtée : il n'avait pas parcouru deux stades qu'il aperçut une seconde troupe de guerriers Messéniens venant au-devant de lui et lui coupant la retraite.

Entouré d'ennemis, pris entre le fleuve et des rochers escarpés, Tyrtée n'hésita pas à tenter de traverser l'Alphée et de se réfugier sur l'autre rive. Là, dans les plaines qui entourent Mégalopolis, ils pourraient continuer à fuir. Fuir .'Gagner quelques instants ! C'était désormais tout ce que le poète pouvait désirer. Il n'avait plus d'autre plan, ni d'autre pensée. Cette nouvelle direction l'éloignait de Sparte pour le mener au cœur d'un pays ennemi : mais il ne s'agissait plus de retourner à Sparte, il ne s'agissait plus d'échapper à d'autres ennemis qu'à ceux qui étaient là, brandissant leurs lances et poussant des cris de mort.

Devant le petit ruisseau qui serpentait au milieu du lit desséché du fleuve, le cheval de Tyrtée se cabra et refusa de sauter. Le poète n'eut que le temps de le ramener de quelques pas en arrière afin de lui donner du champ pour prendre un nouvel élan.

Mais, quoi que pût faire le cavalier inexpérimenté qui le montait, l'animal s'arrêta court une seconde fois au bord de l'eau et Tyrtée, impuissant à le faire avancer, rivé au sol comme dans un horrible cauchemar, vit avec terreur ses ennemis l'environner et s'approcher de lui avec rapidité.

Les Messéniens n'étaient plus qu'à dix pas, quand le cheval, clTrayc par leurs clameurs, se dé-

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cida enfin à franchir l'obstacle. Le bond qu'il fit fiit si brusque, que Tyrtée faillit perdre l'équilibre ; heureusement, il put se cramponner à l'encolure et atteindre la rive opposée où Eurykratès l'avait précédé.

Devant les fugitifs s'étendait une plaine coupée de plantations de vignes et d'oliviers. Cette plaine se déroulait jusques à la chaîne du Parnon, dont la longue muraille grise se dressait à l'horizon. Tyrtée et Eurykratès, après avoir traversé un champ d'orge récemment moissonné, étaient arrivés à un petit chemin de campagne dans lequel ils s'engagèrent, suivis de près par Aristoménès et ses cavaliers.

Eurykratès ouvrait la marche. Il maniait sa monture avec aisance et celle-ci, dont les efforts étaient habilement secondés, ne manifestait aucune fatigue.

Tyrtée venait à dix pas derrière son jeune compagnon. Le poète avait presque perdu le sentiment. Toutes ses blessures s'étaient ouvertes et mettaient dans sa chair d'intolérables brûlures. La douleur, un instant assoupie sous l'action bienfaisante de l'eau, se réveillait plus vive et plus cuisante. Chacune des secousses du galop furieux qui l'emportait, le meurtrissait dans tout son corps, et chacun des chocs lui tombait sur le crâne comme un coup de massue. Delarges taches noires passaient devant ses regards et il se demandait si

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ce n'étaient pas les voiles des Érinnyes qu'il voyait Hotter dans l'éblouissante lumière dont le soleil inondait l'espace. Pourtant, il se tenait encore en équilibre, machinalement. Il songeait qu'un instant de faiblesse, un instant d'abandon, c'était la mort : la mort dans d'horribles supplices, et il se cramponnait à la crinière de son cheval avec l'énergie inconsciente d'un homme qui se noie.

Cependant Aristoménès et ses guerriers ne gagnaient pas sensiblement du terrain. Le roi de Messénie, certain que les fugitifs ne pouvaient lui échapper et s'attendant à voir arriver, d'un moment à l'autre, le dénouement inévitable de cette course sans issue, se contentait de maintenir une distance très courre entre lui et ceux qu'il poursuivait.

Soudain, un cri de joie s'échappa de la poitrine des Messéniens. A un dernier tournant du chemin sinueux et encaissé dans lequel ils étaient engagés, ils venaient de découvrir la large voie bordée de platanes qui conduit de Mégalopolis à Messène. Cette voie était encombrée par une foule compacte au-dessus de laquelle on apercevait l'image étincclante d'Aphrodite que les Mégolopolitains ont coutume de porter en grande pompe, une fois par an, au sanctuaire célèbre situé à trente stades de la ville, au lieu dit Mélasténa.

Tyrtée et Eurykratès ne pouvaient songer à changer de direction : à droite et à gauche du chemin, de hauts talus sablonneux, hérissés de broussailles, défiaient toute tentative d'escalade. Ils continuèrent donc leur course, tandis que, derrière eux, montait un grand cri de triomphe.

A ce cri, Tyrtée qui se laissait emporter, les yeux fermés, releva la tête. Sans se rendre compte du nouvel obstacle qui se dressait devant lui, il comprit que, cette fois, tout était bien fini. Il eut la sensation que les Dieux, à leur tour, se tournaient contre lui; que les Destins s'étaient fait un jeu de ses efforts et de ses souffrances. Il soupira, résigné. Il voyait se rapprocher, avec une rapidité vertigineuse, l'appareil religieux qui rehaussaitle cortège d'Aphrodite: les courtisanes portant surlefrontles amphores mystiques, les jeunes gens chantant des hymmes, les guerriers agitant leurs armes ornées de fleurs, les prêtres appuyés sur leurs crosses de laurier, le char où l'image de la Déesse, rayonnante, formidable, offrait aux adorations sa large poitrine d'ivoire hérissée de seize mamelles luisantes et pointues. Tyrtée vit tout cela en un éblouissement; puis tout se mêla, se confondit, tourbillonna, se rapprochant, enveloppant le poète dans une clameur terrible au milieu de laquelle il ne distingua plus que le galop de son cheval, retentissant avec fracas sur les dalles sonores de la route.

Une animosité latente existait, depuis longtemps, entre les principales cités de la Confédération Messénienne : Mégalopolis jalousait Messène, Ira détestait Andania; tous ces peuples que la nécessité avait unis contre la suprématie de Sparte ne supportaient qu'avec peine l'hégémonie d'Aristoménès. Dès que le danger cessait d'être imminent du côté des Spartiates, les alliés devenaient adversaires, et plus d'une fois des luttes fratricides facilitèrent l'œuvre de leurs ennemis.

Aristokratès, roi de Mégalopolis, — celui-là même qui devait plus tard être mis à mort par son propre peuple pour avoir, par une odieuse trahison, assuré le triomphe de Sparte ', — Aristokratès se faisait surtout remarquer par son caractère ombrageux et irascible. Il avait disputé à Aristoménès le commandement suprême des armées alliées, et il ne parvenait pas à oublier l'humiliation qu'il avait ressentie en se voyant préférer son compétiteur. Dans sa haine aveugle, il se réjouissait des échecs de la cause commune en songeant qu'ils frappaient d'abord son rival.

Cependant, épouvanté par le tourbillon vivant qui s'avançait, le cortège sacré s'était dispersé. Des cris de douleur et d'effroi s'élevaient de toutes parts; des femmes et des enfants furent renversés et foulés aux pieds. Seuls, au milieu de cette scène de désordre, quelques guerriers et

quelques prêtres, réunis autour du char d'Aphrodite, s'eflTorçaient de protéger l'image de la Déesse contre toute atteinte sacrilège.

A ce moment, Aristoménès, enfonçant l'éperon qu'il portait au talon gauche dans le flanc couvert d'écume de son cheval, le porta à côté du cheval de Tyrtée. Déjà il se penchait en avant pour saisir les rênes que le poète avait abandonnées, quand une flèche, partie d\i groupe qui entourait le char d'Aphrodite, vint frapper au défaut de l'épaule la monture du roi de Messénie. L'animal fit un bond terrible et tomba lourdement, entraînant son cavalier. Les Messéniens qui suivaient Aristoménès, emportés par leur élan, s'abattirent sur l'obstacle qui se dressait devant eux.

Il y eut un instant d'horrible confusion : Un amas d'hommes et de chevaux s'était amoncelé au milieu de la voie. Les bêtes, lançant des ruades folles, se roulaient en des coups de reins irrésistibles, cassant les bras et les jambes, broyant les visages; les hommes écrasés, assommés, moulus, embarrassés par leurs armes, poussaient des cris de rage et de douleur.

Enfin, quand, avec l'aide de leurs compagnons et des prêtres, les Messéniens que la chute du roi avait entraînés, se furent dégagés et relevés, ils trouvèrent, sous son cheval, Aristoménès évanoui, le visage couvert de sang, les yeux clos,

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et si pâle que l'on crut un instant qu'il était mort ; ce qui sembla consterner les Mégalopolitains presque autant que les compagnons du roi.

Quand on rechercha l'auteur du coup fatal qui avait failli priver la ligue Messénienne de son chef, on vit s'avancer le fils d'Aristokratès, un jeune homme au caractère exalté et hautain. Il prétendit qu'au moment où il lâchait la corde de son arc, il avait été involontairement poussé par un de ceux qui se trouvaient à ses côtés, ce qui avait fait dévier la flèche destinée à l'un des fugitifs.

L'explication était plausible. Les amis d'Aristoménès durent s'en contenter. D'ailleurs, Aristokratès, se croyant débarrassé de son rival, manifestait un tel regret de l'accident et témoignait une colère si violente contre le maladroit archer, que la plupart des assistants crurent devoir s'interposer entre le jeune homme et son père.

Nul ne songeait plus à Tyrtée et à Eurykratès.

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